Chapitre 11 : La descente
L'amour était certes l'une des forces les plus incroyables sur terre, mais ça ne bannissait pas la mort, ça ne faisait pas marcher sur l'eau... Et ça n'avait certainement pas changé Ruvik d'un iota. Même s'il en avait eu la possibilité, le blond n'avait pas fait marche arrière et, pour une fois, Sebastian avait décidé de ne pas plonger avec lui dans son délire. Il ne l'avait pas suivi, là-bas, dans le noir.
Dix jours filèrent. Peut-être davantage. En tout cas, une éternité pour Sebastian. Il était retourné auprès des siens, auprès de ceux qu'il parvenait encore à comprendre. Ruvik était toujours porté disparu ; il n'avait pas donné signe de vie. Pour des raisons de sécurité, le groupe avait changé d'abri à plusieurs reprises et Sebastian, bien qu'attentif, n'avait décelé nul signe laissant à penser que Ruvik les avait précédés dans l'un de ces lieux. Il s'était comme évaporé.
Quelquefois, Myra surprenait Sebastian dans un moment de tristesse et de solitude. Elle s'approchait, avec ce désir permanent de rattraper le temps perdu et de refermer les plaies qu'elle avait ouvertes. Toujours, il forçait un sourire et faisait mine de se concentrer sur l'entretien de son revolver. Toujours, il esquivait le dialogue et lui arrachait les opportunités de se racheter ; elle ne comprenait pas encore pourquoi. Elle préférait se dire qu'avec la récente disparition de Ruvik, qui était sensé les aider à sortir du STEM, et l'aggravation de l'état de Joseph, il n'avait tout simplement pas la tête à ça. Cependant, un détail, un indéfinissable changement dans l'attitude de Sebastian à son égard, l'alarmait, voire la bouleversait. Il évitait constamment ses yeux, comme s'ils étaient porteurs de quelque malédiction. Des yeux clairs. Elle le déplorait amèrement, en se rappelant la manière dont il les évoquait autrefois. Il disait qu'ils étaient son plus bel atout, son charme le plus grandiose. Bien sûr, il n'employait pas ces mots-là ; Sebastian avait toujours conservé ce côté un peu bourru qui l'en empêchait. Néanmoins, il lui arrivait de la complimenter. Dieu que cette époque lui manquait...
Elle extirpa de sa poche une vieille photo racornie, qui ne l'avait pas quittée depuis l'accident. Un Sebastian détendu et même impeccablement rasé, pareil à un jeune premier, portait sur ses épaules Lily, dont la bouille angélique faisait des grimaces à l'appareil. Regarder cette photo était à la fois sa plus grande joie et la torture la plus atroce qu'elle pût s'infliger. Elle se remémorait tout. L'incendie qui leur avait tout pris. En réalité, il n'y avait pas que leur fille qui était morte cette nuit-là. Il y avait aussi leur amour, leur relation. Elle le réalisa subitement, son coeur se serrant et se déchirant tout à la fois, au rythme de ses pulsations furieuses. Les choses étaient si fragiles. Un événement, un imprévu survenait et tout se fracassait. Il suffisait de si peu pour que tout s'écroule... Si les bases n'étaient pas assez solides, pas assez... vraies ? Son regard se porta sur le détective, qui, par chance, ne lui prêtait pas attention en cet instant. Elle l'avait aimé, vraiment, de tout son coeur, et elle était certaine qu'il en avait été de même pour lui. Mais maintenant ? Maintenant que tout ce qu'ils avaient bâti avait été détruit, réduit à néant, existait-il encore un intérêt à essayer ou serait-ce se forcer en vain à recoller des morceaux qui ne s'emboîtaient plus ?
