Ce chapitre a mis plus longtemps à paraitre que je ne pensais, mais c'est pour une bonne cause : ma bêta était en plein examen, et je suis la première a dire que les révisions sont bien plus importantes que la relecture d'un chapitre de fic ! Bref, merci à elle de s'être jetée dessus dès les épreuves finies.
Je vous préviens tout de suite, je n'ai pas commencé à écrire le chapitre suivant. MAIS les vacances arrivent, et je compte bien m'y atteler très rapidement.
PS : merci à ceux à qui je n'ai pu répondre en mp : Lucia von ludweev, Loony, et un anonyme !
- Kyoya.
À peine une rumeur, loin, très loin de lui.
- Kyoya.
Le bruit avait légèrement augmenté, parvenant à se frayer un chemin dans les limbes de son esprit.
- Kyoya. Réveille-toi.
Un contact désagréable sur son bras. L'atroce, l'horrible sensation d'être arraché au sommeil. Son cerveau se remit lentement à fonctionner et il crispa les doigts sur le tissu de son oreiller, dans le vain espoir que cela s'arrête et qu'il puisse rester accroché à son lit. En vain.
- Kyoya !
Une voix de femme, une voix connue mais qu'il n'identifiait pas encore. Une voix agacée. Peu importait : homme ou femme, il allait devoir payer pour le fait de le tirer de ce sommeil dont il avait tant, tant besoin. Il finit par entrouvrir les yeux, le seul geste dont il fut capable en cet instant maudit. Une silhouette se dessina, quelqu'un était assis sur son lit. Quelqu'un avait osé s'asseoir sur son lit.
- Kyoya, il faut que tu te lèves ! Le bébé... Je vais accoucher.
Il resta immobile encore une seconde, peut-être deux. Puis il posa instinctivement sa main sur sa table de chevet, attrapa ses lunettes, les mit. Alors sa vue et son cerveau se remirent à fonctionner, toute envie de dormir s'étant évaporée comme par enchantement.
Haruhi était assise sur son lit, une main sur le ventre. Kyoa nota immédiatement qu'elle était habillée, coiffée. Un bref coup d'œil au réveil lui indiqua qu'il était quatre heures du matin. Il se redressa sur son séant et regarda la jeune femme et se passant une main dans les cheveux :
- Tu en es sûre ?
- Oui. Les contractions m'ont réveillée. J'ai attendu pour être certaine puis je me suis levée et j'ai fait ma toilette. Nous pouvons partir quand tu seras prêt. Ma valise est dans le couloir.
- Bien. Je la descendrai. Donne-moi cinq minutes et nous y allons.
Elle se contenta d'acquiescer, sembla hésiter un instant, puis demanda :
- Kyoya... Je peux rester dans ta chambre en attendant ?
Il la regarda, surpris. Haruhi Fujioka n'était pas femme à avoir besoin de la présence de qui que ce soit et rester seule au rez-de-chaussée ne semblait pas une bien grande épreuve.
Mais mettre un enfant au monde, si. Et Kyoya réalisa soudain que cet étrange éclat dans les grands yeux bruns de la jeune femme, c'était de la peur. Il sourit :
- Bien sûr. Allonge-toi sur mon lit si tu le souhaites.
- Merci. Ne t'inquiète pas, je ne le salirai pas, j'ai déjà perdu les eaux.
Kyoya, qui se dirigeait déjà vers son dressing son portable à la main, se figea et se retourna vers Haruhi :
- Ah bon ?
- Oui, dans ma chambre. C'est pour cela que je te dis que je suis sûre. Mais j'ai nettoyé.
Pour le coup, il écarquilla les yeux, stupéfait : elle était sur le point d'accoucher, on était en pleine nuit, elle avait pris le temps de nettoyer sa chambre, de se laver, de préparer la fin de ses affaires.
- Haruhi... À quelle heure les contractions t'ont-elles réveillée ?
- Un peu après onze heures.
Le jeune homme cessa un instant de respirer. Cela faisait plus de cinq heures, et elle n'avait rien dit avant. Soit, un premier accouchement pouvait durer très longtemps. Mais cinq heures, c'était déjà...
- Ah !
