Et on revient à une longueur de chapitre un peu plus normale... Cela dit, je ne sais pas si je vais être capable de m'y tenir...


Le couteau de cuisine s'abattit sur les innocentes carottes avec violence. Plusieurs fois de suite, jusqu'à ce que les végétaux soient réduits en lamelles pouvant rivaliser de maigreur avec les mannequins de pub pour produits diététiques.

Kurapika contempla le produit de son travail, une lueur défaitiste au fond des yeux. Il avait épuisé la réserve, et impossible de continuer à les tailler sans risquer de les réduire en poudre. Il allait devoir chercher de nouvelles victimes sur lesquelles faire passer sa colère.

Car il n'allait quant même pas éviter Kirua jusqu'à la fin de ses jours. Ou de ceux de l'adolescent. Il n'avait aucune raison de l'éviter.

Et il n'avait donc aucune raison de penser qu'il n'allait quant même pas l'éviter jusqu'à la fin de ses jours. Aucune.

En conséquence, il n'avait donc non plus aucune raison de triturer gratuitement de pauvres légumes sans défenses. Il pouvait donc reposer cette betterave en toute tranquillité d'esprit.

SHLACK, fit le couteau en séparant la betterave en deux parties asymétriques.

« Bah ? Tu prépares déjà le repas de ce soir ? Il est trois heures... »

Le blondinet ferma les yeux. Longuement.

« ... Pas vraiment. Je suis simplement inquiet pour Léolio. Il passe le rattrapage demain, et il n'a pas vraiment l'air préoccupé par ses révisions. J'ai l'impression qu'il a la tête ailleurs, » mentit-il dans un mince filet de voix.

De toute façon ce n'était pas un mensonge. Il n'était pas gêné vis à vis de Kirua, donc il n'avait pas besoin de mentir. Et s'il pouvait se trouver en colère, c'était bel et bien parce que Léolio ne travaillait pas. En tout cas ce n'était pas contre lui-même.

« C'est vrai ? T'es inquiet pour Léolio ? »

Dans la voix de l'assassin semblait poindre une note de regret. De déception.

Kurapika fronça les sourcils, mais préféra se préoccuper du végétal violacé qui tremblait devant ses yeux.

« Oui, » répondit-il néanmoins d'une voix plus tranchante que son ustensile de cuisine.

Le visage de Kirua se superposa à la vision du légume guillotiné. Un air interrogateur sur la figure, ses merveilleux yeux d'agathe à demi fermés, ses lèvres sensuelles légèrement entrouvertes en un semblant de sourire espiègle, sa peau d'ivoire si douce reflétant les rayons ambrés du soleil qui tombaient de la fenêtre, près d'eux...

Le tout à deux centimètres grand maximum de son propre visage.

Le blondinet déglutit et ravala toutes les métaphores qui tentaient de continuer à parasiter son esprit.

« T'es sûr ? » murmura le jeune assassin avec amusement.

Oui. Bien sûr qu'il en était sûr.

Il suffisait juste de ne pas se rapprocher. Ne surtout pas se rapprocher. Et pourquoi est-ce qu'il se rapprocherait ? Il n'allait pas se rapprocher. Il ne se rapprocherait pas, parce que cela voudrait dire qu'il n'était pas sûr. Et il était sûr. Il n'allait donc pas se rapprocher.

Il se rapprocha.

Il sentit un instant le souffle du Zoldyck brûler la peau de ses lèvres. Un instant qui s'éternisa un peu. Trop.

Il attendit. Et finit par se reculer, les joues légèrement rosées, tentant difficilement de se convaincre qu'il n'avait eut l'impression de se rapprocher que par un puissant effet d'optique.

« ...Oui, je suis sûr, » marmonna t-il indistinctement en détournant le regard d'un jeune assassin qui fixait avec fascination un point dans son dos.

Il se détourna complètement pour pouvoir jeter un coup d'œil au point en question.

Kirua pointa un doigt vainqueur en direction du placard auquel ils tournaient le dos.

