Chapitre 11



Après ça, tout c'est enchaîné, ne nous laissant aucune chance de réaliser que, cette fois-ci, nous étions entrés de plein pied dans un conflit dont l'issue était incertaine.

La guerre avait réellement commencé pour nous et nous allions y prendre une part très active, au péril de nos vies, pour des gens que nous connaissions à peine.

Mais, à notre façon, nous les aimions, ces gens pour qui nous allions donner nos vies.

Sans amour, nous n'étions rien.
Sans amour, les Enfants de Lumière auraient ignorés ce monde.

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Je crois que notre don d'empathie est à la fois une bénédiction et une malédiction. Bénédiction car ça nous permettait une réactivité hors du commun. Malédiction car toutes nos émotions sont exacerbées jusqu'au point de non-retour et s'amplifient au fur et à mesure qu'elles passent des uns aux autres…

Le lendemain, il sautait aux yeux de tout le monde que quelque chose, quelque chose de grave, nous était arrivé…

Une petite Verte à la frêle silhouette avait sombré dans un mutisme dont elle ne sortait que pour blesser ceux qui tentaient de l'approcher, ne se calmant à nouveau que lorsque le sang coulait. Deux Rouges s'étaient jetés l'un sur l'autre dans un accès de rage qui avait fait trembler les murs et il avait fallu conjuguer nos forces pour les séparer.

Quant aux Dorés, nous n'étions pas épargnés par l'hystérie.

Olorun, habituellement si souriant et si placide, répondait à la moindre réflexion par des accès de violence. Freya et Izanami se disputaient âprement sous l'œil énervé de Galahad. Quant à moi, je montrais les dents encore plus que d'habitude et ce n'était nullement pour plaisanter.

Bref, nous étions dans un tel état d'énervement que quelques incidents eurent lieu pendant les premiers cours de la matinée. Aussi, le Professeur Dumbledore décida, avec l'accord total et sans réserve du corps enseignant, de nous accorder une journée de liberté.

J'avoue que j'ai pris un malin plaisir à pulvériser pas moins de trois chaudrons lors du cours de potion et je crois que Severus m'aurait volontiers arraché le cœur, si le regard sombre des autres Dorés ne l'avait pas suivi dans chacun de ses mouvements, avec une acuité à vous faire froid dans le dos.

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Epuisée, je posais mon front brûlant sur la pierre froide de la Tour d'Astronomie où nous nous étions réfugiés, à l'abri des regards.

Galahad était en train d'expliquer à la bande du Survivant les événements de la nuit et je n'écoutais que d'une oreille, trop absorbée par les informations en provenance de l'extérieur qui me parvenait à un rythme de plus en plus soutenu.

L'alarme avait été donnée et les tenants du savoir ancestral avait été rappelés.

Je ne peux pas vraiment vous parler d'eux, car je suis liée au secret par ma nature d'Enfant de Lumière mais sachez juste qu'ils sont un des multiples bras auxquels nous pouvions faire appel.

Les Enfants de Lumière étaient maintenant en sécurité. Tous. Sauf un. Dont la lumière s'obstinait à fuir chacune de nos tentatives, nous laissant approcher, jusqu'à le toucher, puis s'éloignant à nouveau de nous. Mon énervement était tel que, si j'avais pu, je serais moi-même allée le chercher, par la force si nécessaire, mais je ne pouvais m'absenter. Pas maintenant, alors que le péril se rapprochait.

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Je me rendis compte que ça faisait un moment que je n'avais pas eu de nouvelles de ma petite voix. Un peu inquiète malgré tout, car quand votre conscience reste silencieuse, ce n'est pas toujours bon signe, je partis à sa recherche dans les méandres de mon esprit.

Après une visite intéressante dans mes archives personnelles (quel fouillis là dedans !), je finis par la retrouver.

Vous dire que j'étais stupéfaite serait loin de la réalité…

En effet, elle m'attendait, confortablement installée sur un canapé en cuir, dans une petite pièce dont je ne connaissais pas l'existence. J'étais même sure qu'elle n'avait jamais existé avant ce jour et n'existerais probablement plus après. Mais le plus surprenant était la personne qui lui faisait face : un jeune homme était assis nonchalamment dans un magnifique Chesterfield et me sourit quand je m'approchais.

" Bonjour Bree. Je suis heureux de te voir enfin. "

Je jetais un coup d'œil à ma petite voix, qui était mon double parfait, mais elle se contenta de hausser les épaules, comme pour dire que c'était uniquement mon problème.

