Chapitre 12 :
La sueur ruisselait le long de son dos.
Le poids de la jeune femme derrière elle qui la maintenait plaquée sur le sol, murmurant à son oreille qu'elle ne réussirait pas à se dégager, augmenta sa rage.
Le soleil brillait fortement dans le ciel et la chaleur ajoutait une nouvelle masse à son corps immobilisé.
Elle aurait dû plus se concentrer. Elle essaya de se convaincre que les derniers mois avaient été trop éprouvants et que la fatigue était la seule responsable de son échec aujourd'hui, ne croyant pas vraiment à cette excuse.
L'arbitre donna le point à son adversaire, anéantissement toutes ses chances d'une victoire.
— Je te l'avais dit, susurra la voix douce à son oreille, déclenchant pour la première fois un frisson inattendu dans son corps.
Raven grogna en réponse à la provocation, masquant ce qu'elle venait de ressentir aux yeux de la gagnante par cette désapprobation orale.
Celle qui l'avait plaquée sur le sable relâcha sa prise et se leva, laissant Raven mordre la poussière au sens propre comme au figuré. La gardienne roula sur le côté et se releva.
La foule acclamait Luna pour sa victoire et leur combat impressionnant. Raven, les yeux baissés, s'insultait d'avoir été déconcentrée. Luna avait triché, elle en était sûre, elle connaissait ses pouvoirs et savait pertinemment qu'elle serait perturbée par le désir de la jeune femme à son égard.
Elle jeta un regard aux yeux brillants de l'orpheline de l'eau, visiblement ravie d'avoir matée celle qui n'avait perdu aucun combat depuis trois ans, même contre la favorite Lexa et fronça les sourcils.
Il n'y avait aucune malice calculatrice sur son visage, juste une réelle joie d'avoir gagné.
S'était-elle trompée ? Son odorat, son ouïe et sa vue qui se développaient en même temps que ses pouvoirs pouvaient-ils l'avoir dupée ?
À moins que Becca...
Une leur de panique la traversa, vite remplacée par une sentiment de moquerie intérieure face à son attitude. Becca ne pouvait pas revenir à Elrach. Dante s'en était assuré à leur retour de Xas, jetant des sorts contre l'infidèle sur tout le territoire de la cité magique.
Mais si Becca passait outre ces enchantements...
Raven secoua la tête pour chasser cette idée, une autre prenant le pas dans son cerveau. Et si le désir qu'elle avait cru ressentir de la part de Luna n'était que le sien, une envie physique de l'habitante du royaume de l'eau.
Luna lui plaisait. Elle parlait peu, et comme Lexa, observait beaucoup. Et chose importante, elle ne faisait généralement pas de commentaires quand Anya la reprenait sur un sort.
Anya...
Raven se félicita que la chamane n'assiste pas au tournoi. Toujours exilée, il aurait été compliqué d'expliquer sa présence parmi les différents parents présents ce jour-là à Elrach, en particulier à Nia, qui semblait ravie – non, le mot était trop fort – plutôt vaguement satisfaite que Luna ait remporté le combat.
La reine des glaces, assise dans les gradins n'avait pas complètement perdue la face. Lexa était troisième, mais deux filles de l'eau sur le podium était un bon résultat. Bien que Raven se doutât que Lexa aurait droit à des reproches.
Le cri du chouca qu'elle perçut au-delà des exclamations du public, la fit soupirer, Anya avait suivi le combat à travers les yeux de Max, perché sur une corniche du toit des gradins. Le corvidé à bec jaune et aux pattes rouges qui ne la quittait jamais et qu'elle avait trouvé blessé et soigné lors d'un voyage, avait dû laissé la chamane envahir son esprit pour suivre incognito la compétition.
Lexa aurait droit a des remontrances... et elle aussi.
Raven jeta un coup d'œil à Clarke qui restait silencieuse et à sa mère qui la regardait d'un air inquiet. Abby avait certainement compris le trouble de sa fille.
La gardienne afficha un sourire rassurant sur ses lèvres à leur encontre et quitta la petite arène derrière la nouvelle détentrice du titre.
Luna ne fanfaronna pas. La petite phrase qu'elle lui avait glissé à l'oreille serait l'unique bravade qu'elle se permettrait avec la métamorphe.
Elle ne savait pas quoi penser de Raven. D'après Lexa, Anya lui faisait confiance et si la princesse disait que c'était suffisant, elle ne remettrait pas sa parole en doute.
