21.
L'Unité Anaconda comptait un nouveau membre : Lozelle Romberg en remplacement de Kélog Brovell.
Et Melgon n'était pas à prendre avec des pincettes.
- Une sigipste ! Porène Feng était aussi une sigipste !
- Je vous avais dit qu'on m'avait prié de m'activer, rappela Aldéran. Et c'est moi qui ai été piqué au vif qu'on me colle une collègue sur les talons. Comme si j'étais un incapable ! Encore heureux que j'aie connu Porène depuis le Camp d'Entraînement, sinon on me laissait hors de la confidence également ! J'avais besoin de tous les atouts de mon côté pour que Brovell ne se doute pas que Jelka et moi jouions la comédie. J'avais trop peu de temps devant moi… Combien de temps je vais devoir me justifier ?
- Le temps que je m'habitue à votre présence. Et au fait que vous soyiez là, toujours en mission, sans que je sache de quoi il s'agit, encore !
- Pour ce dernier point, bienvenue au club ! ironisa Aldéran. Quand Darys pourra-t-il reprendre du service ?
- Pas avant encore des semaines. L'Inspectrice Yélyne Movrik va nous servir d'artificier, le temps qu'il termine sa convalescence.
Melgon ne semblait pas particulièrement ravi de retrouver une l'Unité Anaconda au grand complet, fut-ce avec des remplaçants !
- Vous boudez toujours, Melgon ? Non, je ne peux pas le croire.
- Vous avez raison, Aldéran. Mais, après ce qui vient d'arriver, deux nouvelles têtes, juste un dossier sur leurs antécédents, comprenez aussi que je ne puisse que m'inquiéter !
- Vous pouvez compter sur moi.
- Oui, je sais. Merci, Aldéran. Je suis content que Jelka et toi soyiez toujours là.
Lozelle Romberg et Yélyne Movrik étaient dissemblables au possible. Lozelle était une fashion victim de première et Yélyne une fidèle des salons de thé ! L'une était longue, fine, distinguée, sa chevelure mêlée de filaments gris coiffée en un strict chignon. L'autre était ronde, joviale, en tenues amples et décontractées. Elles ne partageaient que de solides états de service et d'excellents résultats aux derniers tests physiques en date.
Quelques jours avaient suffit pour qu'elles fassent la conquête de leurs collègues de l'Unité Anaconda, et réciproque-ment.
Tout pouvait enfin reprendre sur des bases saines et les résultats avaient été au rendez-vous pour que tous sachent que l'Unité Anaconda était de retour n'avait rien perdu de son efficacité.
22.
Skyrone et Delly Naurane en étaient à leurs trois mois de fréquentation.
Après avoir agi par facilité, par habitude, Skyrone avait découvert les qualités de la jeune laborantine ainsi que tous les points communs qui les liaient. Ils n'envisageaient nullement de s'installer de façon commune, tenant trop à leur indépendance, préférant alterner au gré de leurs envies. Leurs appartements respectifs n'étant pas très éloignés l'un de l'autre, cela leur facilitait grandement la vie !
Les Fêtes de Fin d'Année passées à La Roseraie avec Aldéran, Shyrielle et Eryna avaient été joyeuses. Une montagne de cadeaux avait été échangée.
En prime, à défaut de leurs parents, les trois enfants avaient eu une conversation de plusieurs heures en ligne directe et simultanée avec la croisière galactique de Karémyne et la Frontière Sud où Albator séjournait.
- Torko, tu n'es qu'une grosse feignasse !
Allongé devant la cheminée, le molosse ne releva même pas la tête quand Aldéran l'interpella depuis l'entrée principale du Grand Salon.
- Et ça prétend mériter sa gamelle ?
Le chien parut se ranimer lorsqu'il entendit le mot désignant son plat ! Entre deux paupières lourdes de sommeil, il jeta un coup d'œil au jeune homme mais le voyant les mains vides, il se recoucha en grommelant de protestation !
- Aux prochaines réjouissances, il y aura du ragoût de molosse, j'en fais le serment !
En riant tout seul, Aldéran remonta les escaliers d'une foulée légère. Après le jogging dans le parc, une douche brûlante serait la bienvenue.
