La situation était insupportable. Deux semaines que Loki s'était isolé aux cachots. Il avait la pleine liberté d'aller et venir, mais il ne sortait pas de cette cellule. A chaque fois que je le visitais il était roulé en boule et pleurait en silence. Je n'en dormais plus. Je ne pouvais pas croire que l'être si pur que j'aimais s'était transformé en meurtrier de sang froid. Ce n'était pas lui. Mais je désespérais, privé d'indices…
Les alliés se faisaient rares. J'avais bien sollicité Sif et Iduun, comme fervent soutient de Loki, mais elles avaient approuvé ce geste, aussi atroce soit-il. Sur Midgard… Tony ne pouvait plus se concentrer en ma présence, et les autres… Le soldat Steve estimait Loki, mais il le connaissait trop peu pour se porter garant de lui. Et le titan vert… il compatissait, mais ça ne m'aidait pas…
Je visitais une nouvelle fois Loki dans sa cellule. Rares étaient les jours où je venais une seule fois. En général je passais après chaque repas. Pas qu'il y ait de grandes évolutions à constater. Loki était toujours ramassé sur lui-même, pleurant silencieusement. Il se terrait dans cette douleur, et moi je m'embourbais dans cette affaire. Tout le monde attendait de moi que je me montre plus sévère, plus ferme, pour le punir véritablement de son geste. Mon épousé n'était toujours pas condamné, il s'était enfermé par choix. Et c'était ce qui me posait le plus de problèmes de son cas…
Sans crainte ni méfiance, j'entrais dans la cellule qui restait tout le temps ouverte. Les gardes tremblaient, sachant que le prince de Jotunheim passait ses jours et ses nuits là, à quelques pas d'eux. L'étendue du pouvoir de Loki n'était un secret pour personne, et ces allégations –parce qu'il ne pouvait s'agir que de ça- n'aidaient pas vraiment à mettre les gens d'Asgard en confiance. Pourtant mon épousé ne présentait pas la moindre menace. Il était éteint, prostré… Un ouragan aurait pu dévaster trois fois la pièce avant qu'il s'en aperçoive… Souvent j'essayais de l'amener à me parler quand je le visitais, mais c'était en vain. Mes mots étaient déjà vides et maladroits, mais en plus ils sonnaient dans le vide, privés de destinataire. Mais ça ne m'empêchait pas de réessayer la fois suivante. Il s'agissait de Loki, pas de n'importe qui… J'avais grandi avec lui, et je… je l'aimais… Même un monstre était capable de tels sentiments. Qu'il ait du sang ou non sur les mains, qui étais-je pour le juger… ? J'avais tué mon propre enfant…
_ Je comprends que tu t'en veuilles pour ces morts, aussi je viens te proposer de te racheter, lançais-je hasardeusement.
Il avait relevé le regard vers moi. Ça c'était une avancée… du moins ça me semblait en être une… D'autres que moi auraient été mieux placés pour parler, ce n'était pas quelque chose que j'avais étudié… Mais il ne s'agissait pas seulement d'attirer l'attention de mon épousé, il fallait aussi la retenir. Sa concentration hors de ses sphères de lamentation semblait aussi fragile qu'une flamme dans un courant d'air. J'ignorais quand il avait dormi ou mangé correctement pour la dernière fois, et ça m'effrayait. Il était déjà si frêle…
_ Si tu m'offres… disons trois enfants… alors ta dette envers le cosmos sera effacée, réfléchis-je.
C'était une terrible idée. Marchander des enfants pour effacer des meurtres… Ce n'était pas comme ça qu'un enfant devait être créé… Mais je cherchais désespérément un moyen d'appâter Loki pour qu'il sorte de cette politique de flagellation. Il se faisait du mal… Durant mes longues nuits d'insomnies, c'était le seul médium que j'avais été capable de trouver. Un « juste milieu », qui apaiserait le peuple et calmerait les remords de Loki…
Le regard que Loki posa sur moi à cet instant me déstabilisa. Je ne m'attendais pas à ça… Cette intensité, cet examen en profondeur… Il y avait des années que Loki ne m'avait plus regardé aussi franchement, directement… La dernière fois c'était… c'était le jour où le mariage arrangé m'avait été annoncé… Mais les yeux étaient rougis, des années plus tard, et particulièrement ternes… Tant avait changé, et en si peu de temps…
_ Tu veux ma mort ?
