Chapitre un peu court et pas gai du tout cette fois-ci, mais grâce auquel la chasse va faire un grand bond en avant ! Enfin, j'espère...


Chapitre 12 - Les Féroces

Monika Cieslak, comme beaucoup de ses semblables, vivait retirée du monde. Elle habitait une cabane dans les bois qu'elle avait bâtie elle-même, quelque part au nord-est du pays. Les Moldus ne la connaissaient pas mais les hiboux postaux, si, de même que les autorités magiques. C'est elle qui avait choisi de s'installer là ; si un jour elle souhaitait déménager, elle serait tenue de le signaler et de communiquer aux autorités son adresse exacte. C'était la règle. Ils devaient toujours savoir où la trouver – où elle se trouvait. De toute façon, ils avaient posé sur elle un sort de traçage permanent. Elle ne se demanda donc pas comment les deux étrangers l'avaient débusquée, même si leur venue la surprit : elle ne recevait pour ainsi dire jamais de visite.

Elle était en train de raccommoder une de ses vieilles robes quand le chien, un bâtard sans nom qui s'était un jour établi devant chez elle pour n'en plus bouger, s'était mis à aboyer. Un instant plus tard, on toquait à la porte : deux hommes armés d'insignes brillant au soleil de sa petite clairière, brandissaient des lettres émanant de diverses autorités et attestant la légitimité de leur présence en ces lieux. Service Traque, Neutralisation, Tranquillisation, avaient-ils annoncé. Elle avait failli crier au chien d'attaquer ; au lieu de ça, elle s'était effacée pour les laisser entrer. Elle avait eu bien assez d'ennuis comme ça à cause du TNT.

Maintenant, ils étaient assis tous les trois dans l'unique pièce de sa cabane, de part et d'autre de la table à tréteaux, sur des chaises pliantes en plastique. Du thé fumait devant eux dans des tasses dépareillées. Deux sorciers, avec leur baguette dans la poche de leur robe bien propre, bien repassée ; le petit trapu avec son faux air bonhomme sous sa courte barbe aux reflets cuivrés, le grand sinistre qui baragouinait un peu de polonais. Et elle : la cinquantaine bien entamée, à moitié clocharde, maigre et tannée sous ses cheveux grisonnants. Habillée de bric et de broc, négligée, sa crinière dense et emmêlée n'ayant pas vu un peigne depuis des lustres. Des yeux remarquables : vert clair dans son visage brun, fascinants.

« -Buvez avant que ça refroidisse », leur enjoignit-elle de sa voix râpeuse.

Le thé était brûlant mais agréable, avec un goût de menthe fraîche qu'elle avait dû rajouter elle-même. Des étagères faisaient le tour des murs en planches, encombrées d'un bric-à-brac poussiéreux de tissus, ustensiles, livres et babioles divers. Roman repéra l'attrape-rêve suspendu au-dessus du lit pour éloigner les cauchemars, Rogue la bouteille entamée qu'il s'était attendu à trouver. Potion Tue-Loup, cadeau du gouvernement.

« -Si vous venez pour les dernières attaques, la police a déjà vérifié, j'y suis pour rien, dit laconiquement Monika.

-Nous le savons, assura Roman. Nous le savons, Madame. »

Il ne maîtrisait pas le polonais, et Rogue n'avait pas assez progressé dans cette langue pour conduire un interrogatoire, mais Monika parlait couramment l'allemand. Ce n'était pas le cas de Rogue, qui fut donc réduit au rôle de figurant muet la plupart du temps, contraint d'attendre que son collègue traduise les propos échangés. Son esprit était cependant ouvert, prudemment tendu vers celui de Monika.

« -Qu'est-ce que vous voulez, alors ? s'impatientait celle-ci. J'ai rien à vous dire. Je sais rien.

-Nous voudrions que vous nous parliez du gang des Féroces », précisa Roman.

Monika tiqua ; elle plissa les yeux et se passa la langue sur les lèvres.

« -Je ne connais aucun gang des Féroces », lâcha-t-elle sèchement.

