CHAPITRE ONZE
Jusqu'ici, Harry n'avait eu qu'une seule crise, et heureusement, elle n'avait pas duré longtemps, juste assez pour louper un cours de Potions. Mais cette crise avait eu lieu dans le dortoir, au moment de sortir prendre le petit-déjeuner, et Ron s'était vu contraint de révéler à Seamus et Dean la situation d'Harry. Neville les avait observés en silence, puis avait aidé Ron à emmener discrètement Harry à l'infirmerie. Ils le laissèrent, inanimé, aux soins de madame Pomfresh et assistèrent aux cours le cœur lourd. Heureusement, Harry les attendait déjà devant la porte du cours suivant.
Il râla mollement lorsqu'il comprit que Seamus et Dean étaient maintenant au courant de son état. Il fut néanmoins beaucoup plus mécontent lorsque Seamus expliqua la situation à Ginny, qui vint lui reprocher, devant les élèves de Gryffondor présents dans la salle commune ce soir-là, de ne pas l'avoir prévenue, de lui cacher des choses, et de se comporter, de manière générale, comme un égoïste inconscient, et que les gens ont le droit de savoir…
- « Non. »
Ginny s'interrompit un moment.
- « Comment ça, non ? »
- « Non, les gens n'ont pas le droit de savoir. »
- « Quand je dis les gens, je voulais dire moi… »
- « C'est pareil. Tu n'as le droit de savoir que ce que j'ai envie de te dire. Et je ne voulais pas te le dire, parce que je n'ai pas envie que ton comportement change à mon égard. Et parce que personne ne peut rien faire. Et pourquoi tu t'es sentie obligée de me prendre à partie devant tout le monde, comme ça ? »
Harry se détourna, excédé, et monta à son dortoir.
oOo
Septembre passa sans autre crise, et heureusement, la nouvelle de l'état d'Harry resta cantonnée aux élèves de Gryffondor. Harry eut presque envie de croire que son problème était réglé. La vie était belle, les températures étaient encore très douces, et les élèves profitaient de ce temps clément pour sortir, ou jouer au Quidditch pour peu qu'ils trouvent un professeur ou un Préfet pour les surveiller. Les plus téméraires se baignaient dans le lac.
Deux choses, cependant, chiffonnaient Harry. La première, c'est que les Huitièmes Années avaient été d'office écartés des équipes de Quidditch, et ce pour laisser leur chance aux élèves « réguliers ». Quand il se sentait d'humeur honnête et bienveillante, il trouvait la mesure juste et normale. Quand son côté Serpentard prenait le dessus, il avait envie de crier et de taper du pied comme un enfant de cinq ans à qui ses parents refuseraient d'acheter un sachet de chocogrenouilles.
La deuxième chose qui le chiffonnait, c'est qu'à Poudlard, Hermione portait toujours des chemises à manches longues. Il ne s'en était pas rendu compte tout de suite, parce que l'uniforme scolaire imposait les manches longues en cours. Mais le week-end, au bord du lac ou sur le terrain de Quidditch, lorsque toutes les filles se retrouvaient en débardeurs et les garçons en T-shirt, son chemisier sage sautait aux yeux. Elle ne voulait manifestement pas montrer sa cicatrice : les mots Sang-de-Bourbe, que Bellatrix avait gravés sur son avant-bras à la pointe de sa dague. Hermione ne devrait pas avoir honte de cette cicatrice. Mais Harry comprenait pourquoi elle ne la montrait pas. Elle voulait sans doute s'épargner les regards interrogateurs, s'épargner d'avoir à expliquer encore et encore le pourquoi et le comment de cette inscription infâmante. Harry lui-même s'arrangeait toujours pour que ses mèches cachent sa cicatrice sur son front. Alors, oui, il comprenait. Mais ça le chiffonnait.
En ce samedi après-midi, encore chaud et lumineux, Harry contemplait Hermione et Ron travailler ensemble sur un devoir d'Histoire de la Magie. Un peu à l'écart, Ginny et Seamus se prélassaient à l'ombre d'un arbre surplombant le lac, les deux ayant une peau assez sensible au soleil. Ginny avait très mal pris ses remontrances, et ne lui parlait que le strict nécessaire. Harry s'en contentait, du moment qu'elle évitait de répandre ses problèmes personnels plus que ce qu'elle avait déjà fait.
