Disclaimer : Encore une fois, tout l'univers est la propriété de Suzanne Collins.
Remerciements : Qui a passé la barre des 70 reviews ? C'est moi ! Si vous saviez à quel point ça me fait plaisir et à quel point je suis désolée de tout ce retard ! Merci à Dedday-Power, toujours aussi présente, à Estellech qui m'encourage beaucoup, à Naivlys qui est toujours la première à commenter, à PeetaPower et sa géniallissime fanfic sur Peeta, à MisterCox, à LJay Odair dont j'attend des nouvelles, et merci à Laaiinaa et Pitouloulou ! Merci aussi à Feather of Moon, à SpazzledPrincess et à MlleCharlene ! J'espère que ce chapitre vous plaira, j'attend vos reviews !
Aude Emimm
Ainsi, elle m'avait retrouvé. Elle était revenue. Malgré l'absence de tailleur vert pomme, malgré le manteau rouge vif, malgré la présence d'un voile autour de ses cheveux toujours aussi chocolatés, malgré tout cela, je l'avais reconnu immédiatement. Aude Emimm est unique en son genre. On ne rencontre pas tous les jours d'anciennes femmes de ménage censées être mortes et amoureuses du Président Snow.
- Comment allez-vous ?
Un léger sourire sur les lèvres, Aude s'avance vers moi. Je lui fais la bise en m'efforçant de la toucher la moins possible. Elle est encore plus pâle que la dernière fois malgré tout ses efforts pour se cacher sous du fond de teint. Des cernes entourent ses yeux.
- Ne me force pas à te mentir, tu n'est pas aveugle que je sache ?
Je retiens un éclat de rire.
- Ce n'était qu'une formule de politesse...
- Remballe ta politesse mon garçon. Je n'en peux plus de jouer avec les règles du Capitole.
- Mais nous sommes au Capitole. Nous ne pouvons nous soustraire au pouvoir de Snow.
Aude secoue la tête. Quelques mèches de ses cheveux s'échappent du voile et encadrent son visage torturé. Cela fait plusieurs mois que je ne l'ai pas vu et elle a incroyablement vieillie durant ce temps. Des rides marquent ses traits, de profondes rides qui témoignent d'un épuisement intense. La femme devant moi est voûtée, affaissée, elle semble avoir perdu tout espoir de continuer à vivre. Elle est lasse. Si lasse. Elle me ferait presque de la peine si elle n'était pas si follement amoureuse de celui que je hais tant.
- Tu n'as rien à craindre, Finnick.
Je n'en suis pas aussi convaincu qu'elle. Mon scepticisme doit s'afficher sur mon visage puisqu'un sourire éclaire le sien.
- Je comprend que tu ne me fasses pas confiance... Je n'ai pas été très claire lors de notre rencontre.
- C'est le moins qu'on puisse dire, Maude.
Mon ancienne cliente frémit tandis que je prononce son pseudonyme.
- Tu te méfies de moi, Finnick Odair, et tu serais idiot de ne pas le faire. Cependant, j'ai quelques informations qui pourraient t'intéresser.
Je me tais. Je préfère détailler l'endroit où nous nous trouvons en attendant qu'elle accepte d'en dire plus. Je ne dois pas lui faire confiance. Ce n'est pas dans ma nature d'ignorer les autres, je suis quelqu'un qui adore avoir l'attention sur soi, je me plais dans le regard des autres, mais je ne peux être moi-même lorsque je suis au Capitole. Je n'en ai pas le droit. Trop de gens en souffriraient.
Nous sommes actuellement dans le salon d'un hôtel particulier. Et particulièrement minable. Je n'ai rien vu d'aussi crasseux depuis que je suis arrivé au Capitole. Les murs sont d'un blanc cassé, tâchés à de nombreux endroits. Je crois même qu'une des tâches a dû être causée par du sang. Le reste du salon n'est pas mieux : des meubles passés d'âge, prêts à s'effondrer à la moindre brise, et aucune brise n'est venue rafraîchir l'atmosphère lourde de cet hôtel depuis sa construction sans doute. L'odeur est infecte. Elle est aussi horrible que celle de Snow, dans un genre différent. Un plateau a été posé par un serveur à notre arrivée, nous apportant de l'eau, du café et une bouteille de vin rouge. Même sous la torture, je ne toucherais pas à ce plateau.
