Voici la suite, en espérant que vous apprécierez l'évolution de la situation. On en apprend également un peu plus sur Bruce, ça me tenait à cœur de me concentrer un peu sur lui à nouveau.

Alice, oui, Steve est compliqué, on l'ait souvent quand on souffre et je ne l'excuse certainement pas. Espérons le voir enfin se bouger ;) Merci pour ta review.

Louisa, j'espère que la suite te plait davantage. J'essaye de gérer au mieux les sentiments de chacun, ce qui n'est pas évident avec deux hommes aussi compliqués. Même pensée que toi concernant le Thorki, c'était juste amusant à aborder d'aussi loin XD Merci d'avoir laissé ton avis :)

Et encore une fois, merci à Barjy02, SoleilBreton, Sasa875, holybleu et Daelys, des commentaires qui donnent la pêche, même si on n'est pas toujours d'accord quant à la conduite des personnages, comme dans la vraie vie finalement :)

Chapitre 12.

Quand Odin l'accueillit, il avait l'air si sinistre que Steve craignit un instant qu'il soit au courant de ce qu'il avait fait avec ses fils la veille. Pas sûr qu'un père, aussi tolérant soit-il, ne réprouve pas ce qu'il s'était passé. Mais le regard bienveillant qu'il porta sur lui le rassura au moins un peu.

- J'ai reçu une visite plutôt désagréable hier soir, juste avant la fermeture, commença l'aîné sans préambule. La nièce de madame Carter est passée pour m'annoncer le décès de sa tante.

A sa tête, Steve ne s'était pas attendu à une bonne nouvelle, mais il n'aurait pas pensé à cela. La vieille femme quand elle commençait pouvait être ennuyeuse, avec parfois des avis un peu trop tranchés, mais elle n'en était pas moins adorable et Steve avec le temps avait fini par considérer celle qu'il connaissait depuis son arrivée à ce poste presque comme une amie. Parfois, elle lui demandait des nouvelles de sa vie amoureuse, elle n'avait effectivement pas mis longtemps à deviner son orientation – quoi que les regards gourmands qu'il lançait parfois à Thor quand celui-ci venait rendre visite à son père et qui était à tomber depuis qu'il avait coupé ses cheveux, n'étaient peut-être pas étrangers à l'affaire – et malgré la différence de génération, elle n'avait jamais semblé gênée. Il n'avait pas été jusqu'à la considérer comme une confidente, même s'il régalait régulièrement sa curiosité, mais il avait aimé la voir entre ces murs telle une présence rassurante et fidèle. S'il ne perdait pas une amie intime avec elle, il était néanmoins plus touché qu'il ne l'aurait envisagé.

- Quand ? s'entendit-il demander d'une voix qu'il ne se reconnaissait pas.

- Il y a quatre jours. Le lendemain de sa dernière visite ici. Miss Carter souhaitait venir plus tôt, mais elle a dû gérer beaucoup de choses…

- Elle n'a pas dû pouvoir finir le dernier roman qu'elle nous a acheté, souffla Steve, sentant au fond de lui que c'était quelque chose qui l'aurait forcément déçu. Quand a lieu l'enterrement ?

- Demain après-midi. J'ai pensé que ce serait bien que l'un de nous y aille. Après tout, elle faisait un peu partie de la famille. Même Frigga avait eu l'occasion de la rencontrer plus d'une fois quand elle passait…

- Je vais y aller ! dit Steve d'un ton ferme.

- Oui, ça me semble normal, elle avait l'air de t'apprécier tout particulièrement.

Non, définitivement, ce décès n'aurait pas dû le toucher autant, mais Steve ne pouvait s'empêcher de mettre cela sur le compte de sa fragilité, passagère se rassurait-il comme il pouvait, actuelle. Ça faisait beaucoup trop de bouleversements et il n'aimait pas cela.

La journée passa horriblement lentement, tout semblant se liguer contre lui pour confirmer son humeur morose. Dehors, il pleuvait averse, les clients se faisaient rares et Bucky annula leur soirée parce que Sam venait d'arriver en ville pour à peine vingt-quatre heures. Steve avait confirmé à son ami que ce ne serait que partie remise, lui enjoignant de profiter de son compagnon tout en passant sous silence la mauvaise nouvelle pour ne pas le culpabiliser. Et ce soir-là, après avoir fermé seul la boutique – une belle preuve de confiance de la part d'Odin que de lui laisser cette responsabilité une fois par semaine – sans même y réfléchir, il décida de rentrer chez lui immédiatement, ce qui ne lui était pas arrivé depuis des semaines. S'il n'avait guère envie d'être seul, il avait encore moins le courage de sortir, se montrer et faire croire à quelqu'un, n'importe qui, qu'il était plus intéressant que ce n'était vrai. Sans dîner, il s'avachit devant la télé et s'endormit tôt sans même s'en rendre compte. Et ces heures de sommeil auxquelles il n'était plus habitué lui furent bénéfiques au vu de la journée éprouvante qui l'attendait le lendemain.

La cérémonie à l'église fut brève, seule la fameuse nièce prit la parole, évoquant cette tante pour laquelle elle avait la plus grande affection, comme cela sautait aux yeux de l'assistance. Steve fut touché par cet hommage et ne put que se sentir bien peu à sa place au milieu de ces proches éplorés. Mais, tandis qu'il allait s'éclipser après avoir présenté ses condoléances à la jeune femme, celle-ci le retint.

- Vous devez être Steve Rogers, dit-elle avec un sourire triste. Je suis Sharon, la nièce de Peggy. Merci d'être venu. Je compte sur votre présence à la réception. Pas que vous me deviez quoi que ce soit, mais j'aimerais vraiment vous parler un moment.

Surpris autant par le fait qu'elle connaisse son nom que par sa requête, il ne trouva rien de mieux à faire que hocher la tête. Il suivit donc l'assemblée jusqu'au petit restaurant tout proche où une salle avait été privatisée. Se sentant encore moins à sa place ici qu'à l'église, il se tapit dans un coin de la pièce, un verre à la main, et fit de son mieux pour se faire oublier. Il fut tout de même abordé par la sœur de la défunte, aussi classe qu'elle l'avait été elle-même, quoi semblant plus froide, puis un couple qui la connaissait depuis des années et parla d'elle avec bienveillance.

