Des larmes commencèrent à monter dans les yeux ridés de la vieille femme. Cela faisait pratiquement trois bonnes heures qu'elle racontait à Vincent Novello la vie de sa sœur et de ses enfants. Elle ne s'en lassait pas, cependant les souvenirs remontaient à la surface, agitant son cœur de femme âgée et solitaire. Son visiteur, qui achevait de noter ce que racontait Sophie, reposa sa plume et tendit son mouchoir à son hôtesse. Elle l'attrapa et se moucha bruyamment puis montra un paquet de toile posé sur la table.

« Veuillez m'excuser, M. Novello, ces souvenirs sont toujours douloureux. Je vous remercie pour le mouchoir. Que diriez-vous d'une tasse du café que vous m'avez apporté ? Il réchauffera nos corps et nos âmes, sourit-elle.

- Avec plaisir, Mme Haibl. »

Novello se leva et partit préparer du café pour son hôtesse et lui-même. Revenant dans le salon où l'attendait Sophie, il déposa sa tasse sur petite table, entre les chocolats et la boîte de Constanze, et tendit l'autre à la vieille femme qui y trempa timidement ses lèvres.

« Merci, M. Novello. Je puis à présent continuer. Malgré les obstacles, ma sœur a réussi la mission qu'elle s'était confiée à elle-même, et aujourd'hui Mozart n'est plus un nom entaché de critiques. La preuve reste la biographie qu'elle a écrite sur Wolfgang, avec l'aide de son second mari, Georg Nikolaus von Nissen.

- En quelle année votre sœur a-t-elle épousé Georg von Nissen ?

- Oh pas tout de suite ! En 1809, mais ils vivaient déjà ensemble depuis quelques années. Leur mariage n'a été que l'officialisation de tout cela. Mais attendez, j'y viens. Lorsque ma sœur fut rassurée sur le sort de ses fils, l'un à Prague, l'autre à ses bons soins et ceux de ma mère, elle entreprit une tournée européenne afin de chanter les œuvres de son mari. Je pense qu'à ce moment-là, elle eut une belle revanche. Elle qui, adolescente, n'a jamais été demandée pour chanter devant la bonne société de Mannheim, se retrouvait à chanter dans les plus grandes villes d'Europe, en y remportant un franc succès. Elle m'a confié avoir toujours regretté de ne pas vivre de son organe lorsque Josefa, Aloysia et moi-même montions sur scène et en vivions. Constanze avait vraiment une voix magnifique, elle pouvait chanter tous les airs de Mozart ! Parfois, Aloysia se joignait à elle, c'étaient là de grands duos, les deux sœurs rivales presque réconciliées dans la chanson, en somme. Ça a fait oublier un temps à Aly ses déboires conjugaux. En effet, elle tombait peu à peu en dépression et devenait parfois hystérique, elle s'est d'ailleurs séparée de son mari en 1795, c'est fort dommage je trouve, mais le pauvre Josef ne pouvait plus supporter ma sœur. Après la tournée, Constanze s'était reprise, elle ne baissait plus les bras et voulait se battre. L'argent qu'elle a gagné dans sa tournée et celui issu des droits sur les œuvres de Wolfgang lui permirent d'avoir une vie plus qu'agréable et de nourrir ses fils. En outre, elle a continué à vivre de sa voix en chantant de temps en temps pour quelques amis de Prague, l'Empereur lui-même l'a applaudie ! Ensuite, elle a vendu les autographes des œuvres de Wolfgang à un certain Johann Anton André, parmi ces œuvres il y avait le Requiem de Wolfgang. Elle eut même quelques ennuis à cause de ce Requiem. Les descendants de Walsegg-Stuppach firent un procès à ma sœur, parce qu'elle détenait l'original. Mais il fut abandonné et elle gagna la partie.

- C'est à ce moment-là que Constanze a connu Georg von Nissen ?

- Oui. Il était diplomate et voyageait beaucoup, ils se sont rencontrés à cette époque, alors qu'il logeait à Vienne. Elle fréquentait la bonne société, lui aussi, et il a commencé à approcher ma sœur de près. Il l'admirait et c'était également un passionné de mon beau-frère…

- Pardonnez-moi de vous couper mais, pourquoi parlez-vous de Mozart comme votre beau-frère, et pas Georg von Nissen ?

- Même si j'appréciais énormément Georg, il n'avait pas pour moi la même importance qu'a pu avoir Wolfgang. Il était mon ami, mon confident, il a traversé plusieurs épreuves avant de pouvoir épouser Stanzi. Nous avions des liens forts, ce qui n'était pas le cas avec Georg puisque je n'avais pas partagé tout cela avec lui. Bien qu'il ait lui aussi été mon beau-frère, Wolfgang garde une place bien spéciale.

- Je comprends mieux Madame, sourit Novello.

- Je disais donc que Georg était passionné, non, fasciné plutôt, par Wolfgang. Il admirait son talent, son génie, son parcours de compositeur, et regrettait qu'il n'ait pas eu le succès qu'il méritait. Lorsqu'il s'est lié d'amitié avec Constanze, il en était très flatté, et lui a demandé de l'épouser. Mais Stanzi refusa : elle voulait rester fidèle à Wolfgang ! Cependant, elle comprenait qu'il était un ami fidèle et sincère, et qu'il partageait sa dévotion pour Wolfgang. Ainsi, elle l'a accepté chez elle et leur vie commune débuta ainsi. Wolfgang fut son seul amour, et même si son affection envers Georg était sincère, ce n'était pas comme avec Mozart. Le moins que l'on puisse dire est que Georg respectait énormément ma sœur. Je n'ai pas compris pourquoi, tout d'abord, mais Stanzi me l'a expliqué à sa mort. Il possédait ce qu'en France on appelait « le vice italien ». Il préférait les hommes mais en dehors de Constanze, Wowi et moi-même, personne ne l'a su. Ainsi, il n'a jamais cherché à obtenir ce que le mariage l'autorisait d'avoir. Vivre avec ma sœur, élever Wowi comme son fils et gérer ses affaires lui suffisaient amplement. Ils se sont donc mariés en 1809, et ils partirent vivre au Danemark peu après. Stanzi redoutait la vie à Copenhagen mais leur maison était tellement belle – selon ses dires ! – et la vie y était tellement plus douce qu'à Vienne, qu'elle s'y est rapidement faite. Mais je dois vous avouer que l'absence de ma sœur, que je voyais très souvent alors, me pesa beaucoup, et j'attendais ses lettres avec impatience. Pour oublier le vide qu'elle avait laissé en partant, je me suis concentrée sur mon mari et les rôles que j'incarnais. »