La question me glaça. Mais en même temps elle était justifiée. Et il avait l'air tellement serein en la posant… Il avait failli mourir quand je l'avais empoisonné en tuant son enfant… Et puis c'était ce que tout le monde attendait de moi. Personne ne l'avait formulé, du moins pas devant moi, mais c'était le plus cohérent au regard de notre historique récent. Cependant ça n'allait pas se passer comme ça.
_ Je ne désire pas ta mort, assurais-je en y mettant toute ma sincérité.
Ça avait l'air de le troubler. Je ne savais pas trop comment l'interpréter, mais en même temps il y avait un moment que je n'étais plus une valeur sure pour lui, tout juste un cauchemar perpétuel…
_ Six personnes sont mortes.
C'était très… neutre comme déclaration. J'avais envie de l'utiliser pour me conforter dans l'idée que Loki était victime et non pas meurtrier. Après tout les « enregistrements » ne montraient pas la retraite de mon épousé une fois le crime accompli, il pouvait encore y avoir confusion… Mais ce serait ne regarder que ce qui m'arrangeait…
_ Nos races vivent dix fois plus longtemps que les midgardiens. Trois enfants couvriront largement ta dette.
Le fils de Laufey secouait la tête en silence, rejetant ostensiblement ce que je lui proposais. Je soupirais en me frottant la nuque. J'avais besoin de dormir… J'avais tellement besoin de sommeil, mais cette histoire m'empêchait de trouver le calme nécessaire pour parvenir à reposer mon esprit…
Me sentant à bout de nerfs et de forces, je marchais dans la cellule, tournant comme un lion en cage. Il me fallait un regard neuf sur tout ça… J'allais annoncer mon départ et me résigner à visiter les guérisseurs pour obtenir une potion qui me forcerait à dormir quelques heures, mais en me retournant vers Loki j'eus un moment d'arrêt. Le voir ainsi, le dos nu et vouté alors qu'il était ramassé sur lui-même, m'ouvrait de nouvelles perspectives, une nouvelle vision…
_ Est-ce qu'il serait vaguement envisageable qu'un jotun puisse prendre l'apparence d'un autre ?
Mon épousé sursauta, surpris par mon ton pressant et ma voix un peu trop forte. Je grimaçais en le voyant se crisper. Evidemment que je lui faisais peur, il était vulnérable et moi j'agissais en brute épaisse… Retournant dans son champ de vision, je levais les mains pacifiquement, voulant me faire aussi inoffensif que possible. Ce fut mon regard insistant qui rappela à Loki, toujours à fleur de peau, que je lui avais posé une question.
_ Non. Chaque jotun a sa propre marque. Même par métamorphose on ne peut pas tricher avec ça.
Je hochais la tête. Mes idées étaient encore confuses, mais j'avais l'impression de tenir un fil, celui qui cousait cette supercherie. Il fallait juste que je procède par étape, pour ne surtout pas perdre ce fil.
_ Donc un jotun une marque ?
Le regard de mon épousé se fit lointain alors qu'il baissait sa garde. Ce n'était pas un geste de confiance. En d'autres temps… oui, ça l'aurait été… Mais là Loki acceptait d'être vulnérable, par une sorte de raisonnement fataliste dont je devinais les contours. Il savait que si je voulais le blesser, je pouvais le faire… Bon sang, il devait même penser que j'étais en droit de le faire à présent ! Et ce n'était pas ainsi que je voulais qu'il m'envisage, mais c'était tout ce que j'avais mérité…
_ Presque. Les enfants nés du même père et de la même mère ont les mêmes, sauf les jumeaux qui se distinguent par une particularité.
Il récitait ça sans âme, sans présence ni conscience, aussi froid que ces machines que Stark faisait bouger comme des marionnettes. Stark qui ne m'aiderait plus à présent… J'étais le seul à croire encore en l'innocence de Loki, et par moment c'était plus par entêtement que par foi personnelle.
