Si vous ne vous souvenez plus des précédentes aventures de Kévin et Rosemary, vous pouvez relire le chapitre 3 "Arrivée à Honshû", le chapitre 7 "Trouble personnalité" et le chapitre 9 "Camélia sous pluie nocturne".

« - Hurle n'est pas seulement sans cœur, il est impossible ! D'ailleurs, ajouta t-elle, je suis bel et bien une vieille femme.

Mais elle ne pouvait pas nier que quelque chose n'allait pas chez elle depuis que le château avait déménagé, peut-être même avant. Et cela semblait lié à cette mystérieuse impossibilité de se trouver face à ses sœurs. »

Extrait du chapitre 19 du Château de Hurle, par Diana Wynne Jones

12 :Le calme avant la tempête

« Je me sens si anxieuse… », murmura Midori d'un ton gêné.

Rosemary eut un sourire rassurant :

« Tu n'as rien à te reprocher. Si quelqu'un doit se sentir mal à l'aise, c'est Nezumi. »

« Si j'avais des excuses à faire au moins j'aurais quelque chose à dire. Là, je n'ai aucune idée de ce que je vais lui raconter après tant d'années. »

« Ne t'inquiète pas, je vais t'accompagner ; tu ne seras pas seule dans ton épreuve. »

Midori la remercia avec chaleur. Après avoir raconté son histoire à Rosemary, elle semblait lui avoir donné une seconde chance, pour que leur relation reparte d'un meilleur pied. Rosemary comptait bien gagner définitivement son amitié en réconciliant les deux sœurs ensemble.

Nezumi allait aux dîners désormais, Midori devait y aller aussi vu que l'un de ses devoirs de maiko était de divertir les étudiants. Même si le réfectoire était grand, elles finiraient par se croiser un soir ou un autre. Rosemary avait convaincu Midori qu'il valait mieux que ce moment arrive tôt plutôt que tard et qu'elle devait aller directement vers sa sœur.

Midori était si nerveuse à cette idée qu'elle n'avait cessé de faire les cent pas toute la soirée et qu'elle n'avait pas fini de se préparer. Rosemary lui dit de prendre son temps et qu'elle partait à l'avance « tâter le terrain ».

En fait, Rosemary rejoignit Kévin. Il était seul à une table et mangeait des ramens d'un air buté.

« Tu n'es pas avec Nezumi ? », lui demanda t-elle.

Il lui lança un regard boudeur :

« Non, on s'est disputé hier soir. »

« C'est tant mieux, je dois te dire quelque chose à son sujet… », commença Rosemary et elle résuma le passé des deux sœurs à Kévin, qui se révéla très intéressé.

Le fait que Nezumi détestait les geisha, sa dispute avec sa famille, tout cela avait du sens désormais.

« Je me demande bien comment va réagir Nezumi quand elle reverra Aiko. », dit Rosemary.

« Elle m'a dit qu'elle regrettait de s'être brouillée avec sa famille donc elle va probablement s'excuser. Pour le reste, je ne pense pas qu'on aura droit une effusion d'émotions… »

Rosemary posa son index contre les lèvres de Kévin pour le faire taire.

« Voilà Midori…, murmura t-elle. Je dois y aller. »

En effet, Midori venait d'entrer dans la pièce d'un pas légèrement chancelant. Elle portait un superbe kimono où étaient brodés différents oiseaux en train de vaquer à leurs tâches quotidiennes – nourrir leurs petits, manger, construire leur nid. Ce portrait foisonnant donnait une impression d'agitation et si le corps de Midori était immobile, son esprit était également en pleine effervescence. Elle jetait de rapides coups d'œil autour d'elle, se retenant de se mordre la lèvre pour ne pas gâcher la touche de carmin qui ornait sa bouche.

Rosemary la rejoignit immédiatement et la guida vers la table où était assise Nezumi, qui leur tournait le dos.

« Hum, hum. »

« Quoi ? », répondit Nezumi d'un ton abrupt en se retournant.

Son regard tomba immédiatement sur sa sœur. Mais le premier choc passé, Midori n'eut rien à trouver à dire. Nezumi s'était levée et s'était précipitée en dehors de la pièce en cachant son visage.