Lorsque la salle commença à se vider, Sharon revint enfin vers lui, présentant rapidement son mari et ses deux enfants avant d'aller s'assoir seule avec lui à une table en retrait.

- J'espérais vraiment vous rencontrer, commença la jeune femme avec une émotion palpable. Peggy me parlait très souvent de vous. Son beau libraire musclé. N'y voyez aucune offense, c'est elle qui parlait de vous en ses termes. En fait, je crois qu'elle était un peu amoureuse de vous.

Gêné, Steve eut un petit rire mais garda bien difficilement contenance.

- J'aimais la voir arriver à la boutique. Elle n'avait pas toujours un caractère facile, mais elle était bienveillante.

- Oui, ça la définie bien. Ecoutez, monsieur Rogers…

- Steve.

- Steve. Entre mon travail et les enfants, je n'étais pas toujours aussi disponible pour elle que je l'aurais voulu, mais je savais qu'elle ne se sentait pas seule grâce à vous et votre patron. Ainsi que tous ces livres que vous lui avez conseillés. Qui aurait cru qu'elle s'essayerait à Cinquante nuances de Grey ?

- Celui-là je ne le lui ai pas conseillé, plaida Steve avec malice.

- Oui, cette curiosité pour tout l'a toujours animée. Elle et mon oncle n'ont jamais eu d'enfants, elle avait perdu pas mal d'amis au fil du temps, alors ses visites dans votre librairie comptaient beaucoup pour elle. Et je voulais vous remercier d'avoir été là pour elle, las probablement parfois connaissant son débit de parole, mais toujours à l'écoute. Ça m'aidait à me déculpabiliser quand j'étais trop occupée pour aller la voir.

- Je suis heureux d'avoir été là, de l'avoir connue. Et je peux vous assurer qu'elle a été elle-même une oreille attentive à plus d'une occasion.

- Vous étiez sa bonne action du moment en quelque sorte, elle a toujours aimé soulager, à sa façon. L'argent de sa famille lui a permis de se montrer généreuse toute sa vie, gérant bien des œuvres de charité dans divers domaines. Mais c'est en vous rencontrant qu'elle a réalisé qu'elle n'avait jamais rien fait pour la communauté LGBT. Ce n'était pas le genre de chose dont parlaient les gens de sa génération. Alors elle se sentait toute fière d'avoir un ami, car elle vous considérait comme tel, issu de cette communauté qui lui était tellement étrangère.

- Et j'ai apprécié son ouverture d'esprit à mon égard. Même ma mère, qui m'a pourtant accepté sans hésitation, n'a jamais eu sa facilité pour parler de choses assez… intimes.

- Tante Peggy, souffla Sharon en secouant la tête. Désolée si elle a pu vous gêner parfois. Plus le temps passait, moins elle avait de filtre.

- Ça n'a jamais été un problème. J'aimais son côté naturel malgré ses bonnes manières et sa classe.

- L'héritage d'une vie pas toujours aisée jusqu'à ce que mon oncle ne réussisse dans les affaires.

- Elle ne parlait jamais de lui. De même, je ne savais pas qu'ils n'avaient pas eu d'enfant.

- Elle était discrète à ce sujet, ça a toujours été le regret de sa vie. Sa mère accusait mon oncle de ne pas être capable de lui offrir cette maternité. Pour sa belle-mère, c'était elle la responsable. Chacune aurait voulu les voir se séparer. Mais ils étaient tellement amoureux. Ils se sont rencontrés à l'adolescence et n'ont connu personne d'autre. Quand j'étais petite, cet amour exclusif me faisait rêver. Quand oncle Dum Dum est mort, j'ai vraiment cru qu'elle ne s'en remettrait pas. Elle a finalement fait face, mais il n'y a jamais eu personne d'autre. En près de vingt ans. Alors que notre génération divorce pour un oui ou pour un non, ça laisse rêveur.

- Oh oui, acquiesça Steve, songeur.

Il n'était venu là que pour rendre hommage à une femme pour qui il avait eu un grand respect et en était quitte pour une belle leçon de vie. A une période où son cœur le torturait tellement, c'était tout ce qu'il aurait voulu éviter. Pourtant, il tint bon, pour la jeune femme en face de lui, qui semblait se raccrocher à cette conversation pour ne pas laisser l'émotion la submerger. Et pour en savoir plus sur celle qu'il avait considérée comme une amie durant ces quelques années.

- Tenez, dit Sharon en sortant une enveloppe de son sac. Je ne savais pas si je vous verrais, ni même si vous seriez intéressé, mais j'ai préparé quelques photos pour vous à tout hasard. Ça lui aurait fait plaisir.

- C'est très gentil. J'apprécie vraiment l'intention, sourit Steve en sortant les quelques clichés d'une autre époque.

- Voilà tante Peggy toute jeune mariée, expliqua fièrement Sharon. Et là avec oncle Dum Dum. Un beau couple, n'est-ce pas ?

Steve hocha la tête, un sourire attendri sur les lèvres. En quelques photos, il avait sous les yeux toute une vie, un amour fusionnel et il en fut touché.

Ils parlèrent encore un bon moment, Steve apprenant une foule de détails sur cette femme qu'il n'aimait que davantage à mesure qu'il la découvrait, trop tardivement malheureusement. Conscient d'avoir fait une belle rencontre, il promit avec sincérité à Sharon de garder le contact, avant de la quitter finalement, les photos soigneusement rangées dans sa poche.

Et dès qu'il fut seul, il ne put s'empêcher de penser à Tony. Parce que cette belle histoire d'amour dont lui avait parlé Sharon l'avait ramené à ce qu'il aurait voulu connaître avec le milliardaire. Même s'il était clair qu'entre eux, rien n'aurait pu être aussi simple. De même, il aimait cette notion romantique d'un seul amour pour toute une vie. Il est clair qu'il n'était pas fait pour cela, ce qui ne l'empêchait pas d'apprécier. Pourtant, si son corps avait bien connu beaucoup d'hommes, trop pour qu'il puisse les compter, son cœur il n'avait effectivement envisagé le donner qu'une fois. Avant de vite être rattraper par la réalité. Tony avait beau lui manquer, il ne voulait pas le récupérer. Pas encore en tout cas, pas alors que sa propre vie lui faisait l'impression d'être un champ de ruines. Drogué au sexe, la peur au ventre par rapport à ses propres désirs, il n'était pas assez fort pour faire face aux propres démons de Tony.