Je soupirais lourdement. Mes yeux me brûlaient, dénonçant la famine de sommeil, et je n'avançais pas. Les réponses que me donnait Loki ne m'aidaient en rien, elles ne nourrissaient pas ma réflexion. Et comme ce n'était pas lui qui allait me dire ce qui s'était passé ce jour-là…
Je fis mon chemin vers la sortie de la cellule, déterminé à visiter les guérisseurs. Mon cœur lourd de remords me poussa à chercher quelques mots de réconfort pour Loki, pour que mon épousé ne reste pas dans cette prostration insupportable, mais je me gelais en l'observant. Oubliant tout principe de douceur et de précautions, je m'avançais trop vite du fils de Laufey et le touchais trop brutalement à hauteur de l'épaule, là où la peau avait été abimée, créant une marque qui n'appartenait pas au schéma de sa lignée.
_ Cette cicatrice… c'est moi qui te l'ai faite…, soufflais-je.
C'était du passé, et un accident. Pas vraiment de quoi culpabiliser jusqu'au prochain siècle. Nous étions enfants et maladroits. Ce n'était pas pour ça que je m'arrêtais sur cet infime détail sur son épaule. J'avais fait largement pire, j'avais commis l'impardonnable depuis… Mais c'était tout un monde !
Les pièces se mettaient lentement en place dans mon esprit. L'individu sur la vidéo n'avait pas cette cicatrice. Je le savais bien après avoir passé tant d'heures à scruter le moindre détail ! Et aucun jotun ne pouvait changer le marquage de son patrimoine, même pas le plus petit détail. Et seuls les enfants d'un même couple partageaient ces marquages… Mais aucun des frères de Loki n'avait un talent particulier pour la magie, ou pas assez pour prendre une apparence aussi proche et troublante.
Les pièces n'étaient pas encore parfaitement huilées, il y avait un peu de jeu, mais je pouvais travailler avec ça ! J'avais les grands traits du mécanisme, je pouvais me faire aider pour la suite ! La fatigue avait miraculeusement déserté mon corps, remplacée par une énergie nerveuse, vibrante. Sans perdre de temps en explications brouillonnes, je quittais le quartier des prisonniers en courant, me précipitant dans ma chambre pour me préparer. Je connaissais quelqu'un qui pouvait m'aider à présent ! Certes, il ne serait peut-être pas d'emblée convaincu par l'innocence de Loki, mais il était notoire que pour cette personne le bonheur de Loki était le trésor le plus précieux des neuf royaumes, et donc une priorité absolue.
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Il y avait deux bonnes heures que j'avais traversé le Bifrost pour rejoindre Jotunheim, et que le froid était entré dans mes chairs. Il m'avait fallu une heure pour atteindre le majestueux palais de glace, et je savais que le roi m'attendait. Heimdall désapprouvait, naturellement. Tout Asgard était crispé quand Laufey nous visitait, attendant qu'il craque et tente de me tuer pour tout le mal que j'avais fait à son enfant adoré. C'était légitime.
Aussi politiquement correct que soit Laufey devant les délégations des autres royaumes, je savais qu'il m'en voulait. C'était naturel. J'eu le temps de me le répéter pendant l'heure que je passais à attendre dans une antichambre de la salle du trône. J'eu aussi tout une heure pour songer que je n'étais pas assez vêtu… Je ne comptais pas m'attarder si longtemps. Il n'y avait pas que la température qui était froide. Les regards que je recevais étaient polaires… Et j'en frissonnais encore plus.
J'eu le loisir de constater que, effectivement, Laufey ne recevait personne lorsque je fus enfin admis dans la salle du trône. Tellement, tellement subtil… Mais je n'étais pas là pour ça. Je laissais de côté mon irritation face à cette situation urgente qui m'avait fait gaspiller deux heures que j'aurais pu mettre à profit pour la cause de Loki. Maintenant que j'étais enfin admis dans la salle du trône, amené à Laufey, je voulais éviter de réduire en cendres mes chances.
_ Roi Laufey, m'inclinais-je respectueusement.
_ Je suis conscient des charges qui pèsent sur mon fils. J'accepte sans hostilité qu'il soit répudié et retourne dans son monde d'origine.
Le ton était las, fatigué. Laufey était mal, tout autant que moi. Il ne devait pas dormir plus que moi non plus. Savoir que son bébé s'était entaché de la sorte… Mais son offre n'était pas pour autant résignée. Rien ne le forçait à reprendre son fils, je me doutais que c'était plutôt ce qu'il comptait retirer de positif dans ce vaste désastre. Je n'allais pas accepter ça.
