CHAPITRE ONZE
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Enfin, ta préparation était terminée. Tu avais glissé le cadeau dans ton sac à main et étais sortie de ton appartement, ton estomac se serrant d'appréhension. Tu avais décidé de te rendre à la demeure Kirkland grâce aux transports en commun que tu avais remarqués en venant en voiture avec Alfred. Assise sur la banquette, tu suivis du regard la descente du soleil dans le ciel, jusqu'à ce que le bleu clair vire à l'orange dans un dégradé très flatteur pour les yeux. Après un bon moment d'attente, rythmé par le grondement du moteur, tu descendis du véhicule et continuas le trajet à pied. Il te fallut un peu plus de temps que prévu, la maison se trouvant en périphérie de la ville dans un endroit où son vaste jardin pouvait s'étendre.
Tu arrivas devant les grilles du portail. Tes pas te dirigèrent sur le petit chemin de pierres claires qui menait à la porte d'entrée. Le ciel s'assombrissait peu à peu, mais des rayons dorées continuaient d'éclairer l'extérieur de la maison et le chemin que tu empruntais, comme pour te mener dans un lieu sacré, lointain, digne d'un souvenir. L'air frais et parfumé de la soirée vint caresser ta peau, les grillons se mettaient à chanter dans l'herbe. Tu commençais à te sentir horriblement nerveuse, tu mourais d'envie d'avancer mais tes jambes semblaient un peu lourdes comme si elles voulaient te ralentir. Tu savais ce qui t'attendait. Et tu ne le savais pas. Ton cœur accélérait son rythme au fur-et-à-mesure que la porte massive en bois se rapprochait. Tout se passerait bien. Il n'y avait aucune raison que ce ne soit pas le cas.
Tu arrivas devant la porte. Que devais-tu dire ? Que devais-tu faire ? Serais-tu la bienvenue ? Comment lui allait réagir ?
Tu secouas la tête et écrasas la sonnette dans un geste impatient et anxieux. Ton cœur battait dans tes tempes, t'empêchant d'entendre ce qui se passait autour de toi. Tu attendis dans le silence, rien ne se passa. La nervosité grandissait en toi, tu te sentais comme une marmite au contenu en ébulltion mais sous laquelle on ne fait qu'augmenter le feu.
Elle s'ouvrit soudainement. Une tête blonde apparut derrière et ne cacha pas sa surprise de te voir. Ses yeux verts étincelèrent, malgré l'obscurité qui commençait à s'installer.
- Miss …... (nom)...
Ton estomac se noua et tu dus lutter pour aligner tes mots.
- Arthur, bonjour, souris-tu. E-Excuse-moi, j'espère que je ne te dérange pas...
- Bien sûr que non, assura-t-il en ouvrant plus grand la porte. Entre, je t'en prie.
Tu hochas la tête et le remercias en entrant dans le hall. Arthur te débarassa de ta veste, tu retiras tes chaussures, gardas ton sac et il te mena au salon. Il ne se doutait sûrement pas de la raison de ta venue, mais pour toi, il était impossible de penser à autre chose.
Tu déglutis. Il avait dû attendre longtemps cette réponse, peut-être était-il venu dans le même état que toi lorsque tu l'avais invité.
Arthur te fit asseoir sur le canapé clair et alluma la lampe pour éclairer le salon que le soir menaçait d'assombrir. Il te proposa quelque chose, tu refusas poliment et il s'installa face à toi, un petit sourire curieux aux lèvres.
- Tu n'étais pas revenue ici depuis ce jour-là, n'est-ce pas ? commença-t-il.
Tu hochas la tête et trouvas soudainement tes pieds incroyablement intéressants à regarder.
- Moi aussi, je me sens un peu nostalgique en venant ici...
Il confirma et se redressa, assis bien droit sur le canapé.
- Merci de t'être déplacée depuis chez toi. (Il inclina la tête sur le côté.) Mais tu as mon numéro de portable maintenant, est-ce qu'il y a une raison pour que tu soies venue en personne ?
Bien évidemment, mais tu n'allais sûrement pas le dire comme ça. Tu relevas le regard vers lui – tu crus un instant que tu allais flancher. Non, il fallait rester déterminée et confiante !
- Je voulais te voir, tout simplement, expliquas-tu avec un sourire qui se voulait naturel.
Le jeune Anglais fronça légèrement les sourcils.
- Ah... Vraiment ? Comme ça ?
- Oui, comme ça.
Tu surpris un sourire furtif apparaître sur son visage.
- De toute façon, tu sais que tu es toujours la bienvenue ici. Ma mère a beaucoup apprécié ta compagnie, et mon petit frère... (Il sembla se remémorer quelque chose.) Il voudrait te revoir et avoir une chance de se racheter par rapport à la dernière fois.