Lexa avait aussi expressément ordonné de ne rien dire concernant Anya, et toute cette histoire de métamorphe à la reine, de garder le secret sur cette étonnante histoire qu'elles avaient découvert six mois auparavant, lui rappelant les conséquences si elles parlaient...
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Elrach, six mois plus tôt...
Les flocons de neige épaississaient la neige autour d'elles, la nuit les enrobait et le croissant de lune permettait simplement de distinguer leur silhouette.
La chamane et la princesse de l'eau se fixaient en silence.
Lexa venait de dévoiler qu'elle savait que son ancien mentor se trouvait à Elrach et Anya attendait une autre réaction de sa part, peut-être une colère qu'elle lui cracherait au visage.
Voyant qu'elle restait toujours aussi immobile, elle agita le poignet en direction du petit bois derrière elle et déclara au cri qui s'en échappa :
— Joins-toi donc à la fête... Luna.
Le corps de la jeune femme s'écrasa sur le tapis blanc entre elles et Luna se releva en marmonnant des paroles inintelligibles tout en se plaçant à côté de Lexa qui restait de marbre.
— Tu sais très bien que si tu as découvert que j'étais là, ce n'était que parce que je le voulais, continua Anya tranquillement.
Lexa hocha imperceptiblement la tête et demanda :
— Pourquoi t'être exposée... Nia te cherche, et tu la connais...
— Bien sûr, la coupa la chamane, je sais parfaitement quel est ton rôle ici, ce qu'elle t'a demandé...
Lexa plissa les yeux. Anya sourit et continua :
— Le choix t'appartiendra Lexa...
La chamane s'arrêta, sembla réfléchir et murmura :
— Je suis désolée pour ce qui va suivre...
Elle agita les mains et les trois jeunes femmes, au bord du lac, se dématérialisèrent en un nuage de neige.
L'eau était glacée. Son instinct de survie réussit à la guider vers la surface et des mains l'attirèrent vers la berge.
Anya debout devant elle expliquait calmement :
— Réussir à dématérialiser des gens sans les toucher a toujours été un sort fort complexe. Je me doutais que l'atterrissage serait plus ou moins raté... Enfin, au moins nous sommes toutes au même endroit.
Luna et Lexa, trempées sur la roche humide qui entourait le gour balayèrent des yeux « le même endroit » en question.
Une grotte à en juger par les parois, une cavité souterraine où se terrait la chamane depuis quelques temps d'après le mobilier.
Lexa se leva et fut dans l'incapacité de bouger ou de parler. Luna, elle aussi était figée sur place.
Anya les bras croisées, afficha une moue d'excuse sur son visage.
— Vous êtes sur une propriété privée, mesdemoiselles... et le maître du lieu ne devrait pas tarder.
Elle ajouta en posant une main sur le côté de la bouche comme si elle leur révélait un secret incroyable.
— Dante n'aime pas que l'on marche dans sa chère grotte sans son approbation. Je suis d'ailleurs assez étonnée d'avoir réussi à vous faire arriver ici un seul morceau étant donné toute la magie qui nous entoure, avoua-t-elle plus pour elle-même.
La chamane marcha de long en large en attendant le grand prêtre, légèrement agacée par son retard. Elle finit par rejoindre son « salon-chambre » et se servit une tasse de la boisson amer d'Elrach. Quand il se manifesta enfin, elle le salua brièvement et tendit le doigt vers les deux adolescentes.
Il ne bougea pas, gardant les mains dissimulées dans ses manches, posées sur ses avant-bras en une incarnation parfaite du prêtre qu'il était, scrutant Lexa et Luna imperturbables.
— Pourquoi tenez-vous tant à les mettre dans la confidence ? Demanda-t-il à la chamane.
Anya assise sur une chaise près du lit, buvant lentement, avala sa gorgée et répondit :
— Elles ont été mes élèves...
Dante attendit, guère convaincu. Anya soupira et révéla :
— C'est Lexa qui m'a aidée à fuir Azgueda et la fureur de Nia, il y a un an... Et Luna est bien plus importante qu'il n'y paraît... elle me ressemble beaucoup.
Le grand prêtre haussa les sourcils et posa sur les deux statues vivantes un nouveau regard.
— Vraiment ?
— Oui, se contenta de dire Anya, n'entrant pas dans les détails.
Dante s'approcha de Lexa et bougea vaguement les doigts, ajoutant une modulation particulière dans sa voix en s'adressant à la princesse.
— Majesté... Vous voilà dans une impasse...
Il jeta un coup d'œil à Luna pour lui faire comprendre que sa déclaration lui était également dédiée.