« Cela n'a rien d'inquiétant, dit Rosemary en posant sa main sur l'épaule de Midori. Nezumi vient de subir un grand choc et elle veut sans doute prendre le temps de se calmer et d'y réfléchir. »

« Elle n'avait pas l'air bien du tout… gémit Midori. Je préférerais la suivre… »

« Tu sais très bien que nous ne pouvons pas. Hormis pour le réfectoire, les geishas n'ont pas le droit de se promener dans l'école d'Honshû. Tu as déjà beaucoup d'ennuis, Midori. »

« Je voudrais savoir comment elle va ! »

« Kévin va aller vérifier… Kévin ! »

Celui-ci avait observé la scène d'aussi près qu'il avait pu et il vint en entendant Rosemary appeler son nom. Midori lui lança un regard humide et il comprit aussitôt qu'il passerait pour le pire des salauds s'il n'allait pas s'enquérir de l'humeur de Nezumi.

« C'est bon, c'est bon, j'y vais. », murmura t-il entre ses dents avant de se mettre en quête de la jeune fille. Il finit par la retrouver dans un recoin du dortoir des filles.

« Je ne pensais pas que tu me chercherais. »

« Je ne pensais pas que tu pleurerais. », répondit Kévin.

De grosses larmes coulaient sur les joues de Nezumi, traçant de vilains sillons sur sa peau pâle. Elle avait les yeux rouges et essayait d'empêcher son nez de couler.

« Tu es comme les autres… à penser que je suis une fille dure… »

« Tu ne peux pas leur reprocher de penser ainsi, fit remarquer Kévin. Tu as vécu loin de ta famille à peine sortie de l'enfance, tu es solitaire ; tu donnes l'impression de n'avoir besoin de personne. »

« Ce n'est pas parce que je « donne l'impression » de ne pas souffrir que je ne souffre pas ! Lors de mes premiers temps à Honshû, j'étais seule pour la première fois, ma famille m'a beaucoup manqué. Et encore aujourd'hui, bien que je me sois préparée à croiser à nouveau ma sœur en venant aux dîners, toute cette tristesse est réapparue quand je l'ai vue, comme au premier jour, et je n'ai pas pu m'empêcher de pleurer. Est-ce que tu peux imaginer ce que ça fait de revoir sa sœur après une querelle vieille de tant d'années et dont tu es responsable ? »

« Je suis un enfant unique. », répondit maladroitement Kévin.

« Est-ce que tu as déjà consolé quelqu'un ? », demanda Nezumi.

« Non. »

« Hé bien, ça se voit. »

« Pourquoi dois-tu toujours être aussi sèche ?, dit Kévin avec colère. Même maintenant, alors que tu es supposée souffrir ? »

« Les gens qui souffrent se montrent souvent méchants. Mais c'est sûr que, dans ton cas, tu n'as pas besoin d'être triste pour balancer des vacheries. »

Kévin croisa les bras d'un air résigné. Si c'était cela qui rendait Nezumi en colère contre lui…

« Écoute, je m'excuse d'avoir dit que tu n'étais pas faite pour l'amitié. Visiblement, tu es sensible aux personnes qui comptent pour toi. »

« Tu n'as pas dû t'excuser souvent non plus. », répondit Nezumi, ironique.

« Quoi ? Si dure encore… Tu ne pourrais pas simplement me pardonner et on passe à autre chose ? », dit Kévin avec désinvolture.

Les lèvres de Nezumi se pincèrent et son ton devint très froid :

« Que je te pardonne ou pas serait important si nous étions amis. En l'occurrence, nous ne faisons que travailler ensemble. Mes sentiments pour toi sont sans importance. Je suis déjà idiote de te laisser voir mes larmes et de t'avoir fait des confidences. »

« Récemment, nous avons commencé à mieux nous entendre. Ce n'était pas vraiment de l'amitié mais c'était un début. Tu ne peux pas battre des cils et dire « Pure relation de travail ». Ton pardon compte. »

« Hier soir… J'essayais sincèrement de t'aider, avoua Nezumi. Que tu ne m'écoutes pas, j'aurais compris, mais que tu m'insultes… Je pense qu'on a le droit d'ignorer une main tendue mais qu'on ne peut pas la mordre. »

« Très bien, reconnut Kévin avec un soupir. Vu que tu penses ainsi, la prochaine fois que tu me donneras des conseils… »

« Il n'y aura pas de « prochaine fois ». Je te pardonne pour celle-là mais je promets que je n'essaierai plus de te donner des conseils. »

Kévin ne perçut pas l'aspect solennel de la promesse de Nezumi. Pour lui, cela signifiait simplement qu'elle ne l'embêterait plus au sujet de Rosemary. Il se réjouissait d'avoir fait d'une pierre deux coups, gagnant la tranquillité en même temps que le pardon de Nezumi. Mais celle-ci avait une condition à lui imposer :

