Episode 12 : Les cigognes sont démystifiées
Sulring reprit ses esprits. Elle s'écarta d'un mètre. Sauron fit de même. Ils virent arriver Eärwen, un plateau-repas en main, en disant :
- Allez, à poil là dedans ! Oups, je vous dérange ? ajouta-t-elle, voyant les têtes qu'ils tiraient.
Derrière la porte, Ilmarë lâcha :
- Flûte, ça y était presque !
- Ce n'était peut-être pas prévu dans la musique d'Iluvatar.
- Ecoute, je ne vois pas ce que la musique d'Iluvatar, qui a créé le monde, vient faire là-dedans.
Eärwen posa son plateau sur la table et regarda sa maîtresse.
- Je peux te parler deux secondes en privé ?
- Bien sûr.
Sauron arrondit les yeux. Sulring était tutoyée par sa suivante. C'est une autre culture. Sulring s'adressa à lui, le regard fuyant :
- Restez, nous n'en avons pas pour longtemps.
Elle suivit sa suivante dans la salle de bains. La conversation fut rapide.
- Ca y est, c'est aujourd'hui, fit Eärwen décidée.
- De quoi ? bégaya Sulring, à la masse et perturbée.
- Je lui fais ma déclaration.
L'information mit vingt secondes à monter au cerveau, vingt secondes à y être analysée. La réponse fut formulée vingt secondes plus tard :
- Ah.
- Je peux ?
- Bien sûr.
Dans le fond, ça l'arrangeait. Sulring ne pouvait pas le nier, elle était très attirée par Sauron et ne le détestait pas particulièrement. Après tout ce qu'il avait fait pour elle, elle ne pouvait nier qu'il restait un peu de bonté en lui, qu'il n'était pas totalement perdu.
Elles revinrent dans la pièce. Sulring mangea son déjeuner infect tandis qu'Eärwen causait avec Sauron.
- Il faut que je vous parle, commença-t-elle.
Elle regarda Sulring, espérant trouver un quelconque soutien. Sulring mangea quelques bouchées puis repoussa son assiette d'un air dégoûté.
- Je vous laisse, Eärwen a quelque chose à vous dire.
Eärwen la fusilla du regard puis vira au rouge tomate. Sulring partit dans les appartements de sa suivante et écouta la conversation, avec ses filles.
- Vous vous souvenez de mon ancienne maîtresse ? questionna Eärwen.
- Ah oui, la pouffe.
- Elle vous avait dit que je vous aimais.
- Possible. Mais comme elle ne disait que des mensonges, je ne l'ai pas crue.
- Pourquoi êtes-vous sorti avec elle ?
- Cela peut vous paraître étrange, mais je n'ai jamais pu la voir en peinture. Cette femme était mauvaise, et je me disais qu'en sortant avec, j'avais peut-être une chance de m'en débarrasser, que le Chef nous surprendrait. Et vous y avez aidé.
Eärwen n'en croyait pas ses yeux. Sulring non plus. Raisonnement tordu que seul Sauron peut avoir, pensa-t-elle.
- Mais vous savez, il y avait une chose de vraie dans ce qu'elle vous a dit. Elle l'est toujours d'ailleurs. Depuis le début, je suis attirée par vous, et votre magnétisme animal.
- Façon aimant sur frigo ?
Sulring pouffa de rire.
- Sachez qu'il en est de même pour moi, continua-t-il. Et j'ai eu peur de vous le dire, surtout qu'en ce moment, avec Sulring qui ne peut pas me piffrer, ç'aurait été dur.
Sulring fit mine de jouer du violon. Ses jumelles éclatèrent de rire. Eärwen regarda Sauron bizarrement, se demandant si elle pouvait prendre le risque de le croire. Elle décida qu'elle prendrait ce risque. Elle l'embrassa. Derrière la porte, Ilmarë commenta :
- Et dire qu'il s'en est fallu de peu pour que ce soit maman qui finisse avec lui.
