Chapitre 12 - Face Cachée
« L'oubli est un gigantesque océan sur lequel navigue un seul navire, qui est la mémoire »
- A. Nothomb
Tombant une énième fois à genoux contre le sol, mes cheveux cachant mon visage blême des yeux de mon bourreau, j'autorisais finalement la douleur à s'emparer de mes traits. A ce stade, je n'étais plus en mesure de rester impassible : s'il continuait à me faire subir le Doloris à ce rythme, le mangemort causerait ma mort avant même d'avoir pu achever sa mission. Malgré le nombre incalculable de tentatives, seuls des morceaux de mon enfance m'étaient revenus et malheureusement, ce n'était pas ce qu'on attendait de moi. Déglutissant avec appréhension, je relevai timidement la tête, serrant les dents avec force pour tenter de ne pas me laisser submerger par la souffrance de mon corps engourdi.
Je croisai le regard assassin du partisan et restai muette. Je n'avais plus le courage de lui révéler, qu'une fois encore, il n'obtenait pas ce qu'il désirait. Je m'appuyai sur mes paumes pour prendre une position moins soumise, mais je n'étais désormais guère plus souple qu'une vulgaire planche de bois. A contrecœur, je restai à genoux.
Je sursautai lorsque ses hurlements brisèrent le silence.
- Encore? Combien de fois je vais devoir te répéter que je n'en ai que faire de ta stupide enfance?
Je ne lui répondis pas. C'était inutile.
- Je te préviens… Cette fois tu as intérêt à faire un effort. Si tu cessais de lutter mentalement, je suis sûr que nous n'en serions pas là. Alors ouvre un peu ton esprit, ou je te tue de mes mains à ton prochain réveil.
La menace était claire, mais je n'arrivais pas à m'inquiéter d'avantage. L'état d'angoisse dans lequel je me trouvais depuis le début de cette journée était constant et à son paroxysme. Je fermai mes yeux, préférant faire front plutôt qu'appréhender. C'était moins douloureux, finalement.
Je me sentis basculer sur le côté et, une ultime fois, je priais intérieurement pour ne pas avoir à faire face à celle que j'avais été ces années passées. Je priais. Et, pourtant, la curiosité se faisait plus forte. Inconsciemment.
Sans m'en rendre compte, je ne fis plus qu'une avec celle que j'avais voulu ne jamais connaitre.
Le cœur battant d'excitation face à une nouvelle expérience, des larmes de joie pure coulant sur mes joues, je pointai ma baguette sur une vieille femme qui sanglotait, des mèches grises rebelles s'échappant de son chignon défait. Son air habituellement strict et confiant s'était transformé en terreur brute, son corps agité de soubresauts paniqués. Jamais elle n'avait parue aussi faible. Aussi… accessible.
Un rire satisfait s'échappa de mes lèvres et je commençai à m'agiter, impatiente. Je jetai un coup d'œil à mon voisin qui arborait un sourire jusqu'aux oreilles. Je lui adressai un regard interrogateur et il répondit à ma question muette d'une voix posée :
- C'est juste étonnant de voir qu'une petite femme comme toi puisse posséder une envie si démesurée de meurtre…
Je me rembrunis, vexée.
- Le pouvoir n'est pas proportionnel à la taille, Lestrange. Il suffit de regarder ta femme.
Il m'accorda un hochement de tête visiblement amusé.
- Excellent argument, je dois dire.
J'interrompis la conversation en changeant de sujet, tapotant nerveusement du pied contre le sol.
- Alors, je peux y aller?
Il ricana tout en haussant les épaules.
- Si tu ne veux pas attendre le Maître, fais comme bon te semble. Tu ne viendras pas te plaindre près de moi si tu es sévèrement punie…
Je fis une moue agacée et détournai la tête pour lui montrer que je lui en voulais de ne pas être de mon côté. Sans vraiment le réaliser, je fis tourner ma baguette entre mes doigts dans un automatisme qui n'était pas mien et reportai mon attention sur la silhouette échevelée qui se trouvait à mes pieds. Avec un petit sourire, je m'adressai à elle :
- Pourquoi semblez-vous si inquiète? Je pensais pourtant que vous me considériez comme votre fille? Je n'invente rien, vous l'avez dit vous-même…
Elle releva vers moi ses yeux exorbités et bégaya :
- Tu n'es pas celle que j'ai connu… Tu… Tu as changé. Je ne sais pas ce qu'il t'est arrivé… Mais ce n'est pas toi. Ouvre les yeux, je… Je t'en prie!