« En échange, tu dois me promettre quelque chose… »

« Quoi ? »

« Que tu ne t'attarderas pas dans cette école. »

« Promis !, s'exclama t-il avec un grand sourire. Je partirai… dès que je pourrai. »

Plus tard dans la nuit, alors qu'il essayait de s'endormir, ses mots qui sortaient de sa propre bouche revinrent à Kévin et lui firent réaliser sa piètre situation. Il était venu à Honshû pour chercher l'Horcruxe, il ne pouvait repartir sans avoir accompli sa mission et il en était où déjà ? Au zéro absolu. Pire, il se chamaillait toujours plus ou moins avec Nezumi alors que Rosemary avait réussi à devenir amie avec Midori. En ce qui concernait sa situation à lui, absolument rien n'avait changé depuis son arrivée.

Kévin décida de prendre un nouveau départ en ce qui concernait la quête de l'Horcruxe. Nezumi avait raison : il devait quitter Honshû.

Le plan de Kévin était d'interroger les élèves sur la présence dans l'école d'éventuels objets précieux, qui pourraient être des Horcruxes. Son premier interlocuteur fut Shoto, et ce choix s'avéra judicieux car il répondit catégoriquement à sa question :

« L'arc de Fujiwara no Michigana, bien sûr. »

« L'arc de qui ? »

« L'arc qui se trouve dans le temple shinto. », précisa Shoto comme si ce fait était suffisant pour comprendre de quoi il parlait.

Kévin lui renvoya un air d'incompréhension totale.

« Quoi ? Tu n'es pas allé le visiter ? Tu m'avais promis pourtant ! », s'exclama Shoto.

Kévin ne se souvenait même pas d'avoir fait une telle promesse. Même s'il s'en était rappelé, il n'y aurait sans doute pas attaché grande importance. Ce n'était pas un serment, juste une promesse en l'air, faite sans doute pour calmer le côté « grenouille de bénitier » de Shoto.

Mais celui-ci semblait l'avoir prise très à cœur. Son visage rond était devenu rougeaud et son regard exprimait une colère disproportionnée. Kévin trouva bizarre qu'il perde son sang-froid aussi facilement.

« Pardon, Shoto-san. J'ai fouill… visité l'école de fond en comble mais je n'ai vu aucun temple. »

Shoto lui lança un regard légèrement condescendant :

« Il n'est pas dans l'école même mais à l'écart, derrière les bâtiments scolaires. »

« Et qu'est-ce que l'arc a de si spécial pour être gardé dans le temple ? »

« Cette arc date de l'époque Heian. En ces temps, les sorciers et les Moldus vivaient à peu près la même vie. La connaissance de la magie était passée de parents à enfants sorciers et c'était là la seule éducation magique qu'ils recevaient.

Fujiwara no Michigana est né dans une famille de bushis, les ancêtres des samouraïs. Après avoir reçu de sa mère l'enseignement de l'art de la magie, il décida de fonder l'école d'Honshû pour que tous les enfants sorciers puissent recevoir une véritable éducation en la matière. »

À ce moment-là, l'expression de Shoto changea : d'impassible quand il avait exprimé froidement les faits, elle devint plus fière et plus passionnée. De plus, il s'exprimait de manière clairement admirative ; son ton seyait à son éloge.

« Fujiwara no Michigana était un homme aux multiples qualités, dont certaines étaient connues des sorciers comme des Moldus. Mais c'était surtout un mage dont le pouvoir surpassait celui de tous les autres sorciers. Personne ne savait quelle était l'ampleur de ses dons et on l'appelait donc « homme au pouvoir mystérieux ».

Comme les autres bushis, son arme de prédilection était l'arc long. Quand, à sa mort, il est devenu le kami protecteur de l'école, il était tout naturel que son arc soit la relique fameuse autour de laquelle nous allons nous recueillir. Sur le plan historique, il a la valeur d'un arc qui remonte à ce que vous appelez le « Moyen-Âge » ; sur le plan religieux, il est inestimable. »

Voldemort avait la plus grande admiration pour les Fondateurs de Poudlard et il devait s'être beaucoup intéressé à cet arc aujourd'hui révéré, qui avait appartenu à un sorcier puissant fondateur de sa propre école de sorcellerie. Il ne faisait aucun doute pour Kévin qu'il tenait son Horcruxe, mais il devait évidemment vérifier sa pensée.

