Chapitre 11 :

How much pain has cracked your soul ?
How much love would make you whole ?
You're my guiding lightning strike

Les trois silhouettes se plaquent brusquement à l'angle d'un mur, immobiles, le souffle court, tandis que le Geek disparaît dans la foule trop compacte. Après quelques instants, le Patron pousse un long soupir et masse ses tempes d'un air contrarié.

- Non mais, honnêtement hein, c'est ridicule.

Les deux autres se tournent vers lui, Sacha ôte ses lunettes de soleil avec agacement et lance d'une voix pressée :

- Ah oui ? Parce que tu as une meilleure idée peut-être ?

Le Patron ne répond pas immédiatement. Il observe ses grands yeux déterminés, la courbe pressante des clavicules sous le sweat trop large. Il se remémore les premières images qu'il a eu de la jeune fille lors de cette soirée chez Anita qui à présent lui semble remonter à des siècles : une enfant déjà trop femme, une beauté voilée de vulgaire, des seins ronds et laiteux et des jambes interminables qui s'écartent pour tous ces hommes ivres et gras. Aujourd'hui il ne reste de la prostituée que cet éclat brisé au fond des yeux, cette lueur si particulière qu'on trouve dans leur regard trop fardé, aguicheur bon marché.

Une émotion bien connue le submerge, il ne sait plus s'il aime ce regard où s'il l'abhorre au contraire, s'il l'attire inéluctablement ou le dégoûte à en vomir. Mais toujours est-il qu'il se trouve sans cesse face à lui, il doit l'affronter encore, encore, marcher sans le quitter des yeux. Il est las de ce regard, de cette douleur qu'il lit au plus profond des autres. Lentement il détourne les yeux derrière l'écran de ses lunettes et déclare après une inspiration :

- Oui j'ai une autre idée. On le coincera jamais comme ça, il faut qu'on se sépare. L'idée est très simple : vous, vous restez ici et vous suivez le gamin histoire qu'il lui arrive pas d'emmerde, et moi je vais chez lui pour trouver des preuves et le vendre aux flics.

Suite à sa proposition, les réactions ne se font pas attendre. Les deux plus jeunes lui lancent des exclamations outrées et protestent dans un même élan.

- C'est hors de question, lance Sacha d'une voix ferme. Personne ne se rend chez ce pauvre taré, c'est du suicide !

- Elle a raison, poursuit le Panda, c'est trop risqué. On a aucune idée de sa position exacte, il pourrait très bien être chez lui en ce moment.

Le Patron, toujours très calme, ne se laisse pas persuader pour autant.

- Écoutez, si vous avez une meilleure idée je suis preneur, mais par expérience je sais qu'on résout rien sans se mouiller le cul. Avec nous quatre dehors ça m'étonnerait qu'il laisse passer une occasion pareille. Vous servirez d'appât ici, et moi je m'occupe du reste. Si jamais je me suis trompé et qu'il est chez lui, je saurai me débrouiller. Ce sera pas la première fois que je serai chargé de foutre les jetons à un gamin dissipé.

Un long silence suit sa déclaration, les deux autres semblent plonger dans leurs pensées. Enfin, Sacha relève la tête et plante son regard sûr dans le sien.

- OK, ça marche on suit le plan. Mais je viens avec toi.

- Hors de question.

Les poings sur les hanches, Sacha lève un sourcil et s'approche encore de son interlocuteur.

- Je t'arrête là. On a déjà eu cette conversation à notre première rencontre, et c'est moi qui ai gagné. Je viens avec toi, un point c'est tout.

Le Patron la regarde longuement. Ses yeux fiers brillent d'une flamme puissante, indestructible. Elle a la force d'une montagne, droite et inatteignable, et tient son rôle avec une ardeur incroyable. Pourquoi est-elle ici ? D'où vient-elle ? Quelle a pu être sa vie jusqu'ici pour qu'elle s'attache ainsi au premier qui la recueille, comme un chien errant ? Elle a du courage, il le sait très bien. Et pourtant, un sentiment amer lui hurle de refuser. Il soupire.