Roman parut désarçonné : ils s'étaient certes attendus à de fortes réticences, mais pas à ce qu'elle rejette en bloc des faits avérés.

« -Madame, je...

-Vous voulez sûrement parler du clan des Féroces ? reprit-elle, et Roman se rasséréna. Nous n'avons jamais été un gang, quoi que prétendent les journaux et les rapports de police. Nous formions une communauté, pas une bande de voyous.

-Je comprends, assura Roman. Je n'avais pas l'intention de vous offenser. Veuillez m'excuser. »

Cela faisait longtemps qu'on ne s'était pas montré aussi délicat envers elle, et Monika en conçut de la méfiance. La dernière fois qu'elle avait croisé des agents du TNT, ils ne s'étaient pas embarrassés de telles politesses.

« -Je n'ai plus aucune nouvelle des autres, déclara-t-elle. Aucune. Vous voyez, je fais ce qu'on me dit, comme un bon petit soldat. »

Sans comprendre les mots prononcés, Rogue la sentait de plus en plus contrariée, amère. Il faudrait pourtant bien que cet entretien mène à quelque chose.

« -Même si vous n'avez plus de nouvelles, vous voulez bien nous parler d'eux ? Nous avons besoin de votre aide, Madame », plaida Roman.

Monika eut un petit rire.

« -Et pourquoi je vous aiderais ? Est-ce que le TNT nous a jamais aidés ?

-Nous ne pouvions pas faire grand chose, dit Roman d'une voix douce. Ce n'était pas de notre ressort... »

Monika haussa les épaules.

« -Pas mon problème », trancha-t-elle, cassante.

Roman pinça les lèvres. Lui aussi commençait à être contrarié.

« -Je vous rappelle qu'il y a des morts, Madame. Quatorze, pour être précis, dont dix qu'il a tués, blessés ou infectés mortellement. Une jeune femme de vingt-quatre ans a été contaminée. Vous, mieux que personne, savez quelle sera sa vie à présent. Ne me dites pas que ce n'est pas votre problème ! »

Rogue haussa un sourcil : c'était la première fois qu'il entendait son collègue parler avec une telle âpreté. Il n'avait pas besoin de comprendre ce qu'il venait de dire pour deviner que c'était une réprimande. Toute cette affaire lui portait sur les nerfs.

« -C'est bien triste pour elle, énonça Monika d'une voix dépourvue de compassion. Elle aurait pu avoir un avenir moins sombre si on nous avait laissé une chance...

-Vous avez eu votre chance, et vous vous trompez d'ennemi, répliqua Roman, sévère. Ce sont les gens comme celui que nous traquons qui font du tort aux vôtres. Quand il y a des victimes, il faut que quelqu'un intervienne. C'est ce qui s'est passé la dernière fois, et c'est pour cela que l'expérience des Féroces a mal tourné, ne l'oubliez pas. »

Monika se renfrogna, grommelant dans sa barbe. Roman interrompit la discussion pour traduire à Rogue le contenu des derniers échanges.

« -Je vois que nous progressons », ironisa celui-ci.

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Briefé par Stoya et Roman, il connaissait désormais bien cette histoire. Après la chute de Grindelwald, à la grande époque du TNT, des purges massives avaient eu lieu contre les loups-garous. Tous ceux qui avaient goûté à la chair humaine furent condamnés à mort voire exécutés sans sommation lors des battues – sans doute un certain nombre de ceux qui n'avaient jamais fait de victimes connurent-ils le même sort. Les survivants furent soumis à un fichage systématique rigoureux et à des contrôles réguliers ; on les contraignit à vivre dans les zones les plus reculées, là où ils ne pourraient faire de mal à personne. Par la suite, ces mesures s'assouplirent un peu, sauf dans les Balkans où les quelques lycanthropes restants furent persécutés jusqu'à l'expulsion, si bien que la malédiction put y être déclarée éteinte.

