POV Bill

Je pousse le battant de la porte de ma chambre. La petite statuette dans la main. Je revois encore ses yeux quand il me l'a donné.
Et cette pensée me fait sourire.

Je m'affale dans mon fauteuil. Moelleux et éclairé par la lueur de la fenêtre. Je me sens dans un état second. Et pourtant j'ai bien dormi. Avec lui à mes côtés. Et dire que au réveil, je ne m'en souvenais même pas. Il a vraiment dû me prendre pour un imbécile.

Je tourne la poupée russe dans ma main, observant les motifs délicatement peints. Ses couleurs vives. Sa surface vernie.
Un si petit objet. Qui a pris une telle importance pour lui. Pour moi. Non, pour nous.

Je savais qu'il reparlerait de cette soirée. J'attendais ce moment autant que je le craignais. Malgré la compassion qu'il avait exprimé ce soir là, j'avais toujours un doute. Les doutes. Ces foutus doutes qui ont faillis donner à notre silence un caractère définitif.

Mais Tom a réussi à le briser . Avec des mots. Mais pas seulement. Avec sa tendresse. Sa délicatesse. Son désarroi aussi.
Toutes ses expressions qui se sont succédés sur son visage hier soir. C'est tout cela qui m'a convaincu.

Je sais qu'il se soucie de moi. Vraiment. Et rien que cette affirmation me rend heureux.

10H30

Je suis encore allongé sur mon lit. Repensant inlassablement aux événements de ce matin.

Après m'avoir donner mon cadeau, Tom avait commencé à faire ses bagages. Il allait rester quelques jours supplémentaires dans sa famille. J'avais préféré m'éclipser.

Pour l'instant, mon sac de voyage en cuir gît sur le sol. Un repas de Noël en famille m'attend, moi aussi. Mais je ne suis pas aussi enthousiaste que lui. J'appréhende ses retrouvailles. Nerveusement, je glisse dans mon sac quelques pulls et quelques T-shirt.

Je tombe alors sur le jean qu'il m'a offert. Je l'adore. Parce qu'il me va bien. Mais pas seulement.
Bref. Je pars pour 3 jours en immersion complète dans le cocon familial. Je vais donc en avoir besoin.

Un rapide coup d'œil à mon réveil... Je dois être chez mes parents à 12H00. Je suis déjà en retard.

11H00

Voilà. Mes affaires sont prêtes. J'attrape mon manteau et une écharpe qui traînait sur le dossier de ma chaise.
Bien, il ne me reste plus qu'à dire au revoir à tout le monde. Tom en dernier.

Les embrassades avec Lucas et Chloé sont faites. Ils partent ensemble, leurs parents habitent dans le même village. J'entends la porte claquer, et puis plus rien. Il faut que je me dépêche : je devrais déjà être sur la route.

Je frappe à la porte de sa chambre. « Tom ? »

«Entre Bill ». J'avance dans la pièce et je l'aperçois, tentant de faire rentrer un dernier pull dans sa valise.

Il est dos à moi et porte la magnifique veste noire que nous lui avons offerte pour Noël. Il l'avait déjà repéré et j'avoue qu'il à du goût. Presque autant que moi.

« Lucas et Chloé sont déjà partis ? ». D'un mouvement brusque, il se retourne. Et devant sa tenue je ne peux m'empêcher de hausser un sourcil perplexe.

Il porte un pantalon noir assez serré avec une chemise grise. Une ceinture en cuir. Et une cravate noire et grise fantaisie, qui pend négligemment autour de son cou. Je suis impressionné.

En voyant mon air étonné, il sourit avec tendresse. «Je peux faire des efforts moi aussi, de temps en temps ». « Je vois ça ».
Un léger silence s'installe.

Tom me regarde alors intensément et son visage reprend un air sérieux. Il marque une légère hésitation avant d'ajouter en se mordillant la lèvre «Et...et tu aimes...ce que tu vois ? »

A ses paroles, je sens mes joues prendre une délicate couleur rosée. J'ai peur de ne pas bien comprendre.
«Euh...oui j'aime beaucoup ta chemise ! ». Mes joues sont à présent en feu. Suis-je à ce point prévisible ?