- T'es vraiment butée tu le sais ça ?

En comprenant que sa réponse s'apparente à un oui, la jeune fille laisse échapper un sourire franc et heureux. Ils se retournent vers le Panda qui est resté muet tout le temps de l'échange. Ce dernier hoche la tête d'un air approbateur.

- Il y a sûrement plus de chance qu'il me suive si je suis seul que si elle m'accompagne. Je ne m'éloigne pas des rues principales et je suis le petit à sa sortie des cours. William vit au 12 impasse des T… appartement 121. On se contacte quand vous sortez de chez lui.

Le Patron acquiesce d'un signe de tête et Sacha lui envoie une claque sur l'épaule.

- Fais attention à toi, murmure-t-elle avec une pointe d'angoisse.

Le Patron reste muet, mais on peut voir à son expression qu'il n'en pense pas moins.

- A tout à l'heure, lâche le Panda d'une voix qui se veut assurée.

D'un même mouvement, la troupe se scinde en deux et, tandis que le Patron et Sacha reviennent sur leurs pas, le Panda s'avance lentement en direction du lycée.


Mathieu est allongé sur le ventre, le menton posé entre ses mains. Ses jambes nues qui s'échappent du T-shirt trop grand se balancent tranquillement dans son dos, une cigarette se consume au bord de ses lèvres rouges comme s'il l'avait oubliée là. Face à lui, Lucie dessine d'un geste appliqué sur un tas de feuilles blanches qui à présent s'éparpillent autour d'eux comme une forteresse. Antoine, occupé à faire ses comptes, ne peut s'empêcher de lancer vers eux un regard étonné. Cela fait des heures qu'ils sont allongés sur ce tapis à dessiner et à discuter de choses sans queue ni tête. Lucie raconte des histoires toutes aussi farfelues les unes que les autres et les illustre d'un geste passionné sous le regard visiblement captivé de Mathieu.

- … et la petite fille arrive dans un château gardé par un très méchant monsieur. Et il y a des araignées sur les murs. Et le monsieur il a un masque et une grosse voix grave qui fait très peur à la petite fille. La petite fille est contente d'avoir Ninin avec elle pour la protéger.

- C'est quoi Ninin ? l'interrompt Mathieu.

Lucie lui lance un regard accusateur et soupire devant l'ignorance manifeste de son public. Elle fait glisser son crayon en traits grossiers sur une feuille vierge et explique de sa voix de grande personne :

- C'est un gros lapin bleu.

Mathieu lance un regard sceptique au dessin.

- Tu crois vraiment qu'un gros lapin bleu pourra te protéger ?

- Évidemment. Qu'est ce que tu prendrais toi pour te protéger ?

Mathieu tire sur sa cigarette, l'air songeur.

- Un 9mm je suppose. Et une matraque.

Antoine lève les yeux au ciel et soupire devant la réponse de son ami. Heureusement que cet idiot n'a jamais eu d'enfant… La petite écarquille ses grands yeux noisette.

- C'est quoi un œuf millimètre ?

Mathieu s'apprête à répondre mais le regard sévère d'Antoine l'en dissuade.

- Hmm… c'est… Et sinon il ressemble à quoi le méchant monsieur ?

La petite fouille dans les feuilles éparpillées et lui tend un dessin coloré. Mathieu s'en saisit et observe le personnage gribouillé sur toute la longueur du papier. On ne voit rien de son profil, entièrement caché derrière un masque doré et une perruque blanche. La gamine lance un regard mauvais à son propre dessin comme si l'homme masqué allait prendre vie devant ses yeux.

- La nuit, il vient me voir et il rigole en secouant la tête. Je le déteste.