Les pays d'Europe centrale ne connurent pas cette extinction : avec le temps, le contrôle des personnes infectées se relâcha alors que les accidents lors des nuits de pleine lune perduraient, et le nombre de loups-garous repartit doucement à la hausse. Deux courants de pensée favorisèrent cette recrudescence. L'un, largement porté par l'ULM, affirmait la dignité de toutes les créatures magiques intelligentes et l'égalité en droit des êtres anthropomorphes ; à cet égard, les lycanthropes devaient être considérés comme des personnes malades auxquelles étaient dus soutien et assistance, et non pourchassés tels des animaux nuisibles. Cette opinion anticonformiste pour l'époque ne devint pas majoritaire, et la traque des loups-garous demeura une importante mission du TNT.

À la même période, certains loups-garous commencèrent à revendiquer l'existence d'une culture lupine, voire d'une espèce ; des cercles se constituèrent, des écrits circulèrent sous le manteau. Les théories les plus extrêmes, selon lesquelles la lycanthropie était un stade supérieur de l'évolution humaine, se développèrent. Il y eut des prophètes de la contamination qui se croyaient missionnés pour répandre l'infection de par le monde, et finirent en prison après quelques attaques qui défrayèrent la chronique ; il y eut aussi une poignée de « mordus volontaires » qui se firent inoculer la malédiction en toute connaissance de cause. Bien que très marginaux au sein d'une population elle-même réduite, ces comportements effrayèrent l'opinion publique à tel point que le fichage systématique des infectés fut rétabli, sans toutefois s'accompagner du suivi du lieu de résidence.

Dans les années quatre-vingt, la mise sur le marché de la potion Tue-Loup s'accompagna, dans plusieurs États dont la Pologne et la Roumanie, de campagnes de sensibilisation des lycanthropes ainsi que de distributions gratuites : l'objectif affiché était de réduire à zéro le nombre de transmissions accidentelles de la malédiction et donc, à terme, celui des loups-garous. Ceux qui militaient pour la reconnaissance d'une communauté lupine internationale y virent une nouvelle forme de persécution ; ils refusèrent de prendre la potion et migrèrent vers des pays plus tolérants à l'égard des leurs – ou plus indifférents. De premiers clans se formèrent autour de penseurs charismatiques : peu nombreux, très mobiles, leurs membres cherchaient avant tout le contact humain et la solidarité que la société magique persistait à leur refuser. La plupart d'entre eux prenaient la Tue-Loup, mais pas tous.

Vue d'Europe centrale, la première défaite de Voldemort passa, pour ainsi dire, inaperçue. Ses alliés et partisans de l'époque étant presque tous originaires des Îles britanniques, ceux qui parvinrent à s'enfuir n'eurent pas l'idée d'aller plus loin que la France, le Benelux ou les États du Commonwealth. Du reste, ils furent peu nombreux à pouvoir les atteindre, car les Aurors et la première génération de l'Ordre du Phénix les traquèrent sans répit. Les choses furent différentes la seconde fois, puisque le Seigneur des Ténèbres avait lancé un recrutement international. Et les loups-garous, ceux qui étaient venus de l'étranger se battre pour un pouvoir qui – croyaient-ils – leur donnerait enfin une place au soleil, ceux qui s'étaient terrés depuis la fin de la première guerre, et les nouveaux contaminés, furent nombreux à refluer vers les terres plus hospitalières de Slovaquie et de République tchèque.

« -Il y avait des groupes bien implantés là-bas, avait expliqué Roman à son collègue avant leur visite à Monika Cieslak. La communauté la plus importante était celle des Féroces – ils se donnent toujours des noms menaçants, je ne sais pas pourquoi. Elle résultait de la fusion de plusieurs groupes préexistants qui s'étaient installés dans une forêt tchèque cinq ou six ans plus tôt. Les autorités ne voyaient pas ça d'un très bon œil mais, comme ils restaient entre eux et qu'on n'en entendait pas parler, personne n'allait jamais jusqu'au camp voir ce qui s'y passait. »

Ce qui s'y passait, apprit-il à Rogue, c'est que cette communauté, à la différence des autres, était composée de familles. Les survivants de l'après-Grindelwald faisaient office de grands-parents ; des lycanthropes venus de l'Europe entière, parfois après des années d'errance entre cachettes solitaires et clans éphémères, y avaient trouvé l'âme sœur et fait souche. Ils élevaient leurs enfants dans l'idée qu'ils étaient les égaux des sorciers non infectés, voire leurs supérieurs, et s'étaient donné pour règle de leur transmettre la malédiction après leur treizième anniversaire, lorsque leur corps serait devenu assez résistant pour la supporter sans risque. Les adultes prenaient la Tue-Loup pour préserver leur progéniture, ou s'éloignaient du camp lors des nuits de pleine lune.