Amusé par ma gêne, Tom n'insiste pas et hisse son sac sur son épaule. Il s'avance alors vers moi. « Passe de bonnes fêtes ! ».
Il me fait un petit sourire désolé avant de conclure. « Ne t'inquiète pas, ces 3 jours passeront plus vite que tu ne le crois...et puis on s'appelle hein ? ».

Il semble quelque peu paniqué à l'idée que je refuse. Idiot. « Bien sûr ». Je lui adresse un sourire encourageant avant de déposer un rapide baiser sur sa joue. A son tour de rougir. « Amuse toi bien ! ».

Il doit prendre le train. Ses parents habitent à une heure d'ici environ. J'aurais peut être pût l'accompagner à la gare.

Mais trop tard, il m'adresse déjà un dernier sourire avant de se diriger vers l'entrée. Je peux encore lui proposer mais je ne sais pas si...

Stop Bill, arrête de douter. Tu ne crois pas que toutes ces hésitations ont déjà failli tout gâcher ? Si. Bien sûr que si.

«Attend Tom ! ». La main sur la poignée il se retourne, surpris. « Je peux te déposer à la gare si tu veux. C'est sur mon chemin...et puis, ça ira plus vite que le tram non ? ».

Il accepte rapidement et quelques secondes plus tard, nous dévalons les escaliers.

Nous sommes arrivés à la gare. Je viens de stationner ma voiture devant le grand bâtiment.Dans quelques instants, il ne sera plus là. Pour 5 jours. Soupir.

Je le regarde du coin de l'œil. Il s'en aperçoit et sourie malicieusement. « Je te choque avec ma nouvelle tenue hein ? ».

Profitant de nos derniers instants de complicité, je réplique : « C'est sûr, surtout si on sait comment tu t'habillais...avant ».

Il ouvre de grands yeux étonnés «Mais comment tu... ». « Mmh...Lucas ? ». Agacé, il tapote le tableau de bord. «Evidemment. Il t'a montré l'album ? ».

Je ne peux réprimer un éclat de rire « En effet. Tu avais un look assez spécial... tu aimais les rappeurs américains à ce point ? »

Il affiche une moue boudeuse. « Ne me parles plus de ces informes baggys ». « Ni de mes horribles casquettes ».
Son regard est suppliant. Adorable.

«D'accord. De toute façon, tout le monde passe par sa période...rebelle ». J'éclate de nouveau de rire aux souvenirs de ces fameuses photos.

Lucas me les avait montré en douce un soir où Tom n'était pas là. J'avais feuilleté avec avidité les pages de l'album, remontant le temps et fouillant dans le passé de mon colocataire.

Tom et ses potes autour de son premier scooter. Fier, le torse bombé. Tom lors de sa remise des diplômes, une fille blonde et pulpeuse au bras. Il arborait déjà ce petit regard sexy qui ne le quitterait plus dans les pages suivantes. Tom complètement bourré pour ses 18 ans. Cette fois-ci, deux filles dans les bras. Tom au volant de sa voiture, lunettes de soleil sur le nez et verre de vodka à la main.

Puis peu avant ses 19 ans, les choses avaient commencés à changer. Les filles étaient devenues plus rares sur les photos. Les amis plus présent. Des jeans tout simples et de jolis pulls avaient peu à peu remplacé la panoplie américaine tout droit sortie des clips de 50'cents.Un peu moins d'alcool, et beaucoup plus de musique.

Sa guitare ne le quittait désormais plus. Elle était de toutes les fêtes, de toutes les soirées. Lucas m'avait alors avoué qu'elle était devenue la seule femme de sa vie depuis un peu plus d'un an.

Je n'avais pas été surpris. Le Tom que je connaissais ne ressemblait en rien au Tom des premiers clichés.

