Voici le chapitre XI
Bonne lecture à tous !
Claude Neix
CHAPITRE XI
Vrais amis et faux-semblants
par
Claude Neix (texte et scénario) et Shiva Rajah (documentation et corrections)
o-o-o
Le cœur sur la main quand il le faut,
et la main dans la gueule quand c'est nécessaire !
PH. Jeanson
À la proue du Big Top, Buggy regardait les profondeurs océanes engloutir son navire, faisant se contracter le revêtement dans lequel Rayleigh l'avait enveloppé.
L'ancien second de Roger vint s'accouder près de lui, sur le bastingage.
— Qu'y a-t-il, petit clown ? demanda-t-il.
L'interpelé sourit et secoua la tête.
— Je n'ai plus quinze ans, Rayleigh. Ce sobriquet ne me sied plus vraiment.
L'ancien lieutenant de Gol D. Roger lui tapa sur l'épaule, amical.
— Même lorsque tu en auras 60, Buggy, pour moi, tu seras toujours mon petit clown.
Buggy sourit malgré lui. Durant des années, il avait cru que Rayleigh le détestait et adorait lui pourrir la vie en lui imposant les pires entrainements ou les corvées les plus désagréables. Ce n'est qu'en devenant adulte qu'il réalisa tout ce qu'il devait à son ancien maître d'équipage, de son incroyable endurance à ses aptitudes de navigation. Sans parler de sa dextérité pour manier les armes blanches ou les explosifs.
— Pourquoi ne veux-tu pas me dire de quoi il retourne, Rayleigh ? demanda-t-il. Et qu'est-ce que l'armée révolutionnaire vient faire là-dedans ?
— Patience, Buggy. Tu sauras tout sur l'île des hommes-poisson.
— Shanks a dit que quelqu'un voulait me parler. Qui est-ce ? Iva ?
L'ancien second de Roger leva le sourcil.
— Iva ? Tu veux dire Emporio Ivankov ? C'est vrai que vos vous connaissez, depuis la grande évasion d'Impel Down. Non, ce n'est pas lui.
Le corsaire pivota franchement vers lui et écarquilla les yeux.
— Alors cela ne peut être que Dragon, le père de Luff…
— Ne prononce pas ce nom à la légère, petit clown ! le coupa Rayleigh.
— Et toi ? Qu'as-tu à voir là-dedans, dis-moi ? Pourquoi as-tu tenu à venir ? Tu disais vouloir une vie tranquille. Que se passe-t-il, Rayleigh ? Qu'est-ce qui se prépare ?
— Patience, petit Clown. Patience…
xox
Depuis que le Big Top avait plongé, Arlong s'était retiré à la poupe du navire. Ce dernier s'enfonçait dans les profondeurs derrière le Sunny, si bien que c'était le meilleur endroit pour éviter de croiser le regard de Nami, que l'homme-requin n'avait fait qu'entrevoir en montant à bord.
La jeune fille l'avait soigneusement évité jusque-là et lui-même n'avait aucune envie de se retrouver en face d'elle. Il ne saurait pas quoi lui dire et n'avait nulle envie de s'excuser. Ce qui s'était passé à Cocoyashi était, d'après lui, totalement justifié et il n'avait rien fait de pire – loin de là ! – que ce que les humains avaient eux-mêmes fait subir à ses frères de race.
— Buggy a un navire pour le moins étonnant ! dit Jinbei en rejoignant Arlong à la poupe du Big Top. Je n'ai jamais vu un bâtiment si joyeux, si coloré, si confortable et si bien armé tout à la fois. Comment te sens-tu, dis-moi ?
Arlong désigna Octo du menton. L'homme-pieuvre suivait la descente des deux navires en nageant tranquillement à leurs côtés.
— Je préférerais être à sa place que coincé sous ce revêtement.
Jinbei s'assit à ses côtés, sur une caisse solidement arrimée au bastingage.
— Il faut donner le temps à tes blessures de guérir.
Après une courte hésitation, il fouilla dans ses vêtements pour en sortir le morceau de métal qu'Aladin et Chopper avaient extrait du corps de l'homme-requin scie.
Il le tendit à ce dernier, qui tiqua.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Ça ne te dit rien ?
— Ça devrait ?
— Cette pointe de trident a été extraite de ton thorax, dans lequel elle se trouvait depuis près de 15 ans.
Arlong se raidit et écarquilla les yeux en faisant tourner le morceau de métal entre ses doigts.
