Chapitre 11
Occupé à rédiger un rapport d'analyses, Skyrone s'interrompit lorsque son téléphone sonna. Voyant le nom de Karine s'afficher, il décrocha.
‒ Karine, que me vaut ce plaisir, ma jolie moitié ? plaisanta-t-il.
‒ Ce n'est pas Karine, fit une voix de femme paniquée, c'est Alicia. C'est bien Skyrone Skendromme ?
Skyrone de redressa, brusquement inquiet. Il se rappelait très bien l'amie de Karine qu'il avait rencontré à l'occasion de l'anniversaire de sa belle-sœur. Pourquoi diable l'appelait-elle du portable de Karine ?
‒ Oui, c'est moi, confirma-t-il. Que se passe-t-il ?
‒ Karine a eut un accident. Elle a été renversée par une voiture. J'ai essayé de joindre Aldéran mais je suis tombée sur sa messagerie.
‒ Il n'est pas joignable, il devait partir en manœuvre, ce matin. C'est grave ? demanda Skyrone qui avait pâli.
‒ Je crois que oui… Elle est inconsciente, il y a du sang et... elle a volé dans les airs et... il y a eu comme un bruit… un bruit d'os…
‒ D'accord, j'ai compris, l'interrompit Skyrone, sentant qu'elle était au bord de la crise de nerfs. Je m'occupe de faire prévenir Aldéran et je vous rejoints à l'hôpital.
Il raccrocha, posa son téléphone et se passa les mains sur le visage, catastrophé, les larmes aux yeux.
‒ Seigneur, Karine, murmura-t-il. Comment je vais annoncer ça à Aldie ?
Il se reprit et composa le numéro du QG du SIGIP qu'Aldéran lui avait donné avec pour instruction de ne s'en servir qu'en cas d'extrême urgence.
‒ SIGIP, annonça une voix.
‒ Docteur Skyrone Skendromme, je dois joindre de toute urgence mon frère, le lieutenant Aldéran Skendromme, parti ce matin en manœuvre.
‒ Désolé, Docteur Skendromme, il est impossible de joindre les hommes en manœuvre. Le règlement…
‒ Ecoutez, l'interrompit le jeune médecin, je viens d'apprendre que la compagne de mon frère vient d'avoir un grave accident. Vu la description de ses blessures, il est probable qu'elle ne survivra pas longtemps. Vous voulez vraiment annoncer à Aldéran qu'il n'a pas pu être auprès de la femme qu'il aime alors qu'elle se mourrait à cause d'un putain règlement à la con ?
La voix de Sky était montée au fur et à mesure qu'il parlait. Il y eu un blanc au bout du fil. Il entendit que son interlocuteur discutait avec quelqu'un d'autre.
‒ Comme c'est un cas de force majeure, nous allons envoyer un hélicoptère récupérer le lieutenant Skendromme.
‒ Merci, dit Skyrone qui s'était connecté entretemps au réseau des ambulances via son ordinateur. Les secouristes sont encore sur place, je vous rappelle dès que je sais où elle est emmenée pour que vous puissiez en informer mon frère.
‒ Entendu.
Skyrone dû attendre près de vingt minutes avant d'avoir l'information. Il vit que Karine allait être emmené dans sa clinique Il transmit aussitôt l'information au SIGIP et alla au service des urgences attendre l'arrivée de l'ambulance. Que les premiers soins aient duré si longtemps n'était pas bon signe du tout.
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Les militaires étaient en plein affrontement lorsqu'ils reçurent l'ordre de cessez-le feu. Ils obtempérèrent, surpris. Aldéran le fut encore plus lorsqu'il entendit le message lui ordonnant de signaler sa position pour qu'on puisse le récupérer en hélicoptère. Lorsqu'il fut à bord et qu'il apprit la raison pour laquelle on venait le récupérer, fou d'inquiétude, il exigea que l'hélicoptère l'emmène directement à l'hôpital. Il en jaillit comme un fou et courut à l'intérieur. Comme il n'était pas passé par l'accueil, il eut un peu de mal à retrouver Skyrone qui attendait dans la salle réservée aux familles en compagnie d'Alicia et de Mina.
− Sky, où est Karine ? demanda-t-il aussitôt.
− Du calme, elle est en salle d'opération, tempéra Sky.
− Ils ne m'ont rien dit, que s'est-il passé ?
Alicia lui raconta les circonstances de l'accident.
− Comment elle était, Sky ? demanda Aldie d'un ton suppliant. Est-ce qu'elle est gravement blessée ?
Skyrone hésita un instant. Aldéran le fixait avec un visage ravagé d'inquiétude, espérant visiblement des paroles réconfortantes. Paroles que Skyrone ne pouvait pas prononcer.