— Je connais votre mère et sa fâcheuse tendance à poster des espions un peu partout dans tous les royaumes, allant même jusqu'à impliquer son propre sang dans cette manie... Votre frère, le prince Roan, n'a pas dérogé à la règle et le voir récolter des informations tout au long de son séjour ici, fut assez intéressant à regarder...
Lexa se taisait, sachant qu'il avait libéré sa gorge pour qu'elle s'exprime, attendant qu'il lui donne l'autorisation de parler.
— Cela dit, il ressemble beaucoup trop à votre mère et son tempérament colérique le desservira un jour ou l'autre... Vous, en revanche, princesse... malgré cette rage au fond de vous, vous savez vous maîtriser... Une des qualités de votre apprentissage auprès d'une chamane, je suppose...
Anya leva sa tasse pour saluer ce compliment pendant qu'il s'inclinait légèrement dans sa direction et reprenait.
— Roan ne savait pas trop faire la part des choses, il rapportait à votre mère des nouvelles souvent bien inutiles... Alors, vous comprendrez mon inquiétude face à vous deux, parfaitement formées et capables d'emmagasiner des renseignements fructueux pour la reine d'Azgueda.
Il s'arrêta et regarda la chamane :
— J'hésite encore, vous savez, moins de personnes sont au courant, mieux c'est...
— Je me porte garante pour elles.
— Puissiez-vous avoir raison... Cependant, vu l'importance de toute cette histoire, vous comprendrez que je prenne quelques mesures de sécurités...
— Faites, approuva Anya. Au moins il n'avait pas refusé catégoriquement, se dit-elle, amusé par le vouvoiement entre eux qu'il avait préféré adopter ce soir.
Il se positionna devant les deux jeunes femmes et activa la magie dans sa voix à un degré plus élevé.
— Si une de vous deux venait à parler de tout ce que vous découvrirez avec Anya pendant votre séjour à Elrach, elle serait envoyée dans les montagnes à la seconde même où elle ouvrirait la bouche et y deviendrait folle, finissant certainement par se suicider au bout de quelques semaines ou simplement quelques jours.
Anya ne bougea pas devant cette sentence. Dante n'était pas le grand prêtre pour rien. Il avait la lourde tâche de sacrifier ceux qu'il considérait dangereux pour la survie et l'équilibre de la Magie.
Elle comprenait qu'il ne voulût pas que la reine du royaume de l'eau apprît l'existence de la fidèle et l'infidèle par sa faute. Il était un des gardiens des secrets des Dieux et agissait en conséquence.
Lexa et Luna se lancèrent un regard, saisissant la gravité de la situation.
— Avez-vous compris ?
Elles clignèrent des paupières et chuchotèrent un « oui » assez bas.
Cela parut suffire au grand prêtre et toute la menace de sa voix disparut pendant qu'il reprenait.
— N'oubliez pas que vous ne devait votre connaissance de toute cette situation qu'à votre mentor. Anya a confiance en vous, pas moi... Du moins pas encore, précisa-t-il d'un ton plus doux.
Il esquissa quelques signes et sourit.
— Bienvenues dans la grotte d'Elrach, dit-il. Puissiez-vous en faire bon usage...
Il salua la chamane et les deux adolescentes puis se dématérialisa.
Enfin, totalement libérées, Lexa et Luna marchèrent vers Anya qui remplissait deux autres tasses à leur attention.
— Attention c'est chaud, précisa-t-elle quand elles arrivèrent à son niveau.
— Anya, commença Lexa en attrapant la tasse.
— Plus tard, l'interrompit la chamane. Buvez en m'attendant. Je ne serai pas longue et... elle fixa les deux adolescentes. Ne touchez rien jusqu'à ce que je revienne.
Elle vérifia qu'elle s'était bien fait comprendre puis disparut sous leur yeux.
Luna lança un regard exaspéré à Lexa en marmonnant :
— Anya tout craché...
Assises sur le lit, Luna fixait d'un regard morne le fond de sa tasse. Lexa, plus téméraire, n'avait pas vraiment écouté l'avertissement de son ancien mentor et contemplait les dessins sur la table en pierre. Elle en avait reconnu l'auteur. Ce qui l'intriguait, au-delà de l'impressionnante ressemblance de ceux qui se dressaient sur le papier jauni, était les membres d'animaux dont la gardienne – celle qui se faisait maintenant appeler Raven – semblait pourvus. La patte d'un lion à la place d'une main sur une esquisse, deux ailes en guise de bras sur une autre et plus étonnant la tête d'un cheval sur les épaules humaines sur une troisième.