J'haussai mes sourcils, faisant mine d'être étonnée et m'offusquai :
- Ne faites pas comme si vous me connaissiez. Vous ne savez rien de moi. Vous ne savez rien de mon monde… Vous n'êtes rien, comparé à nous! Estimez-vous heureuse d'avoir le privilège de me servir à quelque chose.
Un couinement mi-inquiet mi-indigné lui échappa et cela ne fit que renforcer mon sentiment d'impatience. C'était la première fois que le Maître me faisait pratiquer le sortilège de la Mort sur un être humain, et j'avais droit à une victime digne de ce nom. La personne idéale pour tirer un trait sur mon passé indigne de Moldue. Ces quelques années à l'orphelinat qui ne causaient que du tort à ma réputation… Je devais m'en débarrasser. Définitivement.
Le Seigneur des Ténèbres glissa sans bruit à côté de moi, mais je n'eus pas besoin de me retourner pour sentir sa présence. Relevant le menton avec fierté, je tentai :
- Puis-je, Maître?
Il tendit sa main aux doigts squelettiques et hocha sa tête avec contentement.
- Je t'en prie. Fais-moi voir si tu as retenu la leçon.
Je me mordis la lèvre inférieure, légèrement plus nerveuse qu'auparavant. C'était un test, bien évidemment. Sauf que je n'avais pas le droit à l'erreur.
L'adrénaline s'empara bientôt de moi et je relevai mon arme d'un geste vif et confiant. Le moment était venu.
- Avada Kedav…
J'hoquetai, les larmes de la vieille femme me paralysant brusquement. Je me plongeai un instant dans le bleu de ses yeux, et sentis mon cœur se contracter. J'ouvris ma bouche, comme pour réessayer, mais aucun son n'en sortit. Je tournai vivement la tête vers le Seigneur des Ténèbres et terrorisée, m'inclinai plus bas que terre.
- Je… Je suis désolée… Je vais recommencer… Pardonnez-moi, Maître.
Avec stupéfaction, je sentis sa poigne autour de mon bras pour m'aider à me relever. Je croisai ses iris couleur de feu et me pétrifiai sous la dureté de son regard. D'une voix sèche, il persiffla :
- Souviens-toi que j'exerce peut-être une influence mentale sur toi pour accélérer les choses, mais je te laisse une certaine liberté. J'essaye de te convaincre que la magie noire surpasse tout autre forme de magie, mais c'est toi-même qui a décidé de pratiquer aujourd'hui sur une Moldue. Je t'ai simplement donné l'autorisation…
Il acheva dans un murmure envoutant.
- Souviens-toi bien que celle qui m'en a fait la demande au premier abord, c'est toi, Serena.
Je baissai mes yeux, légèrement confuse. D'une façon quasiment inaudible, je lui demandai :
- Qu'est-ce que vous voulez me faire comprendre, exactement?
Il sourit.
- Que tu n'as aucunement besoin de douter. Si tu veux la tuer, tue la. Cette sorte de conscience qui te retient n'est que ton propre passé. Tu es aussi réelle qu'avant. C'est ce que tu es. Ce que tu seras toujours. Tu as gouté à la magie noire, et tu es captivée… Je t'ai simplement aidé à la connaitre plus tôt. J'ai simplement forcé ton intérêt initial, un peu comme moi à mes débuts. Le reste n'est dû qu'à toi. Et toi seule.
Je soupirai, quelque peu chamboulée, mais néanmoins plus rassurée. Il avait raison, je le sentais bien. Quelque part, malgré l'étrangeté de ses paroles, une petite partie prenait tout son sens. J'aimais la magie noire… Même si une petite voix tout au fond de moi me dictait le contraire, même si j'avais un infime pressentiment que ce n'était pas la meilleure des choses à faire, je ne pouvais résister. Elle était tel un poison coulant dans mes veines, une drogue dont je ne pouvais plus me passer. Tout était si simple, avec elle. Si puissant. Si beau. Celle que j'avais été voulait peut-être lutter jusqu'au bout, mais ce n'était pas mon cas. Et je n'avais aucunement l'intention de laisser cette partie de moi reprendre le contrôle. Aucune.