« -Si les autorités tchèques avaient appris que les Féroces élevaient une nouvelle génération de futurs loups-garous, elles seraient intervenues plus tôt, avançait Roman, mais personne n'en savait rien. Il aura fallu que les attaques reprennent après l'arrivée des réfugiés britanniques. Les Féroces les ont accueillis à bras ouverts : grave erreur. Ils oubliaient que certains de ces gens-là avaient goûté au sang humain. Ou peut-être que c'est ce qui leur a plu chez eux... Bref, il y a eu plusieurs attaques sanglantes contre des Moldus. Le TNT a vite montré qu'elles étaient le fait d'une petite bande de loups, dont au moins deux mâles et une femelle. Évidemment, elles n'avaient pas eu lieu dans les environs du camp, et les Féroces ont tout de suite nié toute implication. Au début, ils croyaient peut-être sincèrement que ceux qui avaient fait ça ne pouvaient pas être des leurs... »

Les soupçons ne mirent cependant pas longtemps à se concentrer sur eux. Les chasseurs du TNT obtinrent l'autorisation de perquisitionner le camp avec l'assistance des Aurors tchèques – ou plutôt sous leur protection, car ils n'étaient clairement pas les bienvenus. Lorsqu'il découvrit l'existence des enfants, le gouvernement magique tchèque décida que l'ampleur de l'affaire excédait de beaucoup la compétence du TNT ; sans en être totalement exclus, les chasseurs se virent relégués au rôle de consultants. Menée par les Aurors et la police magique, l'enquête donna lieu à de multiples interrogatoires plus ou moins assortis de menaces, voire de sévices ; mais les Féroces firent bloc, rejetant toute accusation et se couvrant les uns les autres. Ils savaient forcément lesquels d'entre eux étaient derrière ces attaques ; s'ils avaient décidé de débusquer eux-mêmes les brebis galeuses et de s'en débarrasser, ils se gardèrent bien de le dire, et ce fut une erreur.

Par une chaude soirée d'été, les Aurors, la police magique et les chasseurs du TNT investirent le camp. Le plan était simple : empêcher toute sortie, attendre que la pleine lune se lève et arrêter tout loup-garou dont le comportement violent attesterait qu'il n'avait pas pris sa potion. Quant à distinguer les vrais tueurs des autres, on verrait plus tard. Les chasseurs n'avaient pas manqué de souligner à quel point tout cela était hasardeux et risqué, mais leur opinion ne comptait plus. Naturellement, les Féroces tentèrent de résister ; quelques-uns parvinrent à s'enfuir mais la majorité, pris par surprise, furent désarmés et rassemblés au centre du camp sous la surveillance des Aurors, tandis que les enfants étaient mis à l'abri.

Au lever de la lune, comme les chasseurs le redoutaient, tout bascula. Les lycanthropes qui n'avaient pas pris la potion Tue-Loup, avides de sang humain, chargèrent comme prévu les sorciers présents ; mais leurs congénères, bien que lucides, se joignirent à eux. La plupart ne cherchaient qu'à prendre la fuite, et certains y réussirent, mais d'autres attaquèrent pour blesser voire tuer. Constatant que les Aurors abattaient froidement tous ceux qui se jetaient sur eux, les loups qui le pouvaient se calmèrent cependant assez vite et se couchèrent sur le sol en signe de reddition.