Tu souris avec tendresse. Jamais tu ne pourrais en vouloir à Peter de s'être conduit comme un aussi admirable petit gardien.
- Merci, et toi aussi, tu seras toujours le bienvenu chez moi. Si tu veux... (Tu pesas chacun de tes mots, sentant que tu t'aventurais finalement sur le terrain de tes craintes.) Si un jour tu te sens perdu, effrayé ou seul, tu pourras toujours venir trouver tout le réconfort dont tu auras besoin chez moi. Je t'accueillerai avec plaisir.
Arthur parut sincèrement touché par ces mots. Tu avais visé juste. Grâce à vos conversations, tu avais pu mieux comprendre ses besoins, ses envies, ses sentiments.
Un voile de tristesse couvrit les yeux d'Arthur durant une fraction de seconde et il inclina la tête.
- Merci, …... (nom).
Tu crus un instant avoir mal entendu mais refusas de lui signaler son lapsus, n'ayant rien à redire contre ça. Arthur toussota, le regard dirigé vers le sol. Il ne s'excusa pas pour autant... Avait-il donc fait exprès ?
Tu ne sus plus quoi dire. Lui non plus. Vous attendîtes dans un silence confortable et enveloppant, silence pendant lequel ton regard se promena dans la pièce. Lorsque tu le reportas sur Arthur, tu notas que le sien était perdu dans le vide.
- Tout va bien ? demandas-tu, le faisant sortir de sa rêverie.
- Ça va très bien, sourit-il, j'étais juste en train de me souvenir de quelque chose. (Il inspira profondément.) Pour les vacances d'été, je vais rejoindre ma famille en Angleterre.
Tu écarquillas les yeux.
- C'est vrai ? te réjouis-tu. Oh, c'est super ! Tu retournes chez toi, alors... L'Angleterre t'a manqué ?
Il cligna lentement des paupières, le regard plongé dans le tien.
- Oui... Beaucoup.
Le jeune homme perdit à nouveau ses yeux dans le vague.
- C'est là-bas que je suis né après tout, c'est-là bas que vivent mes grands-parents, là-bas qu'a vécu toute notre famille sur de nombreuses générations. Mes frères sont retournés en Grande-Bretagne plusieurs fois, j'aurais aimé les suivre...
Il soupira. Aussi anodine que puisse paraître la chose, Arthur semblait vivre relativement mal le fait d'avoir changé de pays. Ses origines se trouvaient en Angleterre, le monde qu'il connaissait était probablement un peu différent du tien. Après avoir été obligé de quitter la maison familiale, il s'était installé ici dans une maison inconnue. Et même cette maison qu'il avait faite sienne, il avait dû l'abandonner lorsque le sortilège l'avait contraint à dépendre de quelqu'un d'autre. Encore une fois. Il n'était rattaché à personne et n'était pourtant pas réellement libre.
- J'aimerais que tu puisses voir tout ça...
Ses yeux verts sondaient profondément les tiens, doux, certes, mais directs. Tu le laissas faire, comme si tu lui ouvrais une porte, et plongeas ton regard dans le sien. Pendant de longues secondes, vous vous contemplâtes, sans rien dire. Eux se parlaient avec vérité et sans détours, ne déployant pas une palette de moyens détournés et de politesses.
- J'aimerais voir tout ça... dis-tu en échos à son aveu, rompant le silence.
Il cligna plusieurs fois des yeux, sans briser le contact visuel. Chaque seconde qui passa sembla te hurler en silence de faire quelque chose, comme si tu allais manquer le coche. Maintenant. Maintenant. Maintenant !
- A-Arthur... commenças-tu.
Génial, en plus tu bafouillais. Il ne fit aucune remarque.
- Mh ?
- Je... (Tu inspiras brusquement, remarquant que tu avais bloqué ta respiration.) Puisque je suis venue à l'improviste, je t'ai apporté un petit cadeau. Rien d'extraordinaire, mais ça me semblait normal...
Tu plongeas une main tremblante dans ton sac et te levas.
- C'est très aimable à toi, fit-il gentiment.
Tu t'approchas d'Arthur par le côté, il eut la politesse de se lever également et de te faire face. Tes doigts se resserèrent autour du paquet et tu le sortis d'un geste vif pour le tendre à ton hôte. Le jeune homme le prit, un petit sourire ravi accroché au visage.
- Du thé ? devina-t-il. How lovely.
- Je me doutais que ça te plairait, j'espère aussi que le goût te conviendra...
Ton cœur se mit à battre la chamade et le temps s'arrêta. Tu attendis. Arthur lisait la notice comportant les ingrédients et s'immobilisa tel une statue.