Et si... Sebastian avait "avancé", sans elle ? S'il avait surmonté leur passé et trouvé quelqu'un d'autre à choyer, bien plus tendre qu'elle ? La pensée la frappa douloureusement. Elle la chassa. Sebastian avait des défauts, mais il était exempt de lâcheté. Il ne lui mentirait pas, ne lui cacherait pas quelque chose de si important. Myra se ressaisit et repassa son masque de femme pragmatique et peu passionnée, cette façade qu'elle s'était forgée aussitôt qu'elle avait choisi d'intégrer les forces de l'ordre. Elle s'approcha de Sebastian, qui soupirait à s'en fendre l'âme.
- Toujours rien... lâcha-t-il, l'air défait.
- Aucune trace d'une issue... ou de Ruvik ? s'enquit-elle, non sans arrière-pensée ; l'humeur de Sebastian avait grandement empiré à partir du jour où le blond s'était envolé.
Le brun la vit venir et sut se contrôler, dissimuler l'inquiétude qui le rongeait de l'intérieur.
- Les deux.
Le silence qui tomba fut rapidement interrompu par les râles de Joseph. Ils se détournèrent pour l'observer quelques secondes ; il se tournait et se retournait, inlassablement. Depuis deux jours, il était incapable de se reposer. Son sang semblait bouillir ; ses veines enflaient et transparaissaient davantage, sa peau s'éclaircissant.
- Il faudra l'abattre, déclara tout à coup Myra, d'une voix glaciale, presque inhumaine.
Durant un instant, Sebastian se dit que son attirance pour Ruvik était au final parfaitement logique, puis il se secoua ; Myra se contentait de pointer une évidence, de dire tout haut ce que lui et Juli pensaient tout bas. Joseph ressemblait de plus en plus à ces créatures humanoïdes qui grouillaient dans le STEM et où trouver un vaccin, quand il n'était pas même garanti qu'il en existe un ? De plus, d'après Ruvik, Joseph était condamné. Sebastian poussa un nouveau soupir et se massa le front. De lourdes gouttes de sueur en dégringolèrent.
- Je m'en chargerai...
Je ferai ça proprement. Quand toute possibilité de repousser l'échéance aurait été écartée et juste avant qu'il ne représente un risque réel pour eux. Il réprima un bâillement, mais Myra ne fut pas dupe. Elle tapota gentiment son épaule.
- Tu devrais t'accorder un peu de repos. Une heure ou deux.
Elle ne l'avait pas vu s'assoupir depuis trop longtemps. Il se démenait tout le temps, pour le groupe. Quand il n'était pas parti en quête de nourriture ou de munitions, il se lançait dans ce que ses camarades baptisaient ses expéditions. Il explorait les environs, parfois plus d'une journée entière, à la recherche de Ruvik. Toujours en vain. Il revenait les mains vides, mais il repartait toujours. Chaque départ agaçait davantage Myra et accroissait ses soupçons, bien qu'elle sache que leurs chances de survie dépendaient du savoir du scientifique et, par conséquent, de sa présence parmi eux. A ses yeux, il avait créé la machine et le monde abominable allant de pair. Pourtant, rien n'était aussi simple et sans doute Ruvik l'avait-il appris à ses dépens.
Un mauvais pressentiment tenaillait Sebastian et il faillit bien bondir sur ses pieds, lorsqu'il s'allongea pour une courte sieste, mais il se maîtrisa. Il n'était plus un enfant qui avait peur des cauchemars... Il tenta du moins de s'en persuader et se força à fermer ses paupières.
Nous sommes liés. Nous sommes... compatibles.
Cette voix. Sebastian se sentait nauséeux. Quand il rouvrit les yeux, il se tenait à l'endroit exact où il s'était endormi. Pourtant, à en croire sa solitude, rien n'était normal. Un foutu rêve. Celui que Sebastian désirait à tout prix éviter. Un du genre de ceux qui le faisaient boire pour oublier. Quelqu'un d'autre aurait sans doute refermé les yeux et attendu de se réveiller, mais Sebastian n'était pas de ce type-là. Il préférait tout affronter désormais ; il avait réalisé que, plus vous essayiez d'éviter vos problèmes, plus leurs conséquences seraient désastreuses le jour où ils vous claqueraient en plein visage, où ils ressurgiraient, tels des démons tapis attendant leur heure. Et l'appel de Ruvik, si toutefois c'en était véritablement un... Il ne pouvait juste pas l'ignorer.