Haruhi venait de s'allonger sur le lit de Kyoya quand il la vit se redresser brutalement, les deux mains sur le ventre, le visage crispé par la douleur. Il fut près d'elle en un instant et, machinalement, posa une main encourageante dans le dos de la jeune femme qui se mit à respirer de façon saccadée, comme on le lui avait enseigné. Ils attendirent tous deux que la contraction passe, puis Haruhi leva vers Kyoya un sourire fragile et il dit simplement :
- Je me dépêche. Ça va aller.
Il gagna en deux enjambées son dressing et choisit ses affaires d'une main assurée alors que de l'autre il enclenchait son portable.
- Tachibana, Haruhi va accoucher. Sortez la voiture, nous descendons dans cinq minutes.
Il raccrocha aussi sec et composa un autre numéro tout en gagnant la salle de bain avec ses habits sous le bras.
- Bonjour. Kyoya Ootori au téléphone. Mon épouse va accoucher, nous serons là dans moins de trente minutes, merci de préparer tous le nécessaire et de prévenir le professeur Yashima.
Il posa le téléphone sur le plan de travail près de la vasque en verre et entra sous la douche.
Cinq minutes plus tard le couple s'engouffrait dans la voiture qui démarra aussitôt. Tachibana jeta un coup d'œil discret aux deux jeunes gens dans le rétroviseur et ne put s'empêcher de se sourire à lui-même. Il était heureux, heureux d'être là, heureux d'être le seul dans cette nuit encore noire à savoir que Haruhi et Kyoya partaient pour la clinique et qu'ils allaient devenir parents dans quelques heures. Car il avait la certitude absolue que Kyoya serait bien père également, pas biologiquement, soit, mais père de la façon la plus importante qui soit.
La vision de l'enfant que Tachibana avait rencontré, bien des années plus tôt, s'imposa un instant dans l'esprit du garde du corps ; cet enfant fin, pâle, discret, mais dont le regard brillait déjà d'une détermination qu'il n'avait plus jamais vue chez personne.
Il fronça légèrement les sourcils en entendant Haruhi gémir doucement. Il jeta un autre coup d'œil : elle s'était penchée en avant et ses mains tremblaient sur son ventre. Kyoya avait passé un bras autour de ses épaules et pour une fois, pour la première fois, Tachibana décela de l'angoisse sur le visage de son jeune maître. Il déclara doucement, calmement :
- Respirez bien, Madame, et tâchez de vous détendre le plus possible, le stress augmente la douleur.
Elle resta encore quelques instants concentrée puis releva la tête et sourit au garde du corps dans le rétroviseur :
- Merci Tachibana. Je ne pensais pas que cela faisait si mal, en fait.
- C'est ce qu'a dit ma femme, à chaque fois. Je ne peux pas juger, mais je sais aussi qu'elle m'a toujours dit que cela en valait la peine.
La jeune femme sourit et Kyoya jeta à son garde du corps un regard où perçait une étrange nuance de gratitude. La voiture se gara devant la clinique et, alors que plusieurs infirmiers se précipitaient, Tachibana remit à l'un d'eux la valise d'Haruhi et s'inclina poliment pendant que la jeune femme s'installait dans un fauteuil roulant.
- Je suis certain que tout se passera parfaitement bien.
Haruhi lui sourit sincèrement et Kyoya acquiesça. Puis ils disparurent derrière les grandes portes vitrées de l'établissement.
La jeune femme avait été installée dans une magnifique salle d'accouchement rutilante, dotée de tout le matériel dernier cri. Il y avait même une énorme baignoire, l'eau étant réputée pour atténuer les contractions, mais Haruhi avait refusé l'offre. Elle voulait accoucher « normalement », et se voyait de plus assez mal faire trempette nue avec Kyoya nonchalamment assis sur le bord de la baignoire. Elle avait passé la petite tenue obligatoire, et avait retenu un rire en voyant le directeur financier du groupe Ootori, ex directeur du prestigieux club d'hôtes de la non moins prestigieuse académie d'Ouran, entrer dans la pièce vêtu d'une tenue d'hôpital bleu layette. Kyoya l'avait faussement foudroyée du regard.
Le professeur Yashima était arrivé peu après le jeune couple et était venu ausculter Haruhi. Kyoya, assis près de la jeune femme, nota immédiatement que le médecin avait froncé les sourcils en ôtant ses gants en plastique et demanda :
- Alors Professeur ?