− Je ne veux pas te mentir, Aldie, s'excusa Skyrone. Oui, c'est très grave. Ce n'est pas sûr qu'elle survive à l'opération. J'ai déjà prévenu nos parents et nos grands-parents. Ils sont en route.
Aldéran gémit, se laissa tomber sur une chaise et se prit la tête entre les mains, laissant couler ses larmes. Emue de voir sa détresse, Mina vint près de lui et passa un bras autour de ses épaules. Ils attendirent encore près de deux heures avant que le chirurgien ne vienne les rejoindre.
− Dr Skendromme ? demanda-t-il.
− C'est moi, dit Skyrone, mon frère est le compagnon de Karine.
− L'opération s'est bien passée mais ses lésions sont graves et Mlle Milgram a perdu beaucoup de sang, annonça gravement le chirurgien. Cette nuit sera décisive. Si elle ne décède pas dans le courant de la nuit, elle aura une chance de survivre mais elle risque de garder un handicap dont je ne peux pas évaluer pour l'instant la gravité.
− Est-ce que je peux la voir ? demanda Aldéran.
Le médecin détailla Aldéran, plutôt étonné de le voir en treillis militaire d'une propreté douteuse, le visage encore partiellement couvert de peinture de camouflage.
− Débarbouillez-vous d'abord, exigea le chirurgien, et ensuite vous pourrez allez la retrouver. Elle est dans la chambre 322
Une fois Aldéran sorti, Skyrone demanda à voir le dossier médical de Karine. Il fut catastrophé par ce qu'il y découvrit.
− Elle n'a aucune chance, murmura-t-il.
− Il y a parfois des miracles, répondit doucement son collègue.
Sky continua sa lecture et ses mains se mirent à trembler. Il rendit le dossier au chirurgien.
− Docteur, dit-il, la voix brisée par la douleur. Ne révélez jamais à mon frère qu'elle était enceinte de trois semaines. Il ne s'en remettrait pas.
− Je n'avais pas l'intention de le lui dire, assura le chirurgien. Il y a des choses qu'il vaut mieux passer sous silence pour ne pas aggraver la douleur de la famille.
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Le calme régnait dans la chambre, le silence rompu seulement par le bip de l'électrocardiogramme. Dans un coin de la pièce, Sky somnolait, affalé dans un fauteuil. Aldéran était assis tout près du lit. Penché un peu en avant, il fixait la main de Karine qu'il caressait doucement. Karine ouvrit péniblement les yeux. Elle regarda la pièce, désorientée.
‒ Aldie, murmura-t-elle.
Il redressa aussitôt la tête et se pencha sur elle.
‒ Je suis là, mon petit cœur, murmura-t-il, le cœur battant d'espoir.
Karine lui sourit avec difficulté.
‒ Je suis désolée, mon amour, dit-elle tristement. Je… je ne vais pas pouvoir rester avec toi.
Elle parlait si bas qu'il devait tendre l'oreille pour l'entendre.
‒ Qu'est-ce que tu racontes ? protesta-t-il tandis que l'angoisse revenait étreindre son cœur. Au lieu de dire des bêtises, gardes tes forces pour te battre.
‒ Aldie, c'est trop tard, tu le sais et je le sais, assura Karine.
‒ Karine… commença Aldie mais sa voix se brisa et il se tut, laissant de nouveau couler ses larmes.
‒ Prends-moi... Prends moi dans tes bras, demanda Karine.
‒ Mais si je te bouge, tu vas souffrir, objecta-t-il.
‒ S'il te plait, dit-elle d'une voix suppliante.
Hésitant, Aldéran se tourna vers Skyrone. Son frère, que leurs murmures avait réveillé, répondit à sa question muette en se plaçant de l'autre côté du lit pour l'aider à soulever Karine sans la faire trop souffrir.
‒ Sky, tu … tu es là, toi aussi ? s'étonna la jeune femme.
‒ Oui, mais je vais vous laisser tous les deux, assura-t-il.
‒ Attends, dit Karine en lui attrapant la main. J'ai une promesse… à vous demander… à tous les deux.
‒ Que veux-tu, mon amour ? murmura Aldéran en la serrant doucement contre lui.
‒ Aldie, tu m'as rendue… plus heureuse que je n'aurais jamais… cru pouvoir l'être un jour. Je t'aime… de toute mon âme, de tout mon cœur. Je dois te… quitter mais je veux que tu me promettes… une chose. Je veux que tu continue… à vivre, à t'amuser, à sortir en boîte, au cinéma.