Lexa tendit les feuilles à Luna :
— Regarde ces dessins, je dirais que c'est la porteuse qui les a fait. Ils ne te paraissent pas un peu bizarres...
Luna marqua une pause sur chaque illustration et haussa les épaules.
— On sait tous que les porteuses ont généralement un petit grain de folie là-haut, déclara-t-elle en pointant son crâne. Je pencherai pour un des effets secondaires des voix des anciennes porteuses qui se bousculent dans leur tête...
Lexa ne parut pas convaincu mais ne poussa pas plus loin ses réflexions, voyant revenir Anya accompagnée de Raven et Clarke.
La gardienne ne les avait pas remarqué et apostrophait la chamane d'un air contrarié.
— Et pourquoi donc, je ne pourrais pas me changer en mouche ?!
Luna et Lexa se jetèrent un regard interrogatif, traversées par la même hypothèse : peut-être que la porteuse n'était pas la seule à souffrir mentalement ?
— Tu penses certainement que ces insectes ne sont pas assez nobles, reprenait-elle de plus bel.
Anya soupira et répondit :
— Les insectes sont les plus difficiles à recréer, et puis tu ne maîtrises pas encore assez les mammifères...
Raven croisa les bras et s'aperçut enfin de la présence des habitantes du royaume de l'eau que Clarke, à sa gauche, scrutait d'un air d'incompréhension totale.
— Nous avons des invités, expliqua Anya d'un air guilleré. Je ne pense pas que les présentations soient nécessaires...
La porteuse et la gardienne plissèrent les yeux sans rien dire et Anya rajouta :
— Oui, Dante est au courant... Maintenant Raven, échauffe-toi, j'ai l'intension de te questionner sur les ours ce soir...
La gardienne oublia totalement la présence des deux nouvelles et s'exclama :
— Les ours bruns ou blancs ? Je peux choisir les blancs ?
L'enthousiasme de Raven amusait Anya. La gardienne aimait sincèrement les animaux, confirmant son appartenance réelle aux fidèles et si elle n'avait pas été une métamorphe, elle aurait sans doute fait une chamane extraordinaire.
— Pourrais-je savoir ce que nous faisons là, demanda froidement Lexa.
Raven et Clarke s'avancèrent jusqu'au plateau ou quelques chaises vides avaient été ajoutées depuis leur première visite. Anya resta en bas de la rampe naturelle, croisant les yeux verts de son ancienne élève.
— Eh bien, Lexa, ce soir tu vas faire la connaissance d'une métamorphe...
Raven s'engouffra dans la conversation devant l'absence d'expression de la princesse suite à cette révélation extraordinaire. Luna, elle, avait ouvert la bouche en silence.
— Quoi ?! Ce n'est pas vrai, son altesse ignore ce qu'est une métamorphe ?!
— Je ne me venterais pas trop à ta place, Raven la remit à sa place Anya, tu l'ignorais toi-même avant que ta magie se manifeste.
— C'est impossible, souffla Luna.
Anya lui sourit mystérieusement et prit un air peiné en lui disant :
— Je te demande pardon de n'avoir pas été présente quand tes pouvoirs sont apparus...
— Attendez, on peut revenir à Lexa qui ne sait pas ce que je suis ? Coupa Raven.
Clarke observait la scène d'un œil pensif et s'apprêta à dire quelque chose quand Anya l'arrêta.
— Ne dis rien, je sais que tu as compris pour Luna, mais garde le secret pour plus tard, Raven a raison, commençons par le début et les métamorphes.
Elles s'installèrent sur les chaises et écoutèrent Anya leur exposer les révélations sur l'être affalé sur le mobilier à leur droite, qui chantonnait négligemment. Luna jetait parfois quelques coups d'œil à la porteuse dont le sourire tendre sur le visage ne la quittait pas.
Lexa, elle, écoutait très attentivement chaque mot de la chamane, refusant de se faire distraire par l'attitude de la gardienne qui baillait ou encore par l'air contemplatif de la porteuse.
À la fin de la tirade d'Anya, Lexa vint se placer devant Raven qui leva la tête vers elle.
— Si je comprends bien, le sort du monde repose entre tes mains...
— Ouais...
— On est fichu...
Raven sourit, ravie de la remarque de la princesse et inspira de contentement.
— Ça t'énerve de ne pas être l'héroïne de l'histoire, hein ?
Lexa ne répondit pas et se tourna vers Anya :
— Pourquoi nous avoir mis dans la confidence ?
— Dante l'a dit, je vous fais confiance...
— Et... ?