L'homme soupira, puis leva les yeux vers le couple et dit avec un demi-sourire :
- Tout se présente parfaitement bien, mis à part que votre épouse a été bien trop résistante à la douleur, et qu'elle va donc devoir l'être encore davantage dans peu de temps.
- Comment ça ? demanda Haruhi d'une voix qui trembla malgré elle.
- Vous auriez dû alerter votre mari plus tôt si les contractions ont commencé vers vingt-trois heures. Le travail est déjà enclenché, vos contractions ont lieu toutes les cinq minutes à peine et le col est dilaté à près de sept centimètres. Ce qui veut dire que la naissance devrait avoir lieu dans moins de deux heures. Ce qui veut dire aussi, hélas, qu'il est trop tard pour vous faire une péridurale, elle n'aurait pas le temps d'agir.
- Ah, répondit Haruhi qui avait blêmi.
Kyoya serra les mâchoires, de colère. Vingt-trois heures : il ne dormait même pas encore à cette heure-là, il devait être sur le point de se coucher, et elle n'avait rien dit ! Elle avait attendu, souffert, s'était préparée, levée, avait même nettoyé le sol, mais n'avait rien dit ! Et maintenant qu'ils avaient à leur disposition la meilleure équipe obstétrique de tout Tokyo, maintenant que le meilleur anesthésiste du Japon était prêt à agir dans la salle d'à côté, elle ne pourrait pas recevoir de péridurale, tout cela parce qu'elle avait supporté sans rien dire trop longtemps les contractions. Quand la douleur crispa à nouveau les traits d'Haruhi, Kyoya faillit lui dire sèchement qu'elle n'avait qu'à s'en prendre à elle-même, mais il se tut, évidemment. Il attendit que la douleur passe, détestant Haruhi d'avoir à endurer cela, détestant la science de ne plus pouvoir palier à cette situation, se détestant de ne pouvoir que rester là, assis stupidement dans un costume ridicule.
La tête de la jeune femme retomba sur l'oreiller et elle respira profondément avant de dire simplement :
- Après tout, ce n'est pas comme si j'étais la première femme sur Terre à accoucher sans péridurale. Tant pis.
Kyoya remonta ses lunettes en se demandant s'il devait détester encore plus la jeune femme pour sa négligence, ou l'admirer pour son courage. Il choisit finalement de chasser ce genre de considération de son esprit en ébullition et de tenter de les distraire tous les deux de cette attente douloureuse et insupportable. Il demanda d'une voix posée :
- Tu es sûre que tu veux que je ne prévienne personne ?
- Non, pas maintenant. Tu les appelleras après. Je n'ai pas envie de voir mon père débarquer dans la minute en talons aiguilles et de savoir que tous les autres sont dans le couloir en train de faire des paris sur le prénom... ou de manger des gâteaux.
- Bien, comme tu voudras.
Le silence retomba, mais la contraction suivante arriva à peine une minute plus tard et le dos d'Haruhi se creusa sur la table d'accouchement. Une infirmière prit délicatement la jambe de la jeune femme et remit son pied dans l'étrier métallique.
- Lors des contractions, appuyez-vous au contraire sur les étriers et restez bien allongée, vous aurez d'autant plus mal si vous crispez votre corps.
Haruhi, les dents serrées, acquiesça brièvement et tenta d'obéir. Elle avait levé la main machinalement et, tout aussi machinalement, Kyoya s'en était saisi. Elle tourna les yeux vers lui et il hocha simplement la tête. Un faible sourire passa sur les lèvres pâles d'Haruhi et elle blottit sa paume contre celle de Kyoya. Quatre minutes après, ses doigts se crispèrent, les ongles courts griffant la chair du jeune homme qui ne dit rien.
Kyoya avait perdu la notion du temps. Les contractions se rapprochaient, indiquant l'imminence de la naissance. La souffrance d'Haruhi n'était plus silencieuse désormais : à chaque fois, la jeune femme gémissait longuement, lèvres serrées pour ne pas hurler. Pourtant, alors qu'en toute autre circonstance Kyoya aurait trouvé déplacée une telle marque de faiblesse, il n'y songea pas un instant. Bien au contraire, à chaque contraction, sa main enveloppait plus étroitement celle d'Haruhi, et son propre estomac se serrait d'une angoisse insolite. Chaque murmure d'Haruhi l'atteignait au plus profond de lui-même, faisait vibrer quelque chose d'étrange, de douloureux également.