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- Durant l'ère victorienne, pour exprimer un amour partagé, rien n'égalait l'ambroisie ! Mais en thé, ça risque d'être difficile, d'autant que c'est très allergène. Le plus simple serait la rose rouge, qui exprime la déclaration d'amour pure.
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Tes doigts s'étaient entremêlés sous le coup du stress. Arthur avait forcément compris la signification du thé à la rose, lui qui semblait si connaisseur de la signification des plantes. Du moins, tu l'espérais, devant son air terriblement hésitant. Peut-être devais-tu l'aider un peu.
- S'ils avaient pu en faire du thé, j'aurais choisi de l'ambroisie... murmuras-tu.
Quelque chose changea dans le regard d'Arthur qu'il releva enfin vers toi.
Alors tu sus. Tu sus qu'il avait compris, et il sut que tu avais compris. Ce cadeau était la preuve que votre conversation subtile avait été menée jusqu'au bout. Le jeune homme peina à trouver ses mots. Ton nom fut le seul à franchir sa bouche dans un souffle. Il posa le paquet sur la petite table basse, sans te lâcher du regard. Il se dressa à nouveau devant toi et s'approcha lentement jusqu'à devoir courber un peu la nuque pour te regarder, ce qui te fit inconsciemment faire un minuscule pas en arrière. Tu ne comprenais pas comment tes pensées pouvaient s'entrechoquer avec aussi peu de cohérence alors qu'Arthur ne faisait que te regarder. Lorsqu'il avança les mains et qu'il pressa doucement tes paumes, tu ressentis comme un frisson remonter le long de tes bras. Les mains d'Arthur remontèrent en même temps, comme si elles le suivaient, se posant brièvement sur le côté de tes épaules puis sur chacune de tes deux joues. Elles étaient agréablement chaudes et si enveloppantes que tu aurais pu t'endormir comme ça. Mais ton estomac était secoué de spasmes et c'est un regard confus que tu offris à Arthur. Il t'observait toujours les yeux dans les yeux, et son visage s'empourprait progressivement. Malgré ses propres incertitudes, la chaleur qui se dégageait de ses mains apaisait un peu les tiennes. Vous ne dîtes rien. Quelques secondes semblèrent s'étirer dans l'attente et passèrent à la vitesse de la lumière en même temps. Quelques secondes de silence, où des milliers de choses traversaient vos deux regards soudés l'un dans l'autre, des choses qui ne se traduisaient même pas en mots. Il ne fallut que ces quelques secondes, après lesquelles tu réalisas que tes mains tremblantes s'étaient posées d'elles-mêmes à la naissance de la gorge d'Arthur. C'était trop rapide et intense pour toi qui ne connaissais rien de tout ça, et d'un autre côté, tu mourais d'envie de te sentir plus proche que jamais de l'Anglais. Ton attente timide fut brisée au contact soudain mais non brusque des lèvres d'Arthur sur les tiennes.
XXX
Une nuée de papillons s'envola dans ton ventre, tes pensées court-circuitèrent alors qu'à peine un instant avant, elles prenaient toute la place. Arthur renforça ce baiser adorablement délicat en appuyant à peine plus sur tes lèvres. Les siennes bougèrent doucement pour répondre à la forme des tiennes. Tes mains glissèrent derrière sa nuque, vous rapprochant plus encore. Vos cœurs se mirent à battre de façon synchronisée, comme s'ils communiquaient, séparés par un pauvre mur de chair et pourtant si proches, à la manière de Pyrame et Thisbé. Lorsque sa poitrine toucha la tienne, tu sentis contre toi son cœur battant à une vitesse furieuse.
Tes doigts se perdirent dans ses cheveux blonds, les siens descendirent jusqu'à ta taille pour te serrer un peu plus contre lui. Lorsque vos lèvres se quittaient temporairement, tu pouvais sentir son souffle brûlant sur la peau de ton visage et ne pouvais plus retenir de petits soupirs de bien-être. La sensation était énivrante pour toi et, même si tu avais peur de mal faire, il n'avait pas l'air d'être dérangé le moins du monde.
Vos lèvres se séparèrent un instant. En rouvrant les yeux, plongée dans une sorte d'état second euphorique, tu remarquas que le visage d'Arthur était à peine quelques centimètres devant le tien, et que son regard semblait essayer de lire dans les profondeurs insondables de ton âme. Tu admiras ses yeux, perdue dans leur couleur si familière et rassurante, et dans le silence, vous vous regardâtes avec une tendresse qui n'aurait su être décrite avec des mots. Tu ne pouvais que comprendre le bouillonnement de ton corps entier contre celui d'Arthur, et ce sentiment d'être seule au monde avec lui. Dans cette pièce, dont les contours commençaient à s'effriter, le temps et l'espace devenaient des notions abstraites. Ni Alfred, ni vos familles respectives, ni l'éloignement qui vous rendaient tous deux malades, ni toutes les ambigüités de votre relation n'importaient plus. Il n'y avait que toi et lui. Seuls. Il n'y avait plus que toi pour voir son cœur à nu, et il était en cet instant le seul à avoir accès au tien. Vous étiez livrés l'un à l'autre, sans personne pour vous empêcher d'être sincèrement heureux ensemble.