- Ruvik ? appela-t-il, sur un ton incertain.
Il ne craignait pas pour sa propre vie ; il appréhendait surtout ce qu'il risquait de découvrir à chaque tournant. Il prononça son nom, une deuxième fois, puis une troisième. Sans résultat. Soudain, le tunnel qu'il suivait s'arrêta net et Sebastian se retrouva non pas face à une échelle, comme d'habitude, mais un escalier, si long qu'il n'en discernait pas la fin en contrebas. Il vérifia que son revolver était bien chargé et entama sa descente. Le léger son ne le frappa pas d'emblée. Au début, le bruit de ses pas pourtant discrets le masquait totalement. Ce fut lorsqu'il franchit la dixième marche qu'il l'entendit enfin. Le râle. Un soupir aigre, éreinté. Agonisant. Et ce son le poursuivait. Il s'amplifiait à chaque pas qu'il faisait, à chaque nouvelle marche qu'il descendait. Toutefois, même quand le bruit devint presque insupportable, Sebastian ne rebroussa pas chemin ; il n'y songea pas une seule seconde. C'était tout aussi étrange qu'inexplicable, mais il lui semblait sentir la présence de Ruvik, de plus en plus proche. Il la ressentait intrinsèquement, comme si leurs êtres étaient réellement connectés.
Pendant combien de temps s'enfonça-t-il dans cette abîme ? Il n'aurait su le dire ; il avait perdu le compte, mais il avait le sentiment de ne pas que descendre des marches. C'était comme une plongée dans quelque chose de plus complexe, de plus intime. Voilà pourquoi il s'acharnait. Enfin, il arriva en vue de la dernière marche. Il déboucha sur une sorte de plateforme plongée dans l'obscurité. Sebastian, en progressant à tâtons, repéra une torchère accrochée à la paroi. Il l'alluma et une large pièce métallique, du sol au plafond, se révéla à lui. Des dessins d'enfant ornaient les murs. Les motifs étaient banals, excepté qu'ils avaient été exécutés à même le métal par des instruments tranchants ; le métal avait été profondément rayé. Sebastian repéra des traces de rouge sur les derniers. La silhouette d'une jeune fille vêtue d'une robe... faite de sang. Sebastian l'effleura de ses doigts. Le sang était frais. A en croire les quantités utilisées dans la peinture, il avait fallu vider quelqu'un de son sang. La panique commença à gagner Sebastian. Et s'il était déjà trop tard ? Il avait appris que les rêves signifiaient parfois bien plus que ça. Parfois même, ils se réalisaient, se traduisaient dans le réel. Il n'oubliait pas ce qui l'avait conduit, attiré vers Ruvik à leur première rencontre. Il traversa la pièce en courant, hurlant son nom.
- Ruvik !
Il passa des portes arquées sans y prêter attention. L'étroit passage dans lequel il s'était engouffré donnait sur une petite salle circulaire. Au centre, une flaque écarlate. Récente elle aussi. Le fluide était encore bellement teinté, d'un rouge grenat vibrant, profond. Une goutte tomba et distordit sa surface lisse. Sebastian leva les yeux. Peu de mots traduiraient ce qu'il ressentit à cet instant précis. Il ne cria pas. Il ne pleura pas. Il resta là, trop éberlué par ce en quoi il refusait de croire ; il niait encore et encore ce qu'il avait juste sous les yeux. Comme s'il restait un infime espoir, il tendit les bras vers le cadavre accroché. Trente trous perforaient son corps suspendu. Il était livide. Sebastian voulait le descendre. Un réflexe humain. L'être qu'il aimait, pour lequel il avait tant sacrifié, avait été réduit à une carcasse pendue à un crochet, comme ces cochons éventrés dans les chambres froides.
