La Rose Rouge

L'expérience fut la plus étrange de la vie de Djidane. Cette sensation que tout son corps se dissociait, se fragmentait et s'envolait comme un tas de poussière dispersé par le vent. Sa vue se brouilla et il s'éloigna à toute vitesse de l'arbre de Clayra, à la manière d'un poisson ferré et extirpé du courant de la rivière par un habile pêcheur. Pendant un instant, il ne vit que l'immensité du ciel tout autour de lui, jusqu'à ce qu'il plonge en direction d'un majestueux aéronef qui volait non loin. L'appareil à la quille écarlate, pourvu de multiples hélices et d'une paire d'ailes décorées pour ressembler à celles d'un albatros, voguait en vol presque stationnaire au-dessus du manteau de brume, à quelques encablures de l'arbre géant. Djidane n'eut guère le temps d'admirer sa carlingue briquée avec soin car il émergea entier et bien vivant d'une vasque peinte en orange et en or, haute comme un homme, alignée avec de nombreuses autres sur un pont latéral.

Sitôt ainsi apparu, il bondit hors du récipient et se cacha derrière la rangée, contre un mur. En effet, il était loin d'être seul, avec toute une cohorte de mages noirs qui défilaient, flanqués d'amazones qui les guidaient vers un escalier. Il les observa un instant, ces pantins qui regardaient droit devant eux, dépourvus de réelle volonté. Ils avaient été entraînés à tuer, avaient fait leur office et allaient maintenant être rangés comme on rengaine une épée après avoir éventré quelqu'un. Une nouvelle fois, Djidane se demanda comment Bibi et eux pouvaient être aussi semblables, sortis du même moule, et pourtant si différents.

Un mouvement à l'écart de la file de sorciers attira l'attention du jeune homme. Il constata alors que Beatrix se trouvait là également.

— Générale ! s'exclama une brigadière qui s'avançait vers elle. Je suis contente de vous revoir à bord de la Rose Rouge.

La femme, brune, au visage osseux, haute et large d'épaules, se mit au garde-à-vous et salua militairement sa supérieure.

— Comment était l'adversité, là-bas ? ajouta-t-elle.

— Dérisoire, dans l'ensemble, répondit Beatrix. Les habitants locaux vivent en paix et les quelques Blouméciens moribonds ont offert une résistance pathétique. Il a juste fallu que je mate personnellement quelques guerriers un peu hargneux.

— Des guerriers ?

— Oui. Deux chevaliers-dragons survivants et des volontaires étrangers. Un mage noir retourné par l'ennemi, également, ce qui est étrange et inattendu.

La sous-officière lança un regard nerveux aux sorciers qui montaient à pas lents en direction de la passerelle supérieure. Visiblement, elle n'était pas rassurée à l'idée de se retrouver face à face avec l'un d'eux passé dans l'autre camp. Elle se reprit bien vite, cependant, sourit à sa supérieure et changea de sujet.

— La reine sera heureuse de vous savoir revenue.

À ce moment, Freyja et Bibi apparurent à leur tour dans les jarres voisines. Djidane espéra de tout cœur qu'ils ne se fassent pas repérer.

— Plus encore quand elle saura que je reviens avec ceci, précisa la générale d'un ton satisfait.

Depuis son poste d'observation, Djidane ne put apercevoir ce qu'elle montrait, mais il se doutait qu'il s'agissait du joyau qu'elle avait dérobé au grand prêtre de Clayra.

— Elle sera ravie en effet.

— Je vais rapidement me changer. Tout ce sable m'est entré jusque dans les chausses, c'est très désagréable, tout comme la ville et ses habitants. Je verrai Sa Majesté dans quelques minutes.

— Très bien. Je vais de ce pas la prévenir.