— Tu plaisantes ?
— Lorsque tu as nagé jusqu'aux Saboady, elle t'a perforé le poumon. Cette chose aurait pu te tuer cent fois, ces dernières années, Arlong.
Celui-ci haussa les épaules et jeta le morceau de métal dans la l'eau, à travers la membrane du revêtement du navire.
— Voilà qui explique au moins mes violents points de côté.
Jinbei soupira, excédé par cette façon qu'avait toujours eu l'homme-requin scie de dissimuler ses faiblesses, ou ce qu'il considérait comme telles, pour ne donner de lui que cette image inflexible de pirate indestructible et insensible à tout.
— J'ai connu Impel Down, dit-il en réprimant une moue de dégoût. Et je sais désormais très bien ce qui s'y passe, ou comment les prisonniers sont traités.
Arlong hocha la tête, goguenard.
— La grande évasion ! Ja ! Ah ! Ah ! Ah ! J'en ai entendu parler, en effet. J'avoue que j'ai été impressionné.
— Ne change pas de sujet, Arlong. Je suis sérieux. Pourquoi n'as-tu jamais parlé de ce qui s'était passé, là-bas, lorsque nous sommes venus te chercher ? Pourquoi ne nous as-tu jamais raconté ce qu'on t'y avait fait subir ?
L'homme-requin scie grinça désagréablement des dents.
— Qu'est-ce que ça aurait changé ? Tu léchais déjà les bottes de ceux qui, justement, "m'avaient fait subir" tout ça, comme tu dis ! Tu étais devenu le pion de la Marine et du Gouvernement Mondial ! Prêt à passer l'éponge sur toutes les humiliations, toutes les souffrances endurées par tes frères. Et tout ça pourquoi ? Pour permettre à cette rêveuse d'Otohime de faire ami-ami avec les humains ! Ah ! Il a été beau, le résultat. J'espère que tu es content de toi.
Jinbei serra les poings. Arlong avait décidément l'art et la manière de le pousser dans ses derniers retranchements !
— Hody Jones était TON œuvre, Arlong ! Tu as si bien rempli la tête de ce garçon de haine, et de fausses vérités, que toute l'île des hommes-poisson a failli être détruite !
Arlong réagit au quart de tour et enfonça son index dans la poitrine de son ancien camarade, menaçant.
— Ne me rends pas responsable de ça, Jinbei ! C'est trop facile ! Je ne m'en suis jamais pris aux nôtres, ni n'ai encouragé personne à le faire. Jamais !
— Tu as insufflé la haine dans le cœur de ces enfants !
— Non ! J'y ai insufflé la fierté d'être ce qu'ils étaient ! Tu as vécu dans le district, tu savais ce qui s'y passait ! Qu'aurais-je dû faire, d'après toi, hein ? Leur dire que les violences et les abus qu'ils subissaient, de la part des humains, étaient inévitables et qu'ils devaient courber l'échine, comme des animaux ? C'est ça ? Ou les convaincre, au contraire, qu'ils étaient, eux-aussi, capables de grandes choses et bien plus forts que leurs bourreaux ?
Jinbei réfléchit un instant à sa réponse et soupira. Il comprenait parfaitement ce qu'Arlong avait voulu faire en rendant leur fierté aux orphelins du district mais si l'intention première était bonne, le résultat avait failli se révéler catastrophique.
— À rendre coup pour coup, humiliation pour humiliation, nous ne sortirons jamais de cette spirale de violence et de ressentiment, Arlong, finit-il par dire à mi-voix. Tous les humains ne sont pas des ordures et tous les hommes-poisson ne sont pas des exemples de courage et de probité. Pour ne citer qu'eux, les frères Macro ont vendu leurs propres frères, réduits en esclavage, durant des années.
Arlong serra les poings.
— Toi et Tiger m'avez empêché de faire la peau à ces déchets ! Alors, ne viens pas te plaindre maintenant de leurs sales petites magouilles.
Le paladin des mers secoua la tête.
— C'est vrai. Je reconnais que j'ai parfois péché par excès de confiance en la justice. Sans doute voulais-je tant y croire que j'ai fermé les yeux un peu trop facilement sur certaines choses. Je sais aujourd'hui que ni le gouvernement, ni Barbe Blanche, ni la reine Otohime, ni Fisher Tiger ne possédaient la véritable solution. Celle-ci se trouve probablement quelque part entre leurs quatre points de vue. Ce ne sont ni les gouvernements, ni les armées, ni même les leaders quel qu'ils soient qui doivent faire des choix. C'est aux peuples, de choisir le monde dans lequel ils veulent vivre et, qu'ils soient humains ou hommes-poisson, je sais que tous aspirent à une vie tranquille, protégée du danger et régie par une réelle justice. Oui, nous avons tous cela en commun.