« -On n'a jamais su combien ont échappé à la battue, avait dit Stoya avant d'envoyer ses agents en Pologne. Les Tchèques n'ont jamais réussi à savoir combien de personnes habitaient le camp, et il est établi qu'un certain nombre d'entre elles utilisaient de faux nom ou, en tout cas, avaient choisi une nouvelle identité en rejoignant les Féroces. Les loups les plus violents qui n'ont pas été tués cette nuit-là ont été jugés et emprisonnés à vie. On a marqué les autres d'une Trace permanente avant de renvoyer les immigrés dans leur pays d'origine. Ils ont l'obligation de prendre la Tue-Loup chaque mois sous peine d'être arrêtés. Puisque l'intention collective de les contaminer a été prouvée, tous les enfants ont été retirés à leurs parents et placés en foyer ou en famille d'accueil. Les Féroces ont été dispersés et il leur est interdit d'essayer de reprendre contact les uns avec les autres. »

Les autorités tchèques affirmèrent que les loups-garous tueurs de Moldus avaient tous été éliminés, mais cela ne fut jamais prouvé. Par loyauté envers leurs camarades, les Féroces capturés lors de la battue ne délivrèrent aucune information sur ceux qui s'étaient échappés. Les sorciers étaient leurs ennemis communs : il était hors de question de les aider.

« -On leur a tout pris alors que la plupart d'entre eux étaient innocents, avait commenté Stoya. Rien d'étonnant à ce qu'ils soient amers. Maintenant que le temps a un peu passé, certains auront peut-être pitié des nouvelles victimes. Surtout si, cette fois, les enquêteurs les traitent décemment... »

Elle pensait depuis un moment que la cible actuelle de ses chasseurs pouvait être un rescapé de la battue, et Roman s'était mis à l'envisager lui aussi, vu la violence des attaques. Après le massacre de la dernière pleine lune, Stoya avait tanné le conseil d'administration de l'ULM pour qu'il obtienne des autorités tchèques la liste des Féroces arrêtés. Au nom du respect de la vie privée – un comble – les Tchèques avaient refusé de communiquer sur leurs ressortissants et renvoyé l'ULM aux autres pays vers lesquels des Féroces avaient été expulsés. La plupart avaient fait la même réponse : leurs anciens Féroces vivaient dans l'anonymat et le respect de leurs obligations spécifiques, et personne ne souhaitait que cela change. Si la requête avait émané d'Aurors, on aurait pu prendre le risque d'attirer l'attention sur un ou deux lycanthropes en les laissant les interroger ; mais les chasseurs du TNT n'étaient pas des enquêteurs de police. Rien ne leur était dû.

Et puis, au terme de négociations qui échappaient à la directrice du TNT, la Pologne avait livré un nom : Monika Cieslak, cinquante-trois ans, dont le compagnon avait été incarcéré pour rébellion, outrage et entrave à la justice alors qu'elle-même s'était rapidement rendue.

« -Elle n'a pas eu d'enfant, ce qui n'empêche pas qu'elle a quand même tout perdu, les avait avertis Stoya. Même si elle comprend que le TNT n'a joué qu'un rôle auxiliaire dans cette histoire – et ce n'est pas certain – elle ne vous accueillera pas à bras ouverts. Et comme vous n'avez rien à lui offrir en échange de son témoignage, ça ne sera pas une partie de plaisir. »

Ça, c'était le moins qu'on pût dire.

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« -Bon, soyons pragmatiques, soupira Roman. Au fond, la seule chose que nous voulons savoir, c'est si l'un des Féroces tueurs de Moldus est toujours en liberté. Elle peut au moins nous dire ça, non ? »

Il se tourna vers Monika pour lui poser la question en allemand. Elle écouta, puis haussa les épaules avant de croiser les bras sur sa maigre poitrine, la mine butée.

« -Montre-lui les photos », suggéra Rogue à mi-voix, les yeux rivés au visage de Monika.

Stoya avait raison : ils n'avaient rien à négocier. Ils ne pouvaient même pas lui donner des nouvelles de son compagnon, dont ils ignoraient tout. Il ne leur restait qu'à compter sur le sens moral de Monika et son empathie pour les victimes. Elle se prétendait indifférente mais ils savaient qu'elle n'avait pas le goût du sang. Peut-être même n'avait-elle jamais été témoin des atrocités commises par ses congénères ? Les lui mettre sous le nez pouvait provoquer une réaction intéressante. Rogue aurait aimé être à l'origine de cette idée, mais il fallait rendre à César ce qui était à César, et à Stoya ce qui était à Stoya.