Elles montèrent toutes deux l'escalier à la suite du groupe de mages noirs, les bruits de pas rythmés décrurent peu à peu, et enfin Djidane et les autres se retrouvèrent seuls. Le jeune homme sortit avec précaution de sa cachette, leva les yeux vers la travée supérieure, en haut des marches, mais ne vit personne. Il fit alors signe à ses amis de sortir à leur tour.

— Nous voilà donc dans le vaisseau personnel de la reine d'Alexandrie, remarqua Freyja. La fameuse Rose Rouge. Pourquoi ne l'ai-je pas aperçue tout à l'heure ? Elle devait être bien cachée derrière le feuillage.

— Il n'est pas tout à fait aussi grand que l'aérothéâtre des Tantalas, nota Bibi d'une voix pensive. Mais plus que le cargo de Dali, je dirais.

Djidane regarda par-dessus le bastingage la silhouette imposante de l'arbre de Clayra qui emplissait l'espace vers l'avant du navire.

— Ils ont fait retraite de la ville. L'assaut est fini. Les mages noirs ont évacué. Tes amis sont sauvés.

— C'est étrange, marmonna Freyja. Faire tout cet assaut, rassembler tant de forces, pour finalement voler un bijou et s'en aller.

Djidane hocha lentement la tête.

— Il doit avoir une sacrée importance. Il est vrai qu'il était capable de générer la tornade, mais Beatrix à dit que vous ne connaissiez pas son véritable pouvoir...

— J'ignore de quoi elle parlait, répondit Freyja sans se départir de son air songeur.

— Enfin, reprit Djidane, au moins, ils ont arrêté le massacre, c'est l'essentiel pour l'instant. Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?

La rate ne semblait pas l'écouter et se remit à parler pour elle-même.

— C'est vraiment étrange, répéta-t-elle. Je me demande ce que la reine manigance.

ooo

La brigadière se présenta sur le pont avant, d'où la reine observait le théâtre des opérations.

— Majesté, le retrait des mages noirs est à présent terminé. La générale Beatrix est remontée à bord. Elle a récupéré le fragment de cristal que vous recherchez.

La reine sourit largement, fripant son visage bouffi au point de mettre à mal la bonne tenue de son maquillage violet.

— Très bien… C'est parfait.

Elle se retourna et s'avança vers la proue de son navire, le regard braqué sur l'arbre de Clayra devant elle. Elle sembla se désintéresser complètement des soldats autour d'elle et écouta un instant le doux ronronnement des hélices de l'aéronef. Ensuite, elle ricana.

— Les pouvoirs chimériques de Grenat sont à moi, désormais. Elle n'est plus qu'une fillette ordinaire. Je détiens cette puissance, grâce à cette perle noire.

Elle sortit le joyau d'un repli de son manteau et l'admira qui dégageait une aura malsaine au creux de sa main. L'obscurité si profonde qui s'en dégageait occultait presque la clarté ambiante.

— Maintenant, nous allons voir ce que valent les informations de Kuja.

Elle tendit les bras devant elle, en un geste d'offrande de la pierre noire aux cieux environnants.

— Odin ! déclama-t-elle. Montre-moi ta force !

La gemme commença à léviter au-dessus des paumes de la reine et se mit à scintiller, comme si un afflux de lumière naissait au plus profond d'elle et se propageait vers l'extérieur. Et en effet, quand l'éclat déborda de la surface minérale, il jaillit en un rayon d'énergie qui fusa en direction du ciel.

Branet observa cette manifestation d'incroyable puissance avec une expression de triomphe sur le visage. Derrière elle, les amazones en faction, quant à elles, eurent un mouvement instinctif de recul, se demandant avec inquiétude ce qui allait se produire.

ooo

— Regardez ! hurla Bibi en pointant le ciel du doigt.

Ses deux compagnons levèrent les yeux en même temps et virent eux aussi le rai d'énergie pure. Celui-ci frappa la voûte céleste, loin au-dessus de Clayra, et la transperça en créant une brèche noire comme une nuit sans étoile. La déchirure auréolée d'un cercle infernal s'agrandit à toute vitesse jusqu'à surplomber l'arbre tout entier, et en son centre apparut un tourbillon de flammes.