— Je n'ai pas pu finir votre formation. De plus, je trouve que Thelonius est un piètre maître de combats. Raven, si tu as gagné les autres années c'est simplement grâce à la magie qui coulait dans tes veines et te donnait un avantage sur tes adversaires...
La mine déconfite de l'adolescente face à cette confession fit sourire Luna.
— Mais... mais non ! Ma magie ne s'était pas manifestée, plaida la gardienne.
Anya sembla réfléchir à cette information et lâcha :
— Tu es une métamorphe... Le fait de perdre au début de ton arrivée à Elrach et la volonté de vouloir t'en sortir ont libéré quelque chose qui te rendait plus forte que les autres...
— Je comprends mieux pourquoi tu battais tout le monde, commenta Luna.
Raven lui jeta un regard furibond et continua sa conversation avec Anya.
— Cela signifie que personne ne peut me battre, que je botterai tout le temps les fesses de ces deux-là ? Demanda-t-elle en souriant de toute se dents à une Luna abordant soudainement un air moins moqueur.
Anya leva les yeux aux ciel. Devoir gérer deux adolescentes était compliqué, mais alors quatre ne serait vraiment pas de tout repos...
— À la lutte sans arme, une métamorphe peut se faire battre par une autre métamorphe ou encore, par une seule sorte de magicien, celui qui comprend ce qui se passe dans ton corps, qui comprend tes transformations, qui comme toi, possède une relation bien particulière avec le monde animal...
Raven fronçait les sourcils, cogitant aux paroles qu'énonçait son mentor et murmura :
— Tu veux dire qu'un chamane pourrait me battre ?
— Facilement, confirma Anya.
Le sourire réapparut sur le visage de la gardienne.
— Les chamanes sont si rares, qu'à part toi, il est probable que je n'en rencontre jamais d'autre de toute ma vie...
Anya hocha la tête à Clarke qui déclara doucement :
— Anya n'est pas la seule chamane dans cette grotte...
Raven ferma les yeux et soupira :
— Laisse-moi deviner... Max n'est pas un vrai animal.
— Raven...
— Pourquoi est-ce que je bas Luna à l'entrainement si c'est une chamane ? Questionna la gardienne sans quitter Anya des yeux.
— Parce que contrairement à toi, elle n'est pas mon élève depuis six mois, pour le moment tu as une longueur d'avance sur elle.
Raven resta silencieuse. Luna se tourna vers Anya :
— Depuis quand le sais-tu ?
— Depuis notre première rencontre.
— Pourquoi ne me l'avoir jamais dit ?
— Parce que je n'en avais pas le droit. C'est ainsi. Tu dois découvrir seule qui tu es et après si tu le désires tu peux être aidée.
Luna resta silencieuse. Lexa en profita pour lui poser la question :
— Pourquoi avoir gardé le silence avec moi, Luna ?
L'orpheline croisa le regard de celle qui jadis avait eu le bref rôle d'une sœur dans son cœur.
—C'était quelques mois après la mort de ton père. M'aurais-tu écouté ? Aujourd'hui encore tu ne supportes pas que l'on t'approche, mais à ce moment-là... Lexa, il m'était impossible de t'atteindre.
Lexa détourna les yeux et croisa ceux de Clarke qui exprimaient une sympathie sincère pour sa situation. Elle ne put soutenir bien longtemps le regard de la porteuse et s'éloigna, faisant mine de se resservir.
— Que va-t-il se passer maintenant ? Voulut savoir Clarke.
Anya se leva et rejoignit Lexa, lui prenant le pichet des mains où le liquide si noir avait refroidi et déclara :
— Si Lexa et Luna l'acceptent, je reviendrai leur mentor. Pour Raven et toi les choses vont rester les mêmes, exceptée qu'au lieu de deux vous serez quatre à arpenter cette grotte et apprendre à maîtriser la magie.
La chamane fixa Lexa qui, les yeux baissés, semblait perdue dans ses pensées.
— Je vous laisse jusqu'à la fin de la semaine pour prendre votre décision. Luna, viens, je vous ramène à la maison qui vous a été attribuée.
Tout en suivant des yeux l'adolescente se lever de sa chaise et lui obéir, Anya reprit à l'attention de Raven et Clarke :
— Je reviens juste après... Raven, échauffe-toi, ordonna-t-elle avant de se dématérialiser emmenant avec elle Lexa et Luna.
La semaine suivante commença les leçons d'Anya aux quatre adolescentes. La plupart du temps Clarke restait en retrait, écoutant les conseils, les remarques, toujours prête à dessiner, suivant discrètement au cours des mois l'évolution de Luna vers sa nouvelle voie, sa complicité avec Max à qui Anya avait demandé d'accorder un peu d'aide à la futur chamane. Elle assista aux combats de Lexa et Luna, à ceux de Raven et Lexa et ceux plus brutaux de Raven et Luna.