Kévin fit une courbette à 40° devant Shoto, ce qui indiquait une profonde excuse :

« Je suis bien navré de ne pas avoir été au temple car cet arc me semble un objet du plus haut intérêt. Son histoire est tout à fait passionnante. »

Shoto mordit totalement à l'hameçon. La déférence de Kévin lui complaisait et il lui proposa d'aller immédiatement au temple, vu qu'il brûlait d'impatience de voir l'arc. Content d'avoir atteint son but aussi facilement, Kévin accepta avec enthousiasme.

L'entrée du temple était marquée par un portail de bois rouge dont la forme parut bien étrange à Kévin, car il n'avait rien vu de tel auparavant. L'intérieur du temple lui réservait également des surprises : il était pratiquement vide. Le mobilier était constitué en tout et pour tout d'un autel où étaient disposées diverses offrandes et d'un miroir suspendu devant. Shoto lui dit qu'on priait devant l'autel pour être confronté à son propre reflet dans le miroir et « accéder à la connaissance de soi-même ».

Après avoir fait semblant de prier pendant quelques minutes, Kévin demanda timidement à Shoto où se trouvait l'arc. Il le guida vers le fond du temple où une « fenêtre » donnait sur une autre pièce.

« Seuls les prêtres peuvent y entrer, nous ne pouvons faire que regarder. »

La première chose que Kévin remarqua chez l'arc fut qu'il était immense. Sa taille devait être supérieure à celle d'un homme. Il était fait de bois et de bambou et sa corde était de chanvre. Il n'était pas beaucoup décoré mais l'élégance de ses courbes asymétriques et pourtant harmonieuses était digne d'un prince.

Kévin pouvait le dire aux vibrations du détecteur de magie noire dans sa main, l'arc était bien un Horcruxe. Et cela posait un épineux problème…

Il allait avoir besoin de Nezumi.

Après avoir pris congé le plus rapidement possible de Shoto, Kévin se rendit à la bibliothèque, où elle avait le plus de chance d'être à cette heure-là. Il poussa un soupir de soulagement en la voyant sagement assise à une table, plongée dans un énorme bouquin.

« Es-tu religieuse ? », lui demanda t-il.

« Non. », répondit-elle sans lever les yeux du livre.

« Attaches-tu une grande importance au patrimoine historique de ton école ? »

Cette fois, Nezumi le regarda, un sourcil levé. Son air semblait vouloir dire « Tu es complètement idiot ou quoi ? ». Elle dit un peu plus poliment :

« C'est quoi ces questions ? »

« Réponds juste. »

« Hé bien, je m'en fiche complètement. »

« Est-ce que respecter le règlement est essentiel pour toi ? »

« Non. », soupira t-elle.

Kévin se tut un instant. Nezumi en profita pour lui demander d'un ton ironique :

« Alors, quel est ton diagnostic ? Est-ce que j'aime les carottes crues, j'ai une double personnalité ou j'ai peur des éléphants verts ? »

Kévin ignora sa boutade. Il posa ses mains sur la table et allongea son bras comme s'il voulait prendre la main de Nezumi dans la sienne. Puis il la regarda droit dans les yeux et dit d'un ton très sérieux :

« Tu as dit que tu me ferais quitter cette école à tout prix. Jusqu'où es-tu prête à aller ? »

À la grande surprise de Kévin, le regard de Nezumi s'adoucit, elle baissa les yeux d'un air presque douloureux. Ses mains furent prises d'un mouvement nerveux et elle les nicha au creux de ses genoux.

« Assez loin, je suppose. », répondit-elle à voix basse.

« Suffisamment loin pour être complice d'un vol ? »

« Es-tu un voleur ? », demanda Nezumi pour mettre les choses au clair.

« Dans ce cas-là, oui. J'ai besoin d'un… certain objet. C'est pour le retrouver que je suis venu dans cette école, je ne partirai pas sans m'en en être emparé. M'aideras-tu ? », poursuivit-il sur le même ton solennel.

Les joues de Nezumi étaient rouges, les mots se bousculaient dans sa bouche, rendant sa réponse empressée :

« Je ne peux pas être trop impliquée car ce serait terrible pour moi d'être renvoyée d'Honshû mais… je t'aiderai ! Je te donnerai des conseils, je… »

« Je ne t'en demande pas plus. », l'interrompit Kévin.