— Qu'est-ce que…

Du tourbillon sortit alors un immense cheval noir cuirassé. L'étrange étalon s'extirpa de l'abîme au rythme de la course de ses puissantes pattes, au nombre de six. En effet, il en portait deux surnuméraires articulées sous son poitrail, comme un symbole supplémentaire de son anormalité. Il poussa un long hennissement sinistre. Ses yeux luisaient comme des braises et ses naseaux exhalaient des vapeurs sulfureuses. Au fur et à mesure qu'il galopait dans l'air et s'arrachait à l'aura de flammes, on put de mieux en mieux distinguer son cavalier. L'être semblait tout droit sorti de l'enfer. De sa tête fusaient deux longues cornes recourbées et son visage… était-ce un vrai rictus de violence implacable, où bien portait-il un masque figurant cette attitude ? En tout cas, on pouvait difficilement le qualifier d'humain, avec ces cornes, ce crane nu et ces yeux aussi rougeoyants que ceux de sa monture. Sous une cape noire qui flottait au vent, il portait un épais plastron argenté, ainsi que des gantelets et cuissardes sombres, tous finement ouvragés et dégageant une impression de puissance physique incommensurable. À son côté, une formidable épée reposait dans son fourreau. Le plus effrayant dans cette arme était peut-être qu'il la laissait rengainée, inutile, comme si elle ne lui était pas indispensable car il avait plus meurtrier à disposition. Dans sa main, il portait une lance à côté de laquelle celle de Freyja semblait un cure-dent.

Le cheval se rua tête en bas et croupe en haut, fendant l'air crinière au vent, tandis que le sinistre chevalier brandissait son arme. Il la projeta alors de toutes ses forces en direction du sommet de Clayra. Elle fonça vers sa cible, et quand elle l'atteignit, le choc provoqua une gigantesque déflagration qui secoua l'arbre tout entier. Partout dans la cité, les bâtiments éclatèrent comme des coquilles de noix, les feuilles et les branches s'embrasèrent, et bientôt les spectateurs ne purent plus voir qu'un éblouissant halo de feu. Le souffle atteignit alors la Rose Rouge qui, prise dans des turbulences, vira de bord pour s'éloigner. La chimère, pendant ce temps, fit volte-face, fila pendant quelques secondes vers le couchant puis disparut dans un éclair d'énergie maléfique. Le ciel redevint calme et Clayra émergea enfin du nuage de l'explosion, sans doute entièrement détruite.

ooo

Au nord de Clayra, une chaîne de montagnes d'altitude moyenne barrait l'accès à l'océan et retenait le manteau de brume dans le royaume de Bloumécia. Les crêtes de ces hauteurs constituaient un point de vue idéal pour un spectacle aussi grandiose. Kuja se trouvait là, assis sur un grand rocher plat à côté de sa monture argentée, et méditait ce qu'il venait de contempler.

La puissance de la chimère était impressionnante. Il ne fallait pas s'étonner que son maître les ait toujours craintes, ainsi que les personnes capables de les faire venir dans ce monde. Et à songer qu'Odin n'était pas la plus destructrice d'entre elles, et de très loin… Kuja frissonna. Il en existait d'autres, celle-ci n'était en quelque sorte qu'un amuse-bouche.

Satisfait, il se leva et flatta le poitrail immaculé de son dragon. La bête déplia lentement ses ailes et se baissa pour l'inviter sur son encolure. Kuja monta prendre place et le couple s'éleva dans les airs avant de partir, en un vol majestueux, en direction du nord.

ooo

Freyja était tombée à genoux sur le pont, les yeux écarquillés d'horreur, la bouche grande ouverte en une plainte muette. Djidane, comme figé, fixait sans le voir vraiment l'endroit où le monstrueux cavalier avait quitté cette dimension. Bibi, de son côté, sanglotait doucement, la tête basse.