Pourtant, quelque chose qui concernait totalement le milliardaire lui revenait sans cesse à l'esprit depuis des jours et il savait qu'il devait en passait par là. A cause de cette information qu'avait lancée Stephen en quittant son appartement, Steve savait qu'il y avait une partie du mystère Tony Stark à portée de main et il en avait assez de reculer. Alors, poussé par l'atmosphère particulière de cette journée, il décida qu'il était temps d'y faire face. Il appela donc Stephen puisque c'était lui qui avait amené le sujet et lui demanda de lui arranger le coup.

ooOoo

C'est ainsi qu'alors que cet après-midi riche en évènements touchait à sa fin, Steve se rendit au dernier étage d'une aile récente du Mount Sinai Hospital, se présentant à l'infirmier qui avait été prévenu de sa visite par Strange. Il ne s'attendait pas à ce qu'il découvrit alors.

- Le docteur Strange m'a demandé de vous expliquer le fonctionnement de notre service, indiqua celui qui d'après son badge s'appelait Pietro. C'est monsieur Stark qui a financé la construction de cette aile de l'hôpital. Nous sommes un service réservé aux vétérans de guerre. A l'étage du dessous, ils gèrent l'aspect psychologique, avec des séances avec des psychologues, des thérapies de groupe, pour qui en a besoin. Ici, nous traitons les blessures physiques.

Et tout en parlant, le jeune infirmier l'avait conduit dans une grande salle de soin où kinés et infirmiers s'occupaient de quelques patients.

- Voici Drax par exemple, dit Pietro en indiquant un colosse avec une prothèse en guise de bras droit. Il a été blessé en Irak l'année dernière. Sa prothèse est toute récente. Le travail est long avant elle. Cicatriser le corps, reconstruire l'esprit, mais ils sont suivis tout du long. Outre la rééducation classique, nous avons beaucoup d'amputés. C'est l'entreprise Stark qui fabrique les prothèses. Ce sont les plus performante du marché, maniables, high-tech… Et nous assurons le suivi.

- Et c'est Stark qui finance tout ça ? insista Steve, aussi surpris qu'admiratif par tout ce qu'il voyait ici.

- C'est ça. Il y a quelques bruits de couloir par ici comme partout, vous savez comment c'est. Il semblerait qu'après sa captivité en Afghanistan, il ait rencontré des vétérans un peu partout dans le pays et ait été choqué par le manque de soins, de suivis, dont la plupart souffraient. En parallèle, les prothèses, tellement mal prises en charge par les assurances, ont semblé un défi intéressant pour sa société toujours à la pointe de la technologie. Ce service a deux ans à présent et les prothèses sont de plus en plus sophistiquées. Pour lui, c'est donnant-donnant, les blessés testent ses produits et eux ont accès à des soins, des services, auxquels ils ne pourraient pas prétendre. Il n'y a que des volontaires ici et je peux vous assurer qu'on a une sacrée liste d'attente. A terme, il est prévu que d'autres hôpitaux bénéficient de ce programme dans tout le pays.

- C'est extraordinaire, souffla Steve, qui peinait encore à croire que tout ce qu'il avait sous les yeux soit le fait d'un seul homme. Pourquoi la presse n'en a pas parlé ? C'est pourtant tout à fait le genre d'histoires qu'ils adorent. La rédemption du méchant chef d'entreprise avide…

Pietro haussa négligemment les épaules.

- C'est ce qui a été convenu dès le début. Moi-même, je vous parle de Stark, mais je ne l'ai jamais rencontré. Il n'y a que miss Potts qui passe parfois. Pour le reste, on a un administrateur. Aux yeux de tous, c'est une association anonyme qui finance tout ça, elle n'est pas officiellement rattachée à Stark Industrie. Les grosses têtes de l'hôpital sont au courant bien sûr, ce qui inclue Strange, qui m'a dit de ne rien vous cacher, mais c'est tout. Les patients ne le savent pas et chaque employé ici est soumis à une clause de confidentialité. On a un travail, on est bien traité, très bien payé, pourquoi remuer tout ça ? Wanda, ma sœur, travaille également ici, comme physiothérapeute, alors je peux vous dire que dans la famille, on sait ce qu'on doit à Tony Stark. Et on est bien placé pour savoir le bien qui est fait ici. Quel que soit les raisons de son geste, ce qu'il a réalisé ici est une grande chose.

- C'est ce que je vois.

- Et on se fiche du pourquoi il préfère rester discret. Si c'est le prix à payer, c'est pas grand-chose.

Steve hocha la tête tout en reportant son attention sur le dénommé Drax, qui apprenait, sous les encouragements d'une jeune femme, à utiliser sa prothèse pour saisir des petits objets, comme il l'aurait fait avec sa main.

- Je peux rester encore un moment ? demanda-t-il sans regarder son interlocuteur.

- Bien sûr. Prenez le temps que vous voulez. On a rarement des visiteurs, mais à chaque fois c'est la même réaction que vous.

Avec un sourire lointain, Steve ne se donna pas la peine de détromper Pietro, qui déjà retournait vaquer à ses occupations. Car il doutait effectivement que les précédents visiteurs aient eu la même chose que lui à l'esprit. S'il était admiratif de ce que Tony avait fait ici, c'était davantage la surprise qui primait. Tony n'avait décidément pas son pareil pour cacher son jeu.

En dehors de son implication dans le domaine encore balbutiant des énergie renouvelables – et encore, bien des cyniques n'y voyaient rien d'autre qu'un investissement de plus qui porterait ses fruits quand le marché s'étendrait et que Tony ne le faisait que dans cette perspective – avec La main tendue c'était officiellement la première fois que le milliardaire prenait fait et cause pour une association, donnait son image à un combat juste, quel qu'il soit. Steve l'avait pensé égoïste quand il n'était pour lui qu'une personnalité en vue qu'il croisait dans les pages d'un magazine quelconque, il comprenait aujourd'hui qu'il n'en était rien. Comme dans bien d'autres domaines, Tony privilégiait simplement la discrétion, faisait du secret un art de vivre. Comme s'il cherchait à dissimuler à tous qui il était en réalité. C'était louable dans cette société du paraître, mais Steve aurait voulu qu'il se conduise différemment avec lui, qui n'était ni un simple partenaire en affaires, ni un rival. Ce que Tony considérait comme des faiblesses devait rester cacher sous une montagne de cynisme, mais Steve ne voyait pas comment il était possible d'envisager construire quoi que ce soit de solide auprès d'un tel homme. Lui-même ne se sentait ni le courage, ni la force de déconstruire toutes ces habitudes, cette barrière servant à protéger un cœur apparemment malmené, pour repartir ensuite sur des bases saines. Surtout qu'à chaque fois qu'il avait tenté de forcer ce mur de paraître, ou juste de se faufiler par un quelconque interstice, il en avait été pour ses frais, le mur semblant plus solide à chaque nouvelle tentative.