Les trois jours de congé pour les Fêtes touchaient à leur fin et il allait repartir pour son duplex et le Bureau AZ37. Cela le réjouissait mais en même temps il ne ressentait pas l'impatience habituelle.
Le flux fumant et parfumé ruisselant sur son corps, Aldéran s'était appuyé à la paroi de la douche, face aux jets de massage.
Sa précédente mission, objectivement avait été un échec : un agent de la Spéciale en longue convalescence et surtout le coupable en fuite et introuvable ! Et, même s'il n'avait plus à suivre la piste de Kélog Brovell, il savait qu'un homme aussi intelligent et dangereux que lui ne pouvait se contenter de disparaître ! Kélog Brovell avait eu un but et ne l'avait que partiellement atteint l'Unité Anaconda existait toujours ! Kélog Brovell allait reparaître, un jour, quelque part, et frapperait.
Aldéran passa une dernière fois le sèche-cheveux dans les longues mèches fluides d'un roux incendiaire qui couvraient ses épaules et retombaient en bataille en travers de son visage aux prunelles bleu nuit.
Le petit break au grand air lui avait fait le plus grand bien et la curiosité commençait à l'emporter sur la vague de souvenirs.
« Il faudra que je dise un jour à papa et Sky pour quelles véritables raisons j'ai accepté le marché de dupes de ce Juge… Pas tant pour éviter les quinze ans de prison mais pour continuer à ressentir des bouffées d'adrénaline – comme avec la bande – et ce quelles qu'en soient la cause ! »,
Aldéran en était à son troisième bol de céréales quand Eryna entra dans la salle à manger.
Tout en rose, pimpante, sa crinière caramel attachée en couettes, elle avait tout d'un mini-mannequin et savait très bien user de son charme !
Le petit déjeuner était un moment très privé, aussi aucun membre du personnel n'était là. Eryna alla donc chercher son bol sur la table et s'approcha de son aîné. Aldéran vida les céréales dans le plat puis attendit qu'elle soit assise près de lui pour arroser de lait. Il poussa ensuite le sucrier vers elle. Il se leva pour lui remplir un verre de jus de fruit et l'autre de lait chocolaté chaud.
- Bien dormi, ma princesse ?
- J'ai rêvé de mon fiancé.
- Celui aux cheveux verts ?
- Mais non, le blond ! Faut suivre, dès fois !
- Tu vas trop vite pour mon grand âge.
- C'est vrai que tu auras vingt-trois ans au printemps, vieillard ! Elle dort encore, ta copine ?
- Oui, on a pas eu trop le temps de rêver…
- Inutile de prendre des airs mystérieux, j'ai onze ans, je sais ! Tu lui as fait des câlinous !
- Tout plein de câlinous !
- Moi aussi, j'en fais avec mon fiancé.
Onze ans, soit, mais pas au fait des « câlinous » entre vieux ! Aldéran éclata de rire.
A l'extérieur, le temps était à la tempête, aussi tout le monde s'était rassemblé dans la bibliothèque.
Skyrone et Aldéran disputaient une partie de billard. Shyrielle et Delly faisaient du shopping en ligne et mettaient leur carte de crédit dans le rouge. Eryna chattait avec ses amis entre deux bouchées de gâteau à la crème et aux fruits.
23.
C'était presque par hasard que Kélog Brovell avait trouvé le complice idéal pour piéger l'unique responsable de l'échec de sa personnelle mission de tuerie !
Plus performant que le réseau des Polices, il y avait tout bonnement le réseau du grand public. Il suffisait presque de taper des mots-clés de recherche sur certains moteurs dont seuls les vrais illégaux avaient l'accès pour obtenir des tas de contacts en réponse !
Les motivations de son interlocuteur – dont il ne connaissait toujours que le pseudo « Vieille Barbe » – demeuraient un mystère. Mais tout comme il n'avait pas révélé ses propres motivations, Kélog Brovell n'avait pas demandé les sienne à son complice.
Kélog Brovell ne doutait pas un instant de la bonne foi – façon de parler – de Vieille Barbe. Ce dernier avait donné des détails très précis sur Aldéran Skendromme, son frère, sa sœur, ses parents. Kélog avait tout vérifié et il savait que Vieille Barbe était quelqu'un d'extrêmement dangereux et dont la détermination dans la vengeance, allait le servir.