- Ru... Ruben...
Il ne parvenait pas à l'atteindre, mais la chaînette retenant le corps se rompit et la dépouille lui tomba littéralement dans les bras. Il s'empressa de prendre son pouls. C'était une précaution inutile, mais il s'efforçait d'y croire, jusqu'au bout. Son visage se tendit. Il n'y avait plus un traître souffle de vie en Ruvik. Il était parti. Sebastian aurait pu pleurer, mais ses yeux demeuraient secs. La vague de chagrin viendrait plus tard, lorsqu'il serait seul à se souvenir. Pour l'heure, une haine féroce lui nouait les entrailles et la gorge, bloquant tout pleur, toute plainte. Une colère qui exigeait réparation.
Il se tourna vers la porte qui avait disparu et laissé place à une créature monstrueuse. Devant le détective, se dressait la gigantesque araignée qui pourchassait Ruvik. Et qui avait fini par l'avoir. Pourtant, Sebastian le savait ; il n'avait peut-être pas donné un seul des coups qui avait coûté la vie à son ami, mais sa mort était de sa faute. Il ne savait pas s'il pourrait supporter ce nouveau fardeau. Les pierres s'accumulaient sur ses épaules. Celles-ci n'étaient plus assez larges. Il aurait pu filer en se faufilant entre les longues pattes de Laura, mais c'eut été abandonner Ruvik de nouveau. Hors de question. Même mort. Il ne reproduirait pas la même erreur. Il empoigna son fusil à pompe.
- Sale pute... J'te jure que tu vas me le payer.
Et il visa la tête.
Sebastian resta en état de choc, même après son réveil ; il jeta des regards sur Myra, Juli, mais pas sur Joseph dont il craignait de constater l'état. Une ombre s'approcha de lui et une main pâle lui tendit un bol rempli d'un mélange de vieux haricots et de bouillon.
- Tu as dormi ? s'enquit Myra.
- Un peu, répondit-il évasivement.
- Tu as bien mauvaise mine cependant, souligna-t-elle, en s'abaissant et rapprochant son visage du sien. On dirait que tu as vu un fantôme.
Sebastian recula insensiblement, ce qu'elle nota. Puis il ricana tout bas ; il exécrait cette expression. Il esquissa un mouvement pour se redresser.
- Je dois... reprendre mes recherches, décréta-t-il ; ce rêve l'avait extrêmement marqué et il était plus que jamais déterminé à retrouver Ruvik.
Elle l'empoigna par le bras. Sa poigne ferme laissa Sebastian sans voix, mais pas autant que son expression fermée, presque courroucée.
- Ménage-toi un peu. On ne veut pas te perdre, chuchota-t-elle, sa voix s'adoucissant. Surtout pas toi...
Le brun resta là, tiraillé entre son envie de la satisfaire, afin de ne pas l'inquiéter, sa réelle fatigue, et le désir ardent de sauver Ruvik. Les derniers jours avaient lourdement pesé sur ses nerfs. Sans doute n'y voyait-il plus très clair ; son esprit altéré n'analysait plus la situation avec lucidité. Sur quelle base s'animait-il ? Un songe ? Un vulgaire cauchemar ? Il en avait certes fait des étranges, bien trop réalistes et presque prémonitoires, mais il avait eu aussi son lot de rêves absurdes, ne se réalisant jamais. Les chances que son songe appartienne à cette seconde catégorie étaient bien plus grandes. Qu'espérait-il en partant sur l'heure sur les traces de Ruvik ? Se reposer quelques heures de plus ne changerait pas grand chose.
Alors qu'il se ravisait, la vision du corps exsangue s'imprima violemment sur ses rétines. Non. Je ne veux pas ça. Tout, mais pas ça. Instantanément, il se dressa et s'empara de ses armes, malgré les protestations de Myra, qui lui emboîtait le pas.
