MONSIEUR ET MADAME BONNET
Johanna n'en croyait pas ses yeux. Si elle s'était faite de fausses idées concernant Annabelle, le portrait qu'elle avait imaginé de Clémence Bonnet était en bien deçà de la réalité.
Le couple qui avançait le long de la piscine était très mal assorti.
L'homme approchait de la soixantaine. Petit, les cheveux noirs, sans doute teints, il était totalement éclipsé par la créature qui l'accompagnait.
Car Clémence Bonnet était un fantasme masculin vivant.
Plus grande que son mari, blonde, les cheveux ondulants sur ses épaules, elle avait des formes de poupée Barbie qui n'étaient sans doute pas l'œuvre exclusive de mère Nature. Il semblait en effet évident qu'une poitrine aussi généreuse ne pouvait ainsi défier les lois de la gravité sans l'aide d'un chirurgien. En revanche, sa taille de guêpe et ses hanches aux courbes voluptueuses devaient être d'origine.
Elle était vêtue d'un short minimaliste en jean effiloché et un haut blanc largement décolté, qui se rétrécissait en dessous de la poitrine pour finir en pointe d'étoffe juste au niveau du nombril, dévoilant un ventre parfaitement plat.
Durant tout le temps où Johanna, hallucinée, détailla l'épouse de Bonnet, cette dernière ne lui accorda pas un regard : elle dévorait littéralement Wolf des yeux.
Des yeux qu'elle avait d'une incroyable couleur turquoise, que son teint bronzé rendait encore plus stupéfiants. Sa bouche était petite, mais charnue, mise en valeur par un rouge à lèvre nacré.
Si Johanna n'avait pas fait la connaissance de Vanessa, Clémence aurait pu prétendre au titre de plus belle femme qu'elle ait rencontrée. Cependant, la cousine de Wolf et l'épouse de Bonnet n'auraient pu être plus dissemblables : si l'une semblait sublime naturellement, tout en charme et en fraîcheur, l'autre jouait de son physique de mannequin avec application et méthode, à la limite de l'agression.
« Mante religieuse, hein ? Moi, j'irai jusqu'à penser Veuve Noire ! » songea Johanna.
Personnellement, elle trouvait Clémence Bonnet trop : trop blonde, trop parfaite, trop sûre d'elle. Autant elle avait été envieuse de la beauté de Vanessa, autant Clémence lui paraissait comme une caricature de la femme fatale.
Mais tout être pourvu d'un minimum de testostérone devait penser autrement… enfin, si « penser » était le mot.
Elle jeta un coup d'œil un peu inquiet vers Wolf. Elle s'attendait à le voir, sinon bouche bée comme un adolescent, au moins un minimum réceptif aux signaux évidents de séduction que Mme Bonnet émettait à son attention.
Elle se trompait
L'Indien salua le couple avec un naturel parfait. Un sourire franc et cordial laissant apparaître ses dents blanches éclairait ses traits, sans trace de la moindre ambigüité.
Ce qui n'était pas du tout le cas de Philippe Bonnet. Quand Wolf lui présenta Johanna, le Français ne cacha pas son intérêt en détaillant la jeune femme comme une pouliche de concours. Instinctivement, elle resserra le drap de bain autour d'elle, alors que Bonnet s'approchait pour l'embrasser sur les deux joues. En se reculant, il reluqua sans vergogne les jambes de Johanna et elle dut prendre sur elle pour ne pas lui soulever le menton en lui ordonnant de la regarder dans les yeux. Ou, plus expéditif, lui coller un coup de genou bien placé.
Et bien voilà, elle était fixée : elle allait passer cinq jours chez le couple le plus antipathique qu'elle ait jamais rencontré.
…
Après quelques phrases de bienvenues, les Français avaient quitté leurs invités pour se mettre en maillot de bain et les rejoindre plus tard au bord de la piscine.
Wolf pria Annabelle, qui était revenue avec une serviette pour Johanna, de les excuser un instant, et fit signe à la jeune femme de l'accompagner. Elle le suivit jusqu'à sa chambre, et il ferma les fenêtres de la baie vitrée derrière elle. Encore sous le choc de sa rencontre avec le couple de milliardaires, elle ne fit absolument pas cas de la situation dans laquelle elle se trouvait : elle et Wolf, quasiment nus, dans une chambre à coucher…
Elle était tout simplement trop indignée pour s'arrêter à ce genre de détails.
« Non, mais vous avez vu la façon dont il s'est rincé l'œil, ce vieux dégoûtant ? Ça ne lui suffit pas d'avoir déjà une poupée gonflable dans son lit ? rugit-t-elle.
