CHAPITRE XII
19.
Si Gomen Jorande n'était toujours pas en état de recevoir des visites, Melgon Doufert avait finalement pu quitter la Clinique de Jaspell après quarante-huit heures.
Le Capitaine avait retrouvé son Unité mais en avait laissé la direction à Aldéran qui était toujours en mission.
- Pourquoi j'ai l'impression que ça ne te déplaît pas tant que cela ? questionna ce dernier alors qu'ils prenaient leur petit déjeuner dans la salle à manger de l'hôtel.
- Ca fait toujours plaisir de voir un jeune homme prendre son envol, ses responsabilités, devenir adulte et mature. Tu as le sens inné du commandement, c'est évident !
- Je n'ai fait qu'agir dans la précipitation la plus totale, protesta Aldéran qui avait néanmoins légèrement rosi ! Et, ma Nounou disait plutôt : « que je détestais recevoir une remarque » !
- Oui, ça aussi… Mais, tu n'es pas du genre a passer ta vie à suivre les ordres. Le SIGiP est une organisation militaire, en général il s'agit de mission individuelle, aussi il n'engage que des individus autonomes, pouvant réagir dans l'instant et capables d'imposer leur vision à de parfaits inconnus. Dès lors, il est évident que tu doives faire tes premiers pas de leader. Crois-moi, si tu étais incapable de gérer une situation, l'Unité ne te suivrait pas ! Alors, Aldéran, que ferons-nous de cette journée ?
- On ne peut pas encore interroger la rescapée, et le médecin qui s'occupe d'elle conseille de ne pas l'obliger à ce souvenir de cette semaine de sévices ! Faudra donc faire sans son témoignage… Ces trois derniers jours, la prison des grottes a été fouillée de fond en combles, tous les échantillons prélevés envoyés aux Labos de la Spéciale et du SIGiP. Pour en revenir à Jaspell et à notre « leadeuse », le profil de chaque habitant a été repassé au peigne fin, j'y ai passé une partie de la nuit ! Tu souris, Mel ?
- Oui, je me demandais si tes cernes étaient professionnelles ou si c'était la jolie Nhéza qui en était la cause !
- J'aurais aimé que ce soit la seconde option, avoua Aldéran, sans surprise.
- Une idée de l'identité de la leadeuse ? reprit Melgon.
- A la base, pour arriver à convaincre d'autres esprits, même faibles, de vous suivre, il faut une autorité naturelle et un ascendant sur eux… Et, pour qu'un groupe se réunisse sans attirer l'attention, pour que les membres se déplacent de façon naturelle aux yeux des autres, quoi de mieux que la Prêtresse du village et ses plus fervents fidèles ! ? C'est une idée comme une autre. Car il y a d'autres possibilités : une des doctoresses, la cheffe de la police !
- J'aime ton idée, approuva Melgon. En plus, vu les connaissances de son métier, elle sait comment réciter les incantations, s'adresser à un dieu démoniaque – réel ou non ! Là, je suppose que tu vas lui rendre une petite visite ?
- Pas sûr que ce soit une bonne idée… Mettre la pression à un suspect est rarement une bonne solution, surtout s'il est aussi respecté ! Quoique…
- Alors ?
- On va tâcher de suivre discrètement les allées et venues et d'éventuellement identifier les membres de sa petite secte. Et, comme nous recherchons toujours Berkauw, nos investigations passeront plus inaperçues ! J'ai divisé le village en zones, chaque membre de l'Unité va y aller de son petit repérage.
- On s'en occupe.
Yélyne, Darys et Soreyn déjà partis, Aldéran et Melgon s'étaient préparés pour la journée.
- Voilà une info qui ne va pas aider à ton autre enquête sur la corruption au sein du Bureau, jeta soudain Melgon.
- Quoi donc ? fit Aldéran en enfilant son manteau.
- Elle a officialisé sa liaison avec Serkande…
- L'Ancien Seigneur de la Drogue ? Vraiment pas une bonne idée, vraiment pas le bon moment ! siffla le jeune homme. Je ne comprends d'ailleurs pas comment, vu son travail, elle a pu se laisser embarquer dans une telle histoire ! ?
- Le charme inaltérable de l'amitié d'enfance. Quand elle l'a arrêté, tous les souvenirs, purs, sont revenus. Il a mis fin à ses activités après sa peine de prison et il a été habiter chez elle.
- Ce n'est quand même pas ce qui sert au mieux le Bureau et sa carrière…
- Tu es un peu mal placé pour en juger, toi qui, souvent, ne connais même pas le prénom de la fille avec qui tu as tiré un coup ou passé la nuit !
- C'est vrai… Bon, je vais rôder du côté du Temple, à toi la Clinique !
- C'est vrai que j'ai toutes les raisons d'y traîner, reconnut Melgon dont la démarche raide trahissait la faiblesse physique. Dis donc, toi, c'est un défilé de mode de manteaux que tu nous fais, depuis le début ? ! Tu n'as quand même pas pu emporter tout ton dressing ! ?
- Une partie seulement, le rassura le jeune homme. Le Service de Blanchisserie de La Roseraie est très efficace et il passe tous les deux jours pour me changer ma garde-robe !
- Pas possible une telle fixation sur les vêtements !
- Si, je le crains ! gloussa Aldéran qui eut un dernier regard pour l'ordinateur qui avait émis un bip… Un message de ma mère, ça attendra bien ce soir ! Après tout, avec cette interminable croisière à bord du Nemkod, que peut-elle bien avoir d'intéressant à raconter ?