_ Je ne viens pas avec cette requête. J'espérais que vous pourriez m'aider.
_ T'aider à quoi ? Le punir ?ironisa-t-il sèchement.
Je me doutais que l'idée lui paraissait particulièrement cruelle. Il ne devait pas être au courant de la sentence que j'avais prononcée pour son fils, ni même de la proposition que je lui avais faite en dernier recours.
_ Non, Roi Laufey, c'est tout le contraire. Je suis convaincu de l'innocence de Loki, mais sans trouver le véritable coupable je ne pourrais pas le blanchir.
Il laissa passer un long moment, durant lequel mon cœur battait douloureusement fort. Je savais que se tenait devant moi, affalé sur son trône, mon dernier espoir d'innocenter Loki.
_ J'écoute.
Je hochais la tête, plein de gratitude. Laufey était sec, mais pas encore hermétique…
_ Est-il vrai que chaque jotun a un marquage unique sur sa peau ? Que seuls les enfants d'un même couple le partagent ?
Je savais déjà que c'était vrai. Loki me l'avait affirmé à plusieurs reprises et j'avais foi en sa parole. Mais je structurais juste mon argumentation par des questions pour m'assurer le soutient de Laufey, l'aider à faire le cheminement de pensée qui m'avait conduit ici.
_ Oui, c'est la vérité.
Une petite grimace m'échappa. C'était une bonne nouvelle pour Loki, mais je venais le blanchir pour faire condamner un de ses frères. Lequel ? Je l'ignorais, et à vrai dire je m'en moquais. Tant que l'innocence de Loki était attestée…
_ J'ai peur de devoir accuser un autre de vos fils dans ce cas.
_ Explique-toi.
Ce ton me rappelait de mauvais souvenir, une soirée abominable… Ce n'était pas étonnant. Encore une fois Laufey protégeait ses enfants de son mieux. Je fis de mon mieux pour forcer l'air glacé à rentrer dans mes poumons, pour brûler mon intérieur et me secouer. Le regard du roi faisait honneur à son royaume, et l'espace de quelques secondes je me retrouvais incapable de parler, ne sachant même plus ce que j'avais à dire. Je commençais à avoir des fourmis dans les doigts, frigorifié, et en les agitant pour faire circuler le sang et repousser la douleur mon pouce toucha une pièce glacée. Mon alliance… Loki…
_ Loki a une cicatrice sur l'épaule, me repris-je en regardant la bague. Ce n'est qu'un détail, mais la personne qui a tué six personnes sur Midgard n'a pas cette cicatrice. Puisque les jotuns ne peuvent pas altérer leur marquage, la personne ayant perpétré ces actes est forcément l'un de ses frères.
J'étais déjà soulagé qu'il ne rejette pas d'office de m'écouter, mais j'avais bien vu que l'espoir dont son visage était imprégné au début avait fondu.
_ Les frères de Loki sont d'une taille normale. Il serait impossible de les confondre.
C'était la grande faille de mon idée, et j'ignorais comment la combler. Cela dit j'étais décidé à forcer la main de Laufey pour qu'il m'aide à envisager cette affaire sous un autre angle, bien qu'incongru, pourvu que ce soit un jour favorable à Loki.
_ J'en suis bien conscient, mais un peu de magie a pu corriger ça. Je ne prétends pas comprendre les motifs de cet acte, ni me poser en juge, tout ce que je veux c'est blanchir Loki.
Le regard du roi se fit désabusé. Il le détourna de moi, désintéressé, et je crus ma cause définitivement perdue. Loki allait rester dans cette foutue cellule, s'affamer sans fin, jusqu'à ce que la situation devienne trop critique et exige l'intervention des guérisseurs pour le nourrir de force… Alors oui… peut-être que dans ces conditions j'allais être obligé de considérer de rendre Loki à son monde, pour son propre bien…
Abattu, je me détournais du roi pour rentrer à Asgard. Je ne savais pas encore comment j'allais pouvoir gérer cette affaire, cette culpabilité supposée de Loki, mais je savais que c'était à moi qu'il revenait d'agir. Je ne manquais cependant pas le murmure du roi…
_ Byleistr…
Ce fut presque si je me jetais sur Laufey, volontaire pour le secouer s'il pouvait me donner quelque chose de plus qu'un nom, agrippé à cette miette d'espoir. Une grimace effroyable déformait son visage. Je connaissais cet air… C'était l'amertume du regret, la conscience d'être responsable de son propre malheur.