Yashima se préparait, les moniteurs étaient branchés, les infirmières et la sage-femme s'agitaient dans un ballet millimétré que les deux jeunes gens ne voyaient pas. Kyoya, par pudeur et par respect pour Haruhi, restait assis près de son buste sans nulle envie d'aller regarder ce qui se passait de l'autre côté du champ stérile installé sur les cuisses ouvertes de la jeune femme.
Yashima revint, leur expliquant que la naissance allait intervenir d'ici quelques minutes probablement, demandant d'une voix douce et rassurante à Haruhi de suivre ses indications. Elle acquiesça à nouveau alors que Kyoya passait sur son visage en sueur un tissu imbibé d'eau fraîche. Puis elle leva les yeux et murmura :
- Kyoya ?
- Oui Haruhi ?
- S'il te plaît... Ne reste pas.
Il écarquilla les yeux, stupéfait. Il murmura à son tour, dans un effort violent pour que sa voix ne tremble pas :
- Haruhi... Si je te gêne, je...
Une main sur sa joue. Une main minuscule, moite, tremblante, qui le fit taire dans l'instant.
- Tu ne me gênes pas, du tout. Merci d'avoir été là jusqu'ici. Ce n'est pas contre toi, Kyoya. Mais c'est quelque chose que je dois faire seule. S'il te plaît.
Kyoya avala douloureusement sa salive. La main d'Haruhi glissa de son visage et il se leva lentement. La jeune femme lui sourit faiblement :
- Merci Kyoya. Pardonne-moi.
Il acquiesça, physiquement incapable de faire davantage. Il demeura quelques secondes immobile, comme pour graver dans sa mémoire le visage de la jeune femme, puis tourna les talons et sortit.
C'est à cet instant précis que Haruhi hurla pour la toute première fois.
Kyoya n'eut que le temps de se retourner brièvement vers le battant de la salle qui se refermait lentement derrière lui. Cet épais battant qui n'en finissait pas de se refermer derrière lui. Et ce cri, ce cri perçant d'absolue souffrance qu'elle était parvenue à retenir jusque là.
Le battant se referma et le cri mourut étouffé.
Et Kyoya resta seul, insupportablement seul dans cette salle d'attente glacée et impersonnelle.
Ses doigts tremblaient. Il s'appuya machinalement sur le mur face à lui, mains à plat sur la surface froide, la tête baissée, les yeux fixés sur les dalles du sol sans les voir.
Une voix, quelque part, froide et distante, lui souffla qu'il était ridicule. Qu'il devait reprendre le contrôle de lui-même, sortir son portable. Il avait des choses à faire, des réunions à décaler, des clients à joindre. Les rares fois où il s'était représenté ce moment, il s'était d'ailleurs imaginé tranquillement installé avec son ordinateur, à gérer les affaires courantes en attendant distraitement.
Mais voilà, c'était impossible, physiquement impossible.
Kyoya tenta de calmer sa respiration anarchique, y parvint plus ou moins. Il aurait voulu pouvoir hurler sur quelqu'un, briser un objet quelconque, faire quelque chose.
Mais voilà, il ne servait à rien, à rien.
Combien de temps ? Combien de temps cela pouvait-il prendre ? Des minutes ? Combien ?
Il avait passé des années à manipuler les chiffres, à les plier à sa volonté.
COMBIEN ?
- Monsieur Ootori ?
Il se redressa brutalement et découvrit une infirmière devant la porte.
- Le Professeur Yashima m'envoie vous prévenir que tout se passe bien, la naissance est imminente.
Imminente ? Mais qu'est-ce que ça voulait dire, IMMINENTE ?
- Ah, merci.
Le calme de sa propre voix sidéra Kyoya.
- Vous devriez vous asseoir, Monsieur, en attendant. Voulez-vous qu'on vous fasse porter quelque chose à boire ?
