Maître Fu
Depuis que leur école avait été partiellement détruite, Emma et certains de ses camarades de classe avaient été placés ailleurs en attendant la reconstruction totale de l'établissement. Le nouveau lieu, bien moins récent que l'école primaire dans laquelle elle avait toujours été, ne lui plaisait pas du tout. Ce n'était pas aussi chaleureux, ce n'était pas son école. De plus, cet autre établissement était plus éloigné de là où elle vivait avec son père.
Le positif dans tout ça, c'était que les parents de Marinette s'étaient proposés pour emmener la petite à son école puis de la ramener le soir. Du coup, elle pouvait tranquillement prendre le temps de goûter à la boulangerie. Parfois, elle donnait un petit coup de main dans la boutique et les clients se laissent agréablement servir par la toute petite.
D'autres fois, elle buvait simplement une tasse de thé en faisant ses devoirs dans l'ancienne chambre de Marinette. Et quand elle avait finit, elle explorait l'endroit, imaginant sa Maman comme elle avait dû agir à son âge.
L'armoire contenant les vêtements était très grande, surtout remplie des quelques tenues que Marinette avait créé. Emma grimpait alors sur la chaise pour décrocher les cintres et observer la robe ou tout autre vêtement. Forcément, c'était trop grand pour elle mais la petite bleue ne pouvait pas s'empêcher de les essayer. A force d'enfiler ces jolies tenues et de regarder les croquis que Marinette avait dessiné il y a fort longtemps, Emma avait choisi une page vierge, pris des crayons et avait tracé ce qu'elle voyait dans sa tête. Une tenue de princesse avec des froufrous, une robe dans un style marin … Ce n'était pas aussi joli que les croquis de sa mère mais Emma se sentait tellement contente d'elle qu'elle était descendue montrer ce qu'elle venait de faire à Sabine.
Laquelle, évidemment, s'était extasiée encore et encore, allant jusqu'à montrer ça à Tom qui était débordé par un amas soudain de clients.
Après, en attendant que quelqu'un puisse la ramener chez elle, Emma était repartie sur le lit de Marinette pour reprendre sa lecture du journal intime. Maintenant qu'Adrien lui avait tout expliqué sur Ladybug, Chat Noir et le Papillon, certaines choses étaient plus claires et elle comprenait mieux ce que sa mère avait écrit. Et surtout, elle mourrait d'envie de rencontrer ce « Maître Fu » afin d'en savoir plus sur les Kwamis. Elle désirait tellement en rencontrer un ! Elle n'avait vu Plagg que de loin après tout.
Il fallait qu'elle trouve un plan … Marinette avait suffisamment donné de détails pour qu'elle sache où trouver le vieux chinois.
Le lendemain, pendant qu'Adrien était en train de se doucher, Emma avait subtilisé le portable de son père. Elle avait lu que sa mère en avait fait de même donc elle ne sentait pas vraiment coupable.
Elle allait envoyer un message à Sabine, en se faisant passer pour le blond pour lui signaler qu'il viendrait chercher sa fille directement à l'école. Sabine avait répondu immédiatement et Emma s'était dépêchée d'effacer les preuves en entendant la porte s'ouvrir.
Tout était prêt.
Le soir venu, Emma s'était dépêchée de ranger ses affaires et avait filé dans les rues de Paris, inconsciente du danger qu'une petite fille de six ans pouvait rencontrer. Elle était euphorique mais bien vite, son engouement retomba : elle n'était jamais sortie seule dans la grande capitale et ne reconnaissait rien là où elle était.
Que faire ? Elle n'avait pas de téléphone et Adrien lui avait interdit de parler ou de suivre un étranger. Rasant les murs, son petit sac sur le dos, Emma regardait les gens autour d'elle avec un regard angoissé. Elle avait peur.
-T'es pas la gamine de l'ancien Chat Noir, toi ? Qu'est-ce que tu fais ici toute seule ?
Soulagée d'entendre une voix qu'elle connaissait, Emma se retourna vers Félix. A cet instant, même le désagréable blond lui allait. Reniflant en tentant de retenir ses larmes, elle sentit la grande main se poser sur sa tête et la frotter maladroitement. Quelque chose frotta même sa joue et en rouvrant les yeux, la bleue reconnut le petit chat noir ancestral.
