CHAPITRE 11

Solel sentait qu'Arthur hésitait à demander à Merlin de subir les Rites.

C'était à cause de cette druidesse stupide, qui s'était jetée par la fenêtre en poussant de grands cris au lieu d'accepter son sort...

Solel déplorait profondément l'incident. Si la fille s'était tenue tranquille, Arthur aurait été nettement moins réticent à envisager cette solution. Mais la druidesse était devenue un peu folle quand elle avait assisté à l'incendie qui s'était produit dans son village. Solel avait été obligé de déclencher cet incendie, après que les druides aient refusé de lui fournir un volontaire pour les besoins de sa petite démonstration. Il lavait fait pour leur démontrer par les actes qu'ils n'étaient pas en position de lui refuser quoi que ce soit.

Il ne s'attendait pas à ce que tout brûle aussi rapidement; pour être honnête, il avait juste pensé les effrayer un peu. Mais il était agacé, et il ne maîtrisait pas toujours l'étendue de ses pouvoirs quand il était agacé. Ce n'était qu'après avoir vu l'explosion qu'il avait réalisé qu'il y était allé un peu fort sur ce coup-là.

L'attachement d'Arthur envers son serviteur était surprenant, et, même pour Solel, leur lien avait quelque chose de sincèrement touchant.

Pouvoir compter sur quelqu'un comme ces deux-là comptaient l'un sur l'autre était une chance.

Solel aurait aimé avoir cette chance, mais il en avait été privé.

Il en avait été privé à cause de la dynastie des Pendragon, pour avoir commis le crime d'être né avec la magie.

Et aujourd'hui, il était déterminé à prendre sa revanche.

Mais pas n'importe quelle revanche, non la vengeance de toute une vie, soigneusement préparée, mûrie et planifiée, dont chaque étape avait son importance, et qui s'achèverait sur le triomphe de la magie.

Arthur savait que Merlin était un magicien, maintenant; mais il ignorait encore que Merlin était Emrys; le plus puissant magicien de tous les temps; et le protecteur qui le rendait invulnérable.

Solel, lui, connaissait la vérité, et il savait aussi qu'Emrys était son ennemi. Emrys était l'ennemi de tous les sorciers qui avaient été pourchassés, persécutés et assassinés au cours des dix dernières années, parce qu'il avait échoué à rétablir la magie, la magie qui était muselée et réduite au silence depuis bien trop longtemps.

Solel le haïssait par toutes les fibres de son être, d'être aussi puissant et de s'être montré aussi lâche.

L'homme de toutes les prophéties et de toutes les espérances avait vécu dissimulé sous les traits d'un serviteur incompétent.

Il n'avait aucune excuse pour avoir tardé aussi longtemps à prendre les choses en main, aucune excuse pour avoir laissé son peuple souffrir inutilement pendant tout ce temps.

Solel ne voulait pas seulement sa mort; il désirait sa déchéance et sa douleur.

C'était pourquoi il l'avait forcé à se dévoiler en plein conseil, au vu et au su de tous les chevaliers de Camelot, en l'obligeant à agir sans réfléchir pour contrer le sort grâce auquel il avait animé l'épée qui était destinée à transpercer le cœur d'Arthur. Il ne voulait pas tuer Arthur, évidemment : il était beaucoup trop tôt pour ça, et, quand le jour viendrait, il le ferait en prenant le temps de savourer ce grand moment.

Ce jour-là, il voulait juste qu'Arthur découvre la vérité sur son cher Merlin de la pire des manières possibles, et qu'il soit furieux contre lui.

Solel avait éprouvé un sentiment de jouissance ineffable quand Arthur s'était mis à frapper Merlin à coups répétés en le traitant de tous les noms.

Il avait savouré l'expression meurtrie de Merlin et ses larmes brûlantes qui roulaient sur ses joues autant que le sang qui coulait de ses lèvres.

Il pensait sincèrement qu'Arthur ne lui pardonnerait jamais sa trahison...

Mais il avait sous-estimé la force de l'attachement qui les liait...

Arthur s'était avéré très talentueux pour trouver des excuses à Merlin et il était loin d'être aussi idiot que Solel l'avait cru. Il s'était renseigné sur la magie visiblement, il avait des regrets concernant la manière dont il avait traité Morgane, et il cherchait à comprendre certaines choses...

De plus, le Roi se souciait sincèrement du bien-être de Merlin et n'arrivait pas à envisager la moindre mesure qui puisse le faire souffrir.

C'était en constatant la solidité du lien qui existait entre Arthur, et Merlin, que Solel avait conçu son nouveau plan.