La future chamane progressait vite, au grand damne de la gardienne, qui peinait de plus en plus à la contenir lors de leur lutte. Luna pouvait maintenant parler avec différentes races de mammifères et apprenait l'art de se déplacer en les écoutant lui relater leur combats. Raven expérimentait les joies de vivre dans la peau d'un lynx, de voler sous l'apparence d'un aigle, mais jamais longtemps, généralement pas plus d'une heure.
Anya lui précisa que l'endurance viendrait petit à petit avec la pratique, qu'elle ne devait pas précipiter les choses.
Les quatre adolescentes ne se fréquentaient pas en dehors de leur leçons dans la grotte. Continuant à s'ignorer poliment en journée. Les deux jeunes femmes de l'eau, fidèles à elle-même, ne se mélangeaient pas aux autres. Elles n'étaient pas amies, elles suivaient les mêmes cours plusieurs nuits par semaines, c'était tout.
Anya ne chercha pas à les rapprocher, le temps s'en mêlerait. En six mois, les progrès étaient visibles à ses yeux et elle souriait intérieurement à une certaine complicité que Luna et Raven entretenaient inconsciemment.
Lexa, elle, d'une discrétion presque sans faille jetait parfois des regards songeurs à la porteuse concentrée sur ses feuilles.
Anya ne disait rien, mais remarquait beaucoup de choses.
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Abby sentait bien que Raven était déçue d'avoir perdu ce combat contre cette Luna. Quand elles rentrèrent à la petite maison que ses filles habitaient depuis maintenant six ans la reine resta silencieuse, notant les différences apportées au salon depuis un an. Les jeune filles pouvaient dorénavant cuisiner si elles le souhaitaient. La nourriture leur était fournie une fois par semaine et si elles préféraient continuer à prendre leur repas au réfectoire d'Elrach cela était également possible. Néanmoins, en tant que membres d'une famille royale, elle jouissait de ce bénéfice et elles avaient décidé de se préparer leur repas le soir.
Elrach proposait des cours de cuisine et elles en avaient suivi certains au cours de l'année qui venait de s'écouler.
Clarke cuisina, Raven, fatiguée par sa journée de lutte contemplait d'un œil vide la cheminée où un feu permettait de faire cuire le plat.
La gardienne continuait à être troublée par ce qui l'avait habitée pendant que Luna la plaquait au sol.
Depuis Wick, elle réfrénait ce genre de désir, refusant de se retrouver dans le même état que cette nuit-là.
Elle broyait toujours un peu de noir quand elles se mirent à table et mangèrent le dîner. Son humeur remonta avec les nouvelles d'Abby sur Xas. Leur mère était arrivée le matin même et Raven, accaparée par la compétition, n'avait pas pu lui parler beaucoup.
Elle finit par mettre de côté son état précédant et écouta avec plaisir les avancées des chantiers de la ville. La muraille serait terminée à l'hiver et les travaux pour le barrage commenceraient au printemps prochain.
Abby s'enquit des leçons que leur prodiguait Anya, s'émerveillant devant les dessins de Clarke. Elle étudia avec attention les sculptures de Raven, essentiellement des animaux. Tout ce que la jeune femme apprenait dans les livres sur leur anatomie, finissait quand cela était possible par être modelé entre ses mains sur la pierre ou le bois, ou encore la glaise, comme pour les représentation de muscles.
Ainsi, elle montra à sa mère une sculpture un peu effrayante de la tête d'un chat dont seuls les muscles apparaissaient. Elle les nomma un a un passant du muscle releveur naso-labial au muscle orbiculaire des paupières jusqu'au muscle brachio-céphalique.
Abby n'ignorait pas que sa fille devait connaître en détail chaque partie de l'animal dont elle prendrait la forme, comme elle connaissait déjà sa curieuse façon d'apprendre, en passant par le toucher et la reproduction.
Elle se demanda si cela avait un rapport avec son « côté animal » et nota mentalement qu'elle devrait interroger Anya sur ce point.
Les trois femmes jouèrent aux jeux de billes pendant une partie de la soirée et Raven, épuisée par sa journée, partit se coucher la première, suivi par Clarke une heure plus tard.
Abby les avait prévenu qu'elle irait voir Anya un peu plus tard, mais comme la première fois, elle préféra laisser un mot avant de se dématérialiser.