‒ Karine, je…
‒ Chut… Je sais qu'un jour… tu rencontreras une autre femme… une femme plus digne de toi que je ne l'étais. Une femme qui t'aimera comme je t'ai aimé… et que tu aimeras aussi. Le jour… où cela arrivera, n'hésite pas… fonce. Donne lui autant… de bonheur et d'amour que tu m'en… as donné, fais-lui des… enfants… Soyez heureux…
‒ C'est avec toi, que je veux avoir des enfants, mon amour, gémit Aldéran en laissant couler ses larmes.
‒ J'aurais tant voulu… te les donner, mais je ne… pourrais pas… alors promets moi... promets moi de vivre… et d'être heureux…
‒ Karine...
‒ Promets, Aldie, exigea-t-elle, réussissant à hausser la voix dans un effort de volonté.
‒ Je te le promets, céda-t-il, le cœur en miettes.
‒ Merci. Sky… merci aussi. Merci d'avoir été un… frère pour moi et remercie Eryna… je l'aime comme une sœur. Remercie… aussi vos parents et vos… grands-parents. Vous avez tous été si… gentils avec moi. Grâce à… vous j'ai… redécouvert ce que c'était… d'avoir une famille.
‒ Je leur dirais, promit Skyrone, bouleversé.
‒ Fais-moi une… promesse… toi aussi. Promets-moi… d'aider Aldie… à tenir… la sienne.
‒ Je te le promets.
‒ Merci, souffla Karine.
Elle se raidit, gémissant de douleur.
‒ Karine ! s'exclama Aldéran.
‒ Aldie, merci… pour tout… Je t'aime.
Elle se raidit à nouveau et poussa un long soupir, aussitôt suivit par le sifflement continu de l'électrocardiogramme.
‒ Non ! Non ! Karine ! Ne meurs pas ! Je t en prie... Ne me laisse pas seul ! supplia Aldéran en pleurant, la serrant contre lui.
L'équipe médicale entra en courant.
‒ Monsieur, poussez-vous ! s'exclama une infirmière.
Skyrone, qui avait déjà fait le tour du lit, saisit Aldéran et le força à reculer dans un coin de la chambre.
‒ Laisse-les, ils vont tenter de la ramener, murmura-t-il à l'oreille de son frère qui se débattait.
Aldéran se calma et attendit, observant chaque mouvement, chaque action de l'équipe médicale.
‒ Chargez le défibrillateur à 200 ! Préparez 2cc d'adrénaline ! ordonna le médecin tout en pratiquant le massage cardiaque. Intubez-la !
L'équipe médicale lutta contre la mort pendant une demi-heure, sans succès. Finalement, le médecin abandonna et annonça l'heure du décès avant de se tourner vers Aldéran et Skyrone.
‒ Je suis désolé, leur dit-il. C'est fini.
‒ Non ! NON ! cria Aldéran, désespéré. N'abandonnez pas ! Continuez ! Je vous en supplie... gémit-il.
‒ Aldéran, ils ont fait tout ce qui était possible, intervint Skyrone. Je suis désolé, petit frère.
Aldéran s'effondra en larmes dans les bras de Skyrone, ne supportant pas de voir une infirmière rabattre le drap sur le visage de Karine. Une fois l'équipe médicale sortie, Aldéran se redressa et repoussa doucement Skyrone.
‒ Tu peux me laisser seul avec elle ? demanda-t-il.
‒ Bien sûr, dit Sky en essuyant ses propres larmes.
Avant de fermer la porte, il jeta un dernier regard inquiet sur son frère. Il le vit retirer doucement le drap du visage de la femme qu'il aimait puis il ferma la porte. Il alla ensuite rejoindre Alicia et Mina qui attendaient toujours dans la salle réservée aux proches. Lorsqu'elles le virent, elles comprirent et s'effondrèrent dans les bras l'une de l'autre. Skyrone sortit son téléphone pour prévenir ses parents et ses grands-parents, tous en route pour Radcity.
Il attendit plusieurs heures. Voyant qu'Aldéran restait toujours dans la chambre, il y retourna pour jeter un coup d'œil discret par la porte qu'il entrouvrit doucement. Stupéfait, il entra et alla près du lit. Allongé sur le lit, serrant le corps de Karine dans ses bras, Aldéran avait fini par s'endormir ainsi, le visage baigné de larmes, vaincu par l'épuisement.
‒ Oh, Aldie, murmura Skyrone, bouleversé.
Il se laissa tomber sur la chaise et, enfouissant son visage dans ses mains, il se mit à pleurer.
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Le réveil d'Aldéran fut particulièrement pénible. Il ne se décidait pas à quitter la chambre. Le personnel soignant, venu chercher le corps de Karine, dut pratiquement le mettre dehors de force. Skyrone entraina son frère jusqu'à l'accueil, lui mit un café dans les mains et alla au comptoir s'occuper des détails administratifs. Aldéran releva la tête en entendant des éclats de voix. Il vit un homme encadré de deux policiers. L'un d'eux alla au comptoir près de Skyrone. Aldéran les rejoignit et colla sa plaque du SIGIP sous le nez du policier stupéfait. Il faut dire qu'entre sa tenue camouflée, ses yeux rouges et cernés, son teint livide et ses cheveux en bataille, Aldéran avait l'air d'un fou.