Tony avait trouvé le moyen de faire face à ce qui lui était arrivé en se cachant pour faire le bien. Pour le reste, il jouait les play-boys imbus d'eux-mêmes, mentait sur ses vraies préférences, ses vrais désirs, qu'ils soient professionnels ou sentimentaux, et se prétendait insubmersible là où il doutait tellement. C'était une conduite compréhensible et il était loin d'être le seul à l'avoir adopté, mais dans ces conditions, Steve n'entrevoyait pas de place pour lui à ses côtés. Lui était fier de ce qu'il était, clamant haut et fort ses différences, ses faiblesses. S'il ne manquait pas de respect pour un homme qui aurait choisi une autre voie, il ne pouvait composer avec cela au quotidien. Il n'était pas capable de fermer les yeux sur la souffrance d'autrui, quand bien même celui-ci se l'infligeait lui-même tout en prétendant n'avoir nul besoin d'aide. De plus, il avait passé l'âge d'aimer dans la clandestinité en se fabriquant des alibis bons à rassurer ceux qui ne voulaient le comprendre. Malgré tout ce qui les avait unis, tout ce qui les rapprochait, un fossé le séparait de Tony et il ne voyait pas comment le franchir. Lui qui avait espéré le voir se combler naturellement avec un peu de bonne volonté, comprenait tout à coup qu'il n'aurait pas la force d'attendre cette hypothétique conclusion.

L'homme dont il ne niait plus être tombé amoureux n'existait que pour lui seul, là où pour tous les autres il était un personnage inventé de toute pièce. C'était injuste, mais il ne pouvait se dissimuler de la sorte à son tour. Dans ces conditions, il n'y avait pas grand nombre de possibilités, mais il se faisait un devoir de choisir la bonne, dut-il y laisser quelques plumes au passage.

Après avoir remercié Pietro, Steve quitta l'hôpital et se retrouva sous la pluie, au milieu d'une foule toujours trop pressée alors que lui-même n'avait aucun but, juste la plus difficile des décisions à prendre en pesant le pour et le contre sur les quelques possibilités qui s'offraient encore à lui.

ooOoo

Dans la chambre seulement éclairée de quelques bougies, Bruce était blotti contre son amant, un sourire serein sur les lèvres. Pour la toute première fois depuis qu'il l'avait perdu, il avait l'amour avec un autre homme que Logan et, si une partie de lui culpabilisait pour ce qu'il voyait encore comme une forme de trahison, il était heureux d'avoir enfin laissé ses craintes de côté pour se donner corps et âme. Tout comme il était heureux que ce soit avec Clint qu'il ait franchi cette étape lourde de sens.

Après les quelques baisers échangés le soir du gala de bienfaisance, il avait essayé de faire marche arrière, ne donnant plus de nouvelles à Clint, ne répondant plus à ses appels, des jours durant. Mais son prétendant, aussi accroché à lui que Steve l'avait pressenti, avait tenu bon. Jusqu'à ce que lui-même ne le contacte finalement pour lui proposer une sortie. Il avait joué franc-jeu, avouant son attirance, mais ne cachant rien de ses craintes et son désir, une nécessité même, de prendre son temps. Une fois encore, Clint n'avait rien trouvé à y redire.

Alors, ils avaient pris leur temps. Entre restaurants, séances de ciné, promenades à Central Park, pique-niques sous les étoiles, ils avaient beaucoup parlé, laissé leurs sentiments s'épanouir. Les premiers baisers avaient été timides, les premières caresses tout autant. Bruce avait besoin de se faire à l'idée qu'il touchait un autre homme que le seul à avoir jamais compté, à l'idée qu'en tombant peu à peu une nouvelle fois amoureux il n'en continuait pas moins à aimer Logan. Et Clint n'avait jamais été trop empressé, n'avait pas critiqué une seule fois de l'entendre si souvent parler de son compagnon disparu. C'était toutes ces preuves de sa compréhension à son égard qui petit à petit lui avaient permis d'accepter d'ouvrir un cœur trop malmené et de laisser une place dans une existence trop longtemps solitaire.

Ce soir, quand il avait invité Clint à dîner chez lui, il avait une idée derrière la tête. Ce n'était pas leur première soirée de ce type, mais cette fois il se savait prêt à l'emmener jusqu'à sa chambre. Des jours qu'il y pensait à mesure que le désir, en parallèle de l'affection, renaissait dans son corps longuement oublié. Et le matin même, alors qu'il faisait quelques courses en prévision du repas, il avait décidé sur un coup de tête que le moment était venu, que ce jour ne serait pas moins bien choisi qu'un autre et que les hésitations avaient assez duré. En plus de ce qu'il avait sur sa liste de course, il avait donc acheté des bougies – son assurance nouvellement retrouvée n'empêchait pas de faire ça bien et un peu de romantisme ne faisait de mal à personne – et une boîte de préservatifs.

Ça avait été un choc une fois rentré, en rangeant ceux-ci dans sa table de nuit de constater que ceux qui s'y trouvaient encore étaient périmés. Rien que de très normal pourtant et il s'était refusé à ce que ce détail ne le fasse revenir sur sa décision.

La soirée avait été aussi réussie que prévu, la conversation fluide et le flirt plus appuyé que d'habitude. Et la bonne résolution de Bruce ne l'avait quitté à aucun moment. Il avait simplement eu un tout petit plus de mal à se sentir à l'aise que ça n'avait été le cas durant leurs précédents rendez-vous. Et lorsqu'il avait proposé à Clint de le suivre dans sa chambre, celui-ci avait été étonné, même s'il n'avait pas hésité un instant.

Bruce avait été surpris que les gestes lui reviennent aussi naturellement, tout comme il apprécia ne penser à Logan à aucun moment contrairement à ce qu'il avait craint. Et Clint, s'il ne cacha jamais son envie de lui, fut d'une douceur à toute épreuve. Bruce n'aurait pu trouver meilleur homme pour partager cela.