_ Je l'ai vu converser avec une créature de forte magie. Son regard était plus noir que l'âme d'un barbare…
Mon cœur pompait énergiquement le sang dans mes veines, repoussant au loin l'engourdissement du froid. Même vague, la description me ramena au souvenir du vieil homme dans cette cabane perdue dans les bois. Celui qui m'avait offert le poison qui avait manqué de peu de tuer mon épousé, la nuit même de notre mariage… Cet homme dont personne d'autre n'avait entendu parler, et qui avait mystérieusement disparu aussitôt le méfait commis. Si c'était lui alors ça voulait dire qu'il cherchait à nuire spécifiquement à Loki, et à ce moment-là il fallait que je le trouve et que je le neutralise.
_ Serait-ce un vieil homme ?l'interrogeais-je.
_ Non, une jeune femme, venue d'Asgard.
Mes idées de complot retombèrent aussitôt, me laissant porter seul la culpabilité de l'empoisonnement de Loki. Pas d'intrigue, pas de poison volontaire, juste une fâcheuse coïncidence dont je devais supporter la responsabilité.
J'en revenais donc à Byleistr… C'était le frère ainé de Loki, le plus âgé de la fratrie. Ce qui m'étonnait c'était qu'il n'avait pas de raison apparente de tuer son frère. C'était lui l'héritier au trône, pas Loki. Il n'avait pas à se sentir menacé… Je voulais m'empêcher de discuter la cohérence de l'accusation, puisqu'elle innocentait Loki, mais je ne comprenais pas…
_ Pourquoi ?demandais-je simplement.
Ma question était idiote, mais je ne le réalisais que trop tard. Laufey me foudroya du regard, ne cachant nullement l'animosité qu'il cultivait à mon égard. Cependant son regard s'adoucit progressivement alors qu'il fixait un point au-delà de moi, et je compris aussitôt qu'il allait parler de son fils.
_ Personne n'ignore que Loki a toujours été mon préféré. Plus petit, plus délicat, plus extraordinaire et talentueux… plus doux aussi… Toute la vertu des neuf royaumes concentrée dans une seule âme… Même s'il est mon cadet, même si je l'ai marié à un futur roi, j'ai toujours… j'ai toujours veillé à son éducation plus qu'à celle de ses ainés, je l'ai préparé pour assumer le rôle de roi ici, à Jotunheim, parce que j'ai toujours espéré que… contre toute logique… qu'il serait un jour roi à ma place…
Je ne pouvais pas compatir ou l'excuser, ce n'était pas ma place. Tout ce que je savais c'était qu'il avait fait un choix mal avisé en son nom de roi, et que mon mari en payait à présent les lourdes conséquences. C'était un raisonnement dur, et froid, mais c'était un raisonnement de roi, celui qu'il aurait dû avoir.
_ Byleistr est naturellement jaloux de Loki. Il l'a été depuis le jour de sa naissance, c'est pour ça que j'ai dû l'envoyer loin…
Je hochais sèchement la tête, mâchoires serrées et cœur lourd. Evidemment que Laufey regrettait certains choix, comme nous tous, mais celui qu'il regrettait le plus c'était de m'avoir offert Loki. Il n'avait pas besoin de le préciser, je ne le savais que trop. Moi aussi je regrettais sa décision. S'il n'avait pas arrangé ce mariage, si je n'avais pas passé mon adolescence avec l'idée fixe que Loki m'appartiendrait, peut-être que je n'aurais pas estimé que son corps était déjà mien et que j'étais libre de faire à ma guise avec. Pourtant je ne pouvais pas le blâmer. C'était à moi de veiller sur Loki, et je l'avais brisé alors qu'il avait confiance en moi.
_ J'ignore comment l'annoncer à Loki, admis-je.
Pour être plus précis, j'ignorais comment formuler la chose sans faire face à l'inévitable rancœur et au déni de mon épousé.
_ Je lui annoncerai. C'est une affaire de famille.
Je hochais la tête sèchement. Laufey donna rapidement des ordres, mettant en mouvements ses gardes. Je restais simple spectateur de la scène, le manque de sommeil me rattrapant maintenant que la culpabilité de Loki n'était plus à démonter.