Le visage détendu, je relevai mon arme vers ma cible et souris. Pourquoi lutter?
Dans un souffle, je celai son destin. Mon destin.
- Avada Kedavra!
Le rayon émeraude, étincelant, magnifique mais terrifiant, heurta la Directrice en pleine poitrine. Un hoquet surpris lui échappa et elle se figea, les yeux grand ouverts. Son corps tomba au sol comme une vulgaire masse difforme et le silence revint. Je la fixai quelques instants, réprimant l'once de regret résidant au fond de mon cœur. Je savais qu'il n'était pas mien. Plus vraiment.
- Ne me dis pas que tu t'es souvenu de ta première sucette, ou je t'arrache les yeux…
Allongée sur le côté, j'avais les chaussures de Malefoy père dans mon champ de vision, mais je ne réalisai pas vraiment sa présence. Je restai immobile, les battements de mon cœur résonnant désagréablement à mes oreilles. J'avalai ma salive avec difficulté et retins tant bien que mal mon envie de m'enfuir en courant vers le mur opposé et de me défenestrer. Sans le réaliser, les mots franchirent mes lèvres.
- Je l'ai tuée…
- Pardon?
Je n'entendis pas sa voix, seuls mes propres paroles m'atteignaient encore. Perdue dans une pseudo-folie, je soufflai :
- Elle est… Elle est morte à cause de moi.
Le sorcier blond s'accroupit à côté de moi mais je ne le remarquai pas. D'une voix brisée, je continuai :
- J'étais une… une véritable meurtrière…
Le partisan ricana et leva son poing en signe de victoire.
- Ce n'est pas trop tôt! Je commençai à perdre patience. Relève-toi, je dois voir si cela nous sera bénéfique ou non.
Voyant que je ne bougeai pas d'un pouce, il m'attrapa le bras et tira dessus si violemment que j'atterris à genoux. Menaçant, il commanda :
- Relève-toi. On dirait une vraie loque!
Agacé, il me secoua avec force. Au bout de quelques secondes, je fus forcée de reprendre contact avec la réalité. Je posai mes yeux sur son visage déformé par la frustration et, sans prévenir, je le suppliai :
- Dites-moi que ce n'est pas vrai.
Un rictus méprisant s'empara de ses lèvres. Il caressa son avant-bras avec avidité, comme si l'envie d'appeler son Maître le démangeait.
- Cela dépend. Raconte-moi, et je te dirai ce que je sais.
- J'étais totalement possédée, je n'avais aucun contrôle, pas vrai? Il a tout inventé… C'est lui qui m'a forcé à tuer. C'est lui qui a fait de moi ce que j'étais…
Il m'interrompit d'une voix neutre, si bien que je ne pus dire s'il mentait ou non.
- Erreur. D'après ce que j'en sais, le Maître a influencé ton esprit au départ, pour que tu deviennes un peu comme lui. C'est-à-dire que tu sois attirée par la magie noire, qui t'était alors inconnue. Que tu penses un peu plus à tes propres intérêts qu'à ceux des autres… Le reste vient de toi. Tu t'es plongée toute seule dans cette pratique. Tu as demandé maintes fois au Seigneur des Ténèbres de te livrer un peu de son savoir… Tu étais celle qui voulait s'entraîner avec acharnement et monter les échelons. Toi seule a voulu remonter dans son estime. Il ne t'en demandait pas tant, au départ. Tout s'est passé beaucoup plus vite que prévu. Au-delà même de ses attentes.
Je l'écoutais avec une attention bien réelle.
- Tu l'as comblé, Serena. Durant deux ans, tu as évolué dans le sens qu'il souhaitait, et même mieux que ça. Ton intérêt pour la magie noire devait remonter bien plus loin que le premier jour de ta possession, bien plus loin…
La gorge serrée, je ne pouvais empêcher une certaine phrase de faire écho dans ma tête.