- Bien, pas besoin de vous demander ce que vous pensez des Bonnet, vous venez de me faire un résumé des plus… explicites ! »
Johanna fit une grimace, exaspérée.
« Je vous avertis, je ne sais pas si je vais réussir à me maîtriser pendant toute la durée de notre séjour sans lui coller une baffe !
- Si vous baissez le montant de votre prime à sept mois de votre salaire, je vous protège de Bonnet ! répliqua l'Indien, tout sourire.
- Si vous ne montrez pas les dents dès qu'il s'approchera à moins d'un mètre cinquante de moi, je vous laisse vous débrouiller avec sa charmante épouse, répondit aussitôt la jeune femme, le regard noir.
- On a un accord ! protesta Wolf, mais son ton restait moqueur.
- Tout à fait. Qui implique qu'on joue au charmant petit couple, et je ne connais pas un homme digne de ce nom qui laisserait un vieux pervers baver sur sa compagne comme l'a fait le père Bonnet ! »
Toute trace d'amusement quitta le visage du jeune homme, et il resta un long moment à fixer silencieusement Johanna, semblant peser le pour et le contre.
Finalement, il secoua légèrement la tête et passa nerveusement la main dans ses cheveux encore humides.
« Pour tout vous avouer, Johanna, j'avais une terrible envie de lui coller mon poing dans la figure quand il vous a déshabillée des yeux, tout à l'heure. Mais, outre le fait que ça ne serait pas très indiqué pour décrocher mon contrat, je n'étais pas certain que vous auriez apprécié une attitude trop… protectrice de ma part. »
La jeune femme ne répondit pas de suite.
Est-ce que ça t'ennuierait que Wolf se montre protecteur ?... Non, définitivement non.
Bien au contraire.
Elle finit par répondre :
« Très bien, alors on se met d'accord : je m'engage à arracher les yeux de Clémence Bonnet si elle vous colle de trop près, et je vous autorise à jouer au petit ami jaloux avec le papi pervers, ça vous va ?
- Ça me va ! »
Johanna s'avança vers lui, main tendue, afin de sceller leur nouvel accord. Souriant largement, il lui serra. Encore une fois, sa chaleur la surprit.
« Bon, reprit-il, manifestement plus détendu, je ne vous ai pas fait venir dans ma chambre uniquement pour parler stratégie ! »
Soudain embarrassée, la jeune femme se sentit rougir. Heureusement pour elle, Wolf lui tournait le dos pour prendre dans son armoire les deux cintres où pendaient les housses opaques. Avec un petit sourire de gamin faisant une bonne farce, il les lui tendit.
« Avant que vous ne vous fassiez de fausses idées, je tiens à vous informer que c'est Nessie qui vous les offre. »
Muette d'étonnement, Johanna lui prit le premier vêtement et le sortit de sa housse. Il s'agissait d'une magnifique robe d'été, ocre et jaune mélangés. La jeune femme posa la serviette de Wolf sur son lit et tint le cintre devant elle, essayant de voir comment elle lui allait.
« Il y a un miroir dans la salle de bain… l'informa Wolf.
- Attendez-moi une minute », répondit Johanna avant de filer dans sa propre chambre par leur porte commune.
Elle ôta son maillot mouillé et piocha au hasard une culotte dans son sac de voyage qu'elle n'avait pas pris le temps de défaire. Puis elle enfila précautionneusement la robe, qui portait la griffe d'un grand couturier français. Tant bien que mal, elle remonta la fermeture éclaire dans son dos. Aussi excitée qu'une gamine au matin de Noël, elle alla s'admirer devant le miroir de sa propre salle de bain.
La robe lui allait comme si elle avait été cousue sur elle.
Retenue sur ses épaules par de fines bretelles, elle interdisait le port d'un soutien-gorge. Pas vraiment partisane sur l'impasse de ce genre d'accessoire, Johanna se consola en constatant qu'esthétiquement parlant, elle pourrait exceptionnellement s'en passer. Il lui faudrait juste éviter de se lancer dans une danse endiablée ou un sprint improvisé.
La robe se moulait sur son ventre et ses hanches, pour s'évaser en plis gracieux juste en dessous des fesses, et s'arrêter à mi-cuisses. Elle lui allait à ravir.
Critique, Johanna décida de la porter dans deux ou trois jours, quand elle aurait acquis un peu de bronzage.
Elle l'ôta en faisant très attention, et s'enroula dans une serviette de la salle de bain avant de sortir. Posant la robe sur son lit, en l'étalant de façon à ce qu'elle ne se froisse pas, elle renonça à remettre son maillot mouillé et en sortit un autre, marron avec des poissons blancs, de son sac. C'est avec un grand sourire qu'elle retourna dans la chambre de son patron.