‒ Pourquoi arrêtez-vous cet homme ? demanda-t-il durement.
‒ Il a conduit en état d'ivresse et percuté plusieurs personnes dont une jeune femme décédée dans la nuit, monsieur, répondit l'officier, revenu de sa surprise.
Le temps que Skyrone comprenne ce que cela impliquait, Aldéran s'était déjà jeté sur l'homme et avait commencé à le frapper. Il fallu que les deux policiers et Skyrone unissent leurs efforts pour faire reculer Aldéran.
‒ Calme-toi, Aldie ! suppliait Sky. Cela ne sert à rien ! Ça ne la ramènera pas !
‒ Laissez-moi ! Je vais le tuer ! Je vais le tuer ! criait Aldéran en se débattant comme un fou.
‒ Calmez-vous ! Mais qu'est-ce qui lui prend ? demanda le policier qui avait renseigné Aldéran.
Ce dernier finit par arrêter de se débattre, se laissant glisser au sol en pleurant.
‒ C'est sa compagne qui est morte, murmura Skyrone aux policiers en soutenant son frère.
Un médecin s'occupait de soigner l'homme qui geignait. Ce dernier jeta un regard mauvais à Aldéran.
‒ C'est une agression ! lança-t-il. Je vous préviens que je vais porter plainte !
Le sang de Skyrone ne fit qu'un tour. Il attrapa l'homme et le plaqua contre le mur.
‒ Tu ferais mieux de te taire si tu ne veux pas que je continue ce que mon frère a commencé, gronda-t-il. La femme qu'il aimait est morte dans ses bras cette nuit par ta faute ! C'était une femme fantastique qui n'était que douceur et gentillesse. Vas-y, essaie un peu de porter plainte, pourriture, et…
Skyrone baissa la voix et murmura longuement à l'oreille de l'homme qui pâlit et se décomposa au fur et à mesure qu'il parlait. Les personnes présentes tendirent l'oreille mais ne réussirent pas à comprendre ce qu'il disait. Skyrone relâchât l'homme qui s'écroula en tremblant avant de revenir vers Aldéran. Il l'aida à se relever et l'emmena avec lui.
‒ Que lui as-tu dit ? demanda Aldéran.
‒ Je lui ai dis que tu étais un tueur et que tu étais spécialisé dans les morts longues et douloureuses. Que s'il portait plainte ou répétait ce que je lui disais, tu lui ferais une démonstration détaillée de tes talents. J'ai ajouté que je me servirais de tout mon art de médecin pour faire durer son supplice le plus longtemps possible. Et que l'on ne retrouvait jamais les corps de tes victimes, déclara tranquillement Skyrone.
Aldéran regarda son frère avec des yeux ronds, se demandant où était passé le pacifique rat de laboratoire qu'il connaissait depuis l'enfance.
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Aldéran et Skyrone descendirent de voiture. Ce dernier avait décidé d'accompagner Aldéran pour le pénible devoir qu'il avait maintenant à accomplir. Apprendre au grand-père de Karine le décès de sa petite-fille. Ils allèrent directement à l'accueil.
‒ Bonjour, Mr Skendromme, dit l'hôtesse en le voyant. Vous venez voir M. Milgram ?
‒ Oui, confirma Aldéran, mais il faudrait que je vois le Dr Sanders avant.
‒ Vous aviez rendez-vous ?
‒ Non, mais c'est important.
‒ D'accord, je vais voir s'il a fini ses visites. Mlle Milgram n'est pas avec vous, aujourd'hui ?
‒ C'est à son propos que je viens, dit tristement Aldéran.
L'hôtesse remarqua enfin la mine d'Aldéran.
‒ Il y a un problème avec Mlle Milgram ? s'inquiéta-t-elle.
Voyant qu'Aldéran se mordait les lèvres sans répondre, Skyrone s'avança.
‒ Nous venons annoncer à M Milgram le décès de Karine, dit-il.
L'hôtesse, choquée, mit une main devant sa bouche.
‒ Ce n'est pas possible… fit-elle alors que des larmes lui montait aux yeux. Une jeune femme si gentille... Mais… qu'est-il arrivé ?
‒ Un chauffard l'a renversée, la renseigna tristement Skyrone.
‒Mon Dieu, pauvre Mr Milgram. Il aimait tant sa petite-fille et elle était sa seule famille. Cela va le tuer, il ne va pas le supporter. Je… J'appelle le Dr Sanders tout de suite.