- Ah ça, quand une bande de copines se lâche, tout est possible, Aldie !
Et le jeune homme éclata de rire.
- Nhéza, sortie à midi et à 15h pour Torko, fit-il à l'adresse de la jeune femme. Merci !
- A ton service.
Le Temple de Jaspell n'avait rien de très esthétique, juste une sorte de hangar, aux murs peints de blanc.
Les heures des prières étaient affichées sur la grande porte d'entrée et il semblait que la Prêtresse ne soit pas présente, ce qui faisait les affaires d'Aldéran !
- Heureusement que la salle d'incantations est accessible 24h/24…
A l'intérieur du Temple, on n'avait plus aucune impression d'être dans un hangar préfabriqué, des sculptures et des décorations en stuc, des brûleurs de senteurs contribuant à créer autant que possible une atmosphère mystique et un brouillard perturbant la vision.
« Je suis sûr qu'il y a des diffuseurs de parfums, pour achever de mettre en condition… Rien n'a été laissé au hasard ! J'ignore si ça fait partie du petit manuel de prêtrise, mais cela ressemble diantrement à de la manipulation psychologique ».
- Je peux vous aider ? fit une voix entendue quelques nuits auparavant.
Pourtant là, en robe simple, en laine azur, foulard de soie au cou et escarpins aux pieds, Shyolle la blonde Prêtresse à la silhouette de sylphide était plutôt très éloignée de l'image qu'on aurait pu se faire d'un des plus redoutables serials killer de la décennie !
Les cheveux relevés, légèrement maquillée, les ongles vernis, elle s'approcha de son visiteur qui, une main en poche, avait préventivement enfoncé le bouton d'alerte de son émetteur afin d'appeler ses équipiers à la rescousse !
- Oui, je suis les infos locales. Vous êtes de ces enquêteurs extérieurs.
- Vous le savez d'autant plus que nous nous sommes retrouvés face à face dans cette crique, quand vous vous apprêtiez à sacrifier vos victimes. Cette voix, travaillée pour inspirer la confiance, rendre le cerveau réceptif, elle est reconnaissable entre mille !
- Je me doutais bien que je ne pourrais pas tromper celui qui est tombé pile sur ma prison, pour ce rituel. La chance insolente n'est pas la seule cause de cette réussite. Vous êtes quelqu'un d'extrêmement dangereux, en dépit de votre relativement jeune âge ! Mais, je ne suis pas non plus une oie blanche ! Je me doutais que vous me mettriez sur votre liste de suspectes et que vous tiendriez à venir en personne ! Orgueil très mal placé et surtout une plus mauvaise idée en sus !
Venant des trois autres portes d'accès à la salle des incantations, les complices mentalement lobotomisés de Shyolle encerclèrent le jeune homme qui avait ouvert son manteau.
- Ekapir sendel normak, jeta la Prêtresse. Là, vous avez compris : vous ne pouvez rien contre eux ! Adieu… et dommage car vous êtes intelligent et très mignon surtout avec cette cicatrice au visage !
- Ne m'enterrez pas trop vite, aboya Aldéran qui du regard avait fait le tour de la salle, repéré chaque allié de Shyolle.
- Qu'espères-tu donc pouvoir faire ?
- Survivre, au minimum !
La Prêtresse et ses adeptes eurent un petit rire.
« Doc, j'espère que ta confiance en cette arme est bien placée ! ».
- Aldéran, est-ce que tu vas bien ? lancèrent Yélyne, Darys et Soreyn en faisant irruption dans la salle des incantations.
Plus lent au vu de ses blessures encore à vif sous les pansements, Melgon arriva seulement sur ces entrefaites.
Mais, le regard du Capitaine de la Spéciale s'écarquilla à son tour, à la vue des quinze cadavres, transpercés de part en part, ayant éclaboussé de sang les murs tout en continuant de se vider sur le sol.
- Aldéran, qu'as-tu fait ? !
- Je me suis juste défendu ! rétorqua le jeune homme, son cosmogun toujours à la main, tenant Shyolle en joue ! Qui veut lui lire ses droits, moi je ne me souviens jamais de la formulation ? ironisa-t-il ensuite.
Ce fut cependant ce passage de la rage pure à l'ironie qui inquiéta davantage ceux de l'Unité Anaconda quant à l'équilibre mental de leur partenaire !
Et, de son côté, Aldéran n'en menait pas plus large !
« Dire que je n'ai cessé de te reprocher d'être un fou furieux de psychopathe, papa. Mais, là, je me suis comporté exactement comme toi ! Je déteste ça ! Bien qu'il semble, qu'en certaines circonstances, ce ne soient que tes méthodes qui soient efficaces… Et, j'aime ce cosmogun ! Je n'ai rien compris à la façon dont il a fauché ces tarés, mais seul le résultat compte ! ».
Melgon et les membres de l'Unité Anaconda levèrent leur verre à la santé d'Aldéran.
- Félicitations à toi ! Cette méthode, pour autant qu'elle en soit une, ne figure dans aucun manuel, mais ce fut efficace !
- Je te dois la vie, ajouta Melgon. Beaux débuts, Aldie.
L'Unité fêtait, discrètement cependant, la réussite du jeune homme, Nhéza s'occupant du service du dîner.
Le téléphone d'Aldéran vibra.
- Encore une annonce de message sur mon ordi… C'est le signal d'alerte automatique quand une info du fil d'actualité me concerne…
Mais sa mine s'allongea ensuite, alarmant ses équipiers.
- Un souci ?
- Le Nemkod, le cargo de croisière de ma mère, est en perdition !
