Chapitre 11 Secret de famille
.Au palais des Rois Zen'ō. …
Kusu évoluait dans le long corridor finement éclairé par un faisceau de lumière blanche. À sa droite et à sa gauche, six portes se dressaient à égale distance d'elle, à un peu plus d'un mètre. L'Ange de l'univers 10 s'arrêta face à la première porte située à sa gauche, puis déverrouilla la serrure à l'aide de son sceptre avant de pénétrer dans la pièce.
]Sa chambre.
Elle était telle qu'elle l'avait laissée après avoir été nommée guide de l'univers 10, plusieurs siècles plus tôt. La jeune femme avança de quelques pas, puis observa un instant son environnement. La pièce était relativement spacieuse. Un lit en bois blanc habillé de draps roses et rouges faisait face au mur situé dans l'angle gauche de la chambre. Une petite lampe de table violette trônait fièrement sur la table de chevet blanche placée à quelques centimètres du lit. De l'autre côté de la pièce, dans l'angle droit, se dressait une grande bibliothèque garnie de livres de toutes sortes devant laquelle se tenait un gros coussin de sol de couleur bleu ciel.
Un léger sourire se dessina sur les lèvres de l'Ange alors qu'elle fixait les chaussons de danse blancs accrochés au-dessus du lit. Cet art était sans conteste l'un de ses plus grands passe-temps lorsqu'elle était plus jeune. Une passion qui demeurait toujours présente en elle.
L'Ange quitta un instant les chaussons du regard pour porter son attention sur les grandes fenêtres rondes de la chambre. Chaque fois qu'elle venait rendre visite à son père, elle faisait un petit détour par cette pièce pour se remémorer ses jeunes années, l'espace d'un instant. Un retour à l'enfance et à l'adolescence, quand elle vivait encore au palais. Kusu adorait cet endroit. Cette chambre était chargée de souvenirs, heureux mais aussi… très douloureux.
La jeune femme s'orienta en direction de la commode grise qui faisait face au lit, tira la poignée du premier tiroir, en sortit une boîte blanche et la déposa sur la commode avant de l'ouvrir à l'aide d'une clef en or qu'elle matérialisa. La boîte contenait un pashmina violet, un bracelet en or avec un cœur et un petit médaillon. Le regard de l'Ange balaya les différents effets avant de se poser sur le médaillon. Après un bref instant d'hésitation, Kusu saisit ce dernier, puis souleva le couvercle pour observer la photo qui s'y trouvait. C'était le portrait d'une femme aux cheveux blancs et aux yeux violets, coiffée d'un élégant chignon, d'une tresse sur le côté droit du visage et d'un bijou de cheveux retombant au centre du front.
« Pourquoi es-tu partie? » pensa la jeune femme, tandis qu'un air triste assombrissait son visage.
Cette photo la bouleversait à chaque fois qu'elle y posait le regard. Pourtant, elle ne pouvait pas s'empêcher de contempler ce visage si familier. Elle souffrait, mais cela lui faisait aussi du bien de le revoir. Une façon de ne pas l'oublier...
Heureusement, son travail auprès de son dieu de la destruction était suffisamment absorbant. Ce qui lui permettait de ne pas trop penser à elle. Mais lorsque cela arrivait, elle préférait s'isoler et retourner au palais l'espace de quelques heures afin de se ressourcer. Elle ne voulait pas inquiéter Rhumûshi et ne pouvait encore moins se permettre qu'il la voit dans cet état. Après tout, elle n'avait pas à afficher ce genre d'état d'âme en sa présence. Le travail était une chose, la vie privée en était une autre. Il était primordial de faire la distinction entre les deux.
Et de toute façon elle ne pouvait pas lui en parler. Pas plus qu'à ses frères et sœurs d'ailleurs. Non pas qu'elle ne s'entendait pas avec eux, ils avaient globalement de bons rapports. Mais ils ne pourraient pas comprendre ce qu'elle ressentait. Ils ne savaient pas tout... La disparition de sa mère l'avait poussée à aimer davantage la vie et à considérer encore plus les êtres qui l'entouraient, quels qu'ils soient. Sa nature joviale - déjà très développée lorsqu'elle était enfant et adolescente - s'était renforcée. Quitte... à en faire parfois un peu trop. Mais elle ne s'en préoccupait pas.
— Elle te manque n'est-ce pas ?
Kusu se retourna. Son père se tenait debout sur le pas de la porte, les mains jointes dans le dos.
L'Ange lui tourna le dos et referma le couvercle du médaillon avant de baisser légèrement la tête en guise de réponse.
— Kusu, bien que j'apprécie cette attention, je sais bien que tu n'es pas venue uniquement que pour me rendre visite. Tu sais que tu peux en parler, ici.
Le visage de la jeune femme s'assombrit davantage alors qu'elle resserrait légèrement l'étreinte de ses doigts sur le médaillon. En parler ? Elle connaissait l'histoire, du moins l'essentiel. Elle le croyait. Qu'y avait-il à dire de plus ? En discuter ne changerait rien. Un soupir s'échappa des lèvres de Kusu tandis qu'elle fermait les yeux, réprimant avec force et détermination les perles salées qui menaçaient de se déverser le long de ses joues.
Il y avait bien une chose qu'elle voulait savoir. Une question qu'elle se posait depuis longtemps et qu'elle n'avait jamais osé lui soumettre. Une partie d'elle se disait que c'était absurde et que rien n'obligerait son père à lui répondre. Mais aujourd'hui, elle avait besoin d'une réponse…
— As-tu aimé ta deuxième femme plus que maman ? questionna Kusu sans se retourner, les paupières toujours closes.