Mathieu ne peut détacher ses yeux du dessin. Il admire l'imagination de l'enfant capable de créer tout cela. Il pense à ses propres rêves d'enfants, lorsqu'il entendait la respiration d'Eric dans le noir de ses nuits et qu'il tremblait de peur d'être dévoré. Au fond, ils ne sont pas si différents. Peut-être tout le monde a-t-il sa bête noire, son cauchemar qui le hante toute sa vie sous une forme propre à chacun. Peut-être est-ce là les milliers d'incarnations du même mal, d'une angoisse commune à l'humanité, angoisse d'être, d'exister. Le monde est peuplé de grands enfants hantés par un démon malin qui prend plaisir à les torturer sous des formes diverses. La culpabilité, la haine, la peur, la honte. N'importe quoi. Il les chasse et les complète. Il prend possession de leur corps pour les abuser et les ravager. Un instant, Mathieu se demande à quoi ressemblerait un monde dépourvu de ce démon, de ces sentiments négatifs qui les bouffent jusqu'à la moelle. Il imagine quel serait son monde sans Eric.

- Mathieu ?

Lucie le regarde avec attention et il réalise que le dessin tremble dans sa main. Il tente de se raccrocher à la réalité et ferme les yeux une seconde. Calme. Inspire. Expire. Inspire. Il repose la feuille de papier et écrase la cigarette dans le cendrier à ses côtés. Il a froid tout d'un coup. En levant la tête, il croise le regard anxieux d'Antoine posé sur lui.

- Tu vas bien ?

Mathieu s'apprête à répondre quand soudain le tintement de la sonnette retentit dans la pièce. Les deux hommes s'échangent un regard et Antoine se lève en ébouriffant rapidement ses cheveux sur son crâne.

- Ça doit être Manon, elle vient chercher la petite.

Il se dirige vivement vers la porte d'entrée qu'il ouvre d'un geste sûr. La jeune femme apparaît dans l'embrasure. Ils se font la bise avec un sourire mais évitent de se regarder dans les yeux. Manon laisse courir son regard sur la pièce et l'arrête sur Mathieu assis par terre près de sa fille. Elle ne lui adresse pas un mot, ses yeux le toisent simplement d'un air froid et méprisant. Mathieu sent un poids peser sur son estomac, il lui rend son regard en feignant un air fier et indifférent. Lucie se lève aussitôt et vient embrasser sa mère qui l'accueille d'un air distrait, son attention toujours fixée sur Mathieu. Antoine semble embarrassé et tente maladroitement de détendre l'atmosphère.

- Alors... comment s'est passée ton après-midi ?

- Très bien. Ça te dérange pas de nous accompagner jusqu'à ma voiture ?

Antoine acquiesce et enfile rapidement un manteau pendant que Manon prépare la petite. Enfin, ils sortent tous les trois, abandonnant Mathieu sur le tapis, seul avec ses cigarettes et le dessin de l'homme masqué qui le regarde par la fente des yeux. Il expire longuement, soulagé de ne plus avoir à affronter le regard de la femme. Il passe une main sur son front. Il a toujours été méprisé de tous, et au vu de son attitude il n'y a rien d'étonnant à cela. Et pourtant aujourd'hui le regard de cette femme l'a blessé plus qu'il ne voudrait se l'avouer. Pourtant c'est normal qu'on le juge. Il est sale, immoral, provocant. Un PD, une nympho, une salope. On le méprise ou on le désire, il n'y a pas de nuance. Il pense à Antoine, si doux, attentionné. La haine le submerge, une haine violente pour ceux qui lui mentent et jouent les gentils sous des airs de pitié mal dégrossie. Lui-même se dégoûte, comment espérer qu'un autre puisse ressentir à son égard des sentiments plus cléments ?

Soudain la porte s'ouvre et Antoine fait irruption dans la pièce. Mathieu feint l'indifférence la plus complète et plante son regard sur les dessins qui s'étendent à ses pieds. Après une hésitation, Antoine s'avance jusqu'au centre de la pièce et s'assoit face à Mathieu, à la place qu'occupait Lucie quelques minutes auparavant. Mathieu ne relève pas les yeux et rassemble les feuilles en un petit paquet comme si de rien n'était. Antoine finit par soupirer et pose sa main sur la sienne en l'appelant doucement. Sans savoir pourquoi, Mathieu sent la colère monter en lui devant ce geste. Il a envie de le secouer avec ses airs de mère Térésa à deux balles. Il n'a besoin de personne, et surtout pas de leur pitié déguisée en sympathie niaise et écœurante. Il retire sa main d'un geste brusque et se lève sans un mot. S'approchant de la fenêtre, il porte une cigarette à sa bouche et sort le briquet de sa poche. Ses mains tremblent légèrement, il doit s'y prendre à plusieurs fois avant de parvenir à conserver la flamme assez longtemps pour allumer la cigarette. La douceur aigre du tabac dans sa gorge le rassure un peu, il prend plaisir à sentir la bouffée empoisonnée envahir ses poumons.