Plus loin, Dean avait organisé avec quelques élèves de Première Année une partie de football, et semblait beaucoup s'amuser de la raclée que les nés-Moldus infligeaient aux Sang-purs et aux Sang-Mêlés. En voyant leur défaite se profiler, certains élèves avaient sorti leurs baguettes et lancé sur le ballon des sorts de lévitation et d'évitement. Harry rigola au résultat : le ballon voguait maintenant avec une vie propre, et dès qu'il s'approchait des buts, il était renvoyé à l'opposé du terrain, obligeant les élèves à courir sans arrêt comme une nuée de moineaux. Dean contenait mal son hilarité. Mais bientôt, deux élèves de Poufsouffle, portant chacun un badge du RAT, le machin créé par Ombrage, vinrent discuter avec Dean. Celui-ci les écouta, les regarda de toute sa hauteur – ce qui sembla impressionner les deux jeunes élèves, Dean était très grand. Puis il sortit sa baguette, et les yeux toujours rivés sur ses interlocuteurs, lança un sortilège sur le ballon qui retomba mollement sur l'herbe. Les deux Poufsouffles partirent précipitamment, mais le charme était rompu, et Dean mit un terme à la partie.
Harry était sur le point de se lever pour rejoindre Dean, quand il fut interrompu par Neville.
- « Excuse-moi, Harry. Tu as un moment ? »
- « Euh… Oui, bien sûr, Neville. Tu veux me parler ? »
- « Oui. Si tu veux bien venir avec moi ? »
Harry se leva, Ron lui jeta un coup d'œil, mais le voyant accompagner Neville, il ne le retint pas. Neville se dirigea vers l'arrière du château, Harry à sa suite, et ils arrivèrent bientôt près des Serres. Il dépassa la Serre numéro trois, celle qui était en permanence à l'ombre de l'aile ouest du château et qui servait à cultiver les plantes souterraines comme le Filet du Diable. Il n'y avait personne à proximité, c'était un endroit parfaitement isolé. Neville se tourna vers Harry.
- « Est-ce que tu veux bien qu'on vérifie ensemble si tu es Terre ? »
- « Euh… Maintenant ? Ici ? »
- « Oui. Il n'y a personne, c'est samedi, on est tranquille, et comme c'est le début de l'année, il n'y a pas encore trop de devoirs… »
- « Ecoute, Neville… Tu sais, avec mon… problème, je ne suis pas sûr que ça vaille la peine… »
- « C'est pour moi, Harry. Je suis juste curieux… »
- « Et moi aussi je suis curieux, j'aimerais bien essayer… » fit une voix chaude, qui les fit sursauter tous les deux.
Dean apparut à l'angle de la Serre, et s'adossa à la paroi de verre, un léger sourire aux lèvres.
- « Vous vous rendez compte que si les RATs vous surprennent, vous êtes bons pour l'expulsion ? »
- « Il n'y a rien dans le règlement de Poudlard qui interdit de pratiquer Talos, » fit Neville.
- « Tu penses qu'Ombrage se soucie du règlement ? Non, elle invente le sien… »
- « Elle ne peut pas toucher à Talos. »
- « Je croyais qu'il était interdit d'enseigner Talos à Poudlard ? » fit Harry, dubitatif.
- « L'enseignement est interdit, la pratique, non. »
- « Ombrage te dirait que c'est pareil… » fit Dean, légèrement amusé par la détermination inhabituelle de Neville.
- « Ce n'est pas pareil, un point c'est tout. Alors, Harry ? Tu veux bien essayer ? »
- « Ce n'est rien de… euh… sexuel, hein ? »
Neville le fixa longtemps, Dean fut pris d'un rire qu'il essaya de restreindre, tandis qu'Harry rougissait.
- « Excuse-moi, Neville. Bon, d'accord, montre-moi. »
oOo
Neville s'abstint de répondre. Il ne comprenait pas pourquoi tout le monde faisait une fixation sur l'aspect sexuel de Talos. Enfin, si, bien sûr, il comprenait, mais il n'aurait pas apprécié que ses amis n'aillent pas au-delà. En l'occurrence, il se sentait plutôt flatté de l'intérêt que Dean portait au sujet, et l'accord d'Harry, bien que réticent, l'incita à taire ses doutes et à se lancer dans ses explications.
- « L'élément Terre, contrairement à l'Air, au Feu et à l'Eau, est un élément composite. Il englobe trois grandes catégories : la Terre Animale, la Terre Végétale, et la Terre Minérale. Normalement, il y a toujours trois mouvements de base, qui permettent de déterminer l'affiliation élémentale, mais dans le cas de la Terre, il y en a cinq. Les deux premiers, attaque et bouclier, sont communs à l'élément Terre, le troisième est spécifique de la catégorie. Moi, je suis de l'élément Terre, catégorie Végétale. Donc, je vais vous montrer l'attaque et la défense pour commencer, et si l'un d'entre vous a une affinité à la Terre, je vous montrerai les troisièmes mouvements pour déterminer votre catégorie. »
Pendant que Neville se mettait en position, les jambes écartées de près d'un mètre, les jambes fléchies de manière à avoir les tibias parfaitement verticaux et les cuisses quasiment horizontales, les bras repliés sur les côtés et les poings serrés, Harry et Dean se regardèrent brièvement. Ils reportèrent très vite leur attention sur leur ami, se pinçant les lèvres pour éviter de sourire.