Roman sortit de sa poche un petit paquet de photographies, choisit trois clichés qu'il posa sur la table et fit glisser vers Monika : l'un des scientifiques tués lors de la première attaque ; un musicien du Concert de la Pleine Lune, ou ce qu'il en restait ; une fillette allongée sur un lit d'hôpital, la peau marbrée de noir par la malédiction. Rogue ne quitta pas Monika des yeux pendant qu'elle découvrait les images, détournait le regard, puis y revenait malgré elle. Le choc n'était pas aussi violent que si elle avait eu les cadavres devant elle, mais il devrait suffire. Même si elle persistait à ne rien dire, ses pensées la trahiraient : une image en appellerait d'autres, peut-être un visage, ou un nom.

D'un doigt tremblant, Monika approcha la photo de la fillette. Elle avait dû mourir peu de temps après son admission à l'hôpital, car elle portait encore sa petite robe à fleurs, déchirée et tachée de sang. On n'avait pas pansé sa blessure, une vilaine morsure au mollet gauche qui lui avait emporté un bout de muscle; sa jambe était gonflée, noire. Les lèvres bleues étaient ouvertes sur une bouche où manquait une dent de lait ; les yeux, fermés, cernés de noir.

C'était un crime de s'en prendre aux enfants, tout le monde était d'accord là-dessus. Pas seulement leurs propres enfants : tous les enfants sorciers devaient être protégés de la malédiction jusqu'à ce que leur organisme ait atteint une maturité suffisante pour être infecté sans risque, et avec un minimum de douleur. C'était la règle. Aucun Féroce digne de ce nom ne l'aurait enfreinte.

Aucun Féroce digne de ce nom ne se serait attaqué à un petit de Moldu. Même ceux qui consacraient leurs pleines lunes à la chasse et, sans le secours de la potion Tue-Loup, n'étaient pas en mesure de contrôler leurs instincts, espéraient ne pas tomber par hasard sur une proie trop jeune. C'était lâche et vil, un objet de honte si cela se produisait. Ils faisaient tous très attention à ne pas se transformer près des camps scouts, des colonies de vacances et des tentes de randonneurs s'ils avaient des enfants. Monika sentit sa gorge se nouer devant l'image de la petite fille. Aucun Féroce digne de ce nom n'aurait perpétré un carnage tel que celui du Concert de la Pleine Lune, pas même ceux pour qui les Moldus n'étaient que du gibier.

Il y avait bien eu quelqu'un, autrefois, qui se faisait une gloire de cumuler les victimes. Attaquer des enfants ne lui faisait pas honte. On disait même que cela lui plaisait. Monika se souvenait bien de lui. Elle faisait partie de ceux qui auraient voulu qu'on le bannisse, mais personne n'avait émis l'idée à haute voix. Il faisait peur à tout le monde. Pourtant, ce n'était même pas un vrai Féroce. C'était un étranger.

Aux aguets à la lisière de l'esprit de la louve, Rogue vit une ombre se condenser lentement, dessinant une silhouette, puis un visage. Des traits durs, brutaux ; des yeux brillants aux pupilles dilatées ; d'épais favoris gris en bataille ; un sourire de dents blanches et pointues sur fond de gencives écarlates.

Les lèvres sèches de Monika bougèrent, son souffle court glissa dans sa trachée ; un seul mot, en polonais, sortit de sa gorge nouée.

« -Szary. »

Et le sang de Rogue se glaça dans ses veines.


Rogue a un petit avantage sur vous : ce mot-là, il l'a compris. Il sait maintenant qui il traque, et vous ?

Désolée pour ce long passage sur l'histoire contemporaine des loups-garous en Europe centrale, mais je ne voyais pas comment faire autrement (je dois bien avoir battu mon record de points-virgules rien qu'avec cette partie) :)

Promis, la prochaine fois, nous aurons droit à plus de gaieté !