- Mathieu…

Antoine se tient debout dans son dos. Doucement, il caresse la peau nue de ses épaules, Mathieu sent son souffle chaud caresser sa nuque. Il se retourne pour lui faire face et, l'air bravache, lance avec une pointe de défi.

- Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?

- Comment ça ?

Mathieu soupire en levant les yeux au ciel.

- Joue pas au con. Qu'est ce qu'elle t'a dit quand tu l'as raccompagnée à sa caisse ?

C'est au tour d'Antoine de soupirer.

- Mathieu… Arrête avec ça. Essaie de la comprendre, elle est juste un peu déstabilisée.

Mathieu l'interrompt en cognant son poing crispé contre le mur.

- Arrête de me mentir !

Un silence suit sa réaction. Mathieu finit par lâcher un petit rire sans joie, le visage levé vers le plus jeune.

- C'est ridicule tout ça. Et tu sais pourquoi on en est là ?

- Mathieu, arrête, siffle Antoine en perdant de sa contenance.

- On en est là à cause de ton ego mal placé et de ta pitié dégueulasse qui t'ont empêché de me sauter dès le premier soir.

Aussitôt, Mathieu se sent plaquer violemment contre la vitre froide de la fenêtre. Antoine le maintient bloqué d'un bras tremblant, ses yeux baissés refusant d'affronter son regard froid. Un long silence s'installe entre eux, Mathieu n'esquisse pas un geste pour tenter de se dégager. Il se contente de fixer Antoine d'un air indifférent. Ce dernier tremble de tous ses membres et finit par le lâcher pour presser sa paume contre ses paupières closes. Il lâche un rire désabusé en se détournant de Mathieu.

- Tu peux pas t'en empêcher, pas vrai ? T'es obligé de détruire tout ce qui est beau pour te conforter dans tes idées noires. T'es juste mort de peur à l'idée d'affronter la réalité. Je veux juste construire une relation saine avec toi.

Mathieu s'approche avec un sourire cruel.

- Et bah tu sais quoi ? T'y arriveras jamais. Parce que je suis malsain. Parce que cette pouf a raison : je suis une salope qui va te détruire et te prendre tout ce que t'as, tu pourras jamais avoir confiance en moi et tu en seras réduit à souffrir comme un con dans ton coin. Parce que si on couche ensemble j'en baiserai toujours d'autres ailleurs, parce que l'amour ou l'amitié ne veulent rien dire pour moi et que les seules choses en lesquelles je crois sont le chaos et la destruction.

Blanc, vide. Mathieu a mal, sa poitrine le brûle. Antoine le regarde, sans bouger, très calme. Il finit par lancer d'une voix à peine audible.

- Je te plains Mathieu. Elle doit être triste ta vie.

Sa réponse fait l'effet d'un coup de poing à Mathieu. Il sent les larmes enflammer ses yeux.

- Va te faire foutre.

Il quitte le salon d'un pas décidé et s'enferme dans la chambre où l'accueille le parfum aigre de la solitude.


Le Geek s'arrête une nouvelle fois sur le trottoir désert. A cette heure le quartier est plutôt vide : les habitants ont quitté le travail et ne sont pas encore sortis pour la soirée. Et pourtant il a la drôle d'impression d'être suivi depuis sa sortie du lycée, comme si quelqu'un marchait dans ses pas et s'arrêtait quand il s'arrête. Il secoue la tête et se remet en route vers la maison, il n'y a que dans les films où cette situation se produit. Le sentiment désagréable picote sa nuque, ses sens en éveil guettent les environs à la recherche du moindre indice, du moindre détail qui lui permettrait d'identifier l'origine de cette sensation.