Il lui parla de l'arc de Fujiwara no Michigana, qui dormait dans son sanctuaire.

« Je me débrouillerai pour le voler seul mais il ne faut absolument pas qu'on s'aperçoive qu'il a disparu ! Or, je ne vois pas du tout quel remplacement crédible trouver à un arc légendaire. Est-ce que tu as déjà vu un arc qui ressemblait à celui de Fujiwara no Michigana ? »

« À vrai dire, je n'ai jamais vu cet arc. »

Kévin découvrait une Japonaise plus ignorante que lui ! Il ne put retenir un sourire goguenard, qui n'échappa pas à Nezumi.

« Oh, c'est bon ! Je n'avais aucune raison d'aller au temple vu que je suis athée ! »

« Tu vis ici depuis des années, je pensais que tu y serais allée au moins une fois, par curiosité. »

« Je suis déjà allée dans un temple shinto, je sais à quoi cela ressemble. »

« Pourquoi es-tu allée dans un temple si tu es athée ? »

« J'y allais avec ma famille ! », dit Nezumi d'un ton catégorique, ce qui coupa court à la discussion pendant un très court instant. Puis, Kévin revint à la charge :

« Et tu n'y es pas retournée pour prier pour les résultats de tes examens ? Sans vraiment y croire, mais juste par superstition ? L'être humain n'est jamais exempt de superstitions. »

« Je suis exempte de superstitions. »

« À mon avis, tu n'y es jamais retournée parce que ça t'aurait rappelé les joyeuses sorties que tu faisais en famille… », glissa Kévin.

« J'ai eu des problèmes avec ma famille, tu sais que ça m'a fait souffrir et tu m'asticotes à ce sujet ! Alors que, quand j'ai essayé de souligner que tu avais un problème avec ta petite amie, avec les meilleures intentions du monde, tu m'as traitée comme si je venais de commettre un crime de lèse-majesté. Tu n'es qu'un gamin puéril ! Je me demande pourquoi je… »

« Pourquoi tu quoi ? »

« Laisse tomber. Tu t'en rendrais compte par toi-même si tu n'étais pas aussi idiot, comme tu réaliserais que Rosemary est une vipère. »

« Tu es juste jalouse. »

« Laisse moi me remettre de cet argument foudroyant, ironisa Nezumi. Bon, est-ce que nous y allons maintenant ? Il faut que je voie à quoi ressemble cet arc. »

Kévin la conduisit au temple, où elle observa longuement l'arc. Son verdict fut qu'il lui rappelait quelque chose mais elle ne savait plus quoi. En attendant que ses souvenirs lui reviennent, Nezumi interrogea Kévin :

« C'est une arme de prix. Pourquoi veux-tu la voler ? Pour l'utiliser ? Pour la vendre ? »

« Pour la même raison que tu veux que je parte, à savoirNe-me-le-demande-pas-je-ne-te-le-dirai-pas. »

Ils restèrent un moment en silence jusqu'à ce qu'un raclement de gorge en provenance de l'embrasure de la porte attire leur attention.

« Kévin-san et Okâmi-san, ensemble, comme toujours. », dit Watanabe Shoto. Sa voix était d'une politesse glacée.

Presque intimidé, Kévin s'empressa de se justifier :

« Nezumi m'a dit qu'elle n'était jamais allée au temple et il était de mon devoir de le lui faire découvrir. »

Avant que Shoto eut le temps de la sermonner, Nezumi le questionna :

« Et toi, Watanabe-san, que fais-tu à nouveau ici alors que tu étais au temple il y a peu avec Kévin ? »

« Il n'y a pas de limite au nombre de fois où l'on peut venir prier par jour. », répondit Shoto en regardant Nezumi comme si elle était l'incarnation du Péché.

« Alors nous allons te laisser ! », dit précipitamment Kévin. Il saisit la main de Nezumi et l'entraîna hors du temple.

Quand ils furent à l'extérieur, Kévin lui confia :

« Shoto me met de plus en plus mal à l'aise. »

« Il a beaucoup changé, dit Nezumi. Au début de sa scolarité, c'était le genre de personne qui pouvait sympathiser avec n'importe qui. Il était aussi religieux que maintenant mais il était plus… léger, plus joyeux. Aujourd'hui, il semble égal à lui-même aux premiers abords mais, en creusant sous la surface, on se rend compte qu'il est plus dur, presque sinistre. Enfin, l'avantage de l'avoir croisé, c'est que je me souviens d'à quoi me fait penser l'arc.