Arlong ne put empêcher un sourire en coin de se dessiner sur ses lèvres.
— Te voilà devenu bien philosophe, avec les années, grand frère !
Le Paladin des mers laissa échapper un petit rire et hocha la tête.
— Philosophe, je ne sais pas mais un peu plus cynique, cela ne fait aucun doute. Et désabusé, aussi.
— Oh… Le grand Jinbei serait-il en train de baisser les bras ?
— Sûrement pas ! Ce serait rendre la tâche trop facile aux voyous de ton espèce !
Arlong sourit à l'insulte qui, en réalité, n'en était pas vraiment une. Jinbei s'était toujours adressé à lui de cette façon bourrue et un peu méprisante.
— Tu t'es toujours cru au-dessus du lot, hein, Jinbei ? railla-t-il. Supérieur à nous tous.
— C'est faux !
— Toujours à juger tes semblables et à nous faire la leçon ! Je n'ai jamais compris ce qui pouvait te pousser à croire que tu valais mieux que nous.
Jinbei ravala sa colère, qu'il sentait sur le point de jaillir, et prit une profonde inspiration en fermant à demi les yeux.
— Je n'ai jamais pensé une chose pareille. Et, si c'est l'impression que je te donnais, ajouta-t-il avant qu'Arlong ne puisse le contredire, j'en suis désolé. Sincèrement. C'est juste que… (Il leva les bras au ciel en un geste impuissant.) Je n'en sais rien. Peut-être étais-je si certain de mes convictions que je n'imaginais pas d'autre option possible. Et voir celui que je considérais comme mon petit frère, celui qui avait grandi à mes côtés, prendre un chemin si différent de celui que je pensais être juste… Enfin, on ne va pas réécrire le passé, de toute façon !
Ils gardèrent le silence durant de longues minutes, un silence que l'homme-requin scie fut le premier à rompre :
— Tu m'aurais bien tué, ce jour-là, n'est-ce pas, Aniki ? demanda-t-il dans un murmure tout juste audible.
Le Paladin des mers sursauta.
— De quoi tu parles ?
— Lorsque nous nous sommes battus, après ma sortie d'Impel Down. Tu aurais voulu me tuer, avoue-le. Je l'ai vu dans tes yeux.
Jinbei, la gorge nouée, ne répondit pas et Arlong sourit.
— Ouais… Tu as beau nous assommer de toutes tes grandes théories et de ta belle philosophie, tu restes un homme-poisson, Aniki. Avec des instincts de tueur et la violence inhérente à notre race. Nous ne pourrons jamais cohabiter avec les humains. Ils sont trop différents, trop fragiles. Et ils nous détestent pour cela, parce que nous sommes plus forts, plus résistants et mieux adaptés pour survivre dans notre monde.
Jinbei fronça les sourcils, agacé.
Avec Arlong, la discussion finissait toujours de la même façon : les humains étaient irrécupérables et ils détesteraient toujours les hommes-poisson, quoi qu'il arrive. À nourrir des idées aussi arrêtées, rien ne risquait de changer, en effet !
Non sans malice et un certain amusement, le Paladin des mers décida de glisser une peau de banane sous les pieds de son ancien compagnon d'équipage. C'était un coup bas et il s'en voulait un peu d'user de ce genre de stratagème – il respectait trop les sentiments humains pour jouer avec – mais Arlong avait le don de lui mettre les nerfs en pelote et il méritait bien cette petit claque !
— N'as-tu jamais pensé que cette force, cette supériorité, les humains pouvaient, au contraire, l'admirer ?
L'homme-requin scie éclat de rire.
— Ne confonds pas la peur et l'admiration, Aniki ! Les humains nous craignent, et avec raison !
— Mhh… C'est curieux. J'aurais pourtant parié qu'il existait une jolie archéologue qui n'était pas plus impressionnée que ça… laissa tomber Jinbei, faisant blêmir Arlong. Remarque, à t'entendre, elle est probablement mal renseignée. Peut-être faudrait-il lui rappeler que nos deux races ne sont pas faites pour se mêler ? Je suis persuadé qu'elle ignore à quel point un homme-poisson peut la faire souffrir, même sans le vouloir. Comme tu le dis si bien : ils sont si fragiles !