Je l'entendais gratter ses cordes tous les soirs. Enchaînant les accords jusque tard dans la nuit. Le bruit sourd du bois résonnant dans l'appartement silencieux.

Sortant de mes pensées, je refocalisai mon attention sur Tom. Il avait ouvert la portière. Et dans mon rétroviseur je le vis sortir son sac du coffre de la voiture.

Il revint ensuite vers le devant de la voiture. Se penchant pour m'adresser un dernier signe de la main. Son souffle chaud traçant un légère trace de buée sur la vitre. Puis il partit vers le hall d'entrée.

Je vis alors ses dreadlocks attachés en masse sur le haut de sa tête, disparaître à travers la foule. Mince. Il allait me manquer. Je crois.

12H30

Après un peu plus d'une heure de route, je suis arrivé devant mon ancien « chez-moi ».

Pour la plupart d'entre vous, le foyer familial restera à jamais votre point de repère. Un lieu accueillant dans lequel vous pouvez venir vous réfugier à n'importe quel moment. Une bulle confortable loin de la cruauté de l'extérieur.

Pour moi ce n'est pas exactement la même chose. Pourtant mes parents étaient adorables. Je ne manquais ni de tendresse, ni d'affection. Je possédais autant de fringues que mon armoire me le permettait. Et j'avais les derniers gadgets à la mode : MP3, téléphone mobile, ordinateur portable et télé dans ma chambre.

Oui, j'étais le cliché vivant de l'adolescent trop gâté. Et j'assumais. Cette petite vie me convenait parfaitement.

Enfin...jusqu'à mes 18 ans. Lorsque je suis entré à la faculté de Berlin. Section sciences politiques. Là, ma vision des choses a commencé à changer. Je rêvais d'évasion. D'ailleurs. D'un horizon lointain que je ne connaissais pas.

Mon environnement a commencé à m'étouffer. Je ne supportais plus mon village. Encore moins mes parents. Une crise d'adolescence en retard ? Peut être bien.

Rapidement la situation familiale s'est dégradée. J'avais très vite dégringolé de mon piédestal d'enfant parfait. Et la chute fut dure. Mes parents n'étaient finalement pas si patients. Et plus je prenais conscience de mon caractère capricieux, plus mon désir de partir était grand.

C'est ainsi qu'au début de ma deuxième année à la faculté, je me suis mit à la recherche d'un appartement.
Je voulais devenir indépendant, m'éloigner de l'emprise paternelle pour pouvoir enfin grandir.

Je suis alors tombé sur l'annonce de Tom. C'était exactement ce qu'il me fallait. Et dès l'instant où je les ai rencontrés, j'ai sû que c'était là que je voulais passer les prochaines années de ma vie.

J'ai donc commencé à me créer un nouveau « chez moi ». Plus d'assistance de tous les instants, je devais me débrouiller seul. Mais en même temps, je n'avais jamais été aussi entouré.

Car il était là. Il est là. Et j'espère secrètement qu'il le sera toujours.

« Bill, tu es enfin arrivé ! ». Ma mère. Je ne l'ai plus revu depuis mon emménagement. Mais je l'appelle régulièrement.
Une sorte de rupture en douceur
. Car je sais qu'elle a beaucoup souffert de mon départ précipité. Même si depuis, elle dit l'accepter.

Mon père a été moins tendre. Pour lui, je ne fais que fuir. Sans régler les vrais problèmes. Et je veux lui prouver que si je suis partie, c'est justement pour les régler. Par moi-même.

« Maman ! ». Je la serrai fort contre moi. Mon départ m'a permis de comprendre que la source de mes troubles n'était pas mes parents. Mais moi. Et à présent, j'ai honte de les avoir ainsi accusés de tous mes maux.

En souriant, elle m'annonça que ma cousine était déjà arrivée. July. 1 an de plus que moi. Officiellement, parce qu'en réalité, elle... « Dis moi tatie, cette charmante jeune fille serait t'elle mon cher cousin Bill par hasard ? ».