« La magie noire t'aura sauvée, petite… Je me demande si tu t'en rends compte… »
Un élan d'affection m'avait submergée à ce moment-là. Je n'avais alors aucune expérience, et ne savais rien de cette forme de magie. Je savais juste qu'elle m'avait sauvé la vie. Naïvement, j'avais été plutôt reconnaissante. Était-ce dû à cela? Une minuscule brèche enfouie jusque là qui avait ouvert la porte à cet étrange venin…
- A quoi songes-tu? Exprime-toi, que je sache si cette séance a finalement été fructueuse.
- Je ne sais plus quoi penser…
Il fronça ses sourcils, comme s'il était en pleine réflexion, puis croisa ses bras sur son torse en soupirant. Il se laissa tomber sur le bord du lit et resta, à ma plus grande surprise, silencieux.
Sans me relever, je me laissai engloutir par mes interrogations. Mon cerveau devint un véritable champ de bataille, et malgré son ardeur, je n'arrivais pas à trancher.
J'avais été si sure de moi, pensant que tout ce que j'avais fait n'était dû qu'à lui. Alors qu'à présent… Jamais je n'avais été aussi incertaine. Le Mangemort n'avait-il pas raison? N'y avait-il pas en moi une part qui désirait s'aventurer sur un chemin plus sombre et tumultueux? Une envie cachée… Que j'avais seulement découverte aujourd'hui.
Je pris ma tête entre mes mains et me recroquevillai. Était-ce son plan? Me faire douter… Ou bien disait-il la vérité et souhaitait-il simplement récupérer la fidèle efficace que je semblais avoir été?
Je ne me retins pas et, avec mes dernières forces, je repris appui sur mes deux jambes. Je plongeai un regard implorant dans celui, légèrement désarçonné, du partisan. Tremblante, ma question sous-entendait un véritable appel à l'aide.
- Qui suis-je?
Lucius avait maintenu sa position inclinée toute la durée de son discours et, même celui-ci terminé, le Seigneur des Ténèbres ne l'avait pas autorisé à se relever. Réprimant une grimace et massant discrètement sa nuque rigide, il attendait que le mage ait une réaction. Cela faisait plusieurs minutes que le sorcier semblait plongé dans d'intenses réflexions et le Mangemort ne tenait plus debout, sa position à angle droit menaçant de le faire tomber tête la première. Déglutissant le plus silencieusement possible, Malefoy senior tenta de changer légèrement de position.
Il sursauta violemment lorsque son Maître se releva et reprit instantanément sa position initiale, baissant même d'avantage sa tête.
- Maître…
- Dis-moi, Lucius, penses-tu que les choses se feront d'elles même ou devrais-je intervenir?
Lucius resta quelques secondes immobile, ne sachant pas s'il devait ou non relever les yeux. Parler au sol serrait considéré comme un manque de respect… Le regarder dans les yeux, une tentative bien outrageante. Le cœur battant d'appréhension, il opta pour une position intermédiaire et fixa un point au dessus de l'épaule de son Maître.
- Si elle reprendra toute seule sa place à vos côtés?
Il hocha la tête.
- J'en… J'en doute fort, Mon Seigneur.
Une lueur démoniaque passa dans ses iris rouge sang et Lucius devint blême.
- Je veux dire… Elle semble perdue, Maître. Peut-être faudrait-il trouver un moyen de faire pencher la balance en notre faveur…
Le Lord ricana, sa voix se faisant plus menaçante.
- Et bien, fais-moi donc part de ton idée lumineuse, Lucius. Si tu me le proposes, je suppose que tu as déjà réfléchit au plan parfait?
Le concerné frissonna malgré lui et fit son possible pour ne pas perdre contenance. Réfléchissant à toute vitesse, son débit de paroles diminua considérablement :
- Je me disais que…
Il se frotta le menton d'un air distrait, cherchant une solution.
- Peut-être serait-il plus sage de… De…
Il se mordit la lèvre, à court d'idée. Voyant le Maître s'impatienter, la peur lui fit mentionner la première chose lui passant par le tête.
- Mon fils!
- Pardon?
- Utiliser… mon fils.
Les yeux légèrement exorbités, il tenta par hasard :
- L'utiliser pour… Amadouer la fille.