- N'y vas pas Sebastian ! Je t'en supplie !
Il se figea. Ces mots... dans cette bouche et ce ton, presque désespéré, l'avaient touché en plein coeur. Jamais il n'avait senti Myra si vraie et sincère. Elle était réellement folle d'inquiétude pour lui.
- Tu ne te rends pas compte, poursuivit-elle, se reprenant, d'à quel point tu es épuisé. Tu ne le vois pas, mais nous si.
Sebastian esquissa encore un pas vers les boyaux enténébrés des galeries. Elle se remit en travers de sa route, pas physiquement, juste par sa voix angoissée qui le suppliait implicitement de rester.
- Si tu y retournes maintenant, tu risques de craquer.
Elle n'avait probablement pas tort. Le moindre affrontement constituait un risque à ne pas prendre la légère pour un homme en pleine santé, alors pour un homme éreinté, usé jusqu'à la corde, il devenait presque un acte suicidaire. Le regard de Sebastian vaqua de Myra à Juli, qui était penchée sur Joseph, dont les propos se muaient en braillements incompréhensibles et inhumains. Il n'allait plus durer longtemps. Myra aussi le savait.
- Il faut que tu sois là... N'as-tu pas dit que tu t'en occuperais ? lui rappela-t-elle ; à l'expression qui se peignit sur la face de son ex-mari, elle sut qu'elle le tenait, qu'il ne discuterait plus.
Sans en ajouter davantage, elle retourna auprès de leurs compagnons. Sebastian, la mort dans l'âme, l'accompagna au chevet de Joseph, dont les yeux étaient révulsés et injectés de sang. Combien de temps lui restait-il ? Combien de temps restait-il à Ruvik ? Autant de questions qui torturaient Sebastian. Pour la première fois, ils durent attacher Joseph à ce qui lui servait de lit précaire. Il ne démontrait aucune agressivité particulière jusqu'à ce soir-là. Lorsque Juli voulut lui tendre sa ration, il la mordit au poignet, heureusement sur le dessus, ne lui ouvrant pas les veines. Néanmoins, si rien n'était fait dans les prochaines heures, sa blessure s'infecterait. Sebastian ordonna aux femmes de rassembler autant de vivres qu'elles pouvaient en emporter et ils levèrent le camp. Joseph les suivit, pieds et poings liés solidement. Il grognait de temps à autre, mais ne faisait plus d'esclandre.
- Un zombie, comme dans les films d'horreur... murmura Kidman, mais, au regard qu'elle lui portait, Sebastian devinait à quel point le voir dans cet état la peinait.
- Remontons vers la surface par les échelles au nord, commanda Sebastian, qui avait pris la tête de la file. Ici, on ne trouvera rien.
Ils hésitèrent longuement avant de détacher Joseph, afin qu'il puisse gravir lui aussi les échelles, pour s'y hasarder. Peut-être la chance leur souriait-elle enfin, car il monta docilement à leur suite. Aussitôt arrivés au dernier étage avant la surface, ils le rattachèrent. La dernière échelle semblait avoir été littéralement arrachée de la paroi par un être d'une force colossale. Par bonheur, plusieurs enfilades de pièces jouxtaient leur position. Certains paraissaient contenir du matériel hospitalier. Ils étaient peut-être dans un sous-sol de clinique. Deux miracles en si peu de temps ; Sebastian craignait le pire.
- On se sépare ? lança Juli, tout en se doutant de la réponse de Sebastian.