A présent qu'ils étaient blottis l'un contre l'autre, Bruce caressait doucement la main de Clint posée sur son ventre. S'il était heureux, ce qui était un sentiment étrange après s'être senti seul et mélancolique si longtemps, cette fois il ne pouvait s'empêcher de penser à Logan et il s'en voulait pour cela. Dans un moment pareil, Clint aurait dû être le seul à compter, mais de cela il était incapable.

- Tu penses à lui ? demanda Clint, qui regardait vers la commode, sur laquelle se trouvaient les photos d'un bonheur passé. C'est bien normal dans un moment pareil et je n'aurai jamais la prétention de t'en empêcher.

Bruce savait que c'était inutile de nier, car c'était davantage cela qui aurait rendu Clint malheureux. Alors il hocha doucement la tête.

- Pendant longtemps, il n'y avait aucune photo de lui ici, ça me faisait trop mal de le voir, souriant, si vivant, alors que dans ma tête j'arrivais plus à me rappeler de lui comme ça. Perde quelqu'un, c'est déjà douloureux, mais le voir dépérir, s'éteindre à petit feu, pendant des mois, c'est le pire… Pardonne-moi, c'est pas le moment. Je suis bien avec toi. Ce qu'on vient de faire c'était génial et surtout, tu me rends heureux. Le reste, Logan…

- Arrête, ça fait partie de toi et je le savais en tombant amoureux. Il m'a fallu pratiquement deux ans pour t'avoir, mais je n'ai pas renoncé. Alors ce n'est pas ce passé qui aura raison de moi. Je ne te demanderai pas de l'oublier, ni même d'arrêter de penser à lui. Il sera toujours là et je l'accepte. T'avoir dans mes bras ce soir, t'imagines pas combien de fois j'en ai rêvé, alors si le prix à payer pour ça c'est de vivre avec son souvenir, eh ben je prends.

Ne sachant plus quoi dire de nouveau pour le remercier après l'avoir fait si souvent déjà, Bruce se contenta de l'embrasser.

Un peu plus tard, il quitta le lit, enfila un tee-shirt et un caleçon malgré les protestations de Clint et éteignit les bougies avant de faire un bref passage à la salle de bain. Il revint rapidement se glisser sous la couette, accueillit par un Clint qui le serra immédiatement contre lui.

- Qu'est-ce qu'il tombe dehors, tu parles d'un mois de juin.

- J'aime bien la pluie, plaida Clint. Davantage que la chaleur écrasante qui aurait déjà pu nous tomber dessus à cette époque.

- Je déteste la pluie, dit Bruce d'un ton dur. Avant, j'aimais ça moi aussi pourtant. Logan et moi, on se promenait souvent avec des temps pareils, serrés l'un contre l'autre sous le même parapluie. C'est des moments où la ville est tellement calme. Mais… Il pleuvait quand on l'a enterré, alors depuis…

- Je comprends.

- Et voilà que je parle à nouveau de lui.

- On fait un deal Bruce, tant que tu n'en parles pas pendant qu'on fait l'amour ou le matin avant mon café, le reste du temps c'est quand tu veux. Ça ne me dérange pas. Et quand je trouverai que c'est pas le moment, je te promets de te le dire. Vendu ?

- Vendu !

- Bien. A présent, il y a un sujet le concernant que j'aimerais que nous abordions. Autant parce que j'y ai moi-même beaucoup pensé ces derniers temps que pour que ce soit fait, que tu puisses t'en libérer. Steve m'a dit que tu n'avais jamais confié ses derniers moments à qui que ce soit, que durant les ultimes moments vous étiez seuls dans cet appartement et que depuis tu portes seul le fardeau de ces souvenirs. Je me dis, et arrête-moi si c'est prétentieux de ma part, que je peux être la bonne personne pour partager ça.

Bruce fut secoué d'un petit rire dépité.

- Je ne pensais pas que la soirée évoluerait comme ça.

- Habitue-toi, je suis imprévisible. Mais surtout, je veux que tu saches que je peux tout entendre. Mieux, je veux tout entendre, pour qu'on partage tout.

- D'accord, souffla Bruce d'une toute petite voix, touché par cette demande.

Ce qui se passait à cet instant était totalement improbable. Cette conversation qui se profilait déjà, mais également d'avoir Clint dans son lit, après toutes ces années.

C'était Steve qui le lui avait présenté, seulement quelques mois après la mort de Logan. Le courant était tout de suite passé, même si au départ la relation n'était que professionnelle. Il avait compris bien plus tard que Clint aurait souhaité davantage. Lui avait préféré le déni, se complaisant dans ce rôle de veuf inconsolable. Plus récemment, quand Clint était parti plusieurs mois dans sa famille, il avait réalisé combien sa présence régulière lui manquait. En ce sens, les retrouvailles avaient été agréables, même si encore une fois, il l'avait tout de même tenu à distance.

Puis peu à peu, le temps faisant son œuvre, autant que Steve et Bucky avec leurs éternels sous-entendus, leurs encouragements sincères, il avait un peu moins rejeté l'idée qu'il se passe quelque chose. Ce qui l'avait convaincu, c'était la patience de Clint qui, même avant qu'il ne se passe quoi que ce soit de concret, ne lui avait jamais mis la moindre pression, se contentant juste d'être là.

A présent, Bruce avait la conviction que cet homme était le compagnon idéal pour renaître doucement à la vie, à l'amour. Et sa compréhension à l'égard du souvenir tellement présent de Logan n'en était qu'une preuve supplémentaire.

Et effectivement, encore une fois, avec Clint, partager ces ultimes moments qu'il avait gardé pour lui jusque-là semblait naturel, même si l'épreuve lui apparaissait insurmontable.

- Il n'est pas mort à l'hôpital ? lança finalement Clint pour lui faciliter la tâche.

Quelques jours avant, Bruce n'aurait pas cru possible d'avoir un nouvel homme dans son lit, aujourd'hui semblait le jour de tous les possible, alors autant continuer sur sa lancée, décida-t-il. Il n'en serait que plus fort ensuite.