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C'était un cercle vicieux. J'attendais le départ de Laufey, pour m'assurer de l'état de Loki, et je le retrouvais en pleurs, encore une fois… Il donnait l'impression que jamais un sourire n'avait éclairé ses lèvres noires. Et dire qu'il avait été un enfant si joyeux, si heureux… Le temps de l'innocence était bien loin… Son frère ainé était mort. Laufey l'avait condamné, parce que personne ne s'en prenait ainsi à son fils préféré, et parce que personne ne pouvait impunément faire accuser un autre de meurtres gratuits dans un autre royaume. Normalement un roi aurait pu étouffer l'affaire. Laufey avait fait exécuter Byleistr dans l'heure, en ma présence, après avoir soutiré les aveux.
Je n'avais pas eu à prononcer le moindre mot pour que Loki comprenne qu'il était temps pour lui de quitter cette prison dont la porte était restée ouverte durant l'intégralité de son séjour. Son obéissance m'avait grandement soulagé sur le coup. J'avais redouté d'avoir à lever la voix, ou pire… à le toucher, à l'empoigner, pour le faire regagner notre chambre, ou du moins une chambre. Maintenant je réalisais que c'était peut-être de la soumission plus que de l'obéissance, et l'idée me glaçait. Il avait marché derrière moi, tête basse, comme une créature inférieure l'aurait fait. Or Loki n'était en rien une créature inférieure.
Et maintenant… et maintenant ? Je ne savais pas. Des heures s'étaient écoulées. J'avais publiquement annoncé l'innocence de Loki, le palais marmonnait des excuses gênées, et ma mère me souriait tendrement, remplie de fierté. Elle n'avait pourtant pas de quoi se réjouir… C'était inquiétant que je prenne aussi personnellement tout ce qui affectait mon épousé. J'avais peur de sombrer dans l'obsession et de lui faire encore plus mal… Mais ce n'était pas ce qui occupait mes pensées en ce moment. Mon esprit était focalisé sur Loki seulement, Loki et ses émotions. Je l'avais laissé seul dans notre chambre après avoir passé une heure à le surveiller. Mais comme il restait sur le lit sans bouger, allongé sur le flanc, le regard dans le vide… J'avais présumé qu'il avait besoin de temps et d'espace. Je les lui avais laissés. Résultat, il était à présent l'heure de dîner et il n'était toujours pas sorti de la chambre. J'avais questionné les servants et je savais qu'il n'avait rien avalé depuis son retour.
C'était pour ça que je regagnais la chambre sans souper. Je portais un pain entier, encore chaud, et de la viande séchée, parce que je n'étais pas crédule… Je savais pertinemment qu'il ne se joindrait pas à la célébration qui avait lieu dans la grande salle. Cela dit je gardais l'espoir de lui ouvrir l'appétit.
Naturellement quand je revins rien n'avait changé. Loki était toujours dans la position dans laquelle je l'avais quitté. Il ne s'agissait plus d'une prison concrète, mais d'une prison psychique, qu'il s'infligeait. Le problème étant que mon épousé était le seul détenteur de la clef… J'étais impuissant face à son mutisme. Faire revenir son père ne servirait à rien de plus qu'à prouver une nouvelle fois mon incompétence de mari, et je doutais que sa présence lui soit réconfortante. Pas quand c'était sa main qui avait donné la mort au frère que Loki pleurait.
Je soupirais lourdement devant l'enlisement dont j'étais le témoin, et fermais peut-être un peu trop brusquement la porte. Loki ne bougea pas, cependant je pouvais voir ses épaules trembler. Même de dos je savais qu'il se retenait de sangloter.
_ Mange quelque chose Loki, ordonnais-je en posant ce que j'avais rapporté sur le meuble près de lui.