- Je sais, l'endroit est minable, dit brusquement Aude. Ils manquent cruellement d'argent et c'est justement pour cette raison que c'est un endroit tranquille. Le patron n'a pas assez pour acheter des micros. C'est l'endroit idéal pour des personnalités comme nous qui préfèrent rester cachées.
Je hoche la tête. Je n'ai pas envie de répondre.
- Je voulais te parler, Finnick, d'une chose très importante. Acceptes-tu de m'écouter ?
Nouveau hochement de tête. Aude soupire, un très léger sourire aux lèvres.
- Peut-être devrais-tu t'asseoir...
- Contentez-vous de cracher votre venin, Aude.
Un rire agite mon ancienne cliente. Elle se plie des pieds à la tête et rigole à s'en arracher la gorge. Suis-je si drôle ? Je n'en avais pourtant pas l'impression. Je ne comprend pas. Je ne comprend plus. Je n'ai pas envie de comprendre. Je veux juste quitter le plus rapidement possible cette pièce qui empeste l'oeuf pourri.
- Tu es hilarant, Finnick, hilarant. Tu ne t'en rends même pas compte, n'est-ce pas ?
Je hausse les épaules. Je ne vois pas ce dont elle veut parler. Si encore j'avais dit quelque chose de drôle ! Non, vraiment, je ne vois pas pourquoi elle rit tant.
- Non, évidemment. Tu ne veux toujours pas t'asseoir ? J'imagine que non, poursuit-elle sans attendre de réponse de ma part. Tu es un garçon très têtu, Finnick, fais attention à ce que cela ne cause pas ta perte. Tu n'as rien à craindre de moi, je ne suis plus en état de te nuire, mais tu as d'autres ennemis plus puissants.
- Vraiment ?
Je la fixe des yeux. Elle vient de se laisser tomber peu gracieusement dans un des fauteuils rouges du salon. Un nuage de poussière l'entoure une seconde, la cachant à mon regard. Pendant quelques secondes, je ne distingue d'Aude que des éternuements. Puis la poussière retombe et je vois un filet de sang s'échapper du nez de la vieille femme. J'en reste abasourdi.
- Vous êtes malade ?
Aude ricane. Elle essuie nonchalamment le sang qui goutte à l'aide d'un mouchoir jaune avant de remettre le mouchoir dans la poche de son manteau. Elle croise ensuite les mains sur ses genoux, comme ma mère l'a appris à Erica il y a plusieurs années. Je m'en souviens très bien... Je les avais imité. Je retiens un sourire nostalgique à ce souvenir. Erica me manque. Il n'est pas si facile de se détacher d'une personne dont vous avez partagé et protégé la vie depuis toujours.
- Tu es un garçon intelligent. Tu devrais comprendre...
- Vous allez vraiment mourir ?
- Mon sablier arrive à sa fin. J'ai vécu trop longtemps.
- Pourquoi êtes-vous là ? Vous devriez profiter de vos derniers instants, rendre visite à votre famille. C'est ce que ferait toute personne normale, Aude, vous en avez le droit ! Je ne veux pas vous priver de...
La main levée d'Aude m'arrête en pleine tirade. Tant mieux. Nous savons tout les deux que je mens. Aude Emimm n'est et ne sera jamais une personne normale. Pas seulement parce qu'il s'agit d'une Capitolienne ou parce que ses vêtements sont bizarres ; non. Il faut chercher plus profond pour comprendre à quel point Aude est différente. Qu'avait-elle dit déjà ?
« Je l'aimais et j'ai fait le ménage pour lui. » Voilà ses paroles exactes. Voilà en quoi Aude Emimm n'est pas normale.
- Ne me juge pas trop vite, Finnick, pas avant d'avoir écouté tout mon récit.