Il eut le plaisir coupable de voir son cadet passer par toute une palette de rouges et de blancs avant de serrer obstinément les dents et de siffler entre elles :
— Peut-être devrais-tu l'avertir, en effet…
Puis il se détourna, le souffle un peu oppressé, coupant court à la discussion.
Jinbei roula des yeux et, chose assez rare chez lui, jura.
— Par tous les démons des mers ! Je n'en reviens pas ! finit-il par exploser, hors de lui. Toi et ta maudite fierté ! Tu préfères renoncer à une femme exceptionnelle comme un homme n'en rencontre qu'une fois dans sa vie plutôt qu'à ta maudite, à ta stupide fierté ! Tu mériterais que je te prenne au mot et que, la prochaine fois qu'elle voudra en savoir un peu plus sur ton compte, je dissuade cette pauvre Robin de s'intéresser définitivement à un imbécile dans ton genre !
Arlong se pétrifia, non en raison des menaces de son aîné mais à cause de qu'il venait de laisser échapper au sujet de la belle archéologue.
— Nico Robin t'a posé des questions sur moi ? bredouilla-t-il. Qu'est-ce que tu es allé lui raconter, espèce d'enfoiré ? Les pires saloperies, je parie !
L'homme-requin baleine se figea. Il était en train de rêver ou Arlong paraissait réellement inquiet de ce que la belle humaine pouvait bien penser de lui ? Il lutta pour ne pas se laisser gagner par un terrible fou rire et se leva.
— Les conversations entre Robin et moi ne te regardent en rien, laissa-t-il tomber en lissant ses vêtements.
— Elles me regardent si elles me concernent ! Reste ici, grand frère ! Cette conversation n'est pas terminée.
— Moi, je pense que si.
Jinbei tourna les talons, plus amusé que jamais par la tournure des événements, et les réactions de son cadet, si bien que, lorsqu'Arlong se jeta sur lui, fou de rage, loin de se mettre en colère, l'homme-requin baleine partit d'un formidable éclat de rire.
oxo
— Galdino, qu'est-ce qui ne va pas, chez moi ? Ou plutôt chez lui…
L'ancien numéro 3 de Baroque Works leva le nez de sa tasse de thé pour voir Avida s'installer en face de lui, à l'une des tables du réfectoire du Big Top, vides à cette heure de la nuit.
Allons bon ! Et lui qui venait ici à cette heure tardive précisément pour profiter d'un peu de calme et de solitude ! Non que l'équipage du clown soit désagréable à vivre, loin de là, mais, comme le capitaine, ses hommes étaient survoltés, chahuteurs et bruyants. À la longue, cela pouvait devenir passablement fatigant et Mr 3 aimait cette petite pause avant d'aller se coucher ; elle lui permettait de "recharger les batteries", comme il disait. Pause qui, pour ce soir, paraissait compromise…
— Pardon, très chère ? Vous m'avez demandé quelque chose ? J'étais perdu dans mes pens…
— Je disais : qu'est-ce qui ne pas chez lui ? le coupa-t-elle. Ne suis-je pas belle ? Ne suis-je pas désirable ?
— Lui ? Vous parlez sans doute de Buggy.
Alvida leva les bras au ciel avant de les laisser retomber, agacée.
— Évidemment que je parle de Buggy ! Qui d'autre ? Je ne comprends pas… soupira-t-elle en se servant une tasse du thé que Galdino venait de faire. À croire qu'il ne… Oh ! Quel merveilleux parfum !
— C'est du thé d'East Blue à la mandarine, avec une pointe de vanille et un soupçon de cannelle.
— Délicieux. Vraiment. Félicitations.
— Merci.
— Non mais franchement ! Qu'est-ce que les greluches qu'il culbute de temps à autre ont de plus que moi ? Je ne comprends pas…
Elle repoussa sa tasse à moitié vide et laissa tomber son front sur ses bras croisés.
Galdino prit le temps de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de répondre.