« AHA ! Mais bien sûr ! C'est que je l'ai rangé ! Mon paquet de chocolats à la menthe. »

« ...Oh. »

« Oui. »

« Dîtes, vous avez parlé de chocolats ? Parce que j'ai comme un peu petit creux, là, je pourrais pas vous en piquer u... »

« TOI, TRAVAILLE ! »

Le hurlement de Kurapika résonna lourdement dans toute la maisonnée. Trois étages plus haut, dans le grenier, Gon sursauta violemment, lâchant l'antique et gigantesque boîte de bonbons en fer qu'il venait de dénicher au fond d'une malle poussiéreuse.

Plus bas, Léolio se tassa sur lui-même et battit prudemment en retraite.

Le blondinet se tourna vers Kirua.

Vers l'endroit où se tenait encore Kirua quelques minutes auparavant.

Kirua qui franchissait actuellement l'escalier quatre à quatre, son trophée tendrement serré dans sa main droite.


« JE L'AI RETROUVE ! Il était dans le placard. »

Gon donna un dernier et énergique coup de manche pour dépoussiérer la Boîte, et accorda un éblouissant sourire à son meilleur ami.

« On va les mettre là-dedans, » dit-il en La désignant du regard.

Kirua La vit. Et tomba à genoux.

« ... Qu... Quelle merveille... ! » articula t-il dans un rauquement d'admiration.

« Pas vrai qu'Elle est jolie ? Je suis tombé dessus complètement par hasard... »

« Elle n'est pas jolie, Elle est énorme ! Et d'une beauté à vous arracher les yeux hors des orbites... »

« Ça représente quoi, les dessins dessus ? »

« ... Des volutes ? »

« Je croyais que c'était une ville... Vue de haut, la nuit... »

« C'est pas un champ de bataille ? »

« Heu... En y réfléchissant, ça me fait penser à... Des canards... A part les couleurs, bien sûr... »

« Une galaxie, plutôt ? »

« ... »

« ... »

« ... Alors, il était où ? »

« Dans le placard de la cuisine. »

« Bah, c'était pas là qu'il était sensé être, au départ ? »

« Si, c'est pour ça que j'avais pas regardé avant. Mais je me suis rappelé que c'était moi qui l'avais rangé. »

« Oh. Et Kurapika était aussi dans la cuisine ? »

« ... Comment t'a deviné ? »

Gon soupira.

« Je l'ai entendu hurler, tout à l'heure. Je suppose que c'est parce que tu l'as encore embêté. »

Nul besoin de préciser ce que Gon entendait par « embêter ».

Grand sourire.

« Ben non, même pas, figure toi ! Il criait après Léolio, parce qu'il révisait pas. »

L'adolescent brun écarquilla les yeux.

« Ah... Ah bon ? Tu l'as pas embêté ? T'es sûr ? »

« Bah oui, chuis sûr. En fait, ce qui s'est passé, c'est qu'on parlait tranquillement tous les deux, et puis je me suis rapproché – je crois... De toute façon ça pouvait être que moi, et puis soudain j'ai vu le placard derrière lui, et je me suis rappelé que c'était là que... »

Il s'interrompit, son visage figé en une expression d'incrédulité horrifiée.

« Mais... Mais c'est vrai ! Je ne l'ai pas embêté... ! »

C'était atroce. Il avait loupé une occasion en or. Le blondinet allait croire qu'il se relâchait. Ou pire, qu'il guérissait. Ou encore qu'il tenait sa promesse...

Il sauta sur ses pieds.

« Heu... Kirua ? »

« Range les bonbons. Faut que je me rattrape. »

Et il se rua vers l'escalier, abandonnant Gon en compagnie de la Boîte et des chocolats à la menthe.

Le jeune hunter soupira. L'obsession de son ami pour Kurapika commençait sérieusement à l'agacer.


« Mais... Tu sais tout par cœur ! »

Kurapika glissa un regard éberlué de l'encyclopédie à son meilleur ami.

« Mais bien sûr. Qu'est-ce que tu croyais ? Que j'allais me tourner les pouces ? Alors que j'ai un examen à passer ? Pour qui est-ce que tu me prends ? »

« Mais je ne t'ais pas vu travailler une seule fois... ! »

« Ça fait longtemps que je travaille, tu sais. Et puis ce n'est pas pour rien que je veux devenir médecin ; j'ai des prédispositions. Ça me rentre tout seul dans la tête, ces choses-là. »

Le merveilleux sourire qui illumina le beau visage du blondinet compensa largement les trois dernières nuits blanches que Léolio avait passé à réviser en cachette sous sa couverture.

