Pov Salieri

Le jour était enfin arrivé. Lorenzo devait arriver dans l'après-midi. Wolfgang avait déjà préparé ses affaires pour repartir chez lui. Nous avions tous deux le cœur lourd quand nous nous étions séparés, même si ce n'était que provisoire. Le plus dur avait été de rester fort pour Wolfy quand il s'était effondré en sanglots, refusant de me laisser m'éloigner, pour ensuite rentrer chez moi alors que le silence y régnait. Une fois seul, je m'étais isolé dans ma chambre pour laisser libre cours à mes larmes. J'avais l'impression qu'on m'avait arraché une partie de moi-même… encore une fois…

La soirée fut horriblement longue. S'inquiétant de mon absence et du silence qui régnait, ma domestique se risqua à pénétrer dans ma chambre et vint s'assoir près de moi sur mon lit. J'avais beau lui tourner obstinément le dos, elle persévéra, caressant mes cheveux alors que je pleurais silencieusement. Ce fut lorsqu'elle entonna une berceuse dans l'idée de me calmer que je ne pus tenir davantage. En quelques minutes, je lui résumai mon attachement à Wolfgang, sa situation délicate et la peur que j'avais en pensant à la réaction que pourrait avoir Lorenzo. Bien que choquée par toutes mes révélations, ma domestique –qui s'appelait Sophie à ce qu'elle venait de me dire- me rassura du mieux qu'elle put, me rappelant que Wolfgang avait des personnes qui l'aimaient autour de lui.

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Voir le soleil se levait fut comme la fin d'un cauchemar sans fin pour moi. Malgré le maigre réconfort que Sophie m'avait apporté, elle ne pouvait pas remplacer la présence chaude que je m'étais habitué à avoir dans les bras pendant mes nuits. J'avais passé ma nuit à me tourner et à me retourner dans mon lit, cherchant inconsciemment cette source de chaleur que j'affectionnais tant. Peut-être que Wolfgang reviendrait vivre avec moi quelques jours… juste le temps de se réhabituer à vivre seul…

Voulant retrouver au plus vite mon protégé, je m'habillais prestement et me rendais au palais sans prendre la peine de manger quelque chose de consistant. Le chemin me parut bien plus long que d'habitude, peut-être parce que j'étais pressé d'arriver, mais je finis par atteindre mon bureau. Justement, Joseph m'attendait devant.

_ Antonio, me sourit-il. Tu as une mine affreuse.

_ Je te remercie, ironisais-je. Toi en revanche tu as pris des couleurs.

Il m'adressa un grand sourire et me serra la main. Je le fis entrer dans mon bureau et il put me faire un topo du comportement de Lorenzo à Rome. Julio disait donc vrai… Lorenzo n'était plus le bienvenu là-bas… Non seulement il s'était montré odieux envers d'éminents musiciens, mais il avait aussi insulté des personnes très puissantes et tenté d'abuser une demi-douzaine de filles issues de bonnes familles très respectables… J'aurais tellement aimé qu'il soit puni par la justice de mon pays natal… Tant pis, je me chargerais de son cas bien assez vite.

_ Et toi, avec Wolfgang ?m'interrogea Joseph. Tout s'est bien passé ?

_ Je ne dirais pas « tout »… mais il a fait énormément de progrès. Il refuse de faire confiance à son père en revanche, ça ne me plait pas beaucoup…

_ Il retrouvera ses repères avec le temps, assura Joseph.

Nous discutâmes encore une bonne heure de nos semaines passées à travailler pour un même but puis je décidai de l'abandonner pour me rendre au bureau de Lorenzo. Justement, en sortant de mon bureau, je croisai mon odieux compatriote qui m'accosta dans la seconde. Il avait l'air très… joyeux…

_ Antonio ! Vieux frère ! Encore un jour de plus là-bas et tu m'aurais manqué !rit-il en m'entrainant vers son bureau.

_ Je ne sais pas si je peux en dire autant, rétorquais-je penaud.

Lorenzo éclata de rire en confondant ce qu'il prenait pour une boutade amicale et un aveu des plus sincères. Nous arrivâmes bien assez vite à son bureau, brillant toujours par l'ordre qui y régnait puisque Lorenzo passait ses journées à rêvasser.

_ Alors ? Rome ?lui demandais-je mine de rien.

_ Ennuyant à mourir !grimaça Lorenzo. Les femmes étaient laides, les musiciens étaient mauvais… Mais au moins j'ai eu une bonne surprise en rentrant !