Une des mains d'Arthur, grande et sécurisante, se délogea pour revenir se poser délicatement sur ta joue. Son pouce caressa ta peau, même si chacun de ses passages semblait la brûler. Le bout de ses doigts arrivait derrière ton oreille et jouait passivement avec quelques mèches de tes cheveux. Tes lèvres murmurèrent faiblement son nom, ce nom qui te faisait vibrer de l'intérieur chaque fois qu'on le mentionnait ou que tu y pensais. Devant le sourire qu'il t'offrit, tu te sentis exactement comme une bougie tremblotante en train de fondre devant les flammes avides d'un feu ardent. Encore sous le coup de l'émotion, tu ne compris pas pourquoi Arthur tourna brusquement la tête derrière lui avec un soupire exaspéré.
- Ils sont revenus, grommela-t-il avant de te regarder à nouveau avec tendresse. Suis-moi.
Il prit ta main et t'entraîna à sa suite dans les escaliers. Il devait parler de sa mère et de son frère, que tu avais complètement oubliés... Tu te rendis alors compte que le jeune homme t'emmenait dans sa chambre. Il te fit entrer, alluma la lampe et ferma derrière lui.
- Bloody hell, pourquoi maintenant, soupira-t-il avec irritation, tête baissée.
Tu ne pus t'empêcher de rire.
- Quel langage fleuri !
- Excuse-moi...
- Je n'ai pas dit que ça me dérangeait.
Tu remarquas qu'Arthur n'avait pas lâché ta main. Il n'avait jamais fait de commentaire là-dessus, mais chaque fois qu'il prenait ta main droite, encore témoin de la griffure qu'il t'avait faite, il le faisait avec deux fois plus de précautions.
- Moi, je m'en fiche. Maintenant que je suis sûre de tes sentiments, je peux difficilement me sentir mieux !
Arthur eut un sourire en coin, les joues toujours bien colorées. Tu retiras ta main de la sienne et t'approchas pour l'étreindre à nouveau. Tes bras dans son dos, le front appuyé contre son épaule, tu fermas les yeux et te laissas complètement aller. Tu serras Arthur le plus fort possible, ton cœur battant comme pour chanter la victoire. Le jeune homme t'enlaça en retour, l'une de ses mains flattant l'arrière de ta tête et tes cheveux.
- C'est vrai. D'autant plus que... J'avais peur que tu ne ressentes jamais la même chose, souffla-t-il à ton oreille, d'une voix tellement douce qu'elle sembla caresser tout ton conduit auditif.
Il réprima un petit rire nerveux tout en serrant un peu plus fort. Tu ne pouvais le blâmer d'avoir eu peur, pour ce qu'il avait entendu de tes rêveries sur ton coup de cœur...
- Et moi, j'ai eu peur qu'après tout ce temps, tu ne le ressentes plus...
- Je t'avais pourtant promis que je t'attendrais.
Tu ne savais pas combien de temps il se passa, mais chaque seconde qui s'écoula fut un délice, rythmée par la respiration d'Arthur contre ton oreille et imprégnée de l'odeur de sa peau et de sa chemise dans laquelle ton visage s'était caché. Le temps s'était suspendu. Un silence respectueux s'était installé naturellement. Les bras d'Arthur t'enlaçaient avec assurance et promettaient tacitement de ne plus jamais s'ouvrir et te laisser. C'était bien. Si bien. Tu aurais pu vivre et mourir pour cet instant de béatitude où tu ne voyais pas ce qui pouvait te manquer.
- Je... (Il prit une brève inspiration. Tu remarquas que ses doigts étaient crispés lorsqu'ils se détendirent.) Cet été... chuchota-t-il. Viens avec moi en Angleterre.
En fait, il n'y avait que ça qui avait manqué. Désormais, tu avais tout. Tu desserras ton étreinte et dirigeas ton regard vers celui d'Arthur Kirkland, pour y distinguer un éclat tout particulier. C'était la lueur de quelque chose de nouveau qui brillait dans ses iris verts, qui vous attendait et qui te remplissait d'exaltation. Tout restait à découvrir, à vivre... avec lui. Cet étrange magicien qui avait par hasard croisé ta route sous une toute autre forme.