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La grotte était plongée dans le noir, Abby distinguait à peine les différentes formes grâce à la clarté des étoiles visibles à travers la voûte.
Où était Anya ? Se demanda-t-elle. La chamane savait pertinemment qu'elle était à Elrach. Ne voulait-elle plus la voir ?
Lorsque le corps d'Anya se plaqua contre son dos, la faisant sursauter, que ses mains parcoururent son corps et que sa voix murmura à son oreille qu'elle lui avait manqué, les doutes d'Abby s'envolèrent. Elle se retourna et embrassa les lèvres qu'elle discernait à peine.
L'aube se lèverait dans deux heures. À la lueur d'une bougie, Abby, couchée sur le dos du lit de la chamane, observait ses doigts s'entremêler à ceux d'Anya, se rendant compte à quel point elle avait attendu ce moment.
— À quoi penses-tu ? Lui demanda Anya devant son air grave.
— À nous, à cet instant dont je n'ai pas envie de voir la fin arriver.
Anya bougea dans le lit, se rapprocha d'elle et entre deux baisers lui répondit :
— Alors, reste...
Abby inspira profondément, accueillant les sensations que réveillait la chamane au-dessus d'elle, prête à répondre que c'était impossible. Anya ne lui en laissa pas le temps.
— Reste au moins jusqu'à ce que le jour se lève, proposa-t-elle doucement.
Abby accepta. Un compromis qu'elle pouvait se permettre pendant ces deux jours à Elrach. Un voyage trop court à ses yeux, à ceux de ses filles et à ceux de celle dont la bouche parcourait son corps, lui arrachant des gémissements qui auraient dû la faire rougir.
Deux journées par an, voilà ce que lui avaient accordé les Dieux. Abby était la reine de Xas et maintenant que son époux était mort, la capitale avait plus que jamais besoin d'elle. Ses filles étaient en sécurité dans la citée magique et il lui était possible de communiquer par lettres avec elles tout au long de l'année.
Aux yeux de l'oracle ces deux jours étaient toujours mieux que rien, deux jours à voir ses filles et une nuit avec Anya. Pendant des mois, elle les attendait, les chérissait et cette nuit, se fichait des cris qu'elle libérait entre les mains de celle dont elle sentait qu'elle tomberait un jour ou l'autre amoureuse. Si ce n'était pas déjà le cas.
— Viens me voir à Xas, dit-elle entre deux soupirs.
Anya leva la tête et croisa son regard.
— Je ne peux pas. Wick...
— Je renverrai Wick.
— Abby...
— Anya... Je te veux à mes côtés plus d'une fois par an... Je veux pouvoir sentir ta peau contre la mienne quand je le désire, me délecter de ton odeur, te voir frissonner sous mes caresses, jouir dans tes bras...
Le baiser l'empêcha de continuer plus loin sa déclaration. Anya n'avait pas voulu en entendre plus. Ces mots qu'elle avait espéré pendant si longtemps lui été aujourd'hui insupportables. Par sa faute, elle ne pouvait accéder au désir d'Abby et se haïssait d'avoir stupidement bravé la reine d'Azgueda au lieu de se taire.
Abby échangea leur position et l'embrassa dans le cou, écartant doucement la pierre de connexion pour accéder librement à sa poitrine.
Anya lui avait révélé qu'elle ne quittait jamais le bijou et que ni Raven ni Clarke ne s'étaient encore aperçues qu'elle le portait.
La chamane ferma les yeux. Elle n'avait aucune solution pour combler Abby autrement que lors de cette seule nuit.
Elle sentit les larmes monter, car, il existait bien un dénouement possible aux moments de solitudes de la reine, aussi chuchota-t-elle :
— Abby, tu pourrais... passer quelques nuits avec lui, sans que je t'en veuille. Je le comprendrais... Je sais que tu ressens aussi des choses pour Marcus.
La reine s'arrêta, la regarda en fronçant les sourcils et s'agenouilla dans le lit.
— Non, souffla-t-elle, je ne le ferai pas.
Anya refoula sa tristesse s'assit dans le lit face à elle et fit preuve d'un courage qu'elle ne soupçonnait pas.
— Tu mérites d'être heureuse Abby. Tu as été mariée à Jake pendant vingt ans. Partager sa vie avec une personne pendant aussi longtemps... laisse des traces. Tu as besoin d'une présence à tes côtés. Crois-moi, tu n'as pas idée à quel point j'aimerai être cette personne. Seulement nous savons toutes les deux que c'est impossible... Le prêtre de l'air pourrait combler...