Le Daishinkan considéra sa fille d'un air interrogateur. Il ne s'attendait pas à une telle question. Pour quelle raison lui demandait-elle une chose pareille ? Il ne s'agissait pas là d'énoncer laquelle des deux il avait le plus aimé. Cela n'était pas quantifiable. Il répondit :
— J'ai aimé profondément et sincèrement ma deuxième épouse. Mais ta mère… a toujours occupé une place particulière dans mon cœur. Nous avons partagé bien plus de choses.
— Alors, pourquoi as-tu abandonné tes recherches ?
— Kusu, nous avons déjà eu cette conversation.
— Je ne me souviens pas avoir eu de réponse réellement satisfaisante... répliqua l'Ange, d'un ton grave.
— Tu sais bien que j'ai essayé à maintes reprises de retrouver ta mère. Mais sans résultat, hélas…
— Alors, peut-être n'as-tu pas suffisamment cherché !
Les traits de son visage se durcirent quelque peu alors qu'elle se tournait pour faire face à son père. Le Daishinkan cligna légèrement des yeux, surpris. Cela faisait longtemps que Kusu ne s'était pas emportée ainsi face à lui. La dernière fois que cela s'était produit, c'était peu après la disparition de sa mère. Il entendait et comprenait sa colère. Raison pour laquelle il ne s'arrêta pas sur ce soudain débordement d'émotions.
Kusu était sans conteste la plus extraverti de ses filles. Mais aussi, la plus sensible… Martinu, était réservée et peu éloquente. Vados, elle, était droite et tatillonne. Mais elle savait faire preuve de beaucoup d'humour. Quant à Marcarita, - la petite dernière -, son espièglerie et son franc-parler faisaient d'elle un Ange vraiment unique en son genre. L'ouragan de la famille. Elle lui rappelait beaucoup sa mère, lorsqu'elle était plus jeune. Malicieuse et pleine de vie. Une vraie pile électrique ! Fort heureusement elle s'était assagie avec le temps. Peut-être en serait-il autant pour sa fille cadette…
Le Grand Prêtre s'approcha de sa fille et l'observa avec douceur. Oh que si ! il avait cherché. Pendant des mois, des années, à s'en épuiser. Sans résultat. La vérité, était qu'il avait encore des enfants en bas âge à s'occuper. Sans oublier Zen'ō qui venait de reprendre la succession du trône. Avec le temps, il avait fini par se convaincre qu'il ne la retrouverait probablement jamais. À son plus grand regret. Il avait rassemblé les orbes à souhait pour tenter de la ramener auprès des siens, sans succès.
Son épouse était passée avant lui, et avait émis le souhait que personne ne la retrouve. Il n'en avait jamais connu la raison. Mais il n'était pas le seul à avoir enduré cette douloureuse et incompréhensible situation. Zen'ō aussi en avait pâti. Et Kusu encore plus qu'elle ne voulait l'admettre. Sa fille aînée portait encore le souvenir de sa mère. Un lourd fardeau qu'il avait voulu lui retirer, tout comme il l'avait fait pour ses frères et sœurs. Mais elle avait toujours refusé. Sans doute préfère-t-elle souffrir de l'absence de sa mère, - mais garder son souvenir intact -, plutôt que d'ignorer son existence. Un souhait qu'il avait respecté, à contrecœur…
En attendant, il avait dû mettre ses sentiments de côté afin d'être présent pour le Roi suprême. Ainsi que ses enfants. Whis n'était encore qu'un bébé à cette époque...
— J'aimerais tant qu'elle soit parmi nous. Pourquoi a-t-il fallut qu'elle fasse ça?!
— Je l'ignore. Mais c'est une question que tu vas pouvoir lui poser toi-même.
— Quoi ?! Tu veux dire… souffla la jeune femme, les yeux écarquillés.
— Que je l'ai retrouvée, oui, répondit le Daishinkan.
Kusu se figea sur place face à l'annonce de son père. Elle ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son ne filtra de ses lèvres. Elle fixa son père, interdite, alors que l'information regagnait peu à peu le chemin de son esprit. Après plusieurs secondes, elle s'exclama enfin :
— Où est-elle ? Je veux la voir !
— Pas tout de suite. Malheureusement, il semblerait qu'elle ait perdu la mémoire. Elle ne se souvient plus de rien.
— C'est terrible ! Comment cela est-il arrivé ? Et où est-elle ?
— C'est ce que je m'efforce de comprendre. Cela risque de prendre un certain temps avant qu'elle ne recouvre la mémoire.
— Je comprends… Comptes-tu l'annoncer aux autres ?
— Pas tout de suite. J'ai d'abord quelques comptes à régler avec elle.
Kusu baissa légèrement les yeux, alors qu'une myriade d'émotions se bousculait dans son esprit troublé. Que lui était-il arrivé ? Où était-elle durant tout ce temps ? Elle avait tellement envie de la revoir. Mais une partie d'elle se surprenait à appréhender ce moment. Elle eut subitement une pensée pour ses frères et sœurs. Quelle serait leur réaction face à cette nouvelle ? Et comment allait-elle réagir en la voyant après tout ce temps d'absence ? Sa mère retrouverait-elle son statut ? Ses parents se remettraient-ils ensemble ?
Tant de questions qui restaient en suspens…
Rien ne serait plus comme avant, elle le savait pertinemment. Pourtant, une partie d'elle continuait malgré tout à conserver l'espoir qu'un jour, ils seraient à nouveau heureux et réunis. Hélas, recoller les morceaux d'une famille brisée ne serait pas chose aisée. Et ça, nul n'en était plus conscient que le Daishinkan. Il ignorait si cela était vraiment possible. Mais chaque chose en son temps. Pour l'heure, le plus important était que sa femme recouvre la mémoire. Pour le reste, il avisera en conséquence…