Ils n'attendirent que cinq minutes. Le Dr Sanders, en apprenant la nouvelle, vint immédiatement les rejoindre.
‒ M Skendromme, dit-il en serrant la main d'Aldéran. Cette tragique nouvelle… ?
‒ Bien réelle, malheureusement.
‒ Toutes mes condoléances, Mlle Milgram était quelqu'un d'appréciée par tous, ici. Nous la regretterons.
‒ Merci, je dois l'annoncer à son grand-père, mais je voulais vous prévenir avant.
‒ Vous avez bien fait, approuva le médecin. Cela va être un choc pour ce pauvre homme. Il est dans les jardins. Je vais me tenir prêt à intervenir. Venez.
Il les guida dans les allées. Aldéran vit que le vieil homme était à sa place habituelle. Il le rejoignit seul. Le Dr Sanders et Skyrone les observèrent de loin. Ils virent Aldéran le saluer et s'assoir près de lui en prenant ses mains dans les siennes. Ils ne pouvaient les entendre mais ils suivirent leur conversation sans problème aux réactions du vieil homme. D'abord souriant, ils le virent se décomposer, puis nier la réalité d'énergiques mouvements de tête avant de s'affaisser comme s'il portait brutalement tous les malheurs du monde sur ses épaules. Ce qui devait être proche de la réalité pour le vieil homme. Aldéran l'enlaça et le grand-père de Karine s'agrippa à lui. Le Dr Sanders attendit quelques minutes avant de les rejoindre pour leur laisser un peu d'intimité mais il s'inquiétait de l'état de santé de Jo. Il les rejoignit, suivi par Skyrone.
‒ Jo, dit-il en lui posant la main sur l'épaule.
‒ Docteur… vous savez ? balbutia Jo.
‒ Oui, Jo, Mr Skendromme me l'a dit. Je suis désolé, vraiment désolé.
‒ Elle était ma seule famille. Pourquoi elle est morte ? Elle était si jeune et je suis vieux, moi. C'est moi qui…
Sa voix se brisa et il fut incapable de continuer.
‒Jo, dit Aldéran, vous ne serez pas seul. Je viendrais vous voir tous les mois comme je le faisais avec Karine. Je ne vous abandonnerais pas.
‒ T'es un bon gars, Aldéran, mais je suis rien pour toi. T'as mieux à faire que de venir voir un vieillard.
‒ Vous êtes le grand-père de la femme que j'aime. Cela est suffisant pour moi. En plus, on est devenu amis, n'est-ce pas ? Je vous aime beaucoup. Vous pourrez continuer à me raconter vos histoires. Si je venais avec Karine, ce n'était pas par devoir, mais parce que j'ai toujours eu plaisir à vous voir, assura Aldéran.
‒ T'es gentil, moi aussi, cela m'a toujours fait plaisir de te voir. Elle était si heureuse avec toi.
Il se mit à pleurer et le Dr Sanders l'emmena.
‒ Tu crois qu'on pourra venir le chercher pour les obsèques ? demanda Aldéran.
‒ Il faut voir ça avec son médecin, lui seul pourra dire si il est capable de tenir le coup, répondit Skyrone.
‒ Allons voir le directeur de l'établissement. Il faut que je fasse le nécessaire et que je les prévienne que je prends en charge tous ses frais.
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En entrant dans la résidence où vivait Aldie, Skyrone tomba nez-à-nez avec Alicia et Mina.
− Bonjour, les salua-t-il, vous êtes venues voir Aldie ?
− Oui, confirma Mina. On voulait voir comment il allait mais il n'est pas là.
Skyrone fronça les sourcils.
− Comment ça, pas là ? s'étonna-t-il. Je viens le chercher, on doit aller ensemble aux pompes funèbres leur donner les vêtements qu'Aldie a choisis pour Karine. Venez, j'ai le code du duplex.
Les deux amies emboitèrent le pas à Skyrone, inquiètes. Il entra dans le duplex, déconnecta l'alarme et entra dans la pièce principale. La première chose qu'il vit fut la robe du soir que Karine portait pour l'anniversaire d'Eryna, étalée sur la table avec les sandales assorties et un petit sac. La deuxième, son frère, affalé sur le canapé, les yeux clos. La troisième, une bouteille de whisky vide posée sur la table basse près d'un verre et d'un cendrier contenant un joint à moitié fumé et des mégots.
− C'est pas vrai, ragea Skyrone en se précipitant vers Aldie.
Il lui tapota les joues puis le gifla pour le réveiller. Aldie finit par grogner avant de gémir en se tenant la tête.
− Essayez de lui faire boire de l'eau, ordonna Skyrone. Je vais chercher ma trousse.