-Plagg !
Entre deux hoquets, elle rit un peu et renifla. Elle releva les yeux vers Félix qui n'était visiblement pas ravi d'être là avec elle.
-Ne le dis pas à Papa, s'il te plaît …
-Seulement si tu me dis pourquoi tu te promènes dans ce quartier, sans un adulte pour te surveiller.
Emma fuyait son regard avant de répondre tout doucement.
-Je voulais rencontrer Maître Fu … Maman en parle beaucoup dans son journal alors …
Félix se releva pour visiblement questionner son Kwami silencieusement.
-Tu es vraiment idiote si tu pensais pouvoir te balader sans rien risquer ici, tu le sais ?
-C'est toi l'idiot …
Il soupira et avança avant de lui lancer un regard polaire.
-Tu viens ? J'ai pas que ça à faire !
Emma fit son plus grand sourire et courut pour le rejoindre. Adrien allait vraiment, mais alors vraiment, être très en colère. Et étrangement, Plagg n'avait pas l'air du tout content qu'Emma ait demandé à voir le Maître.
La porte s'était refermée derrière la petite fille qui ne bougeait plus un muscle. Devant elle, le vieux chinois la fixait, un sourire bienveillant sur le visage. Plagg s'était installé sur ses cheveux bleus et elle avança timidement.
-Bonjour … Je suis-...
-Emma Agreste. Je savais que tu allais venir.
Prenant place sur le petit coussin qu'il désignait de sa main tendue, Emma ne le lâchait plus du regard.
-Pourquoi es-tu ici, jeune demoiselle ?
-Et bien, Maman a parlé de vous dans son journal et- …
-Pourquoi es-tu réellement ici, Emma Agreste ?
Elle avala sa salive et regarda le sol.
-Je … voudrais devenir aussi forte que Papa … et que Maman.
Pouvoir défendre Paris, se battre contre les méchants et venger ceux qui ont été blessés. En face, Maître Fu restait silencieux tandis que Plagg s'était figé sur sa tête.
-Tu veux un Kwami.
Ce n'était pas une question.
-C'est hors de question !
La petite voix de Plagg avait claqué dans la grande salle. Ses petites pattes croisés, il défendait le vieux Maître de commettre l'ultime transgression contre Adrien.
L'homme et le chat noir se fixaient, l'ambiance soudainement tendue.
Adrien Agreste, les traits tirés avait demandé au Maître de lui accorder un peu de son temps.
-Que puis-je pour toi, Chat noir ?
-Je ne suis plus Chat Noir. Mais ma demande a un rapport avec lui.
Le plus âgé lui servit une tasse de thé que le blond attrapa délicatement, sans le lâcher des yeux. Sans attendre qu'il l'invite à parler, le richissime héritier reprit la parole.
-Je vous demande … Non, je vous ordonne … que peut importe si ma fille a ce qu'il faut plus tard pour suivre le même chemin que Marinette et moi … Je vous ordonne de ne jamais lui donner de Kwami. Elle ne doit jamais, jamais, avoir de Miraculous.
Maître Fu souffla légèrement sur son thé avant d'en prendre une gorgée. Il prit du temps avant de répondre.
-Cette enfant possède le sang et les gênes de quatre Kwamis : le Paon, le Papillon, le Chat et la Coccinelle. Tous de très puissants combattants. Quand le moment sera venu, elle sera forcément demandée.
-C'est hors de question. Ma mère est morte à cause des combats. Mon père a tenté de m'assassiner plus d'une centaine de fois. Et j'ai bien failli perdre Marinette une centaine de fois à cause de ça. Je refuse de perdre ma fille dans ces combats insensés. Je sais que rien n'indique qu'il y aura un nouveau grand méchant à Paris d'ici quelques années … mais c'est hors de question.
Le chinois fixait son ancien champion avec un visage calme. Il comprenait la décision du très jeune père mais il ne pouvait pas promettre. Si le danger se réveillait, il n'y avait pas d'autres choix que d'envoyer de jeunes gens pour le combattre. Et avec la famille qu'elle avait, Emma Agreste avait déjà sa place. Ne restait qu'à savoir quel Kwami allait être fait pour elle : Ceux que sa famille avait eu l'occasion de fréquenter ? Ou parmi ceux qui restaient ?