Kyoya plissa les yeux et hésita un instant à virer cette incompétente. À virer cette abrutie qui faisait son hôtesse de l'air alors que sa femme était en train de hurler de douleur dans la pièce d'à côté. Le regard gris de Kyoya se fit glacial.
- Je n'ai pas soif, et je suis capable de m'asseoir tout seul si l'envie m'en prend. Bien que je n'en sois pas certain, il me semble que votre présence serait plus utile à mon épouse en ce moment, ne pensez-vous pas ?
L'infirmière pâlit, bredouilla quelque chose, et disparut dans la salle d'accouchement.
À nouveau, un hurlement se fit entendre juste avant que le lourd battant ne se referme.
Haruhi.
Kyoya se laissa glisser dans un fauteuil sans vraiment le réaliser. Il voulut se passer la main dans les cheveux, réalisa qu'il portait toujours la ridicule petite coiffe bleu clair et l'arracha violemment. Il tourna le morceau de tissu entre ses doigts, le mit en boule et le jeta vers la corbeille qui se trouvait à un mètre de lui.
La coiffe rebondit sur le côté de la corbeille et retomba par terre.
Kyoya cligna des yeux. Plusieurs fois.
C'était un geste machinal, accompli sans y penser depuis toujours. Jeter un papier ou n'importe quoi d'autre dans une corbeille. Il n'y prêtait plus attention, parce qu'il ne ratait jamais son tir.
Il regarda la coiffe se déplier lentement au sol, près de la corbeille.
Il avait raté son tir.
- Monsieur Ootori ?
Il ne la regarda même pas. Une autre voix, une autre infirmière. Elles n'avaient vraiment rien d'autre à faire que de venir lui dire que tout allait bien et que la naissance était imminente ?
- Si vous voulez bien me suivre.
Les mots s'imprimèrent dans l'esprit de Kyoya et il tourna enfin la tête. Une inconnue lui souriait largement et tenait la porte de la salle d'accouchement ouverte.
Et plus personne ne hurlait.
Sans se souvenir s'être relevé, sans se souvenir avoir marché, il se retrouva dans la salle d'accouchement. Il y avait sûrement encore du monde, de l'agitation, mais il ne vit rien. Il ne vit qu'Haruhi, que les bras d'Haruhi, que la minuscule petite chose qui y reposait.
L'enfant était blotti sur la poitrine de sa mère, lové dans sa chaleur et dans son odeur, son dos se soulevant au rythme rapide de sa respiration de nourrisson.
Kyoya s'avança de quelques pas, lèvres entrouvertes sans savoir quoi dire, ou à qui. Il entendait le personnel autour murmurer des « félicitations, Monsieur Ootori » et acquiesçait machinalement. Puis Haruhi leva le visage vers lui et sourit.
Elle était manifestement épuisée, les yeux mi-clos, les cheveux collés par la sueur, le visage blême et les traits tirés. Mais Kyoya réalisa instinctivement qu'il n'avait jamais, jamais vu Haruhi sourire ainsi auparavant.
- Ichiro, je te présente ton papa. Il s'appelle Kyoya.
Kyoya et Haruhi échangèrent un long regard. Il vit l'évidente tristesse passer un instant dans les yeux bruns d'Haruhi, tristesse qu'elle ne chercha pas à dissimuler, parce que tous deux ne savaient que trop ce que signifiaient aussi ces mots. Mais Haruhi avait parlé d'une voix ferme, et son sourire ne l'avait pas quittée.
L'enfant remua légèrement et Haruhi baissa à nouveau les yeux vers lui. Alors, très délicatement, elle le détacha d'elle ; une infirmière s'empressa d'envelopper le nourrisson dans une petite couverture bleu pâle et le tendit à Kyoya.
- Prends-le, Kyoya, dit doucement Haruhi.
Il ouvrit les bras et y reçut le nourrisson, obéissant machinalement aux conseils, plaçant sa large main sous le crâne minuscule et déjà couvert de cheveux bruns.
- Bonjour, Ichiro, dit simplement Kyoya.
Alors le bébé remua légèrement, bailla, entrouvrit les yeux.
Alors le bébé posa sur Kyoya deux iris d'un bleu magnifique, profond, tirant sur le violet, et Kyoya sut instantanément qu'il était perdu.