- Il ne supportait plus l'hôpital, commença-t-il lentement, cherchant son courage au fur et à mesure que les mots sortaient. Les infirmières trop gentilles pour être sincères, les médecins qui n'arrivaient plus à cacher qu'ils étaient dépassés, les heures de visite, les médicaments à heures fixes, les repas qu'on s'évertuait à lui servir alors qu'il n'avalait plus rien… Il voulait retrouver sa chambre, sa tranquillité. Alors il est rentré et j'ai prévenu notre entourage qu'il ne voulait plus voir personne. Certains l'ont mal pris, d'autres ont été soulagés, mais ce n'était pas mon problème. Pour moi à ce stade, il n'y avait plus que lui qui comptait. Ce retour n'a pas été très long. A peine six jours.

Sa voix se brisa sous l'émotion, alors il s'arrêta un moment, essayant d'éloigner l'image de ce corps abîmé, maigre, ce visage douloureux. Il aurait voulu ne pas le voir ainsi, mais pour rien au monde il ne l'aurait laissé partir seul, alors il n'avait aucune regret, tirant sa force de la fierté de l'avoir accompagné jusqu'au bout, même s'il n'était pas fier de lui dans tous les détails de ces quelques jours.

- C'était un enfer, reprit-il en cherchant encore jusqu'où il pouvait aller dans les confidences. Il était bourré de médicament mais il avait tout le temps mal, il arrivait à peine à respirer… Quand j'étais près de lui, j'avais toujours un sourire factice sur les lèvres pour le rassurer et dès que je le quittais je pleurais sans cesse. J'étais à bout. Je voulais qu'il soit libéré de tout ça, mais en même temps j'avais tellement peur du moment où il me serait enlevé. J'avais installé un matelas au pied de notre lit par peur de lui faire mal en dormant à ses côtés, mais je dormais à peine, je passais mes nuits à l'écouter respirer, la peur au ventre de ne plus l'entendre tout à coup. Et puis… le cinquième jour il m'a demandé de l'aider à mourir. On en avait parlé longtemps avant, mais vite fait, j'y pensais plus. Et d'un coup…

- Hey, tout va bien, murmura Clint en caressant délicatement son dos. On n'est pas obligé d'aller jusqu'au bout.

- J'y reviendrai plus jamais, alors je veux que ça sorte une bonne fois pour toute, plaida Bruce, les larmes aux yeux. Je comprenais totalement sa demande, mais comment je pouvais faire ça ? Au fond de moi, j'avais toujours l'espoir stupide de le voir subitement aller mieux, parce que je n'imaginais pas un monde sans lui. Et me voilà à devoir envisager d'être responsable de sa fin… Il y tenait vraiment et j'aurais voulu avoir la force de le faire… J'ai pesé le pour et le contre pourtant. Et puis soudain, ça n'a plus eu d'importance. Il s'était endormi et j'en ai profité pour prendre une douche. Quand je suis sorti de la salle de bain, il ne respirait plus…

- Il ne souffrait plus, rappela Clint.

- C'est ce que je me suis dit aussi. Mais très vite, la culpabilité à repris le dessus. J'avais pris dix minutes pour m'occuper de moi et je n'ai pas été là à l'ultime seconde. Pire, je l'ai laissé continuer à lutter jusqu'au dernier moment parce que je n'avais pas le courage de faire ce qu'il attendait de moi… Tout ça cumulé à ma peine… Je te jure, j'ai vraiment envisagé de me foutre en l'air. A la place, je me suis allongé contre lui, il était tellement maigre, tellement fragile, et j'ai pleuré, pendant je ne sais pas combien de temps. Il faisait nuit quand j'ai enfin envoyé un message à Steve. Il a débarqué peu après avec Bucky et je les ai laissé absolument tout gérer, des premières démarches jusqu'à l'enterrement. Même l'association, pendant que j'errais comme une âme en peine ici. C'est Steve encore une fois qui m'a pressé à sortir, à retravailler… C'est un emmerdeur de première par moment, mais il a tellement fait pour Logan puis pour moi que je ne pourrai jamais cessé de lui être redevable. Même ta présence ici ce soir, c'est un peu grâce à lui.

- Je ne doute pas un instant du rôle de Steve, mais tu t'en es sorti avant tout parce que tu es fort. C'est ça que j'admire chez toi. D'autres n'auraient jamais relevé la tête, mais toi tu es là. Et je suis certain que Logan, où qu'il soit, sait tout ce qu'il te doit.

- Pourtant, je n'ai pas eu le courage d'abréger ses souffrances. Je me dis parfois que c'était par manque d'amour. Je ne l'aimais peut-être pas autant que je le croyais.

- Absurde ! C'est pas donné à tout le monde de faire ce qu'il t'a demandé. Et c'était plus probablement certainement à cause de trop d'amour.

- Je ne sais pas… J'essaie d'éviter d'y penser en général. C'est pour ça que je n'ai jamais voulu en parler à qui que ce soit. Mais étrangement et malgré mes réserves premières, je suis content de l'avoir fait avec toi ce soir.

Il avait à peine fini sa phrase qu'il se mit à pleurer, fragilisé par tous ces souvenirs qu'il maintenait généralement à distance de toutes ses forces. Il apprécia les deux bras qui l'étreignirent avec fermeté. Combien de temps restèrent-ils ainsi ? Il ne le sut jamais, mais lorsqu'il reprit ses esprits, Bruce se sentait apaisé. Il regarda longtemps Clint en comprenant enfin, et surtout en l'acceptant avec sérénité, que cette paix retrouvée c'était bien à lui qu'il la devait.

- Merci, dit-il avant de l'embrasser.

Le baiser s'intensifia et les choses furent sur le point de devenir beaucoup plus sérieuses quand la sonnette raisonna dans la pièce. Les deux hommes, tout à leur affaires, n'y prêtèrent nulle attention, mais le bruit strident reprit, se faisant insistant. Après quelques instants, il devint clair qu'ils ne pouvaient plus ignorer ce visiteur inopportun.

Bruce s'excusa donc auprès de son compagnon et se rendit dans l'entrée, non sans grogner son mécontentement contre ce mauvais timing.