" Qui est-tu ? "

La vue d'un inconnu dans mon propre esprit ne m'amenait pas à faire preuve de politesse et ma voix était un tantinet agressive. Harry m'avait parlé des incursions du Sombre Seigneur dans sa tête, ce qui me rendait encore plus méfiante qu'à l'accoutumé.

Les mains sur les hanches, je me redressais de toute ma hauteur et lui lançait un regard noir, sans toutefois réussir à l'impressionner.

" Je suis Raphaël. " me répondit-il sans se départir de son agaçant sourire, me fixant par en dessous. J'attendis plus de précisions, mais elles ne virent pas.

Je me rapprochais sans quitter l'intrus des yeux et pris place à côté de ma conscience, qui regardait ses pieds et semblait plongée dans ses pensées. Je me sentais vraiment bizarre, tout ceci frôlait un peu trop la folie à mon goût.

" Es-tu un Enfant de Lumière ? " finis-je par demander, persuadée qu'il s'agissait de l'insaisissable flamme que nous traquions depuis plusieurs jours.

Il éclata alors de rire, ce qui me surprit et, avouons-le, me vexa.

" Qui y'a t-il de si drôle ? " sifflais-je, les joues empourprées par la colère.

" Pardonne-moi. " répondit-il en s'installant un peu plus confortablement au fond de son fauteuil. Il sembla réfléchir un instant puis me sourit doucement, presque avec tendresse, ce qui me parût bien incongru. " Je ne suis qu'un messager. "

" Un messager ? De qui ? Dieu ? " demandais-je avec ironie, me basant sur son prénom aux consonances angéliques.

Ma question sembla l'amuser, ce qui ne fit qu'augmenter ma hargne. J'avais déjà suffisamment de soucis comme ça, pour ne pas rajouter un intrus qui prenait ses aises dans mon inconscient. Je sentais l'approche d'une violente migraine, un terrible bruit de tambour qui se rapprochait de plus en plus.

" Allons ma douce Bree, ne te souviens-tu pas ? "

" Je ne te connais pas. " répondis-je avec mépris. " Je ne t'ai jamais vu de ma vie. "

Ma réponse parut le décevoir et un soupir lui échappa.

" Bree, voyons ! Regarde-moi bien et tu comprendras... "
Voici une réponse sibylline comme je les aime, songeais-je amèrement.

Toutefois, j'obéis et entrepris de l'examiner avec attention.

Il était plutôt grand, mais tout en finesse. Rien à voir avec la forte carrure d'Olorun, ni celle, plus fragile, de mon doux Galahad. Ses cheveux ébouriffés étaient du même noir de jais que ses yeux. Il avait le teint plutôt pâle et ses mains aux longs doigts aristocratiques semblaient n'avoir jamais effectués de tâches ingrates. Ses traits me paraissaient familiers mais n'éveillaient pourtant aucun écho dans ma mémoire. Si, comme il l'affirmait, je le connaissais depuis longtemps, il ne devait pas m'avoir laissé une impression impérissable !

Non, définitivement, je ne le connaissais pas. Je jetais un coup d'œil à ma conscience, pour voir si elle, elle le connaissait, mais elle avait disparue, nous laissant seuls.

" Désolée, je donne ma langue au chat ! " déclarais-je avec une jovialité feinte.

Visiblement déçu, il poussa un nouveau soupir et se pencha un peu en avant, jusqu'à ce que nos visages ne soient plus qu'à quelques centimètres l'un de l'autre. Cette proximité m'agaçait prodigieusement, c'était une violation caractérisée de mon territoire, et je m'apprêtais à le repousser fermement quand il parla à nouveau.

" Je suis le messager de Ceridwen elle-même et je- "

" Tais-toi ! Comment oses-tu ! " le coupais-je avec brutalité. Dire que j'étais furieuse aurait été un euphémisme. Comment osait-il souiller ce nom ?

Ma véhémence ne parut pas le gêner outre mesure et j'eus envie d'effacer son sourire suffisant à coup de pied.

" Regarde-moi, a banacharaid, ne vois-tu pas que nous sommes quasiment identiques ?"

A ce stade de la conversation, je n'étais plus en colère. Non, je bouillais. Littéralement.

Ma magie vibrait autour de moi comme un essaim furieux et, avant même d'y avoir pensé, je l'avais envoyé valdinguer contre le mur de la pièce. C'était, certes, une pièce immatérielle et je me doutais bien que nul mal ne lui serait fait mais je fus satisfaite quand il se releva et que je constatais que son stupide sourire avait enfin disparu.