Il se souvient, quand il était enfant un homme le suivait tous les jours à la sortie de l'école. C'était il y a longtemps, il vivait encore avec sa mère dans le petit appartement miteux encombré de bouteilles vides. Un jour l'homme lui avait parlé, il disait qu'il voulait voir sa mère, qu'elle avait une dette à lui rembourser. Il avait pris peur et était parti en courant, mais quelques jours plus tard l'homme l'avait suivi jusque chez eux. Sa mère avait crié et pleuré. Elle était encore jolie à cette époque, elle se parfumait bon marché pour cacher l'odeur de l'alcool. Ils s'étaient disputés dans le salon, lui était caché dans la chambre les mains sur les oreilles. Le soir elle avait bu et son œil gonflé pleurait sans discontinuer. C'est ce soir là qu'elle l'avait frappé pour la première fois.

Le Geek sent un malaise ronger son estomac et des larmes montent à ses yeux brûlants. Il secoue la tête pour tenter de chasser les souvenirs qui affluent à sa mémoire. A quoi ça l'avancerait de penser à ça tout d'un coup ? Soudain une main s'abat sur sa bouche et étouffe son cri naissant.

- Chut… t'inquiète pas, je te veux aucun mal, murmure une voix à son oreille.

Il tente maladroitement de se débattre mais des bras puissants le maintiennent fermement immobile. On le pousse dans une petite rue perpendiculaire qui sent les ordures et la mort aux rats. Il trébuche et se retrouve par terre face aux déchets qui s'accumulent sur le pavé. Il se retourne brusquement et se retrouve face à Pierre et Lucas, debout au dessus de lui, immobiles. Son sang ne fait qu'un tour. Il se souvient de leur dernière entrevue, sa petite rébellion n'a pas dû leur plaire. Il se relève immédiatement, cherchant du coin de l'œil une issue qui lui permettrait de s'échapper.

- Qu'est-ce que vous voulez ? lance-t-il d'une voix plus assurée qu'il ne l'aurait cru.

Les deux garçons se regardent et échangent un sourire goguenard. Enfin, Lucas s'avance près de lui et s'empare de sa casquette avant de la faire tourner entre ses doigts.

- Eh bien… Tu vois, on se disait que t'avais pas été très sympa avec nous la dernière fois. On t'aime bien nous, tu sais, mais là ce que t'as fait toi c'était pas du gentil. Hein ? Tu crois pas ?

Pierre lâche un rire stupide suite à la remarque de son ami. Le Geek leur lance un regard haineux. Où veulent-ils en venir ? D'habitude ils l'humilient, frappent un peu, mais ce genre de plan ne leur ressemble pas. Il faut qu'il se sorte de là. Il fait un pas vers la sortie de la rue, mais les deux autres bloquent complètement l'accès.

- Laissez-moi passer, ordonne-t-il avec tout le courage dont il est capable.

Ses deux agresseurs se regardent avant de partir dans un fou rire interminable. Leur réaction le pousse à bout et il tente de forcer le passage sur la droite. Mais aussitôt Lucas l'attrape pas le bras et le plaque contre le mur.

- Ttt… Pars pas comme ça on a pas fini.

Le Geek tente vainement de se débattre.

- Tu vois, poursuit Lucas d'une voix amusée, c'est vrai qu'on a pas toujours été cool non plus. Alors aujourd'hui on s'est dit qu'il était temps de se réconcilier, tu crois pas ?

En disant ses mots, sa main glisse contre sa joue et caresse sa lèvre du bout du pouce. Le Geek sent un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale en comprenant l'ampleur du merdier dans lequel il est tombé. Ces mecs sont complètement malades, et s'il ne trouve pas bientôt une solution pour s'échapper il va vraiment passer un mauvais quart d'heure.

- Y aurait un moyen pour toi de te faire pardonner ce que tu nous as fait l'autre soir tu sais. T'as juste à être bien gentil. Tu comprends ?