Cette phrase retint toute mon attention. Ce monstre se lassait vite de ses conquêtes, peut-être était-il ravi que Wolfgang ait décidé de tout arrêter… J'avais envie d'y croire, et pourtant je n'arrivais pas à m'en convaincre…

_ Une surprise ?répétais-je indifférent.

_ Il faudra vraiment que tu me dises comment tu fais Antonio !s'exclama Lorenzo avec entrain. Jamais je n'avais vu Wolfgang si obéissant et soumis ! Je ne sais pas comment tu as fait, mais il n'a pas dit un mot, il ne s'est pas débattu et il n'a même pas cherché à me contredire ! Même pas une larme quand je lui ai donné une correction !

Etre poignardé en plein cœur aurait été moins douloureux. Wolfgang ne m'avait jamais menti, il ne m'avait jamais trahi… sauf aujourd'hui visiblement. Ne désirant nullement m'effondrer devant mon adversaire triomphant, je quittais mon siège et me dirigeais vers la porte.

_ J'ai à faire, me justifiais-je froidement.

Je ne lui laissai pas le temps de répondre, je me dirigeai directement vers mon bureau avec l'idée de m'y enfermer pour laisser libre cours à mon amertume, mais une personne m'y attendait. Je reconnus Wolfgang, même de dos, et mon cœur se serra alors que je luttais contre les larmes. L'idée n'arrivait toujours pas à se faire une place dans mon esprit, je la trouvais complètement absurde.

_ Pourquoi ?me contentais-je de demander.

Wolfgang sursauta et se tourna vers moi, exposant ainsi à ma vue sa pommette violacée.

_ Je ne veux pas finir tout seul, geignit Wolfy.

Et moi dans l'histoire ! Je ne comptais pas ? J'avais toujours été là pour lui, et Wolfgang avait peur de « finir tout seul » ! La colère qui s'emparait de moi m'empêcha de mesurer la portée de mes mots.

_ C'est vrai que maintenant, au lieu de finir tout seul, tu vas finir dans un trou avec des asticots !m'écriais-je furieux.

Wolfgang baissa la tête honteusement. Ne désirant pas m'acharner sur lui comme le faisait Lorenzo, je me rendis à mon bureau et en sortais une bouteille de cognac offerte par l'empereur et à laquelle je n'avais encore jamais touché. Je n'étais pas un alcoolique, mais là j'avais vraiment besoin d'un alcool assez fort pour anesthésier mon cœur qui saignait abondamment.

_ Je n'aime pas quand tu bois Antonio, me reprocha-t-il préoccupé.

_ Je n'aime pas quand on me fait une promesse pour ne pas la tenir, répondis-je en fixant les jardins depuis la fenêtre.

Un silence se fit. J'avais conscience de blesser Wolfgang, mais il ne pourrait jamais être aussi blessé que je l'étais. Jamais il ne m'avait trahi par le passé… je pensais que jamais il ne me trahirait, et j'avais eu tort…

_ Quitte mon bureau je te prie, soufflais-je alors qu'une larme m'échappait.

_ Mais, Tonio, je... Je t'en supplie, ne sois pas fâché…, bafouilla Wolfgang d'une voix chevrotante.

_ Je ne suis pas fâché, l'interrompis-je. Je ne veux pas que tu me vois pleurer…

C'était certainement la pire insulte que je pouvais lui faire, mais là j'avais vraiment besoin d'espace. Quand nous étions plus jeunes, Wolfy m'avait assuré qu'il accueillerait et épongerait toujours mes larmes sans jamais me juger sur les causes de ces dernières, mais là je ne reconnaissais pas le garçon avec lequel j'avais passé mon enfance. J'avais l'impression d'être en face d'un inconnu… Lorenzo avait gagné au final…

J'entendis un reniflement derrière moi, signe que Wolfgang pleurait lui aussi. Mes larmes redoublèrent à l'entente de ce son que je détestai plus que tout venant de lui, mais je ne pouvais pas le consoler dans mon état.

_ Je n'ai jamais voulu ça… je n'ai jamais voulu te perdre…, sanglota mon ami d'enfance.

_ Tu ne me perds pas, corrigeais-je d'une voix tremblante. J'ai juste besoin de temps pour faire le deuil de ta liberté…

Ses sanglots redoublèrent puis il se leva et sortit en claquant la porte. Une fois que je fus à nouveau seul, je m'effondrais sur le sol et laissai ma douleur m'envahir. Avec tous les efforts déployés… tout ce que j'avais vu… tout ce que j'avais dû endure… et tout ça n'avait servi à strictement rien !