J'avais pris soin de ne pas formuler ça comme un conseil. C'était triste à admettre, et dur à vivre, mais si Loki n'obéissait qu'en se sentant contraint, je comptais bien abuser de cette soumission pour le garder bien-portant. Dans une autre vie je me serais allongé derrière lui, je l'aurais pris dans mes bras et j'aurais fait de mon mieux pour absorber sa douleur. Mais ça… Un an plus tôt, si cette soirée n'avait jamais eu lieu, j'aurais pu le prendre dans mes bras, être là pour lui… J'avais encore du mal à concevoir que j'avais pu réduire en cendre 14 ans d'une amitié fusionnelle. Il y avait toujours l'espoir de se rattraper. Après tout, les vies des asgardiens comme des jotuns étaient extrêmement longues. Tony était un mauvais repère pour comparer avec les midgardiens, puisqu'il bénéficiait d'une magie qui le maintenait en vie. Mais nous vivions largement plus longtemps que les midgardiens…
Cependant il me semblait particulièrement déplacé de tenter un rapprochement maintenant. Loki ne me faisait pas confiance… le palais entier ne me faisait pas confiance avec Loki ! Alors si je m'allongeais près de Loki pour le prendre dans mes bras, j'étais certain qu'il se laisserait faire… mais ce serait juste parce qu'il se sentirait agressé, contraint d'aller dans mon sens pour diminuer sa peine… Et puis je ne me faisais pas confiance… Voir Loki ainsi allongé… juste dans son pagne… Il y avait tant de peau nue, et j'avais juste envie de retirer mon haut et de coller ma peau contre la sienne, de sentir le grain de son épiderme… le relief de ses traits généalogiques… attraper ses hanches généreuses, peut-être un peu trop fort, et le plaquer contre moi...
Je secouais la tête pour déloger ces idées impures. Ce n'était ni le lieu ni le moment. Il fallait que je m'occupe. Je songeais à m'installer sur un fauteuil, à l'extrémité de nos quartiers, avec un livre dans les mains en guise d'alibi, histoire de surveiller Loki, de vérifier s'il mangeait. Je tournais donc le dos à mon épousé, mais sa voix arrêta mes pas.
_ Si j'étais mort avec ma mère, comme le Destin le voulait, ces personnes seraient encore en vie…
Cette déclaration jeta un grand froid dans la pièce, et je savais que ce n'était pas le genre de sensations dont on se débarrasse aisément. Sur le coup je restais interdit. Loki ne pouvait pas réellement penser ça… C'était macabre et tellement… sinistre… Je ne pouvais pas le laisser dire des atrocités pareilles, et j'étais soulagé que son père n'ait pas à souffrir de les entendre.
_ Si tu étais mort contre le giron de ta mère, je serais devenu un prince capricieux, vénal et violent, déclarais-je sans me retourner. Je sais que je suis loin d'être le meilleur des hommes, mais enfant et adolescent j'avais un tel besoin de te plaire, de susciter mon admiration, que je me donnais jusqu'au bout dans tous les domaines…
Le silence était lourd, et je me sentais un peu plus léger d'avoir pu m'ouvrir à lui pour lui dire au moins ça. N'obtenant pas de réponse, je me tournais lentement pour regarder mon épousé. A mon grand étonnement il s'était redressé. Il était assis et me fixait, le regard humide, mais surtout surpris. Ce regard me donnait envie d'espérer, de croire qu'il restait encore quelque chose à sauver, si je prenais la peine de me mettre à nu… parce que Loki consentait encore à m'écouter…
_ Je ne prétends pas tout savoir, mais je savais que nous avons tous un rôle à tenir, une place à occuper, et même si ça nous parait obscur, c'est important dans la balance du cosmos.
Je le laissais sur ces mots. Il n'y avait plus rien à dire pour le moment. Je ne pouvais pas le tirer de force de sa politique d'apitoiement, c'était à lui de faire la démarche, d'autoriser l'air à alimenter à nouveau ses poumons. Il devait quitter cette cellule lui-même, mettre cette affaire derrière lui maintenant qu'il avait été innocenté. Il était plus que temps qu'il regagne sa place à la cour.
Maintenant qu'il avait les cartes nécessaires en main je m'autorisais à mettre à nouveau un peu de distance entre nous. Mon épousé n'avait plus besoin de moi, inutile de lui infliger ma présence, mon contact… Et puis je n'étais toujours pas serein. Il y avait des choses qui se préparaient, je le sentais sans pouvoir dire quoi exactement. Quelque chose se tramait, et ça n'allait pas être du joli à voir… Mes rêves essayaient de cerner les indices, obsédés par un regard noir comme les plumes d'un corbeau, mais je n'arrivais pas à rattacher les images incohérentes qui se succédaient. Il fallait que je consulte un mage, que j'obtienne une piste sur l'avenir obscur que je pressentais…