Parce qu'il n'avait jamais, jamais rien pu refuser à ce regard.
Un magnifique jeune homme de son âge, d'à peu près sa taille, élancé, d'une blondeur irréelle, se tenait devant lui dans la classe. Son visage d'ange était illuminé par un sourire ravi.
- Mademoiselle Jonochi, Monsieur Ootori, je vous présente Tamaki Suoh.
Kyoya resta figé un très bref instant, paralysé par la beauté et la candeur du regard que cet adolescent avait posé sur lui. Un regard d'une couleur improbable et magnifique, un bleu profond tirant sur le violet.
- Ranka ? Bonjour, c'est Kyoya. Je... Oui, effectivement, c'est l'objet de mon appel, Haruhi a accouché il y a quinze minutes et... Oui elle va bien, et le bébé aussi. Ichiro, il s'appelle Ichiro. Oui, merci, mais je... Bien sûr, venez dès que vous voulez. Oui, c'est la clinique que nous vous avions indiquée. Voulez-vous que j'envoie quelqu'un vous chercher ?... Oui oui, cela peut être rapide, j'appelle Tachibana, il sera chez vous au plus vite... Oui, merci. À tout à l'heure.
- Bonjour Honey. Haruhi a accouché. Oui, tout s'est bien passé. Elle est fatiguée, elle dort, mais tout va bien. Ichiro. Moi ? Je... Oui, oui, je suis content. Oui, passez quand vous voulez Mori et toi. J'ai appelé Ranka et je vais appeler les jumeaux en suivant. Oui, Merci.
- Kaoru, c'est seulement pour vous prévenir qu'Haruhi a accouché. Tu peux répéter ? Je n'ai pas compris, avec le hurlement d'Hikaru derrière. Oui, oui, tout le monde va bien, Haruhi est fatiguée mais elle va bien. Il s'appelle Ichiro. Oui, vous venez quand vous voulez, c'est la bonne clinique, c'est ça. Je vous laisse prévenir Mei. Oui, à plus tard.
- Bonjour Père, Haruhi a accouché ce matin, l'enfant et elle se portent bien. À plus tard.
- Fuyumi ? Oui, je t'appelle parce que... Oui, voilà, c'est cela, elle... Oui, tout va bien... Fuyumi, si tu me laissais... Oui, par voie basse, pas de césarienne... Il s'appelle Ichiro... Oui, merci, mais bon tu sais je... Oui... Oui, arrête de crier s'il te plaît... Oui, j'ai laissé un message à notre père. Oui, quand tu veux, elle sera contente je pense. Oui, merci. Merci.
Il raccrocha et soupira profondément en remontant ses lunettes. Bientôt, très bientôt, la clinique serait envahie par une troupe bruyante.
Un défilé de gens qui allaient continuer de le féliciter.
C'était stupide. Il n'y était pour rien. Les traditions, certainement.
Kyoya fit une fois de plus appel à toute sa concentration et tenta de se fermer à l'agitation autour de lui. La chambre d'Haruhi – sa suite, plutôt – était remplie par des jeunes gens bruyants, un grand-père extatique et une tante en pâmoison. Ranka ne se lassait pas de bercer son petit-fils, les jumeaux présentaient à Haruhi la garde-robe qu'ils avaient créée spécialement pour le nouveau-né, Honey et Fuyumi, penchés par-dessus l'épaule de Ranka, faisaient des sourires béats au nourrisson endormi (mais comment parvenait-il à dormir ?) et Mori... Mori restait assis sur l'un des canapés en souriant.
Kyoya avait passé la journée à la clinique, même s'il devrait repasser le soir à son bureau et s'il était présentement en train de répondre à son courrier électronique. Enfin, en train de tenter de se concentrer suffisamment pour y répondre.
Tachibana avait déjà fait deux aller-retour pour vider la chambre des cadeaux et fleurs arrivés lors de cette première journée. Le bébé allait très bien, Haruhi également malgré son épuisement. Elle avait dormi deux heures à peine après la naissance et son visage bien que souriant était tiré par la fatigue. Cela agaçait d'autant plus Kyoya, car bien que leurs amis proposent régulièrement de laisser la jeune mère se reposer, au final ils étaient toujours là, plantés dans la chambre, à discuter bruyamment.