Le mage éclata de rire, tout en passant ses doigts squelettiques sur son front.
- Amadouer? Et comment un sorcier aussi jeune et inexpérimenté pourrait-il se charger d'une telle mission?
Son sang affluant comme jamais, il proposa, conscient de l'absurdité de sa proposition :
- Maître… Les jeunes, de nos jours, se laissent souvent influencer par… par… le sexe opposé, disons. Et je pensais que, peut-être… Elle se laisserait plus facilement convaincre que sa place est ici, si quelqu'un d'autre le lui disait. Quelqu'un… De son âge. Bien sûr, ce serait progressif et peut-être un peu long… Mais il vaut mieux cela que de la voir se retourner contre nous.
Lucius ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil à l'expression du Lord. Avec surprise, il constata qu'il n'était pas furieux. Ni hilare. Plutôt… Perplexe. Timidement, il appela :
- Maître?
- Ton idée est intéressante.
Le Mangemort cligna stupidement des paupières, désarçonné par une telle tournure.
- V… Vraiment?
- Vraiment. Un seul point me dérange, cependant.
Il s'inclina d'avantage.
- Lequel, si je puis me permettre?
- Ton fils ne connait rien à la magie noire. J'ai besoin de quelqu'un qui soit suffisamment expérimenté en la matière pour être convainquant. L'objectif est de la rallier à notre cause… Je ne désire pas utiliser un tel ignorant.
Lucius se crispa à l'entente de cette insulte mais resta silencieux. Il devait encaisser, comme toujours.
Il se creusa les méninges, mais il avait beau y réfléchir, il ne connaissait aucun Mangemort qui soit à la fois jeune et plongé jusqu'au coude dans la magie noire…
- Maître… Que comptez-vous faire, dans ce cas?
- Trouver quelqu'un d'autre, bien évidemment.
Il riposta :
- Mais Maître… Personne…
Le mage leva sa main pour l'interrompre, un sourire de pure sadisme sur le visage.
- Ne dit pas de sottises, Lucius. Bien sur que j'ai quelqu'un à ma disposition.
Cette fois-ci, il ne put s'empêcher de le regarder dans les yeux. Etonné, sa curiosité prit le dessus sur sa soumission :
- Quelqu'un, Maître? Mais… Qui?
- Moi.
Le sorcier blond le dévisagea, les yeux exorbités.
- P… P… Pardon?
Voldemort répéta d'un ton parfaitement calme :
- Moi.
- Mais…
Le Lord l'interrompit une nouvelle fois et lui ordonna sèchement :
- Prépare moi un bain, Lucius. Je me charge du reste.
Il lui tourna le dos, mais il était facile de deviner qu'il souriait.
- Il est temps pour moi de me réconcilier avec le passé… Momentanément, bien sûr.
Les heures s'étaient écoulées et personne n'était venu me confronter. Mon corps avait pu se reposer un minimum, et c'était une sensation vraiment agréable… Par chance, j'avais su contenir ma curiosité et mes questions le temps d'une sieste plus que nécessaire, et je me sentais un brin plus vivante qu'auparavant.
Je savais pertinemment que la porte de la chambre ne s'ouvrait pas de l'intérieur, mais je ne pouvais m'empêcher de jeter de petits coups d'œil plein d'espoir à la poignée, comme si je m'attendais à la voir tourner et que surgisse soudainement mon sauveur. Quand au visage dudit sauveur, j'autorisais mon imagination à le forger de toute pièce. Fixant la porte, je voyais parfois se former les yeux pétillants de malice de mon grand-père. D'autres fois, c'était le sourire moqueur de Fred qui me parvenait. Ou le visage bienveillant de Mme Weasley… La mine déterminée de Ginny… Un séduisant inconnu aux yeux de braise...
Je clignai des yeux, un petit sourire nerveux aux lèvres. Mon imagination s'avérait plutôt réconfortante… Le garçon à la peau pale et aux cheveux noirs de jais dégageait un charme envoutant que je ne pensais pas mon cerveau capable d'inventer.
- Bonsoir.
Je fixai l'illusion quelques secondes, crédule.