" Ma douce Bree. Toujours aussi impétueuse à ce que je vois... "

Je lui lançais un regard d'avertissement mais il revient s'asseoir, comme si de rien n'était.

" Trêve de sentimentalisme, le moment n'est pas à l'évocation de nos liens, aussi important soient-ils. "

Je lui offris ma plus belle grimace mais, au fond de moi, j'étais plutôt d'accord.

Il se disait messager ? Soit, qu'il délivre son message et qu'il s'en aille !

" Bien. Que veux-tu ? "

" Je suis venue te parler de ton destin, du destin des Enfants de Lumière. Cette prophétie que vous avez faite n'est qu'une infime partie d'un vaste tout... "

" Oui, je sais. Morgause- " commençais-je avant d'être coupée par sa voix impatiente, comme si j'étais une vilaine petite fille qui ne voulait pas retenir ses leçons.

" Non. La douce Morgause n'est que celle qui a donné forme à la légende. Mais la légende est tronquée. Aujourd'hui, plus personne ne sait pourquoi Morgause a véritablement privé tous les descendants d'Avalon de leur pourvoir."

Devant mon air indifférent, il poussa un soupir profondément agacé et poursuivit d'un ton un peu plus vif. Décidément, il soupirait beaucoup. A croire que je l'énervais…

" Ne comprends-tu pas ? "

Je haussais les épaules et Raphaël passa une main tremblante sur ses yeux. Visiblement, cette intrusion lui coûtait cher en énergie et mon manque de coopération n'arrangeait rien.

" Non, bien sur. Tu ne comprends pas. " continua t-il plus bas, comme s'il se parlait à lui-même.

" Mais alors, explique moi bon sang ! "
Bien malgré moi, ça m'avait échappé.

Et, pour la première fois depuis le début de notre si étrange entretien, j'eus de la sympathie pour lui. Si ce qu'il disait était vrai, il devait être bien seul.

" Tout ce que je sais, c'est que l'Antique Magie est à l'œuvre aujourd'hui. Et que toi, et les autres, vous êtes à présent les réceptacles d'un pouvoir qui a dormi pendant des siècles, accumulant au fil du temps une grande puissance et ce, dans un seul but. Le coût en est élevé mais c'est le prix à payer pour rentrer chez nous, pour rentrer à Avalon. "

Rentrer à Avalon ? J'étais de plus en plus perplexe mais je sentis avec étonnement mon cœur battre plus fort et une douce chaleur m'envahir à l'évocation de cet improbable chez-nous.

" Pourquoi es-tu venu ? "
Il me lança alors un regard las et, à cet instant, je sentis de la compassion pour lui.

" Pour te prévenir. "

" Me prévenir ? Mais de quoi ? "
Toutes ses réponses étaient trop vagues à mon goût et je l'interrogeais avec brusquerie.

" L'enfant de la prophétie doit vaincre. Quel qu'en soit le prix. Il faut que tu le- "

" Bree ? "

C'était la voix de Galahad, mais je l'entendais comme si elle avait du traverser un long tunnel tapissé de coton. Raphaël s'effaça et je ne pus entendre ce qu'il voulait me dire de si important.

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Alors, j'ouvris les yeux, passablement déboussolée.

" Je... Je crois que je me suis endormie. " répondis-je à Galahad, dont le visage inquiet me surplombait.

Je me levais avec difficulté à cause de mon immobilité prolongée, serrant la main tendue par mon jeune ami. Doucement, comme si j'étais une délicate fleur de cristal, il me dirigea vers l'escalier de la Tour, dans la ferme intention de me ramener avec lui dans notre dortoir.

Je ne résistais pas, je n'en avais pas la force.

Juste avant de passer l'arche de pierre, je m'immobilisais, sous le regard doux et interrogateur de Galahad. Une présence de plus en plus palpable faisait vibrer l'air au son d'une funèbre mélodie et je relevais la tête, scrutant, sans vraiment le voir, le paysage qui s'étendait à nos pieds. Je laissais mon regard dériver sur la forêt interdite, masse sombre et indistincte dans la nuit.

Enfin… murmura ma petite voix, d'un ton vibrant d'impatience contenue.

Oui, enfin.

Alors, une évidence me transperça l'esprit, comme un fer porté au rouge sur une peau fine et Galahad resserra sa prise sur mon corps soudain devenu flasque.

Le Mal serait bientôt aux portes de Poudlard.


A banacharaid : Mon amie