Il fit l'aller-retour rapidement jusqu'à sa voiture. Comme tout médecin, il ne se déplaçait jamais sans sa trousse médicale. En remontant, il vit avec soulagement que les filles avaient réussi à assoir Aldéran qui avait la tête des pires gueules de bois. Il examina rapidement son frère puis le mit au lit avant de lui poser une perfusion.
− Comment va-t-il ? lui demanda Mina quand il redescendit.
− Gueule de bois carabinée, déclara Skyrone. Alcool et drogue n'ont jamais fait bon ménage. Il dort pour l'instant. Tout danger immédiat est écarté. Je dois aller aux pompes funèbres, est-ce que vous pourriez rester avec lui, histoire de s'assurer qu'il ne refasse pas de bêtises s'il se réveille avant mon retour ? Je reviens le plus vite possible.
− Bien sûr, dit Alicia.
− Merci. Et vous pourriez faire du café, aussi ? Il en aura besoin en se réveillant.
− Entendu.
Sky attrapa les affaires choisies par Aldéran et alla aux pompes funèbres. Quand on lui demanda comment coiffer et maquiller Karine, il fut bien embêté, ne sachant quoi répondre. Puis il se souvint qu'il avait sur son portable des photos prises lors de l'anniversaire d'Eryna. Il chercha celle où l'on voyait le mieux Karine. Le cœur serré, il regarda un instant la photo où l'on voyait Aldéran et Karine, rayonnants de bonheur. Il transféra la photo et retourna au duplex. Il trouva Alicia et Mina en train de boire un café. Aldéran dormait toujours.
− Bien, si vous avez le temps toutes les deux, je vais avoir besoin de votre aide, dit-il. Avant de mourir, Karine m'a fait promettre d'aider Aldéran à remonter la pente et il est temps que je commence sérieusement à tenir ma promesse.
− Dis-nous ce que tu veux qu'on fasse, dit Alicia après avoir consulté Mina du regard.
− Je vais vous donner des valises. Vous allez y mettre toutes les affaires personnelles de Karine, vêtements, bijoux, produits de toilettes, la totale. Moi, pendant ce temps, je vais fouiller l'appartement et récupérer tous les joints qu'Aldie possède encore.
Ils s'affairèrent le plus silencieusement possible pour éviter de réveiller Aldéran. Une fois qu'ils eurent fini de rassembler les affaires de Karine, Skyrone les descendit à sa voiture avec l'aide d'Alicia.
− Que vas-tu en faire ? demanda-t-elle alors qu'il verrouillait sa voiture.
− Je vais les stocker discrètement à la Roseraie. Aldie décidera quand il ira mieux. Pour l'instant, il doit remonter la pente. J'espère que cela sera un peu plus facile s'il n'a pas constamment les affaires de Karine sous les yeux.
Alicia resta silencieuse, les yeux embués, puis les larmes finirent par déborder.
− C'est tellement injuste, hoqueta-t-elle. Ils étaient si heureux ensemble. Karine le méritait vraiment ce bonheur. Elle nous a sauvé la vie à Mina et moi et elle…elle…
Elle fondit en larmes. Skyrone la serra contre lui le temps que ses pleurs s'apaisent. Elle finit par se redresser, confuse.
− Pardon, dit-elle.
− Ne t'excuse pas, dit doucement Skyrone en lui souriant gentiment. C'est normal. On remonte ?
− Oui.
Aldéran dormant toujours, Skyrone demanda à Alicia et Mina de les laisser.
− Je vous remercie de votre aide mais il vaut mieux que vous ne soyez pas là quand il se réveillera, expliqua-t-il. Il va être furieux. Je préfère qu'il ignore que vous m'avez aidé.
Les deux amies partirent donc, un peu inquiètes quand même.
Skyrone attendit encore deux heures qu'Aldéran émerge enfin. Une fois que son frère eut l'esprit suffisamment clair, il lui expliqua qu'il avait récupéré toutes les affaires de Karine. Comme il le redoutait, Aldéran explosa.
− De quel droit t'es tu permis de faire ça ? hurla-t-il. Tu n'as pas à t'en mêler ! Fous-moi la paix ! Tu n'avais pas le droit de prendre ses affaires, c'est tout ce qu'il me reste d'elle !