« Elle est magnifique, je remercierai Vanessa quand vous l'aurez de nouveau au téléphone ! Mais c'est de la folie, elle n'aurait pas dû !
- Si je l'avais laissée faire, c'est cinq valises pleines qu'elle vous aurait achetées ! Mais vous n'avez pas gardé la robe ?
- Pas question, je la mettrai quand j'aurai le physique pour !
- Quoi ? Ne me dites pas que vous voulez perdre du poids ! se récria Wolf, qui paraissait sincèrement consterné.
- Perdre du poids ? Non, c'est pas ce que je voulais dire… vous trouvez que je devrais ? »
Johanna ne put s'empêcher de prendre un ton inquiet en posant la question. Elle s'en voulut aussitôt. Voilà ce que c'était d'être attirée par un homme : elle ne s'était jamais souciée de ce genre de détail jusqu'alors.
La réponse de Wolf la rassura :
« Vous plaisantez ? Vous êtes très bien comme vous êtes ! »
Ouf ! Bon, il aurait pu dire vous êtes superbe, vous êtes magnifique, vous êtes d'une beauté à couper le souffle… enfin, c'est mieux que rien…
Il lui tendit la deuxième housse.
« Je n'ai pas attendu ce soir pour vous donner les cadeaux de Nessie à cause de celui-ci », dit-il tandis que Johanna en sortait un peignoir de bain blanc, de la même marque que la robe, d'une douceur incomparable.
Elle l'enfila avec délice. Il s'arrêtait à mi-cuisse, et était pourvu d'une capuche que Wolf lui rabattit sur la tête en souriant.
« C'est la classe ! » s'extasia la jeune femme en l'ajustant pour nouer la ceinture autour de sa taille.
Elle n'avait aucune idée du prix de ces vêtements, mais elle soupçonnait qu'ils valaient bien plus que les quelques pauvres mois de salaires qu'elle avait échoués à négocier avec son patron.
« Ça remplacera un drap de bain, dit-il, et si vous souhaitez vous allonger au bord de la piscine, et bien vous partagerez le mien ! Je me ferai tout petit ! »
Johanna allait répliquer qu'il gèlerait en enfer avant qu'elle partage avec Wolf quoique ce soit qui implique une position horizontale, mais l'image d'une Clémence Bonnet prenant d'assaut l'espace vital de l'Indien s'imposa soudainement à son esprit et elle s'entendit répondre :
« A condition que vous ne me fassiez pas d'ombre avec votre carrure à la Godzilla, c'est OK.
- Vous auriez pu trouver une autre comparaison ! fit mine de s'offusquer Wolf.
- Désolée, si vous cherchez des œillades de groupies et des compliments dégoulinant de guimauve, adressez-vous plutôt à notre charmante hôtesse ! Ce n'est pas trop mon style, en ce qui me concerne ! »
Au lieu de répliquer, Wolf entoura la taille de la jeune femme de son bras, se pencha sur elle et l'embrassa au sommet du crâne, sur la capuche de la sortie de bain.
« Et c'est comme ça que je vous aime ! » dit-il en se redressant, tout sourire.
….
Johanna essayait de paraître attentive à ce que lui disait Annabelle, mais son esprit la ramenait sans cesse dans la chambre de Wolf.
Les trois femmes étaient seules à profiter des abords de la piscine, pendant que Philippe Bonnet avait entraîné Wolf pour la visite de sa cave à vin creusée sous la villa. En temps normal, Johanna aurait été vexée de ne pas être conviée sous prétexte qu'elle était une femme, elle qui, de part son héritage français, était un très grand amateur de vins. Mais à l'heure actuelle, elle était plus que reconnaissante à Bonnet d'avoir éloigné Wolf, le temps qu'elle reprenne un minimum ses esprits.
L'attitude et les paroles de l'Indien l'avaient laissée sans voix.
Elle avait beau se répéter qu'il plaisantait, qu'il se moquait d'elle, que ça n'avait absolument rien à voir avec une déclaration d'amour, la jeune femme sentait encore ses joues chauffer, et ça n'avait rien à voir avec le soleil.
Après avoir lancé cette stupide phrase, Wolf l'avait prise par le bras pour rejoindre Annabelle au bord de la piscine. Cette dernière s'était extasiée sur la sortie de bain toute neuve, et Johanna avait réussit à bafouiller des remerciements, avec, à sa plus grande honte, une voix un peu trop aiguë.