-Je ne peux rien promettre, Adrien Agreste.
Le blond se releva en se mordant la lèvre et fixa l'homme avec un regard digne d'un Chat Noir menaçant.
-Je vous conseille de vous rappeler, Maître Fu, que ce n'est pas parce que je n'ai plus la bague, que je ne peux plus créer de cataclysmes.
-Tu protèges ta fille, c'est tout à ton honneur.
Sur ces mots, Adrien s'inclina tout de même devant le vieil adulte et quitta l'établissement. Dans la pièce derrière, la plupart des Kwamis avaient retenu leur souffle. Ils n'avaient rien vu, juste sentit la menace que dégageait le jeune invité. Et Plagg, avait promis dans sa petite tête, de respecter le vœu du garçon. Si ça devait tomber sur lui, il refuserait de prêter son pouvoir à Emma.
Tout en fixant la jeune fille, Maître Fu lissa sa barbe. Il sentit un potentiel latent incroyable en elle mais elle était encore trop jeune. Le double de son âge aurait été préférable. Il ne pouvait pas accorder à cette enfant, le pouvoir de combattre le Mal.
-Ce n'est pas encore possible, jeune demoiselle.
Emma s'y était attendue mais ne pouvait pas s'empêcher d'être déçue. Tout ça juste parce qu'elle n'avait que six ans ! Elle était mature !
-Néanmoins, quand tu sera plus âgée … reviens me voir. Il y aura toujours un mal à combattre.
Plagg avait plissé ses petits yeux en fixant le Maître et il ne fut même pas étonné d'entendre la porte derrière lui s'ouvrir si fort qu'elle quitta pratiquement ses gonds. Il avait bien fait de demander à Félix d'informer Adrien de la présence de sa fille ici. Le blond avait été vraiment très rapide.
-Emma, on rentre.
-Mais Papa … !
-De suite !
Il n'avait jamais haussé la voix quand il s'adressait à elle, aussi, elle s'était relevée de suite avec une mine effrayée. Le visage vers le bas, elle avait rejoint son père en tentant de se faire la plus petite possible. Si elle levait les yeux, elle allait croiser les orbes vertes furieuses de son père.
-Plagg, Félix est en bas avec ma voiture. Tu peux emmener Emma s'il te plaît ?
La boule noire poussa le petite en direction des escaliers et Adrien attendit que la porte soit fermée avant d'avancer vers le vieux maître.
-Je pensais avoir été clair.
-Ta fille est venue d'elle-même.
-Elle a six ans !
Il avait hurlé sans retenue avant de se remettre à marcher, sa tête entre ses mains. Tout ça n'était pas réel, c'était un cauchemar. Un rêve prémonitoire que lui envoyait Marinette pour le prévenir du danger qui menaçait leur petite fille.
Adrien respira profondément et tenta de se calmer.
-S'il vous plaît … je ne veux pas qu'elle soit mêlée à tout ça. C'est mon unique fille, c'est mon petit bébé. Pas elle.
Maître Fu aurait aimé le réconforter, lui dire que ça n'arriverait pas. Par respect pour Marinette également. Mais il ne pouvait pas faire ça.
Adrien avait quitté l'endroit sans un mot de plus. Tout avait été silencieux dans la voiture. Après avoir déposé Félix et Plagg, il avait reprit la route.
-... Papa ?
-Est-ce que tu te rends compte de ce que tu as fait, Emma ?! Toute seule dans Paris comme ça … pour aller le voir, lui !
-Papa, je ne voulais pas …
-Bon sang, j'ai eu la peur de ma vie ! Il aurait pu t'arriver n'importe quoi !
Ce comportement … c'était du Marinette tout craché ! A foncer tête baissée sans réfléchir une seconde aux conséquences. Il comprenait par moment pourquoi son père avait tenu à l'enfermer chez eux.
-Donc, je suis punie ?
-Oh oui ! Pas de télé, pas de jeux-vidéos, pas de sorties ! Tom et Sabine seront mis au courant et ce sera pareil chez eux ! Ta mère va vraiment venir me hanter …
Seulement six ans et déjà ce type de comportement … Soudainement, il craignait l'adolescence.