Celui-ci consistait à convaincre Arthur d'exiger que Merlin subisse les Rites en échange de son retour à Camelot. A l'origine, il espérait pouvoir faire en sorte qu'Arthur prive Merlin de ses pouvoirs sans lui demander son avis, mais il avait vite compris que ça ne marcherait jamais.

Il ne lui restait plus qu'à espérer qu'Emrys-le-traître soit assez stupide pour accepter de troquer des immenses pouvoirs contre le pardon de ce Roi qui était le centre de son existence.

Le connaissant, il était bien probable qu'il le soit...

Une fois Emrys réduit à l'impuissance, Solel lui infligerait le pire des châtiments possibles.

Il l'obligerait à regarder son Roi mourir, sachant que seule la magie à laquelle il avait renoncé de son plein gré aurait pu le sauver...

C'était la seule punition qui soit assez dure pour lui faire expier ses fautes.

Solel avait hâte de voir l'expression de son regard quand cela arriverait.

Mais pour arriver à son objectif, il devait garder l'apparence d'un chevalier fidèle et d'un ami dévoué aux yeux d'Arthur... Et personne, à Camelot, ne devait jamais soupçonner qu'il était un puissant magicien lui-même.

Il regarda le Roi avec une expression de totale sympathie plaquée sur ses traits.

-D'après ce que dit Gauvain, le plus important pour Merlin est de pouvoir rester à mes côtés, alors, j'espère qu'il choisira de subir les Rites, et de revenir auprès de moi, expliquait Arthur. Mais je ne lui forcerai pas la main s'il ne pense pas pouvoir les supporter, parce que je ne voudrais pas lui infliger quelque chose qu'il regretterait toute sa vie. Je lui laisserai le choix, entre l'exil avec sa magie, ou le retour à Camelot sans elle... J'espère qu'il choisira de rentrer. Et s'il accepte de subir les Rites... je voudrais tant qu'il ne souffre pas...

Arthur frissonna, et Solel s'étonna une fois de plus qu'un homme tel que lui soit capable de faire preuve d'un sentimentalisme aussi mièvre.

-Lors de la démonstration, les choses se sont très mal passées...

-Oui, vous me l'avez dit, acquiesça Solel.

Il était en train de se rappeler qu'il détestait Gauvain. Cet homme-là était trop intuitif pour son propre bien : au contraire de tous les autres chevaliers, il ne l'avait jamais apprécié. Le fait qu'Arthur cherche son conseil était un problème. Il devrait y remédier à un moment ou à un autre...

-C'était atroce, je t'assure...

-Je vous dois des excuses, Sire. Au nom de Miscelian... Je vous jure que j'ignorais qu'il y aurait une démonstration. Il ne m'en a jamais informé...

-Ce n'est pas ta faute, Solel. Tu ne pouvais pas savoir comment l'entretien se déroulerait...

-J'ose à peine imaginer à quel point vous avez dû être choqué lorsque cette malheureuse jeune fille s'est défenestrée sous vos yeux, s'exclama Solel, en apparence bouleversé.

-Oui, elle... était complètement désespérée, acquiesça Arthur, d'un ton malheureux.

-Je ne pensais pas que le procédé était si douloureux, reprit Solel. Comme je vous le disais : je n'ai connu qu'un seul magicien qui était passé par les Rites, et il vivait une existence tout à fait heureuse, entouré de sa famille. Il ne semblait pas regretter les pouvoirs qu'il avait perdus au contraire il semblait considérer que c'était une délivrance.

-Peut-être en est-ce une pour certaines personnes ? dit Arthur, plein d'espoir.

-Peut-être, dit Solel. Mais si j'avais su que le processus en lui-même pouvait être une torture, jamais je ne vous l'aurais conseillé...

-Peut-être est-ce moins douloureux si la démarche est volontaire, dit Arthur, qui semblait chercher à se convaincre lui-même.

Ne compte pas là-dessus, pensa Solel, avec un amusement glacial. Ce sera comme si je lui arrachais les os de la chair un à un. Mais il endurera sa peine en silence, par amour pour toi, Arthur Pendragon l'Imbécile.

C'est fou ce que l'amour peut faire faire aux gens.

-En tout cas, une chose est sûre : je ferai tout ce que je pourrai pour qu'il se remette rapidement, et qu'il voie que la vie vaut la peine d'être vécue même sans magie.

Mais je doute qu'il pense que la vie vaille la peine d'être vécue sans toi, conclut Solel amusé en lui-même.

Puis il revint à ses autres projets : Guenièvre. Evidemment, il faudrait la rendre stérile... il était hors de question que la dynastie des Pendragons se perpétue avec un nouvel héritier... Justement : il avait en tête un sortilège d'infertilité particulièrement efficace.