Il ne la déçut pas, en hochant négativement de la tête. Ils pénétrèrent dans une première pièce plutôt spacieuse, dont les dimensions n'étaient pas sans rappeler celles du rêve de Sebastian. Ce n'était qu'une pure coïncidence, mais l'hispanique se glaça une seconde sur le seuil. Nul ne parut le remarquer ; ils étaient trop occupés à quérir tout ce que les meubles alentour recélaient d'utile et de non périmé. La fouille s'éternisait, mais une bonne dose d'alcool avait été dénichée par Myra, qui s'empressa de nettoyer la plaie de Juli. Tout était calme, presque trop calme, et Sebastian ne cessait de se demander quand une horde de créatures leur tomberait dessus à l'improviste. Il furetait dans un placard, quand un grognement sourd lui fit dresser la tête. Joseph s'était tendu et, les yeux rivés vers la salle suivante, il grondait furieusement, tel un chien à l'affût. Sebastian prit sa lanterne et s'avança en direction de la porte. Il tourna la poignée. Il retira sa main, toute engluée et peinturlurée de rouge. L'odeur du sang le prit aux narines à l'instant où la porte pivota sur ses gonds, dans un grincement sinistre. Joseph se mit à grogner plus fort, lâchant de temps à autre une sorte de feulement. Il se tapissait quelque chose ici, dans le noir. Sebastian fit signe à ses amis de ne pas bouger et de surveiller le couloir. Il irait seul dorénavant.
Il dégaina et fit un pas à l'intérieur de ce qui s'apparentait de plus en plus à un antre. Le repaire d'une araignée aux proportions hors normes. Des corps desséchés, mutilés, gisaient partout sur le plancher. Des morceaux de leurs dépouilles découpées avec une férocité sauvage traînaient sur des meubles. Sebastian remarqua une traînée différente de celle sanguinolentes sur le sol. Il se pencha ; ça ressemblait à de la bave. Il suivit les traces et remonta jusqu'au mur opposé à la porte, au milieu duquel s'ouvrait un large trou béant. La cavité n'avait pas été construite par l'homme. La chose habitant ici avait creusé dans la paroi et au-delà.
Sebastian s'accroupit et observa le tunnel. Il dut le contempler un long moment, hésitant à l'emprunter ; quelque chose à l'autre bout l'appelait, comme dans son rêve, et il peinait à réprimer son envie de répondre à cet appel pressant. Des bruits précipités dans son dos le firent sursauter. Il fit volte-face pour se retrouver face à Myra et Juli.
- Joseph surveille, fut leur excuse.
- Pas sûr qu'on puisse encore compter pleinement sur lui... marmonna Sebastian, mais il n'en dit pas plus.
Myra le bouscula presque en se frayant un chemin jusqu'à l'entrée du boyau souterrain. Fascinée et inquiétée à la fois, elle resta là, muette, à l'observer. Juli, visiblement la plus mal à l'aise, finit par suggérer de partir, aussi vite que possible.
- Nous avons ce que nous voulons. Sortons d'ici avant que la chose qui a fait ça ne revienne.
C'était la réaction la plus sensée à avoir ; Sebastian acquiesça. Ils se repliaient tous, quand il buta par mégarde dans un cadavre jonchant le plancher. Un amas de bave solidifiée et de sang coagulé recouvrait le corps, formant comme un cocon autour de lui. Sebastian rêvait sans doute, mais il aurait juré entendre un bruit. Intrigué, il se baissa et rapprocha la lumière du mort. Sa tête se vida. Son corps cessa de fonctionner pendant une seconde.
Non.
Il était juste là.
- Sebastian ?
La voix de Myra, inquiète de nouveau. Il s'en foutait. A cet instant, il était comme seul au monde, puisque Ruvik venait de le quitter. ça et le pire dans tout ça était qu'en suivant son intuition, la veille, il aurait été là à temps pour le sauver. Ruvik ne reposerait pas entre ses bras maintenant, mort. Désespérément mort. Les pattes de l'araignée l'avaient transpercé de toutes parts. Comme dans le rêve. A la seule différence qu'il n'y avait pas de Laura en vue tout de suite. Personne sur qui rejeter la faute, personne sur qui déchaîner cette rage intestine qui le dévorait, personne à blâmer sauf lui... A moins que... Il se tourna vers Myra. Elle t'a retenu. C'est aussi SA faute. Il déconnait sûrement ; il s'en moquait. Sa vision était trouble, sans qu'il pleure. Son cerveau et ses poumons étaient comme en feu. Myra entrouvrit la bouche, découvrant le visage blafard et distinguant enfin à qui il appartenait. Il se rua sur elle, avant qu'elle ait pu faire un geste. Il entendit Juli crier, mais n'en avait cure. Il hurlait bien plus fort.