Le Geek lui renvoie dans son regard tout le mépris dont il est capable et, d'un geste presque mécanique, envoie un crachat contre sa joue.

- Pauvres types, murmure-t-il d'une voix dégoûtée.

Les réactions ne se font pas attendre. Les coups pleuvent sur tout son corps. Il tente de leur rendre chaque blessure, mais à deux ils sont plus forts et l'immobilisent bientôt au sol. Il sent une main défaire sa ceinture et se débat avec l'énergie du désespoir. Pierre maintient fermement ses poignets au dessus de sa tête. Il tente d'administrer un coup de genoux dans l'entrejambe de Lucas prostré sur lui, mais ce dernier l'évite au dernier moment et envoie son poing dans son visage. Le Geek sent son esprit s'embrumer quand l'arrière de son crâne tape contre le sol. Soudain Lucas glisse plus avant sur son corps pour se positionner juste sous son menton et déboutonne son jean avec un sourire lubrique. Le Geek sent la panique le submerger, il tente de s'échapper avec l'énergie du désespoir mais ses efforts ne font qu'enclencher l'hilarité des garçons. Une odeur forte assaillit ses narines et il sent l'extrémité d'un sexe bandé caresser sa joue.

- Aller sois sage maintenant.

Il tourne la tête, les larmes montent à ses paupières. Il sent une main sur sa joue le forcer à relever la tête, le sexe effleure ses lèvres résolument fermées. Il ferme très fort les yeux et tente de refouler la peur qui menace de l'engloutir. Il voudrait être ailleurs, n'importe où. Il hait ces deux connards, il hait sa vie, son corps faible, il voudrait que tout s'arrête.

Soudain le poids sur sa gorge s'évapore brusquement et ses poignets se trouvent libérés par miracle. Il ouvre les yeux et aperçoit derrière le voile de ses larmes une silhouette projeter Lucas contre le mur. Pierre se jette sur le nouvel arrivant mais ce dernier le maîtrise en quelques secondes et le fait fuir vers la rue principale. Lucas se relève difficilement, une main appuyée contre le mur, mais son agresseur ne le laisse pas s'échapper et le saisit par le col avant d'envoyer son poing encore et encore dans sa figure bientôt couverte de sang. Le Geek reprend peu à peu ses esprits et reconnaît soudain les traits furieux du Panda sous le kigurumi habituel. Ce dernier semble hors de lui et continue à frapper le corps inerte de l'adolescent. Le Geek comprend qu'il lui faut réagir.

- Stop ! Laisse le ! Arrête !

Le Panda s'immobilise brusquement, les épaules tremblantes, et laisse tomber au sol le garçon inconscient. Le Geek pousse un long soupire de soulagement et se relève avec précaution. Le Panda lui lance un regard épuisé, détaillant son corps couvert de bleu et le jean défait à hauteur de hanches. Il semble bouleversé. Il s'approche d'un pas chancelant et enlace le plus jeune en tremblant. Le Geek sourit en sentant l'étreinte se resserrer autour de son torse et passe ses bras autour des épaules secouées de sanglots du Panda. Ce dernier enfouit son visage dans la chaleur de son cou et tente de maîtriser les larmes qui débordent de ses yeux. Son poing couvert de bleus lui fait mal, mais c'est à peine s'il s'en rend compte.

- Idiot, lâche-t-il entre deux sanglots.

Le Geek sourit d'un air désabusé.

- Désolé.

- Idiot, répète-t-il sans relever la tête. N'essaie pas de supporter tout de ton côté.

Sans savoir pourquoi, le Geek se sent étrangement léger. Il est heureux comme il l'a rarement été ces derniers temps.

- Désolé, répète-t-il sans pouvoir étouffer son rire.

- C'est pas drôle ! s'exclame le Panda en levant vers lui son visage exaspéré.

Mais avant de pouvoir ajouter quoi que ce soit, il sent une bouche se plaquer sur la sienne et y déposer du bout des lèvres un baiser doux et affectueux. Le Geek se recule légèrement, le laissant figé sous le choc et la surprise. Il sent encore la brûlure du baiser sur ses lèvres tremblantes. Ses joues se teintent de rose et son regard fuit sur le côté.