Oui. Je suis officiellement de retour.

18H00

« Arrête July ! ». « Non, non je prends la salle de bain avant toi ! ». « Mais j'étais là avant ! ». « Et alors ? Dans un quart d'heure j'aurais fini, il te restera encore... 1h45 avant le dîner. Tu crois que ce sera possible ? ».

Coincé. Bon sang, ma cousine va me rendre fou. On s'adore pourtant. Mais elle à un caractère tellement... « Et je t'emprunte ton nouveau shampooing à la pomme, ça ta dérange ? ». La porte claque. Ais-je le choix ?

Soupir. Je m'allonge sur le lit. Nous partageons la même chambre. Quand je vous disais qu'elle allait me rendre cinglé. Je tends alors la main vers ma veste, échoué au sol. Mon portable. Tiens 4 appels en absence... Tom

A la vue de ces 3 lettres mes mains deviennent moites. Si peu. Il devait sans doute vouloir s'assurer que j'étais bien arrivé. Il faudra que je le rappelle ce soir. Ou peut être mainten... « Eh la diva, la salle de bain est libre ! T'inquiète il te reste de l'eau chaude ! Et merci pour le shampooing ! »

Voilà July qui débarque dans la chambre, inondant la moquette avec ses longs cheveux mouillés. Ma tranquillité est rompue, je vais devoir reporter mon coup de fil. Nouveau soupir.

22H30

Nous venons de sortir de table. Le repas s'est passé dans le calme. Mon père n'ayant fait aucune réflexion concernant ma « nouvelle vie ». Je pense que ma mère lui a parlé.

Je suis assis en tailleur sur mon lit. Mon portable dans la main. July parlant avec mes parents dans le salon, j'ai quelques minutes de tranquillité. Bien.

Mais alors que je commence à taper son numéro, mon portable vibre. Un appel. Tom.

Parfaite synchronisation. « Tom ? ». « Bill ? Je suis heureux de t'entendre, je commençais à m'inquiéter ! ». « Oui, je suis désolé. Mais avec le repas, ma cousine... je n'ai pas vraiment eu le temps »

«Mmh...je comprends ». Il semble déçu. Je répond rapidement : « Mais je suis vraiment content de t'avoir au téléphone. Vraiment »

J'entends son rire à travers le combiné «Je te manques à ce point Bill ? » Je sais qu'il plaisante...mais moi je ne plaisante pas. Je ne plaisante plus avec ça. « Possible Tom. Possible » Silence.

Puis, dans un murmure, il me répond « Plus que quatre jours ». Ma voix résonne en écho « Oui. Quatre jours. On va y arriver...? ». Ma voix flanche. Et il le sent. « Oui. Ne t'inquiète pas. On va y arriver. Tous les deux. Ensemble ». Ensemble. Ma nervosité s'atténue quelque peu.

Cherchant à détourner mon attention, il me questionne sur mes retrouvailles avec mes parents. « Pour l'instant, tout se passe bien. Je crois que je me suis inquiété pour rien ». « Tant mieux ».

«Et toi avec ta famille ? Tes frères et sœurs vont bien ? » Car oui, Tom n'est pas fils unique. Il à une sœur de 12 ans et un frère de 17 ans. En plein crise existentiel selon lui. « Tout va bien. Je suis vraiment heureux de tous les retrouver. Eux aussi, ils me manquent ».Eux aussi. Mon souffle s'accélère.

Mais ce moment parfait est brisé par l'arrivée impromptue de July. Evidemment. Alors qu'elle referme brutalement la porte, je décide de mettre un terme à notre conversation.

«Tom, je dois te laisser. Mes parents ont besoin de moi. Je te rappelle demain d'accord ? ». « Bien sûr. Bonne nuit Bill ». « Bonne nuit »

Je raccroche le sourire aux lèvres.Entendre sa voix m'a rassuré. Oui, je tiendrais le coup. Et je ne vais pas compter les jours. Enfin. Je vais essayer.