Je balançai ma bouteille d'alcool avec un cri de rage pure. J'avais trop espéré… trop attendu de Wolfgang visiblement…

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Ça devait faire 5 jours que Wolfgang avait décidé de revenir à son parasite. Je n'arrivais toujours pas à me faire à l'idée, alors j'avais préféré me terrer chez moi. De toute façon Wolfgang savait où me trouver s'il lui venait à l'esprit que j'existais…

Sophie avait bien essayé de m'en dissuader, mais j'avais passé ces derniers jours à me vouer corps et âme à ma nouvelle mission : vider la moindre bouteille d'alcool présente dans la maison. Enfin une tâche que j'étais digne à accomplir…

Je pensais avoir la paix, reclus dans ma chambre comme si cette dernière constituait un abri contre le monde extérieur. Mais il fallait croire que non. Un matin, de très bonne heure, Sophie vint me tirer du lit pour m'annoncer que j'avais un visiteur. Même sous le coup des effets secondaires de la soirée précédente que j'avais passée à boire, mes pensées se dirigèrent vers Wolfgang.

_ C'est Wolfgang ? Il est dans quel état ? Il est venu accompagné ?débitais-je.

_ Ce n'est pas Wolfgang monsieur, je suis désolée, s'excusa Sophia sincèrement peinée pour moi. Je ne sais pas qui c'est mais il a dit que c'était important.

Ravalant une larme de tristesse, je m'habillais correctement pour recevoir ce visiteur que je n'avais pourtant pas du tout envie de voir. Quelle fut ma surprise de voir Léopold attendre dans le hall d'entrée, je cru même avoir une hallucination. Lorsque, après m'être frotté plusieurs fois les yeux, je rencontrais le regard réprobateur de l'homme qui m'avait pratiquement élevé, je finis par conclure qu'il était bien devant mes yeux et m'avançai pour le saluer.

_ Que fais-tu là, sans vouloir paraître impoli ?lui demandais-je en le dirigeant vers le salon.

Je pensais qu'il prendrait place sur le canapé alors je me mis à la recherche d'une bouteille d'alcool, qu'importe qu'il soit 7 heures, mais c'était sans compter sur Léopold. Dès que j'eu mis la main sur une bouteille de whisky, elle me fut confisquée par la figure paternelle qui était dans la pièce, et ce malgré mes protestations.

_ Il semblerait que Wolfgang et toi partagiez un ami qui se soucie de vous, m'informa calmement mon ainé. Il a fait tout le chemin pour m'annoncer que tout ne se déroulait pas comme prévu. Je me suis donc dit que tu devais mal le vivre et j'ai voulu venir en personne pour t'épauler. Votre ami commun, Joseph Haydn, qui est un homme des plus respectables, m'a accompagné pour me mener chez toi.

Je ne savais pas si je devais m'effondrer en sanglots dans les bras de Léopold ou si je devais partir à la recherche de Joseph pour l'étriper. Mes émotions me submergèrent une nouvelle fois au souvenir des quelques mots que j'avais échangé avec Wolfgang la dernière fois que je l'avais vu, et une première larme m'échappa, bien que je m'efforce à la dissimuler. Léopold me connaissant comme si j'étais son propre fils –ce qui n'était pas loin de la vérité d'ailleurs-, il reposa la bouteille sur la table basse et s'approcha de moi pour m'enlacer. Cet acte humain et paternel fit fondre mes réticences et je me mis à sangloter doucement contre son torse, tel un enfant.

_ Je suis là Antonio, chuchota-t-il en me caressant les cheveux. Raconte-moi ce qui s'est passé.

_ Il a dit qu'il ne voulait pas « finir seul », lui confiais-je atterré. C'est pour ça qu'il reste avec Lorenzo, parce qu'il pense qu'il n'a personne d'autre ! Et le pire c'est que je lui ai donné raison…

_ Comment ça ?s'étonna Léopold sans cesser de m'étreindre.

_ Il pleurait… et… et je l'ai même pas consolé, culpabilisais-je. C'est moi qui l'ai fait pleurer…

Je m'attendais à ce que Léopold se mette à me hurler dessus pour me reprocher cette infamie, mais il n'en fit rien, caressant machinalement mes cheveux.

_ Pourquoi pleurait-il ?

_ Je lui avais fait comprendre qu'il m'avait déçu, avouais-je repentant.

_ Il t'a déçu ou il t'a rendu jaloux ?chercha à préciser Léopold.

J'étais assez surpris par sa question. N'étant pas quelqu'un d'envieux, je n'avais jamais jalousé le succès ou les possessions de Wolfgang…

_ Il m'avait promit de quitter Lorenzo, expliquais-je.