C'est répugnant. Comment peut-elle aimer le président Snow ? Comment peut-être le désirer ? C'est infect. Mais... Qui suis-je pour me moquer d'elle ? Je suis un jeune homme de vingt ans, heureux gagnant des Hunger Games, meurtrier et prostitué, amoureux d'un fantôme qui ne s'efface pas de sa mémoire. Je n'ai pas le droit de me moquer d'elle. Nous sommes tous les deux atteints du syndrome Stockholm.
Lorsque Aude voit le dégoût dans mes yeux disparaître, elle reprend la parole.
- Je n'ai pas eu le choix. Même pas majeure, je me suis retrouvée dans la demeure des Snow, riches marchands du Capitole. Je faisais tout pour eux : le ménage, le rangement, le linge, j'étais leur femme à tout faire. Je connaissais très bien Coriolanus à force de l'observer. C'était un jeune homme intelligent. Il admirait profondément sa mère. Dans la famille Snow, ce sont les femmes qui ont toujours dirigé. Les femmes Snow étaient puissantes.
- La mère de Snow est morte, n'est-ce pas ?
- Personne ne sait. Les gens se contentent de supposer. Selon certains, elle est prisonnière de son fils à cause d'un désaccord. Selon d'autres, elle est morte d'une crise cardiaque. Le peuple va même jusqu'à raconter qu'elle est morte d'effroi à cause de Coriolanus. Quelques uns, les plus téméraires, disent aussi que c'est Coriolanus lui-même, son fils unique, qui l'aurait achevé.
Je frissonne. Quel homme est-il pour assassiner sa propre mère ? Réponse : notre président.
- Coriolanus était déjà très intelligent. Il ne me méprisait jamais, il ne disait rien de compromettant, il était prudent. En toutes circonstances.
Je me tais une seconde. Et puis je n'en peux plus, il faut que je lui demande :
- Pourquoi êtes-vous... Comment... Que vous est-il arrivé pour que vous tombiez amoureuse de lui ?!
Le sourire de Aude se fait triste. Si elle n'était pas si âgée, si elle n'était pas devenue le jouet du Capitole, si elle n'était pas si amère, je me sentirais compatissant. Elle parait si désespérée... Elle me répond immédiatement, sans laisser à sa tristesse le temps de l'envahir davantage.
- Je vivais avec lui chaque jour. Je repassais ses chemises, je nettoyais ses draps et j'aidais ses conquêtes à s'échapper de la demeure familiale.
Un silence.
- Mes parents m'avaient vendu, je devais appartenir à vie à cet homme. J'étais jeune et j'ai pris leurs ordres... Très au sérieux. J'ai fini par l'aimer sincèrement. Aussi sincèrement qu'il est possible d'aimer un homme que vous savez tordu et que vous vous efforcez de rendre bon.
- Est-ce qu'il a su que vous l'aimiez ?
La grimace de Aude et les larmes qui perlent à ses yeux valent toutes les réponses.
- Il le savait... Il le savait très bien. Et il en jouait !
Un hoquet la secoue. Elle est sincère, je le sens jusque dans mes os. Toujours debout face à elle, je la dévisage, très attentif à tout ce qu'elle raconte. Une armée pourrait arriver avec un concert de trompettes que je ne l'entendrais pas. Je suis tout entier aux aveux de Aude. J'écris une page de l'histoire en découvrant celle de notre actuel président.
- Coriolanus avait cependant un défaut. Il était prétentieux.
Un seul défaut ? Je ne dis rien. Je proteste juste dans ma tête. Inutile de perturber davantage mon ancienne cliente. Dans tous les mots d'Aude transpire un profond amour. Et une peine tout aussi profonde. Un fardeau. Un crime.
- Il avait pour habitude d'assassiner ses victimes. C'était toujours dans un excès de rage, il ne se contrôlait pas vraiment. La première fois, je suis arrivé dans sa chambre au moment où... Où...
Aude se tait. Elle serre ses mains à s'en faire mal. Elle plante ses longs ongles roses dans sa peau marbrée. Qui se fend. Du sang coule. Rouge. Monstrueux. Du sang qui nous rappelle à tous les deux d'horribles souvenirs.