Lorsque le nouvel arrivant entra dans la pièce et referma la porte derrière lui avec un petit sourire, je bondis du lit. Totalement déstabilisée, je bégayai :
- Mais… Tu… Tu es… Réel?
Sans se départir de son sourire, il se moqua ouvertement de moi :
- Que pensais-tu que je sois? Un mirage?
Il ricana légèrement.
- Je ne pensais pas que je te ferais un tel effet, mais c'est plutôt plaisant à entendre.
Les yeux légèrement écarquillés, je virai au rouge pétant. Je gardai néanmoins assez de bon sens pour l'interroger :
- Qui es-tu? Qu'est-ce que tu fais là?
Son regard se fit menaçant.
- Tu es bien trop méfiante.
Je me crispai légèrement, déstabilisée par cette attaque indirecte, mais pas suffisamment pour me laisser totalement impressionner. La journée avait été chargée d'émotion, et il en fallait plus ce soir pour m'atteindre pleinement. Je ripostai :
- Vu ce qu'on me fait subir, je ne m'attends pas à ce que tu sois là pour me faire de cadeau… Qu'est-ce que tu veux?
Il s'adossa contre le mur dans une posture décontractée et confiante qui me mit mal à l'aise, puis se frotta négligemment le menton, comme s'il réfléchissait à sa réponse. Après quelques secondes, il me révéla, le visage un peu crispé :
- De la compagnie, voilà ce que je cherche.
Je le fixai sans ciller, avant d'argumenter :
- Ne te moque pas de moi. Je suis sûre que tu es un mangemort. Tu fais partie du plan, toi aussi. Quel qu'il soit.
Il haussa ses sourcils, lui donnant un air surpris.
- Le plan? Quel plan?
J'ignorai sa question et insistai, bornée :
- Qui es-tu?
Il sourit d'une façon étrange, presque forcée.
- Une âme en peine.
Je tiquai, ma curiosité attisée. Sans m'en rendre compte, je me redressai.
- Qu'est-ce que tu veux dire?
Il baissa sa tête dans ce que je considérais comme une tentative pour cacher ses émotions. Il souffla :
- La solitude. Tu sais ce que c'est?
Je restai silencieuse, attendant que la vérité se révèle d'elle-même. Sans prévenir, il souleva la manche de sa robe et me dévoila son avant-bras.
- Tu crois peut-être que les Mangemorts veulent tous être livrés à eux-mêmes? Tu crois peut-être que, parce que je suis tenté par la magie noire, je ne veux pas être…
Sa voix se fit sèche, mais je prêtais d'avantage attention à ses paroles.
- …aimé?
Il hocha sa tête en direction de mon propre bras.
- Tu es marquée toi aussi. Ne me dis pas que tu ne cherches pas à être entourée? Nous avons sans doute le même âge, toi et moi… Je pensais que tu comprendrais. Je viens tout juste d'arriver ici, et je ne savais pas trop où aller. Le hasard m'a amené ici, et j'espérais vraiment que…
Il s'interrompit, tête baissée. Je me mordis la lèvre, me sentant légèrement coupable. En cet instant, mes doutes s'évaporèrent. Etais-je réelle? Celle que j'avais été était-elle réelle? Laquelle me correspondait vraiment? Tout ça n'avait d'importance.
Je savais que j'avais envie de l'aider. Et c'était tout ce qui comptait.
Timidement, je tentai :
- Je peux peut-être y remédier. Ta solitude, je veux dire.
Il releva ses yeux sombres vers moi et m'adressa un faible sourire que j'aurais presque pu ne pas remarquer. Quelque chose en lui me rebutait et pourtant, je ne pouvais pas m'empêcher de lui tendre la main.
Je n'aurais su dire s'il était sincère.
Je n'aurais su dire si moi-même je l'étais.
Malgré tout, quelque chose me poussait vers lui, plus que ma méfiance m'en éloignait.
Il attrapa ma main et la serra avec animation. Je souris :
- Serena, enchantée.
Sa poigne se resserra légèrement.
- Ravi de faire ta connaissance.
Il sourit à son tour, lui donnant un air quelque peu hautain.
- Je m'appelle Christian.
Il me relâcha et, dans un murmure, déclara :
- Je suis sûr qu'on va bien s'entendre, toi et moi.