Est-ce que ça te dirait de faire partie d'un club, Kévin ? »

« Quel est le rapport entre l'arc, Shoto et un club ? »

« Shoto est le président de nombreux club. Or, je suis sûre d'avoir vu dans une démonstration du club de Kyûdô un arc semblable à celui que tu veux. »

« Qu'est-ce que le Kyûdô ? », demanda Kévin.

« C'est l'art de manier l'arc long. La plupart des arcs sont fournis par l'école et sont donc laids et bon marché mais quelques membres d'origine très noble utilisent des héritages familiaux, des arcs anciens et très beaux. »

« Des arcs que l'on pourrait déguiser en celui de Fujiwara no Michigana ? »

Nezumi acquiesça.

« Je vais tout de suite m'inscrire dans ton club de tir à l'arc ! », s'exclama Kévin en commençant à courir.

Elle le retint :

« Le problème est loin d'être réglé. Si tu vois un arc qui te convient, que vas-tu faire ? Le voler à son propriétaire et attirer l'attention de tous ? Ou t'attends-tu à ce qu'on te le donne comme une bagatelle ? La plupart des Japonais traitent leur arc comme un être de chair et de sang. »

Kévin s'immobilisa, hésita puis se remit à marcher :

« Nous devons tout de même aller voir, car tout dépend de la personne qui possède l'arc que nous voulons. Il faut absolument savoir de qui il s'agit, quel est son caractère, ce qu'elle veut. Il y a forcément quelque chose pour laquelle elle serait prête à sacrifier son arc. Une chose à lui donner, un service à lui rendre… Il nous suffit juste de trouver ce que c'est exactement. »

Ils s'informèrent sur les horaires de réunion du club de Kyûdô et, le lendemain après-midi, observèrent les membres s'entraîner sur des cibles, à moitié dissimulés derrière des buissons. Kévin ne mit pas longtemps à dénicher la perle rare :

« C'est cet arc ! », s'exclama t-il peu discrètement avant que Nezumi ne lui donne un coup de coude dans les côtes pour le faire taire. Elle se leva légèrement pour apercevoir entre deux branches le visage du tireur.

« Oh, oh. », murmura t-elle.

Kévin se releva à son tour et regarda le garçon qui tenait l'arc. Sa tête ne lui disait rien.

« Tu le connais ? », demanda t-il à Nezumi.

« Tu n'as pas reconnu Hiryû Tetsuzan, notre Numéro 1 ? »

Kévin se gratta la tête.

« Ah oui, je crois qu'on me l'a montré une fois. J'avais oublié son visage. C'est vrai qu'il a un physique tellement banal… »

« On n'aurait pas plus mal tomber !, soupira Nezumi. Personne ne sait rien sur ce gars. Il y a un nombre incroyable de rumeurs qui courent à son sujet, surtout sur son mystérieux talent, mais rien d'avéré. Il n'a pas d'amis, il ne se confie jamais à personne. »

Mais Kévin affichait au contraire une expression de triomphe :

« Il n'a peut-être pas d'amis mais il a une favorite ! Je me souviens maintenant, quand Shoto me l'a montré, il était avec ta sœur et paraît-il que les deux font la paire ! S'il l'aime vraiment, il suffira qu'elle lui demande pour qu'il lui donne tout ce qu'elle veut ! »

« Je n'ai aucune intention d'impliquer Aiko là-dedans ! Et d'ailleurs, ce que tu dis est complètement idiot : Ryû-san est un garçon raisonnable si bien que même s'il est amoureux d'Aiko, il ne lui donnera pas l'arc sans explications ! »

Kévin n'écoutait les protestations et les objections de Nezumi que d'une oreille. Il avait déjà pris sa décision, dont il lui fit part d'un ton détaché :

« Je crois que je vais laisser Rosemary s'occuper de tout ça. C'est une geisha et une amie de Midori, elle saura tirer les bonnes ficelles pour que la situation soit au mieux. »

Nezumi ne dit rien et le laissa s'éloigner d'un pas nonchalant. Mais la révolte grondait en elle. Elle ne laisserait pas Rosemary manipuler sa sœur, ni même faire du mal à Kévin.

Elle protégeait ceux qui lui étaient chers.


Le chapitre suivant sera intitulé Les illusions perdues et publié le 23 février. Vous pouvez retrouver la réponse à vos reviews et de plus amples informations sur "Learn to crawl" sur le blog learntocrawl (adresse dans mon profil).