- Elle était sous lui, nue. Tordue. Je n'ai pas compris de suite... Il a fallu que je vois sa tête pour comprendre. Il la lui avait à moitié arrachée.
Je déglutis brusquement. Je me sens mal, fiévreux. Mes propres victimes reviennent me hanter, la poitrine percée de trois marques profondes. Celles d'un trident. Celles de mon trident. Mon arme. Mon arme qui a fait de moi un meurtrier. Je déglutis et je ferme les yeux une seconde. Cet objet que j'utilisais pour nourrir ma famille et qui faisait ma fierté est devenu ma honte.
- Notre cher président a abandonné cette fille dans son lit et il est parti, l'air de rien, comme si sa servante ne venait pas d'assister à un meurtre, prendre tranquillement sa douche. Il m'a laissé le soin de m'en débarrasser. Il savait que je le ferais, il n'avait même pas besoin de m'en donner l'ordre. Il savait que je l'aimais au point de me compromettre.
Les mots d'Aude suintent de rage et d'ironie. Elle le hait. J'esquisse un sourire en la regardant. Seul un amour très puissant peut donner une haine aussi meurtrière.
- Pendant des années, j'ai fait ça. J'ai été sa servante et sa complice. J'attendais mon tour en l'aimant chaque jour plus fort. Lui... ne faisait que se servir de moi. Il n'a commis aucune erreur sinon celle de me mépriser.
- Vous l'aimez encore ?
- Autant que je le hais.
Mon sourire s'agrandit. Aude croise mon regard à ce moment-là. Un accord tacite se fait entre nous. Je n'en connais pas les clauses, j'attend juste.
- Vous l'aimez énormément...
La vieille femme bascule soudainement en avant. Elle s'agrippe aux accoudoirs tout en toussant. Elle va mourir. Elle se redresse quelques minutes après sans que je n'ai bougé. Lorsque Aude se rassoit dans le fauteuil, elle m'adresse un rictus.
- Tout est écrit. Je dois mourir pour l'avoir trahi. Je dois mourir maintenant sans voir un jour cette chute à laquelle j'aurais contribué.
Je me tais. Dans mon coeur s'élève une flamme. Colinie. Elle aussi m'avait aidé. Par amour.
- Vous êtes vraiment sûre de vous, Aude ?
Elle éclate de rire. Je tremble en l'entendant, saisi d'effroi. C'est un rire à vous faire froid dans le dos, un rire noir. Le rire d'une femme qui sent sa fin arriver.
- L'enfer n'est rien face à la femme qu'on a trahie, dit-elle en me regardant dans les yeux. Pense à cela, Finnick, toi qui joue du corps des femmes.
Je n'ai pas le temps de répondre que les évènements se succèdent. Une quinte de toux jette Aude à terre. Elle tombe de son fauteuil et s'affale sur le tapis limé. Elle crie, elle tousse, elle s'étouffe. Elle crache un sang presque noir. Je me dirige vers elle, lentement.
- Aude, dites-moi comment le faire tomber... dis-je en me baissant à son niveau. Vous en savez beaucoup sur les secrets de notre Président.
- Tu...
Un crachat m'atteint en pleine figure. Je ne prend pas la peine de m'essuyer. Je secoue Aude.
- Il faut me le dire, Aude ! Dites-moi comment...
- L'anti... J'ai trouvé... Chez...
- Oui ?
- Dans mon... Prend...
- Oui ?
Je ne comprend rien. Aude crache du sang et des mots incohérents. Elle s'essouffle. Elle se meurt. Par le trident d'Omar Calipus, je ne peux pas échouer si près du but ! Non ! Aude ! Je la secoue encore, je m'acharne sur elle. Elle me regarde une dernière fois. Sans me voir.
- Le poison de mon amour m'aura été plus fatal que le poison de ma haine... murmure-t-elle finalement.
Je continue à la secouer. Même si c'est vain. Même si c'est inutile. Même si je m'acharne sur un cadavre.