Il ne s'était pas attendu au spectacle qu'il eut sous les yeux en ouvrant la porte. Steve était planté là, l'air tout à fait pitoyable et surtout totalement trempé, ses cheveux gouttant sur ses épaules et son tee-shirt beige lui collant au corps. Il semblait agité et Bruce s'inquiéta, parce qu'il ne l'avait jamais vu ainsi. Pas plus que c'était son genre de débarquer sans prévenir aussi tard. Il était au courant de ses soucis avec Stark même si aucun des deux n'étaient entrés dans les détails, mais très sincèrement, il n'avait pas pensé que cela prendrait de telles proportions. Il s'en voulu pour cela, sachant parfaitement que sa toute nouvelle relation n'y était pas étrangère. Mais il avait bien l'intention de se rattraper, qu'importe le bon moment avec Clint qui venait d'être interrompu.

ooOoo

A la vérité, Steve n'avait aucune idée de ce qui l'avait poussé à aller sonner chez Bruce. A un moment, ça lui avait juste paru comme la seule chose à faire.

Après sa visite à l'hôpital, il avait beaucoup marché puis était allé s'abriter dans un café, ressassant sans cesse tous les évènements des derniers jours, avec une seule constante, celle d'être arrivé au bout de ce qu'il pouvait encaisser. D'aucun lui aurait fait remarquer qu'il ne s'agissait que d'une rupture, qu'il n'était certainement pas le premier à y faire face et c'était vrai. Il n'empêche, reprendre sa routine en se convaincant que tout allait rentrer dans l'ordre, c'était exactement ce qu'il ne voulait plus. Entre son travail, l'association et sa récente quête effrénée de plaisir, il avait oublié de s'écouter quelque part en chemin, se donnant l'impression de ne plus s'appartenir. Parce qu'il n'y avait pas que Tony dans l'affaire. C'était plus profond que cela, venait-il de comprendre. Lui qui, dans ses jeunes années, s'était rêvé artiste, n'avait plus touché un crayon, encore moins un pinceau, depuis des mois, les seuls projets qu'il avait étaient liés à l'association là où il s'était espéré à son âge propriétaire de son logement, avec un job qui n'était pas qu'alimentaire. C'était là un constat amer.

Profitant d'une accalmie dans l'orage qui sévissait, il avait repris sa marche, qu'il n'avait pas vu l'intérêt d'interrompre tandis qu'il s'abattait ensuite des trombes d'eau sur lui. Et la révélation s'était imposée tout à coup. Alors sans réfléchir, il avait filé chez Bruce, histoire d'agir avant de changer d'avis et revenir ainsi à la case départ.

Ce n'est que lorsqu'il vit son ami lui ouvrir en caleçon qu'il comprit qu'il aurait peut-être dû y réfléchir à deux fois. Pourtant, il pénétra sans hésiter dans le séjour quand il y fut invité.

Sans un mot, il alla s'installer sur ce canapé sur lequel il avait dormi bien souvent après la mort de Logan, quand il refusait de laisser Bruce tout seul. Il s'apprêtait à présenter ses excuses pour cette ingérence dans la vie de son ami, quand celui-ci posa une main apaisante sur son épaule.

- Je vais préparer du thé.

Steve se contenta de hocher la tête en se retenant de grogner. Il aurait préféré quelque chose de plus fort, mais ne se donna pas la peine d'en faire la remarque. Depuis quelques années, quand il y avait des soucis à gérer, Bruce ne jurait plus que par le thé. Il avait été à la bonne école.

L'association avait effectivement un jour accueillit un nouveau membre. Charles Xavier, un Anglais qui venait enseigner à l'université de New York et, quoi que parfaitement hétérosexuel, avait décidé de leur consacrer une partie de son temps libre. Et il avait eu son petit succès. Darcy avait adoré ses bonnes manières, Bruce sa façon de gérer tous les problèmes avec philosophie et le sourire, quant à Erik, il l'avait adoré tout court. Charles, en bon britannique, résolvait chaque situation difficile avec une tasse de thé et Bruce avait fini par prendre cette habitude à son tour, ne s'en répartissant pas lorsque l'autre homme était finalement reparti dans son pays deux ans plus tard.

Le thé en revanche n'avait jamais redonné la sourire à Erik, lorsqu'il avait compris que toutes ses tentatives pour le séduire étaient vouées à l'échec. Charles était resté un indécrottable hétéro, fidèle à sa petite fiancée qui l'attendait au pays. Quant à Steve, il n'acceptait chaque fois la tasse que par politesse, pour lui un problème était plus vite oublié avec une bonne dose d'alcool. Il avait bien été le seul à être soulagé par le départ de Charles, qu'il avait toujours trouvé condescendant et incroyablement coincé. Et puis, c'était bon de voir Erik recommencer à vivre une fois qu'il ne l'avait plus à proximité pour se languir de passion.

Si le souvenir de Charles n'était plus abordé, le thé était toujours bien là lui et Steve, quand il prit la tasse que lui tendait Bruce en le remerciant poliment, envisagea très sérieusement de se lancer dans son remake tout à fait personnel de la Boston Tea Party pour se débarrasser de ce qu'il considérait comme de l'herbe bouillie. Ce qu'il se garda bien de partager tant le sourire de Bruce était éclatant sous ses yeux tout de même un peu inquiets. Trop éclatant à la réflexion. S'il n'était plus sinistre à mesure qu'il faisait son deuil, son ami n'était tout de même pas le genre à sourire de cette façon pour rien. Et Steve doutait que seule la préparation d'un thé le mette dans cet état, ou alors c'était pire que prévu.

Mais alors qu'il s'interrogeait sur les raisons de cette conduite inhabituelle chez son ami, Steve eut la réponse en voyant Clint Barton, sensiblement habillé comme Bruce, sortir de la chambre. A ce spectacle, il se leva si vite qu'il renversa une partie de son breuvage, ce qui était présentement la seule bonne nouvelle.

- Merde, je ne savais pas que tu recevais. Je ne voulais pas vous déranger.

- Arrête, le calma immédiatement Bruce. C'est pas un problème.

Le mal était de toute façon déjà fait semblait crier ses yeux, alors que Clint s'approchait de lui. Et Steve ne s'en sentit que plus mal. Lui qui avait espéré trouver de l'apaisement en venant ici, c'était la douche froide.

Il était totalement heureux pour Bruce à ce qu'il parvenait à déduire de la présence de Clint à peine habillé. Mais une partie détestablement jalouse de sa personne, celle qu'il parvenait toujours à faire taire quand il était dans de bonnes dispositions, ne pouvait s'empêcher de mettre le doigt là où ça faisait mal. Jusque-là, lui avait une vie géniale et sans prise de tête, pendant que Bruce était douloureusement seul. Et voilà que tout à coup, les rôles semblaient inversés. Toute sa réalité était sans dessus-dessous… Cela ne faisait que renforcer ses plans pour la suite.