- Il est mort à cause de toi !
- Détective Castellanos, taisez-vous ! s'exclama Juli ; il ne la regarda même pas.
Que des monstres viennent ! Parfait ! Ils les emporteraient tous !
- Tu l'as tué ! Tu l'as tué ! répéta-t-il et, quand Myra voulut répliquer, ses deux mains chopèrent sa gorge et se mirent à l'étrangler.
Il n'avait pas l'impression de mal faire ; ces mains qui tuaient ne lui appartenaient pour ainsi dire plus. Il voyait le meurtre se dérouler sans pouvoir y faire quoi que ce soit. De toute façon, il ne souhaitait pas vraiment stopper ce qui se produisait. Myra convulsait sous sa poigne de fer. Elle manquait d'air et lui n'entendait même plus les avertissements de Juli qui avait braqué son pistolet sur lui et le menaçait de tirer.
Heureusement, le coup de feu le ramena brutalement sur terre. Juli avait fait feu, mais en l'air. La seule manière de se faire entendre. Sebastian sembla revenir dans son propre corps, l'habiter de nouveau. Sa conscience s'éclaircissant d'un seul coup, il libéra Myra qui tomba sur le sol et toussa violemment. Le regard qu'elle leva vers celui qu'elle ne reconnaissait guère il y avait une seconde de cela aurait brisé Sebastian s'il l'avait surpris. Mais l'homme contemplait ses propres mains, un long moment. Je suis... J'aurais pu être un meurtrier. Il avait senti la vie s'échapper de sa poitrine et, quelque part, il devait admettre que cela ne lui avait pas déplu. La soif de vengeance qu'il avait enterrée avait refait surface. Il se devait de la faire taire de nouveau. Tout de suite et maintenant. Il bredouilla minablement.
- Je... suis désolé... Je ne sais pas... ce qui m'a pris.
Menteur !
- Une autre preuve que j'avais raison : tu as vraiment besoin de lever le pied, trancha Myra, implacable ; décidément, elle avait de la ressource.
Un silence des plus terribles s'installa. Juli slaloma entre les nombreux cadavres et alla inspecter celui de Ruvik. Pour en tirer un simple et brutal constat.
- Sebastian, tu connais cet homme ?
Elle paraissait réellement étonnée. Aussi Sebastian se pencha-t-il de nouveau sur la dépouille. Ces yeux si clairs qu'il adorait étaient désormais deux billes sombres sans émotion. Cette peau immaculée qu'il embrassait autrefois avait été remplacée par une plus commune, plus foncée. Le visage ne portait pas de cicatrices, seulement des lacérations récentes et du sang. Sebastian se décomposa devant l'évidence ; il n'avait pas la moindre idée de qui c'était. Certainement pas Ruvik en tout cas. Pourtant, il y avait moins d'une minute, il aurait juré que c'était lui. Il avait presque tué pour ça. Il sentit le regard lourd de reproches et d'anxiété de Myra peser sur lui.
- Dors.
Voilà la suite ! Au cas où, pour ceux qui suivraient d'autres fics sur ce compte, je précise que je n'abandonne pas les autres fics déjà commencées (Bleach, Corpse Party et Dissidia). Je mettrai juste du temps (surtout pour Bleach et Dissidia où nous sommes encore très loin de la conclusion).
Sinon, au programme : une fic basée sur Tekken et une peut-être sur Metal Gear Solid (surtout MGS 3 et MGS 5).
Enfin, si vous avez des questions ou autres, je peux y répondre, mais mon internet est actuellement trèèèès lent T_T
Merci aux lecteurs,
Beast Out