Pour ne pas avoir dérangé Annabelle pour rien, elle avait accepté le drap de bain qu'elle lui avait ramenée et elle l'avait étendue contre celui de Wolf qu'il venait de poser, s'attirant un regard de connivence de son patron. Elle était entrain de dénouer la ceinture de son peignoir quand le couple Bonnet était reparu, Monsieur en caleçon de bain noir et chemisette blanche ouverte, Madame en maillot deux pièces bleu azur avec un paréo assorti autour de la taille. Bonnet avait lancé un regard gourmand vers Johanna, qui lui avait ôté l'envie d'enlever son peignoir. Puis il s'était lancé dans les mérites de sa collection de grands crus et avait proposé à son invité une visite de sa cave.
Laissées seules, les trois jeunes femmes s'installèrent au bord de la piscine : Annabelle et Johanna à même le sol sur leur drap de bain, Clémence sur un transat en bois rendu plus confortable par un coussin bleu foncé, un peu à l'écart.
Avant de s'allonger, elle ôta son haut de maillot de bain et son paréo, laissant apparaître un string dont les ficelles qui courraient sur ses hanches étaient garnies de petites perles blanches.
Eh bien, elle ne laisse pas grand chose à l'imagination ! songea Johanna, qui, étant superbement ignorée de la maîtresse des lieux, pouvait la jauger sans se cacher.
Clémence s'allongea sur le dos, ses seins refaits pointant fièrement vers le ciel, abaissa les lunettes de soleil qu'elle portait façon serre-tête, et s'étira langoureusement comme une chatte avant de prendre l'immobilité d'une statue.
« On retourne se baigner ? » proposa Johanna à Annabelle.
L'adolescente accepta avec enthousiasme, et les deux jeunes femmes entrèrent vivement dans l'eau et s'éloignèrent du bord pour être hors de portée des oreilles de la maîtresse de maison.
« Alors ? questionna la jeune Française, qui avait deviné que l'invitation n'était pas innocente.
- Je suis… comment dit-on, déjà ?... sidérée ! Oui, c'est ça, sidérée ! Je n'en reviens pas !
- Oui, moi aussi, je n'en croyais pas mes yeux la première fois que je l'ai rencontrée. Quand mon père me l'a présentée, ils se connaissaient depuis une semaine. Il en était déjà raide dingue. Faut dire que n'importe quel mâle hétéro frétille comme un chiot quand elle est là, à part Ray… et les Wolf.
- Les Wolf ? s'étonna Johanna.
- Oui, Matthew et Jacob...
- Tu connais Jacob Wolf ? s'exclama la jeune femme, ne pouvant cacher son intérêt soudain.
- Oui, lui et sa femme Vanessa sont venus pendant la semaine des dernières vacances de Noël où j'étais là.
- Avec W… Matthew ?
- Non, ton patron était venu et reparti trois semaines avant. De ce que j'ai compris, Clémence s'est montrée en très grande forme durant son séjour, et il a préféré écourté sa visite… d'où l'arrivée de Jacob et Vanessa pour reprendre les négociations.
- Comment il est, Jacob ?
- Tu ne le connais pas ? s'étonna Annabelle.
- Non, je n'ai rencontré que Vanessa.
- Eh bien, tu prends Matthew, tu fais un copier coller, et tu as Jacob. Même gabarit, même visage… Jacob doit être légèrement plus mat, et a une mâchoire plus carrée, si mes souvenirs sont bons, mais sinon, la ressemblance est frappante.
- Les négociations n'ont pas abouti, avec eux ? Je veux dire, si on est ici, c'est qu'il y a encore des trucs à mettre au point ?
- J'ai suivi ça de loin, ils ne sont restés que deux jours sur l'île quand j'y étais, mais j'ai cru comprendre que le courant n'est pas vraiment passé entre Clémence et Vanessa…
- Non, sans rire ? ironisa Johanna. Elle a du être verte, ta belle-mère, en voyant débarquer Vanessa !
- Pas qu'un peu, c'est sûr ! Je n'ai jamais vu une telle femme ! Elle est magnifique. Je me souviens, elle semblait rayonner littéralement quand elle était au soleil. Et son mari n'avait d'yeux que pour elle… comme Matthew avec toi. »
Johanna laissa échapper un ricanement.
« Quoi ? questionna l'adolescente. Qu'est-ce que j'ai dit de drôle ?
- Je ne crois pas être comparable à la cousine de mon patron ! se moqua la jeune femme.
- Personne n'est comparable à Vanessa Wolf, pas même ma belle-mère. Je dis juste que Matthew te regarde de la même façon que Jacob regarde sa femme. C'est encore plus flagrant à cause de leur hallucinante ressemblance… »
Johanna ne répondit rien, laissant son regard se perdre dans la lisière de la forêt qui les séparait de la plage.
Garder la tête froide, se reconcentrer sur sa mission, et surtout, surtout, ne pas se faire des films en 3D, souvent interdits au moins de 18 ans, voilà qui n'allait pas être évident.