Plus que par habitude que réelle envie, il avala les quelques gorgées du thé qu'il lui restait tandis que Bruce s'asseyait près de lui. Clint, après une parole bienveillante, s'était éclipsé vers la cuisine.

- Désolé que tu l'apprennes de cette façon, dit son ami. Et accessoirement, merci de m'avoir un peu forcé la main.

- Content de voir que l'un de nous au moins semble heureux.

- Pourquoi avoir minimisé ta peine ? Tu n'arrêtais pas de dire que tu faisais face quand j'essayais d'en parler.

- Parce que croyais sincèrement faire face.

S'interrompant, il posa sa tasse vide sur la table basse et serra nerveusement les deux poings. Il était venu pour ça après tout, alors pourquoi est-ce que ça avait tellement de mal à sortir ? Inspirant profondément tout en faisant fi du regard intense qui ne le quittait pas, il commença à débiter le discours qu'il avait soigneusement préparé tandis qu'il errait sous la pluie.

- Bruce, je suis sincèrement désolé de te mettre dans l'embarras en plantant l'asso de la sorte, mais il faut que je le fasse. Il faut que je parte !

- Que tu partes ? Mais où ?

- J'en sais rien. Ailleurs. J'ai besoin de faire autre chose que ce que je fais tous les jours.

- Steve, loin de moi l'envie de minimiser ta tristesse, mais tu ne crois pas que c'est un peu exagéré de tout foutre en l'air pour une rupture ? Tu retrouveras très vite quelqu'un d'autre comme lui si c'est ce que tu veux.

- Alors déjà, il n'y personne comme Tony. Ensuite, je n'aurai de toute façon aucune envie de me retrouver quelqu'un comme lui. Et puis, très vite ? Tu es certain ? Il a fallu que j'attende d'avoir trente-six ans pour tomber finalement amoureux. Tu imagines si ça me prend autant de temps la seconde fois ? Je vais me retrouver à écumer les maisons de retraite. D'ailleurs, c'est une remarque stupide, parce que je ne veux plus tomber amoureux ! Je ne le voulais déjà pas cette fois ! Et pour finir, que les choses soient claires, je ne prends pas cette décision à cause de Tony, mais bien pour moi. Ces dernières semaines, j'ai fait pas mal de choix discutables et j'en ai assez. Je sais plus trop où j'en suis depuis un moment et… Enfin, j'ai envie de me donner du temps pour repartir à zéro. Me retrouver, retrouver la niaque que j'avais avant. Il y a quelques jours, pendant ma permanence j'ai eu au téléphone un type d'à peu près mon âge qui déprimait complétement de ne pas trouver le courage d'annoncer à ses proches qu'il avait commencé le processus de changement de sexe, qu'il se sentait femme depuis toujours. Je l'ai écouté, je lui ai donné des conseils… mais j'ai pas été ému ou touché par son histoire. Ça ne m'était jamais arrivé. Je change et je n'aime pas ce que je deviens. Alors faire un break… Je crois que ça sera bénéfique pour tout le monde.

- D'accord, je comprends. Mais tu vas aller où ? Tu veux faire quoi ?

- J'en sais rien. Je veux juste prendre ma moto et rouler. Le reste… j'aviserai en temps voulu.

- Je m'inquiète, avoua Bruce, c'est une décision tellement radicale.

- Je t'ai toujours considéré comme un père en quelques sortes, mais je ne te demande pas ta permission. Ma décision est prise. Et puis, je reviendrai je pense, mais pas tout de suite. Je suis désolé pour la surcharge de travail que ça va vous donner, mais je suis sûre que Bucky voudra bien faire un peu plus d'heures quand son cher et tendre ne sera pas en ville. Et puis tu vois, c'est le moment idéal en fait. Toi-même tu es entre de bonnes mains, Bucky est amoureux, Darcy vient de s'installer avec Jane… Vous allez tous de l'avant. A part Erik, mais tant qu'il a sa photo je sais qu'il est heureux. Moi, je n'évolue plus, je sais plus ce que je veux. Un peu de recul va me faire le plus grand bien.

- Je comprends, répéta Bruce avec un soupir, même si ça ne semblait pas totalement vrai. Ce qui ne m'empêchera pas de m'inquiéter. Tu as intérêt à donner des nouvelles régulièrement et à revenir dès que tu le sentiras. Il y aura toujours une place pour toi ici.

- Tu sais, quand je disais que je te considérais un peu comme mon père, fallait pas le prendre au pied de la lettre.

- Tu plaisantes ? Tu es pour moi ce qui s'approche le plus d'un fils. En plus d'avoir été un incroyable ami quand j'en avais besoin. Je crois qu'au fond de moi j'ai toujours su que ce moment arriverait, quand tu as débarqué tu ne semblais tellement pas décidé à vouloir te poser, mais je ne voulais pas y penser.

- Justement, je suis resté trop longtemps. Parce que j'ai trouvé une famille à l'assos, chez Odin… La vie était facile. Mais aujourd'hui je veux plus.

- J'espère que tu trouveras ce qu'il te manque, dit Bruce en l'étreignant brièvement. Tu restes dormir ici cette nuit, d'accord ? Tu auras bien le temps de faire ce que tu as à faire ensuite.

- Si tu espères pouvoir essayer de me faire changer d'avis demain matin, c'est peine perdue.

- J'y pensais même pas, mentit Bruce avec un petit rire. Mais Clint a promis de faire des pancakes et il paraît qu'ils sont à tomber.

- Pourquoi tu m'as rien dit vous concernant ?

- Parce que c'est très récent, sourit Bruce. On a pris notre temps. En fait, c'est la première fois qu'il passe la nuit ici…

- Et moi je gâche tout ça…

- Tu ne gâches rien du tout. Qu'on soit clairs, c'est sur le canapé que je te propose de passer la nuit, pas au lit entre nous deux.

- Oh ! s'écria Steve en portant théâtralement les mains à son cœur. Cruelle déception !

- Idiot !

Ils riaient encore quand Clint finit par les rejoindre. C'était une belle façon de leur dire au revoir, songea Steve, qui n'avait pas espéré que sa décision passe aussi bien.

A suivre…