- « Alors, pour commencer, l'attaque. »
Neville se fendit d'une sorte de saut de chat, l'un de ses pieds, projeté en l'air, retomba lourdement sur le sol de terre sèche et désherbée qui entourait les Serres. Sous son pied, la terre se souleva brièvement, puis retomba, et de ce point central, une ondulation se propagea sous le sol, provoquant un léger affaissement, comme si une galerie creusée par un rongeur s'effondrait sur elle-même. Une galerie en ligne droite, et au bout de cette longue tranchée, la terre se souleva en une explosion silencieuse, projetée sur plusieurs mètres de hauteur. Harry et Dean, les yeux écarquillés, n'avaient plus du tout envie de rire.
- « Et maintenant, le bouclier. »
Neville, qui avait repris sa position de départ, reporta son poids sur sa jambe droite, qui lui servit de pivot tandis que la gauche traçait un cercle au sol en un mouvement fluide. Son bras gauche tendu, la main relevée presque à la perpendiculaire, suivait de près la formation du cercle. Et dans le sillage de la main et du pied, la terre, la poussière et les graviers se soulevaient en un rideau dense, presque solide, aux particules toujours en mouvement. Neville revint finalement à sa position de départ, et le rideau de terre retomba bientôt. Il se redressa alors, et se retourna vers ses deux amis avec un sourire, qui s'élargit en voyant leur expression.
- « Eh bien, à votre tour. »
Durant plusieurs heures, presque jusqu'au dîner, Neville supervisa les deux sorciers, corrigeant la position qui d'un bras, qui d'une jambe. L'élément Terre était l'un des plus compliqués à maîtriser, non pas à cause de la gestuelle mais pour comprendre l'effet levier, et générer avec peu d'effort une importante puissance d'impact. Lui-même avait mis plusieurs semaines, sous l'autorité de sa grand-mère, avant de réaliser les figures correctement et efficacement. Mais, comme pour tous les éléments, si l'affinité était là, les quelques mouvements de base, même imparfaitement exécutés, devraient provoquer un résultat.
C'est pourquoi, lorsqu'au bout de ces heures d'entraînement, Dean ne parvint pas à déplacer le moindre caillou, il déclara sans appel qu'il n'était pas affilié à la Terre. Dean, essoufflé et dépité, se réfugia à l'ombre de la serre, et s'assit par terre, déterminé à voir Harry s'entraîner jusqu'à ce que Neville le déclare hors course. Harry, trempé de sueur, essuyait à nouveau ses lunettes, qui volaient régulièrement dès qu'il tentait de réaliser le cercle de défense. Ce qui faisait beaucoup rire Dean, déconcentrait Harry, et incita Neville à se focaliser sur l'attaque. Mais finalement, Harry obtint un résultat satisfaisant : après un énième essai, alors que son pied devenait douloureux à force de frapper le sol de toutes ses forces, une petite tranchée se forma depuis le point d'impact, se propagea sur un peu plus d'un mètre, et se termina en un plop digne d'un bouchon de champagne. Harry leva un poing vers le ciel.
- « Oui, je suis le Grand Harry Potter ! Le Sauveur, Pourfendeur des sorciers maléfiques, Champion de la Lumière et de la Justice. Et je fais plop, aussi ! »
Les trois jeunes gens furent pris d'un fou-rire inextinguible, alimenté par leur épuisement, et leur soulagement qu'au moins l'un d'entre eux ait obtenu un résultat, fut-il médiocre.
- « Bon, c'est dommage, » fit Neville, en essuyant la larme qui lui perlait au coin de l'œil, « il est trop tard pour t'enseigner les mouvements de catégorie… »
- « Ah non, Neville ! Montre-nous au moins le mouvement qui te correspond ! »
- « Mais… Oh, bon, d'accord. Ce mouvement s'appelle la Graine, tout simplement. »
Neville s'accroupit, dos courbé, tête rentrée, les bras entourant ses jambes. Puis il se releva, lentement, déploya ses bras sur les côtés, lentement, puis se redressa tout droit, les bras dressés vers le ciel, toujours aussi lentement. Autour de lui, toutes les graines de toutes sortes de végétaux, poussèrent, s'élevèrent hors du sol en un tapis vert tendre, certaines se transformant en herbe, d'autres devenant des fleurs, des chardons, des marguerites, ou des graminées. Sur un petit cercle de près d'un mètre de rayon, le sol se retrouva couvert de verdure. Un léger sourire s'épanouit lentement sur les visages de Dean et Harry, et lorsqu'ils pénétrèrent dans la Grande Salle pour prendre leur repas, il s'y trouvait toujours. Harry, dont l'émerveillement surclassait de loin le plaisir un peu puéril des cadeaux de Noël, se demanda quel mouvement lui correspondait, quel miracle il pourrait lui aussi accomplir.