- Qu'est-ce que tu veux… c'est le destin, répondit sa sœur. Ce n'était pas dans la musique d'Iluvatar.
- C'est quoi ce délire sur la musique d'Iluvatar ? questionna Sulring. Je doute qu'Iluvatar ait prédit que je finirais avec Sauron. De toute façon, même si je le voulais, je n'en aurais pas le droit.
Peu de temps après, les deux amoureux produisaient des sons bizarres.
- Faut pas se gêner, râla Sulring, en regardant par le trou de la serrure de la porte.
- Qu'est-ce qu'il lui fait ? demanda Miriel.
- Un gamin.
- Ah bon ? Je croyais que c'était les cigognes qui les livraient.
Elle a vu sa mère accoucher 13 fois depuis sa naissance et elle croit encore que ce sont les cigognes qui livrent les bébés ? Alors c'est quoi qui sort de mon ventre, tous les ans ? pensa-t-elle en levant les yeux au ciel.
- Qui t'a raconté des bêtises pareilles ?
- Sauron.
- Et bien bravo…
- Maman, comment on fait des enfants ? demanda Ilmarë. Et ne répond pas : « je vous expliquerai quand vous serez plus grandes ».
- Bon, commença Sulring, un peu gênée. On se débrouille pour qu'une cellule du père fusionne avec une cellule de la mère. Après, la cellule ainsi formée se retrouve dans le ventre de la mère, s'y développe, et devient un bébé 9 mois plus tard.
- Et comment font les cellules pour fusionner ?
- Je vous…
- Expliquerai quand vous serez plus grandes, compléta Ilmarë.
- C'est ça, désolée. Mais disons que c'est pour ça que votre père vient me voir tous les soirs. J'en ai marre. S'il ne venait qu'un mois, ça suffirait largement.
- Dis maman, commença Miriel.
- Quoi ?
- Tu ne serais pas amoureuse de Sauron, par hasard ?
- Et puis quoi encore ?
Elle mentait. Il avait été gentil avec elle, tout ce temps, il s'était opposé indirectement à son chef, certes, sous la contrainte, mais il l'avait fait. Sulring savait que sa parole ne valait rien face à la sienne, devant Melkor. Si Sauron avait voulu la dénoncer, il l'aurait fait depuis longtemps. Il les avait protégées, elle et ses filles, et c'était un signe qu'il restait encore un peu de bonté en lui. Sulring l'aimait, et elle avait fini par l'admettre. Mais elle n'en avait pas le droit. Il ne doit jamais le savoir, se promit-elle. Je vais attendre, en espérant que ça passe, sinon, je serais mal barrée.
- Il a failli t'embrasser.
- C'était une erreur. Je ne sais pas ce qui lui a pris.
- C'était un signe des Valar.
- Tu parles. Melkor asservit le monde et le détruit à moitié et ils ne réagissent pas. Alors de là à se mêler des histoires de cœur entre elfes et Maiar… bon, plus sérieusement, je vais prendre des cours de maths.
- Pour quoi faire ?
- J'ai un problème de maths à résoudre. Si, par le plus grand des hasards, j'y arrive, je suis libre. Mais je n'ai pas beaucoup d'espoir. Melkor m'a dit : « si t'y arrives, je redeviens gentil ».
- Alors pourquoi tu t'obstines ?
- Parce que je refuse de croire qu'il n'y a plus d'espoir. Il y a toujours de l'espoir. Un jour, peut-être j'arriverai à démontrer l'hypothèse de Riemann et Melkor redeviendra gentil, comme il l'était avant.
- Tu sais, je ne sais pas s'il l'a réellement été un jour.
Sulring se faisait des illusions. Mais elle avait besoin de ses illusions pour survivre dans cette cité. Elle voulait croire qu'elle arriverait un jour à démontrer l'hypothèse de Riemann. Elle voulait croire qu'elle pourrait un jour être libre, retrouver sa famille et vivre tranquille avec ses filles.
Mais elle en était loin.