Il s'agissait de ne pas commettre d'impair car, malgré tout, Buggy appréciait la jolie pirate et il lui en aurait voulu, de la malmener. Néanmoins, il ne pouvait s'empêcher de vouloir remettre cette femme trop sûre d'elle à sa place. Cette façon qu'elle avait de se servir de ses charmes pour arriver à ses fins l'agaçait prodigieusement. Peut-être aussi (mais il préférerait se faire arracher ce qui lui restait de cheveux un à un plutôt que de l'avouer) parce qu'il était l'un des rares hommes de l'équipage à qui elle n'avait pas ouvertement fait d'avance pour rendre Buggy jaloux et que cela l'avait pas mal "offensé", disons. Certes, il avait conscience de ne pas être une gravure de mode, ni un hidalgo athlétique et ténébreux, mais tout de même !
Un homme a sa fierté !
— Pardonnez-moi, chère Alvida, mais j'ai du mal à comprendre pourquoi son indifférence vous tourmente à ce point alors que vous pouvez pousser n'importe quel homme à se rouler à vos pieds.
Alvida releva la tête, les joues un peu rosies par la gêne.
— Ça me paraît pourtant évident !
— Ah ? Alors un détail a dû m'échapper parce que j'ai cru comprendre que, lors de son arrestation et de son emprisonnement à Impel Down, vous avez dissuadé ses hommes d'aller l'aider et vous êtes empressée de prendre sa place à la tête du navire… Non, non ! Ce n'est pas un reproche, attention ! Je veux seulement dire par là que, à en croire l'équipage, vous n'avez jamais pleuré la perte de Buggy, ou son exécution prochaine, qui paraissait pourtant inévitable, à l'époque. Et, toujours d'après eux, vous n'avez jamais non plus été physiquement attirée par lui.
Alvida passa du rouge écarlate au blanc maladif et Mr 3 crut qu'il était malgré tout allé trop loin.
Au moment où il s'apprêtait à faire des excuses, toutefois, les épaules de la jolie pirate s'affaissèrent et elle afficha l'expression la plus triste qu'il ne lui avait jamais vue. Durant un court instant, il crut même qu'elle allait se mettre à pleurer.
— Veux-tu que je te répondre franchement, Galdino ?
— Je… Si vous souhaitez en parler, très chère, je serais honoré et flatté par cette marque de confiance, répondit celui-ci, étonné de sa propre sincérité.
Alvida hocha la tête et soupira.
— Je suis la première surprise de mes sentiments pour lui. Comme tu le dis si bien, je peux mettre à genoux les hommes les plus influents et les plus séduisants du monde, fussent-ils rois. Pas un ne me refuserait. Et pourtant… Le seul qui trouve grâce à mes yeux, aujourd'hui, le seul qui sait me faire rire, m'émouvoir ou me réconforter, c'est précisément celui que je laisse totalement indifférent en tant que femme. Le seul qui préfère sa liberté à mon étreinte…
Elle se tut, la gorge serrée et un long silence s'installa, durant lequel Galdino remplit leurs tasses de thé.
— Et… Ne croyez-vous pas, très chère, que ceci explique peut-être cela ? finit-il par demander sur un ton qui était presque un murmure.
Alvida sourit tristement.
— Tu veux dire comme ces petites filles gâtés qui ne s'intéressent à leurs poupées que lorsqu'une camarade de classe se met à jouer avec ? Non, Galdino. Son indifférence me blesse et me surprend, c'est vrai, mais elle ne me rend pas Buggy plus désirable. C'est autre chose…
— N'étant pas une femme, j'avoue que j'ignore ce qui peut vous attirer chez lui, mis à part que c'est un homme agréable et bien plus intelligent qu'on ne pourrait le penser.
Alvida laissa échapper un petit rire.
— Ce n'est pas très gentil pour lui ! Buggy a bien d'autres qualités. Il a beau donner l'impression d'avoir un caractère de cochon, il est, en réalité, de nature joyeuse et chaleureuse. Il sait remonter le moral de n'importe qui et faire partager ses rêves les plus fous. Il est aussi très drôle., Parfois maladroit, certes, mais toujours attendrissant. Il… (Elle soupira.) En fait, je ne connais personne qui, après l'avoir fréquenté durant un bon moment, ne le trouve pas sympathique. Il a ce curieux trait de caractère en commun avec Luffy : à plus ou moins brève échéance, les gens finissent toujours par s'attacher à lui. Certains plus que d'autres… ajouta-t-elle misérablement.
Galdino sourit, un peu embarrassé et d'autant plus étonné par ses confidences qu'elle paraissait vraiment sincère.
L'aurait-il mal jugée, en fin de compte ?
— Vous parlez comme…
— Comme ?
— Comme une femme amoureuse.
Alvida se raidit. Le mot fatidique était lâché.