- Qu'est-ce que…

Une main caresse sa joue, le Geek se penche sur lui et l'embrasse à nouveau. Après un instant d'hésitation, il s'abandonne à l'étreinte de son cadet et, les bras autour de son cou et sur la pointe des pieds, lui rend son baiser. Il sent la main du Geek glisser sur son dos, ses lèvres se mouvoir doucement sur les siennes. Où a-t-il donc appris à embrasser si bien ? Et comment se fait-il qu'il soit aussi grand ? Le Panda réalise que le temps a passé et que le petit a grandi sans même qu'il s'en soit rendu compte. Il sourit contre les lèvres du plus jeune, leurs souffles haletant se mélangent sous leurs regards brûlants.


Sacha tressaille à chaque craquement. Elle connaît bien les bas quartiers de la capitale, c'est là où elle a passé ses premiers mois avant de commencer à travailler chez Anita, mais loin de la rassurer cette connaissance des lieux ne fait qu'augmenter sa crainte. Ici, c'est la loi de la jungle et il faut se faire petit pour éviter d'être dévoré. Elle suit le Patron de près et évite de croiser le regard des quelques personnes qui se trouvent sur leur chemin. L'obscurité se fait de plus en plus épaisse et participe grandement à l'aspect lugubre et glauque des petites ruelles. Si William leur tombe dessus ici, s'en est fait d'eux, songe-t-elle avec une pointe d'angoisse.

Le Patron avance d'un pas assuré, obligeant presque Sacha à courir à ses côtés. Lui aussi connaît bien ces lieux, et il est également bien connu ici. C'est d'ailleurs ce qui l'inquiète le plus. Son regard parcourt attentivement chaque visage dans la crainte incessante d'en reconnaître quelques uns. Certaines personnes n'aimeraient pas le trouver là… Le revolver pèse contre la ceinture du jean, mais la présence familière de l'arme contre sa peau ne parvient guère à le rassurer.

Il s'arrête brusquement au coin d'une rue et Sacha, surprise, lui rentre brusquement dedans. Il se retourne lentement vers elle et applique un doigt sur ses lèvres pour lui indiquer le silence. L'impasse tant recherchée s'étend devant eux, vide et silencieuse. Sacha sent sa peau se hérisser de chair de poule à la vue des bâtiments froids qui les encerclent comme des ombres noires. Soudain un bruit sourd se fait entendre à quelques pas d'elle et des feulements retentissent dans le silence de la rue. La jeune femme sent son cœur rater un battement et, par réflexe, saisit le Patron par le bras.

- C'est rien, des chats qui se battent et qui ont fait tomber une poubelle, murmure-t-il. Viens.

Sacha déglutit et lui emboîte le pas. L'air froid de la nuit commence à transpercer le tissu du sweat et elle ne sait plus si c'est le froid ou la peur qui la fait frissonner ainsi. Après quelques minutes, ils s'arrêtent face au bâtiment 12. La façade délabrée de l'immeuble n'est pas pour les rassurer, mais au moins la porte cède facilement et c'est pleins d'appréhension qu'ils pénètrent dans le hall sombre. Le Patron s'approche du tableau où sont affichés les numéros d'appartement et l'éclaire à l'aide de son téléphone pour y trouver le numéro 121.

- Il est au troisième étage. On prend cet escalier. Suis moi.

Sacha acquiesce d'un hochement de tête et commence l'ascension juste dans son dos. Les marches craquent. Au premier pallier, il lui semble entendre le souffle d'une respiration sifflante qui lui rappelle désagréablement celle de Gollum dans le Seigneur de Anneaux. Elle frissonne et secoue la tête pour tenter d'ignorer les détails sonores. Jamais un escalier ne lui a semblé aussi long à monter. A chaque virage, elle s'attendait à se trouver face à un psychopathe style Slenderman étudiant, mais ils parviennent à atteindre le troisième étage sans avoir croisé personne. La moquette miteuse est déchirée à plusieurs endroits, ça sent le moisi et le chou cuit. Sacha frissonne face au couloir désert, le bruit de la tuyauterie à travers les murs pèse au-dessus de leurs têtes. Le Patron fait un pas vers la première porte mais Sacha le retient brusquement par la manche.