Kélog Brovell – alias Cerveau (il reconnaissait que c'était puéril, mais il n'avait guère eu le temps de se creuser la tête pour se trouver un pseudo) – et Vieille Barbe s'étaient donnés rendez-vous.
Prudents, ils avaient bien notifiés qu'ils ne voulaient aucun contact physique et que l'identité de l'autre demeurerait encore un secret.
La façon la plus simple avait tout simplement été de se retrouver dans un cyber-café, dans la même salle, mais sans le moindre signe de reconnaissance. Décrire les lieux, les personnes et leurs faits et gestes en live, serait le signe comme quoi tous deux étaient bien présents.
Kélog n'en revenait pas de sa chance, craignait un piège si énorme qu'il tombait dedans à pieds joints. Cette rencontre était un test, le rassurerait, ou pas !
Kélog arriva bien avant l'heure prévue au cyber-café et s'installa tout au fond de la salle du rez-de-chaussée, derrière un écran, face à l'entrée.
Quand sa montre tinta, il quitta le site d'informations pour se connecter au chat interne de l'établissement qu'il savait non surveillé.
- Prudent, Cerveau, mais je crois que j'étais encore là avant toi !
- Je m'en doutais un peu. Tu n'es pas tombé de la dernière pluie, Vieille Barbe. Tu as vu le string de la caissière ?
- Oui, un rouge provoquant. Elle a des fesses à croquer.
- Je peux savoir pourquoi tu t'es jeté sur ma proposition ?
- J'ai moi aussi un compte à régler. Un très vieux compte !
- Et tu peux vraiment m'apporter toute l'aide dont je t'ai déjà parlé ?
- Bien sûr. J'ai trois gamins et deux filles tout aussi motivés que moi. Ils feront ce que je leur dis, sans questions, sans hésitation.
- Le type qui vient d'entrer. Ordi 14. Décris-le !
- C'est une adolescente ! Bien essayé pour me tester !
Kélog ne put retenir un sourire avant de se remettre à pianoter sur le clavier de son ordinateur.
- Cette planque dont tu m'as envoyé des photos l'autre jour ?
- C'était une de mes maisons, avant que je ne perde tout à cause des Skendromme. Petite, isolée, vouée à la démolition, ça fera l'affaire, autant pour le garder que pour le faire disparaître quand tu te seras assez amusé !
- Cela peut aussi faire très vite remonter la piste vers toi.
- Pour cela, il faudrait qu'on sache que je suis mêlé à ce plan !
- On brouillera les pistes en suivant mon scénario. Ils ne comprendront pas ce qu'on veut avant qu'on aie nos pions en place.
- Ca me plaît à un point, Cerveau, tu n'as pas idée !
- Tant mieux, car ce schéma n'a rien à voir avec ce que j'avais prévu il y a des semaines. C'est bien moins spectaculaire et intéressant à planifier.
- Arrête de te plaindre ! Que boit la vieille à côté de l'escalier ?
- Un whisky, je dirais. Bon, dès que je suis prêt, je te recontacterai sur ta messagerie. A bientôt, Vieille Barbe.
- Avec plaisir, Cerveau.
Kélog s'était installé dans un appartement dont les propriétaires étaient absents. Membre d'équipage sur un navire cargo, ils ne seraient pas de retour avant des mois, partis dans une lointaine Zone Galactique. Kélog avait découvert les informations en piratant le site des propriétaires. Pas de familier à nourrir, pas de plantes vertes ou d'aquarium, le courrier détourné en suivi automatique, tout le mobilier bâché en vue d'une future mise en vente, il avait aussi su ainsi que personne n'avait à prendre soin des lieux.
Le quartier était très fréquenté, très chaud, et la Police des Rues ou la Spéciale n'y passait quasiment jamais. La violence était omniprésente, les portes forcées fréquemment. Aussi, qu'il squatte n'attirait en fait l'attention de personne ! On ne se mêlait pas des affaires des autres et si on remarquait quelque chose, on l'oubliait aussitôt afin de ne pas s'attirer d'ennuis !
Mais, de toute façon, Kélog n'allait plus s'attarder. Il avait des lieux à repérer et le premier coup à porter à Aldéran. Et, le meilleur mal était toujours celui qui ne visait pas directement la cible !