Léopold hocha la tête d'un air entendu et me dirigea avec lui sur le canapé. Même si mon cœur me faisait toujours aussi mal, la présence du père de Wolfgang me faisait beaucoup de bien. J'espérais qu'il serait plus convaincant que moi quand il demandera à son fils de quitter sa sangsue…

_ Pourquoi es-tu rentré en Italie quand tu as atteint l'âge pour le faire ?me questionna Léopold songeur.

_ Wolfgang commençait à s'intéresser aux femmes, je ne voulais pas l'encombrer…, murmurais-je d'une voix faible.

_ Qui t'as dit que Wolfgang s'intéressait aux femmes ?

Finalement, Léopold ne me serait d'aucune aide… Avait-il bu avant de venir ou sombrait-il petit à petit dans la folie ?

_ Je l'ai vu de mes propres yeux, lui rappelais-je. Je l'ai vu courir après toutes ces filles pour leur dérober des baisers !

_ Et tu ne t'es jamais posé de question à ce sujet ?me sourit Léopold amusé.

Pourquoi me serais-je posé des questions ? Je n'étais que le meilleur ami à l'époque, je n'avais pas voix au chapitre.

_ Une fois, je me suis demandé pourquoi Wolfgang ne faisait ça que quand tu étais là alors qu'à l'évidence il n'avait que faire de ces filles. Je me suis demandé si c'était l'attrait de la chair de ces jeunes filles, alors j'ai invité une femme dont le nom m'a échappé. Sa fille était vraiment ravissante, et elle ne s'était vraiment pas réservée pour le mariage…

Un sourire m'échappa. Je connaissais l'opinion de Léopold à ce sujet. Lui n'avait connu que sa femme avec qui il avait découvert les plaisirs de la chair après leur mariage. C'était admirable, mais cette période était malheureusement révolue…

_ Comme à son habitude, Wolfgang est venu embrasser cette jeune fille, qui lui a immédiatement laissé accès à ses jupons. Je n'étais pas très loin, pour les surveiller, alors j'ai bien vu la tête de Wolfgang. Il s'est reculé d'elle avec un air dégoûté et il s'est précipité à l'intérieur en se massant la joue pour faire semblant d'avoir prit une gifle alors qu'il te rejoignait. Quand je suis passé vous voir une heure plus tard, il dormait paisiblement dans tes bras.

Je ne me souvenais pas de cet après-midi en particulier, j'avais assisté à tant de répétitions de cette scène qui m'était toujours aussi désagréable. Pourquoi Léopold évoquait-il ce souvenir détestable ?

_ Dois-je tirer une leçon de tout ça ?m'enquis-je septique.

_ Ce que j'essaie de te dire Antonio, c'est que Wolfgang voulait que tu t'énerves. En embrassant toutes ces filles, il voulait te provoquer pour engendrer une dispute qui l'aiderait à vider son sac, à te dire ce qu'il avait au fond du cœur. Je sais qu'il s'y prenait très mal, mais Wolfgang avait peur de ta réaction et il a été anéanti de ne pas avoir trouvé le courage de tout t'avouer avant que tu repartes en Italie.

_ Qu'aurait-il dû m'avouer de si choquant ?me renfrognais-je vexé d'être passé à côté.

_ Que tu étais loin d'être un simple ami pour lui, et qu'il voulait que tu sois encore plus… C'est toujours le cas aujourd'hui, je le lis bien dans ses yeux.

Je n'y comprenais absolument rien. De toute façon Léopold nous avait toujours vus beaucoup plus proches que nous l'étions… Mais au final il avait raison en disant que nous étions proches… Je n'avais pas le droit de l'abandonner…

Tant pis s'il digérait mal mes actes, j'allais me débarrasser définitivement de Lorenzo, qu'il le veuille ou non. Je ne pouvais pas laisser ce monstre mettre fin à la vie de Wolfgang ! Tant qu'il était en vie, Lorenzo n'aura pas gagné… Emancipé de sa sangsue, Wolfgang n'aurait pas d'autres choix que s'ouvrir à nouveau au monde et reconsidérer sa définition de « famille » et de « amis ».

_ Il faut que j'écrive à un ami, décidais-je en me levant vivement pour attraper du papier. Il m'aidera à me débarrasser de Lorenzo…

_ Ne comptes pas tes efforts Antonio, ils seront récompensés tôt ou tard, philosopha Léopold. N'oublie pas pour qui tu te bats, et rappelle-toi que Wolfgang se battrait avec autant de ferveur que toi si la situation était inversée.

Je n'arrivais pas à interpréter ses paroles, il fallait à tout prix que je prenne contact avec Lucio. Il serait l'arme de ma vengeance…