Elle ne finit pas sa phrase. Les doigts d'Abby sur ses lèvres l'arrêtèrent. Les larmes de la reine coulait le long de ses joues alors qu'elle murmurait.
— Ne dis plus rien, je t'en supplie...
Anya essuya les larmes avec ses doigts en répondant.
— Très bien, je ne prononcerai plus un mot.
Elle l'attira à elle, et la bascula sur le lit en l'embrassant.
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L'aube se lèverait dans une heure. Abby avait regardé dormir la chamane pendant un long moment et comme leur nuit un an plus tôt, avait refusé de lui dire au revoir, partant avant qu'elle ne se réveille.
Lorsqu'elle pénétra dans la maison Raven était assise sur le canapé et fixait les cendres dans l'âtre. Elle avait eu une nuit agitée et s'était réveillée trente minutes auparavant, espérant trouver Abby pour lui parler du désir qui était revenu.
— Raven ? Demanda doucement Abby, tout va bien ?
La gardienne tourna la tête vers sa mère qui s'approchait et ses narines frémirent. Ses pupilles se dilatèrent. Elle se leva et s'écarta vivement de la reine.
— N'approche pas, ordonna-t-elle.
Abby s'arrêta, ne comprenant pas ce retournement de situation.
— Raven que se passe-t-il ?
L'adolescente inspira et ferma les yeux, réalisant que c'était une très mauvaise idée.
— L'odeur d'Anya recouvre ton corps, souffla-t-elle, l'odeur de vos débats est encore présente sur ta peau...
Abby en resta bouche bée. Raven lui avait dit que son odorat s'était développé et elle s'insulta intérieurement. Elle aurait dû se baigner dans le gours avant de rentrer. Elle n'aurait jamais imaginée que la métamorphe pourrait tout découvrir de cette façon. Elle exécuta quelques pas en direction de Raven qui tendit le bras pour la stopper.
— Abby... je...vais sortir de la maison. S'il te plait ne bouge plus, sinon je pourrais ne plus réussir à me contrôler et... oublier totalement qui tu es... Je risque de finir par exécuter un geste plus que déplacé envers toi... Tu comprends ce que je veux dire ?
La reine répondit oui de la tête, resta immobile quand Raven passa à côté d'elle et sortit de la maison. Elle la regarda détaler et se demanda ce qui venait de se passer.
Raven courait dans la nuit sans que le désir qui circulait dans ses veines ne disparaisse. Ses pas la guidèrent vers leur maison. Elle ferma les yeux devant la fenêtre et ne décela pas l'odeur de Lexa. La princesse avait dû aller se promener près du lac, comme elle aimait le faire parfois.
Elle se glissa dans la chambre de Luna par la fenêtre entrebâillée et resta dans le noir à regarder la jeune femme dormir.
Elle savait qu'elle n'aurait pas dû être là.
Son cœur battait la chamade, le désir brûlant qui l'avait habité en sortant de ses songes érotiques avec celle qui dormait devant elle, avait été décuplé par l'odeur que dégageait Abby.
Luna bougea dans le lit et se réveilla, ayant décelé une présence dans sa chambre jusque dans ses rêves.
— C'est moi, Raven, n'est pas peur.
Sa voix sembla différente à ses oreilles ainsi qu'à celles de la future chamane qui s'empressa d'allumer une bougie.
Raven debout au milieu de sa chambre ne bougeait pas. Luna remarqua qu'elle tremblait et sortit du lit.
Elle s'approcha et détecta les signes qu'elle connaissait. Ceux qu'elle avait même ressenti dans le corps d'une panthère... en chaleur. Luna était vite partie aux premiers émois de l'animal et avait expliqué cette épisode à Anya qui avait simplement précisé :
— Cela arrive parfois. Tu as bien fait de la laisser seule... Les animaux aussi ont droit à leur intimité.
Raven était en chaleur ? Et elle était dans sa chambre...
Luna sentit le désir monter dans son corps devant ce qu'elle provoquait chez la métamorphe, les ondes d'envies que Raven dégageaient la frappaient avec une force terriblement excitante.
Il lui avait bien semblé que leur combat de l'après-midi avait franchi un stade dans leur relation, mais elle pensait avoir été la seule à le découvrir.
Elle s'était trompée.
— Dis-moi de m'en aller, lui parvint la voix rauque de Raven. Dis-le-moi et je le ferai...
Luna s'approcha lentement et murmura :
— Ais-je l'air d'avoir envie que tu partes ?
Il n'en fallut pas plus pour que Raven franchisse la distance entre elles et l'embrasse férocement.