- Madame, Messieurs, il va falloir laisser Madame Ootori dormir, l'heure des visites est terminée et nous avons des soins à faire.
Kyoya releva la tête, ravi de l'arrivée providentielle de l'infirmière. Celle-ci le chercha du regard et sourit :
- Bien entendu, le père peut rester.
Il y eut un instant de silence gêné, si bref que l'infirmière ne s'en rendit pas compte alors qu'elle avançait vers Haruhi. Kyoya referma son portable et remonta ses lunettes :
- Merci mais je vais y aller également.
Mais déjà Honey et Fuyumi soupiraient de devoir partir, déjà les jumeaux embrassaient Haruhi, déjà Ranka déposait Ichiro dans les bras de sa mère. Après encore quelques minutes de risettes ridicules et d'embrassades émues, tous sortirent de la chambre. Kyoya ferma le pas et se retourna une dernière fois vers la jeune femme assise dans le lit, le bébé entre les bras. Haruhi écoutait ce que lui disait l'infirmière, mais tourna cependant la tête vers Kyoya un instant et lui sourit. Il répondit à son sourire, main sur la poignée, et dit simplement :
- Je tâcherai de repasser demain. Repose-toi.
- Merci, à demain.
- Mitsukini ?
Le jeune karatéka cessa de regarder par la vitre de la limousine pour tourner la tête vers Mori et lui sourire. Mais le brun ne fut pas dupe et vit immédiatement cette lueur de tristesse dans les grands yeux d'Honey. Il leva doucement la main et le blond vint se blottir contre lui, sa tête dans le creux de son épaule. Mori glissa ses doigts dans les mèches dorées et dit simplement :
- Qu'y a-t-il ?
- Je... Je voudrais le prévenir. Je trouve cela injuste. Il a tout perdu, et...
- Haruhi ne veut pas.
Honey pinça les lèvres et se lova plus étroitement contre son amant en soupirant.
- Je sais mais... C'est inévitable, non ?
- Mitsukini...
- C'est un moment important et... et il n'est pas idiot, il apprendra, il saura, alors qu'importe que...
- Mitsukini, répéta Mori tout en sachant qu'il avait déjà perdu.
Quatre jours s'étaient écoulés depuis la naissance d'Ichiro, quatre jours qu'Haruhi avait passés à la clinique, dans un luxe extrême, choyée et entourée par une équipe médicale aux petits soins pour cette hôtesse de marque. Ichiro faisait l'admiration de tous ; c'était un nourrisson en pleine santé, qui dormait paisiblement et buvait goulûment ses biberons. Haruhi avait tenté d'allaiter sans succès et y renonça sans regret. Elle ne se lassait pas de bercer son fils, de le tenir blotti contre elle, peau contre peau. Elle ne se lassait pas de la perfection de ses traits et de la profondeur de son regard.
La quantité de cadeaux de naissance reçus des quatre coins du monde l'avait laissée pantoise, et elle en avait déjà expédié une grande partie dans différents orphelinats de la région, jugeant raisonnablement qu'un enfant ne pouvait avoir besoin de l'équivalent en nombre de quatre garde-robes de grands couturiers.
Kyoya était passé tous les jours, mais dès le soir de la naissance d'Ichiro il avait dû se replonger dans son travail. Il avait cependant fait en sorte d'être présent en ce dernier matin qu'Haruhi et Ichiro passeraient à la clinique, et il les remmènerait lui-même chez eux. Haruhi était habillée et vérifiait le contenu des sacs pendant que son fils dormait encore. Kyoya était passé saluer l'équipe de direction de la clinique et le professeur Yashima, les remerciant pour leurs bons soins. Il avait rejoint son épouse dans sa chambre et, assis dans un des fauteuils, consultait son portable lorsqu'on frappa à la porte. La jeune mère répondit machinalement et se retourna, Kyoya leva la tête, et tous deux se figèrent.
Il se tenait dans l'encadrement de la porte, une main encore sur la poignée, tenant dans l'autre un somptueux bouquet de roses. Son sourire doux avait néanmoins du mal à illuminer ses yeux tristes, ses traits fatigués.
Yuzuruh Suoh, instantanément, posa ses pupilles pâles sur l'enfant endormi dans son berceau translucide.