− De quel droit ? Du droit que Karine elle-même m'a donné en me faisant promettre de t'aider à te faire remonter la pente ! tempêta Skyrone. Si je dois faire un feu de joie de ses affaires pour ça, je le ferais ! Aldie, je t'ai trouvé ivre mort et défoncé ! Tu étais à deux doigts du coma éthylique ! Tu crois que c'est ce qu'aurait voulu Karine ? Te voir t'enfoncer dans la dépression et te détruire à petit feu ? Tu sais très bien que non. Elle voulait que tu vives, Aldie ! Que tu vives ! Elle te l'a fait promettre, tu l'as oublié ? Je t'aiderais, que tu le veuille ou non ! C'est mon devoir de frère et de médecin ! C'est mon devoir pour la mémoire de Karine. Pour exaucer ses dernières volontés. T'éviter de faire toi-même le tri de vos affaires était une première étape. Je ne te lâcherais pas Aldie, même si tu dois me haïr pour ça. Je sais que ta peine est immense mais…
− Non, tu ne sais pas ! l'interrompit Aldéran. Tu n'as jamais été amoureux, Sky ! Karine était la femme de ma vie. Tout ce que je voulais, c'était passer le reste de ma vie avec elle, lui donner des enfants, vieillir à ses côtés. Elle me manque tellement, si tu savais, gémit-il en se laissant tomber sur le canapé avant d'enfouir sa tête dans ses mains.
Sky s'assit près de son frère et passa un bras autour de ses épaules.
− Tu n'es pas le seul à souffrir, Aldie, murmura-t-il. On souffre tous. Elle a dit qu'elle m'aimait comme un frère et elle n'aurait rien pu dire qui m'aurait fait plus plaisir car je l'aime comme une sœur et elle me manque à moi aussi. Eryna a perdu tout son entrain, je ne l'ai jamais vue autant pleurer. Elles s'entendaient si bien toutes les deux. Alicia et Mina sont complètement anéanties. Maman a fondu en larmes quand je lui ai dit. Grand-mère et grand-père sont à la Roseraie tous les deux, ils sont si tristes. Même papa a accusé le coup. Quand je lui ai dit, il a coupé la communication. Il m'a rappelé une heure plus tard et j'ai vu qu'il était bouleversé, lui aussi. Et je ne te parle même pas de Jo. C'est un miracle que le choc ne l'ai pas tué. J'ai eu tort de te laisser seul dans ce duplex. Je vais te faire une valise et tu vas venir avec moi à la Roseraie. Maman doit arriver ce soir et papa sera là demain. Tu vas rester avec nous au moins jusqu'à l'enterrement. Je prends le relais pour le reste des démarches, tu n'auras plus à t'occuper de rien.
Son frère ne protestant pas, Skyrone mit en application son projet. Il monta et dès qu'il fut dans le dressing hors de portée d'oreilles d'Aldéran, il téléphona à la Roseraie et demanda à ses grands-parents d'inspecter la chambre d'Aldéran et d'en retirer tout ce que Karine aurait pu y laisser. Puis, il boucla une valise et emmena son frère.
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Le jour de l'enterrement vint très vite. Aldéran, de nouveau accompagné de Skyrone, avait été chercher le grand-père de Karine la veille. Le vieil homme était comme éteint. Seule Eryna avait réussi à lui arracher un vague sourire. Mais Jo était tellement anéanti qu'il ne réagissait quasiment pas. Aldéran avait donc coupé le système électrique du fauteuil roulant et s'occupa lui-même de le pousser jusqu'au cercueil de Karine dans la chapelle ardente. Skyrone l'aida à mettre le vieil homme debout pour qu'il puisse voir une dernière fois sa petite fille. Elle était coiffée et maquillée exactement comme le jour de l'anniversaire d'Eryna et Aldéran avait insisté pour que le diamant qu'il lui avait offert lui soit laissé. Les mains de Karine étaient croisées sur une orchidée blanche.
‒ Elle est si belle, dit Jo. On dirait… on dirait qu'elle dort.
Il se mit à trembler violemment. Aussitôt, ils le réinstallèrent dans son fauteuil et Aldéran le recula pour le placer au premier rang des fauteuils. Eryna lui prit la main tandis que son frère revenait près du cercueil. Une fois que toutes les personnes présentes eurent rendu un dernier hommage à Karine, l'officiant invita Aldéran à prononcer quelques mots. Il prit place devant le micro et promena son regard sur l'assemblée. Il respira à fond puis se lança.
‒ Cela faisait dix mois que nous nous étions rencontrés, Karine et moi, dix mois de bonheur trop vite passés, commença-t-il. Je pourrais vous dire que Karine était une femme formidable mais ça, vous le savez déjà. Je pourrais aussi vous dire à quel point je l'aimais, mais les mots me manquent pour cela. C'est pourquoi je vais plutôt vous raconter ce que j'avais prévu pour ce soir. Car aujourd'hui devait être un jour spécial pour nous. Il fait un temps magnifique. C'est ce genre de temps que j'espérais. J'avais préparé une surprise pour Karine. Il y a trois mois, j'ai réservé une table dans le meilleur restaurant de la ville. J'avais demandé un salon privé et j'avais déjà choisi le menu. Je voulais que tout soit parfait, que nous ayons juste à profiter de la soirée. Ensuite, après le repas, j'aurais proposé à Karine une balade sur la plage et là… là j'avais prévu de… de lui demander de m'épouser.