« Et bien bravo, je suis fier de toi ! »

Il est fier de moi !

Le jeune homme dû faire un effort sans précédent pour masquer les flots de sang qui tentaient implacablement de prendre le contrôle de ses joues.

« Ah, heu... N'est-ce pas ? »

« Oui ! »

Le blondinet s'assit près de son ami et lui passa gentiment un bras autour des épaules.

« Cette fois-ci, aucune raison que tu le rates. Tu vas voir ce que je te dis, tu vas leur en mettre plein la vue. »

« 'rci, c'est gentil... » articula difficilement le très-probablement-futur-médecin, un peu trop conscient de la présence du Kuruta presque tout contre lui.

Kurapika posa la tête sur son épaule, observant pensivement la campagne qui bruissait par la fenêtre. Il avait du mal à imaginer son meilleur ami en blouse blanche... Non, en fait il avait simplement du mal à imaginer que Léolio réussisse ENFIN à obtenir son diplôme de médecine.

L'objet de ses pensées déglutit, prenant garde à ne pas faire bouger un seul fil de son pull.

Le moment était peut-être venu de réitérer sa déclaration ?

Quitte à ruiner le moment en question ?

... Non, ça n'en valait pas la peine.

Mais Kurapika semblait en bonne disposition d'esprit, et c'était rare.

... Très rare.

Il toussa.

« Kurapika, je... »

« EH ! ESPÈCE DE SALAUD, C'EST DE LA TRICHE, ÇA ! »

Le blondinet se redressa avec vivacité.

Léolio tenta de trancher l'intrus en deux d'un seul mais efficace regard. Enfin, pas si efficace que ça.

« On ne profite pas de ce genre de moments romantiques. »

« ... »

« ... »

Le Kuruta cligna des yeux.

« Qu... Quoi ? Roman... ? »

« Qu'est-ce que ta tête faisait sur son épaule ? Et préviens-la qu'elle a intérêt à avoir un bon alibi. »

« Ma tête... Kirua, qu'est-ce que tu racontes ? »

« Il délire. T'occupe. »

« Je ne délire pas ! Je... Oh, et puis... »

Il se pencha et, plaquant une main désagréable dans le visage de l'étudiant pour l'écarter et saisissant le col du blondinet de l'autre pour l'obliger à se rapprocher, il happa ses lèvres avec un plaisir évident.

Un instant de silence passa.

Léolio rejeta brutalement la main qui lui écrasait le nez, et put contempler à loisir – quoiqu'il s'en serait sans doute fort bien passé – le baiser langoureux de ses deux amis, Kurapika ne semblant pas encore faire mine de repousser son assaillant.

Léolio attendit.

Le bisou se prolongea.

Kurapika ferma les yeux.

... Léolio bondit et les sépara avec férocité.

Silence.

Le jeune Kuruta cligna des yeux, avala goulûment une gorgée d'air et adressa un léger sourire contrit à son meilleur ami.

« Heu... Merci. »

« ... »

« Il m'a eut par surprise. »

« ... Ah. »

« Oui. »

Ils se tournèrent vers l'adolescent gargantuesquement souriant qui leur faisait face. Qui se tourna lui-même vers la table du salon.

Il la pointa du doigt.

« Ici, » annonça t-il avec grandeur, « trônera bientôt la huitième merveille du monde. »

Léolio et Kurapika se jetèrent un regard inquiet.

« ... Quoi ? »

Grand sourire.

« Vous verrez. »

Et de se pencher à nouveau vers sa friandise favorite – qui eut du mal à s'empêcher de se rapprocher de lui, mais cela personne ne s'en aperçut.

Même pas Kirua, qui gisait déjà de l'autre côté de la fenêtre, au beau milieu d'un océan de morceaux de verre brisé.

Kurapika tourna un visage surpris vers son aîné, furibond, debout près de lui.

« Eh bien... Même physiquement, tu t'améliores... »

Léolio eut un sourire dont la modestie était d'une sincérité douteuse.


Tsss, comment peut-on se laisser distraire d'un beau Kuruta bien consentant par de vulgaires chocolats à la menthe ? Tsss. /mord avec avidité dans un chocolat à l'orange/