- Dis… T'es sûr que c'est une bonne idée finalement ?

Elle sent qu'il la regarde à travers ses lunettes noires. Après un instant il lui saisit la main et exerce une légère pression qui la rassure malgré tout.

- Marche près de moi.

Ils entament une lente progression le long du couloir, c'est à peine s'ils osent respirer dans ce silence étouffant. Enfin ils s'immobilisent devant une porte en bois rongée par le temps. Le numéro 121 s'affiche sur une petite plaque en métal au centre de la porte.

- Qu'est-ce qu'on fait ? murmure-t-elle d'une voix mal assurée.

Le Patron s'accroupit et sort une pince en métal de sa poche avant de commencer à s'affairer dans la serrure. Sacha lance des coups d'œil anxieux autour d'eux, s'attendant à chaque instant à voir une silhouette apparaître dans la cage d'escalier.

Clac.

La serrure cède, le Patron se relève, une main sur la poignée. Ils échangent un dernier regard, puis le Patron entrouvre la porte avec précaution. Aucune lumière ne passe à travers l'ouverture, aucun bruit ne se fait entendre. Seules leurs respirations attentives glissent dans le silence angoissant. Le Patron ouvre entièrement la porte et ils se retrouvent face à un couloir sombre encombré de cartons.

Un pas.

Sacha tremble plus franchement, son regard court sur la tapisserie abîmée mouchetée de taches douteuses. Ils débouchent dans la pièce de vie qui fait également office de chambre et de cuisine. Des légumes à moitié découpés gisent sur le plan de travail, comme si on les avait laissé là précipitamment. Mais c'est le bureau au fond de la pièce qui attire immédiatement leur attention. Des dizaines de photos tapissent le mur et la table, et c'est avec stupeur qu'ils reconnaissent le profil du Panda sur chacune d'entre elles. Au centre du bureau, un ordinateur portable diffuse en boucle une vidéo de mauvaise qualité où l'on peut voir les deux hommes s'abandonner à un ébat passionné. Sacha sent un frisson remonter le long de son échine, elle pensait que ce genre de scène n'existait que dans les films.

- C'est un malade… murmure-t-elle, sous le choc.

Le Patron se penche sur les différents clichés, avise des livres de cours renversés au sol.

- C'est bizarre… lâche-t-il d'un air soucieux.

Sacha commence à rassembler les photos en gestes pressés.

- C'est un taré. On récupère les preuves en vitesse et on se barre de cet endroit.

Le Patron ne l'écoute qu'à moitié, il s'avance vers le plan de cuisine visiblement abandonné au milieu d'une préparation.

- C'est bizarre, poursuit-il comme pour lui-même. Tout est laissé là comme si… comme si on voulait qu'on tombe dessus.

A peine ces paroles ont-elles franchi le seuil de sa bouche qu'il réalise dans quel merdier ils sont tombés. Il se retourne brusquement vers la jeune fille et sort le flingue de sa ceinture.

- Barre toi d'ici ! Vite !

Sacha n'a pas le temps de former une pensée, une porte claque et des hommes en noir se précipitent sur eux. Le Patron tire un coup, elle tente de se jeter vers la sortie mais une main empoigne son bras frêle et la tire en arrière. Elle hurle et lance son poing au hasard sur le corps de son agresseur, mais d'autres mains la saisissent brutalement et la maintiennent immobile. Une paume se plaque sur son visage et bloque sa respiration. Elle sent la panique l'envahir et tente de se débattre du mieux qu'elle peut, mais c'est sans espoir. Peu à peu, le manque d'oxygène lui monte à la tête, elle est prise de vertige. Un voile noir obstrue sa vision, un sifflement perce ses tympans. Devant ses paupières qui se ferment, elle aperçoit la silhouette du Patron jetée au sol et rouée de coups.

Elle voudrait hurler.

Puis c'est le noir, complet. Froid.