En entendant ces mots, Karémyne ne put retenir un petit cri de détresse en portant la main à sa bouche. Albator passa un bras autour des épaules de sa femme et elle cacha son visage dans l'épaule de son époux. Aldéran sortit un écrin de sa poche.
‒ Je cache cet écrin depuis un mois, dans mon vestiaire au boulot, pour être sûr que Karine ne tombe pas dessus par hasard, reprit-il. Je ne saurais jamais maintenant si elle m'aurait dit oui ou non. Je pense que personne ne m'en voudra si je fais comme si elle avait dit oui.
Aldéran alla près du cercueil, retira la bague de l'écrin et la glissa à l'annulaire gauche de Karine, sans chercher à retenir ses larmes, puis il se pencha et embrassa une dernière fois les lèvres de la femme qu'il aimait. En larmes, Eryna se précipita dans ses bras et le serra de toutes ses forces. Aldéran lui rendit son étreinte avant de la ramener aux fauteuils pour laisser les officiants refermer le cercueil. Ils se rendirent ensuite tous à la tombe pour la mise en terre. Désespéré, Jo regarda le cercueil qui contenait le corps de sa petite fille disparaître sous terre.
‒ Pourquoi ? sanglota-t-il alors qu'Aldéran posait une main réconfortante sur son épaule. Pourquoi c'est elle qui est morte ? Elle était si jeune. Je suis vieux, moi. C'est moi devrait être dans cette boîte, pas elle. Elle avait tant à vivre. Je les ai tous enterrés, tous. Je suis le dernier. Pourquoi c'est elle qui morte ? Pourquoi ?
Son dernier mot était un cri déchirant de désespoir. Il éclata en longs sanglots, serrant contre lui Eryna qui l'avait pris dans ses bras.
La cérémonie terminée, les Skendromme avaient invité ceux qui le souhaitaient à les suivre à La Roseraie. Au bout d'un temps qu'il estima raisonnable du point de vue politesse, Aldéran s'esquiva et alla s'isoler dans le jardin. Il fut suivi par son père qui le rejoignit.
‒ Qu'est-ce que tu veux ? lui demanda Aldéran, hargneux.
‒ Partager ta peine, dit Albator avec douceur.
‒ Tu n'as jamais été là pour moi ni pour Sky, et tu veux commencer maintenant ? cracha Aldéran. Qu'est-ce que tu sais de ma peine ? Rien du tout ! Je ne veux ni de ta pitié ni de ton hypocrisie ! Fous-moi la paix !
Il partit à grand pas, plantant là son père qui le regarda s'éloigner. Albator le suivit discrètement. Aldéran était parti en direction de l'étang et cela ne lui plaisait pas. Il ne pensait pas son fils capable d'attenter à ses jours mais il était dans un tel état qu'il préférait se méfier. Il se dissimula dans l'ombre d'un arbre et le surveilla sans se montrer.
Albator vit avec surprise le grand-père de Karine le rejoindre. Il regarda Aldéran, lui aussi.
‒ Vous n'allez pas le voir, capitaine ? s'enquit Jo.
‒ J'ai essayé mais il m'a chassé. Nos relations ont toujours été houleuses, avoua Albator.
‒ Vous avez un bon garçon, assura Jo. Après la mort de ses parents, Karine s'était refermée sur elle-même. Elle était transformée depuis qu'elle était avec Aldie. Je ne l'avais plus vue aussi heureuse depuis ce tragique accident qui nous a pris ses parents.
‒ Aldie aussi était vraiment heureux avec elle. Il était moins chien fou. Elle avait une influence apaisante sur lui. Ils formaient un beau couple, approuva le pirate.
‒ Cela vous ennuie si je vais le voir ? demanda Jo.
‒ Non, au contraire, accepta Albator. Peut être que vous, il ne vous chassera pas.
Jo actionna la commande son fauteuil et alla rejoindre Aldéran. Ce dernier garda les yeux rivés sur l'étang.
‒ Elle t'aurait dit oui, affirma simplement Jo.
Aldie baissa les yeux sur le vieil homme qui lui sourit tristement.
‒ J'en suis absolument certain, insista-t-il.
Les yeux d'Aldéran se remplirent de larmes. Il se laissa tomber à genoux, posa sa tête sur les genoux de Jo et éclata en sanglots. Jo lui caressa doucement les cheveux, les yeux fixés sur les cygnes qui nageaient majestueusement sur l'étang, des larmes silencieuses coulant sur ses joues. Rassuré de voir son fils partager sa douleur, Albator s'éloigna silencieusement.