— C'est… (Elle toussota) Ce mot est très… fort, Galdino.
— À vous entendre, vos sentiments pour Buggy le sont aussi.
Elle vida sa tasse de thé et se frotta le visage.
— Je n'aurais pas dû t'ennuyer avec tout ça, je suis navrée.
— Non ! se récria-t-il. Cela ne m'a pas ennuyé du tout, au contraire, je… Je suis flatté que vous ayez choisi de me parler aussi franchement, très chère. Une telle marque de confiance me surprend, je dois bien l'admettre, mais je m'en sens réellement honoré, croyez-le bien.
Elle tendit une ravissante main aux ongles manucurés par-dessus la table et étreignit affectueusement la sienne avec un sourire doux qui émut fortement l'ancien agent de Baroque Works.
— Je sais que mon petit secret est plus en sécurité avec toi qu'avec n'importe qui d'autre sur ce navire, Galdino. Et… J'avais… J'avais vraiment besoin de me confier à quelqu'un. Je suis désolée de t'avoir imposé ça, je…
— Pas du tout ! insista-t-il en couvrant sa main de la sienne. Vous avez bien fait, très chère.
Alvida sourit affectueusement, faisant battre le cœur de Mr 3.
— Je ne m'étais pas trompée… Je savais que tu étais un homme bien, Galdino. Un homme de confiance. Je me félicite de ne pas avoir essayé de me servir de toi pour faire enrager Buggy, comme je l'ai fait avec les autres. Je sentais bien que tu n'étais pas comme tous ces imbéciles. Heureusement que je l'ai réalisé à temps ou je me serais ridiculisée ! ajouta-t-elle en riant. Un homme aussi intelligent que toi aurait vu plus clair dans mon petit jeu qu'un poisson dans une goutte d'eau !
Galdino lui rendit son sourire et hocha la tête.
C'était donc ça ! Voilà pourquoi elle n'avait rien tenté avec lui. Parce qu'elle se doutait que cela ne fonctionnerait pas. Il était bien trop malin pour ça et elle s'en était rendue compte, bien sûr.
Décidément, il l'avait jugée un peu trop hâtivement. Et peut-être avait-il été aussi un peu trop dur avec elle. Personne ne choisit de tomber amoureux, après tout. Et chacun sait à quel point il est douloureux d'aimer sans que ce sentiment soit partagé.
— Alvida, très chère… chuchota-t-il en serrant sa main parfumée entre les siennes. Et si… Et si je parlais à Buggy ?
Les joues de la jeune femme rosirent furieusement et elle secoua la tête.
— Quoi ? Non ! Surtout pas, il…
— Attendez, laissez-moi finir avant de refuser. Pas lui parler de tout ce que vous venez de me confier mais je peux au moins essayer de "tâter le terrain", voir quels sont ses sentiments pour vous et tenter de comprendre pourquoi il reste de marbre face à une femme superbe.
— Tu… Tu es sérieux ? (Elle soupira encore et se massa la tempe de sa main libre.) C'est vrai que si je pouvais vraiment savoir ce que je lui inspire et ce que je représente pour lui, j'arrêterais peut-être de me torturer avec des questions aussi douloureuses qu'incessantes.
— J'en fais mon affaire, très chère ! assura Mr 3 avec un sourire assuré.
Le visage d'Alvida s'illumina.
— Oh ! Merci ! Merci, Galdino. Je me doutais que tu étais un homme vraiment digne de ce nom mais je n'aurais jamais imaginé que tu possédais, de surcroît, cette faculté de lire aussi facilement dans le cœur des femmes. (Elle se leva pour partir et il l'imita.) Combien tu as dû en combler, et combien ont dû te pleurer !
Mr 3 se rengorgea mais haussa les épaules avec une fausse modestie à peine dissimulée et se pencha pour baiser le dos de la main d'Alvida.
— Un homme ne doit pas parler de ses maîtresses, très chère. Ce serait faire entorse à la plus élémentaire des galanteries.
— Décidément, tu es un bijou fait homme, dit-elle avant de quitter le réfectoire.
Galdino s'inclina poliment pour la saluer et, lorsqu'elle eut quitté la pièce, il se refit du thé avec un regain d'énergie sans se douter que, de l'autre côté de la porte, Alvida avait le plus grand mal à retenir un fou rire.
Les hommes étaient d'une bêtise ! Et si faciles à manipuler que cela en devenait presque désespérant…
...à suivre
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