— Clayra… Puck… Kweena… C'est horrible, gémissait-il.

Freyja secoua la tête de désespoir. Le mot était faible, c'était bien pire que ça. Clayra avait été complètement ravagée par ce démon des abysses. Tous ses habitants avaient certainement péri, ces oracles si souriants et serviables, qui respiraient la joie de vivre, et leur grand prêtre si affable. Avec eux avaient également succombé tous les réfugiés de Bloumécia, le roi, le prince, tant d'innocents, tant de rates et de souriceaux qui n'avaient jamais fait de mal à personne… Combien restait-il de rescapés de sa race ? Une poignée de soldats qui avaient préféré fuir vers la caverne de Guismar plutôt que de venir se réfugier à Clayra. Peut-être quelques citoyens qui les avaient accompagnés. Le garde qu'elle avait laissé là-bas pour garder la cloche magique. Et elle-même.

Fratley… Fratley, qu'elle venait juste de retrouver et de reperdre, était mort, lui aussi, en combattant pour les siens. Une fin digne d'un chevalier-dragon, bien plus que la rumeur qui voulait qu'il soit tombé en duel contre Beatrix. Fratley qui avait passé des années à ignorer sa propre identité était revenu là où son devoir l'appelait, et l'avait accompli. Mais ces bons sentiments, ces questions d'honneur et de devoir ne changeaient rien à la profonde détresse de Freyja. L'amour de sa vie n'était plus.

— Beatrix, Branet, il faut leur mettre la main dessus. Il faut leur faire payer.

La voix rauque de Djidane tira Freyja de ses lamentations. Elle comprit ce qu'il disait, mais tout cela lui semblait bien futile, désormais.

— Tu viens ? demanda Bibi.

— Pourriez-vous me laissez seule un moment ?

Elle ne se sentait pas l'énergie de poursuivre le combat, maintenant que tout ce pour quoi elle se battait était parti en fumée. Pendant toutes ces années, sa seule raison de vivre avait été la recherche de son amour disparu, par tous les temps, vers tous les horizons, encore et encore. Et ces derniers jours, sa mission lui était apparue clairement, bien plus impérieuse que son enquête sur la disparition de Fratley, de protéger les siens contre la vile agression qu'ils subissaient. Et voilà qu'elle se retrouvait tout à coup dépourvue de finalité. Son amour était mort et elle n'avait plus de compatriote à protéger.

Loin des pensées désespérées de son amie, Djidane se mit prudemment en marche et commença à avancer dans l'escalier menant à l'étage supérieur. Alors qu'il avait gravi les marches et arrivait presque en haut, il entendit des éclats de voix derrière une porte en face de lui et comprit que quelqu'un allait la franchir et le surprendre. Il rebroussa chemin à toute vitesse.

— Quelqu'un vient ! Il faut se cacher ! chuchota-t-il à l'adresse de ses compagnons.

Il les entraîna dans un renfoncement sous l'escalier, à l'abri des regards venant de la travée supérieure. Freyja suivit de mauvaise grâce. Son instinct de survie ne l'avait pas encore complètement quittée.

Au-dessus, la porte s'ouvrit.

— C'est vraiment un honneur de servir avec vous, générale, disait une amazone.

Ils entendirent des bruits de pas sur le bois du pont.

— La reine a attendu votre retour avec impatience, continua la femme. Je suis certaine qu'elle va chaudement vous féliciter pour votre victoire. Votre suprématie ne fait vraiment aucun doute. Steiner et ses brutos ne sont rien comparés à nous autres…

— Vous dépassez les bornes ! coupa Beatrix d'une voix sèche.

— Je vous prie de m'excuser, générale, répondit l'autre d'une voix contrite.

Les pas s'éloignèrent. Pendant un instant, Djidane se sentit à nouveau en sécurité et commença à sortir la tête de sa cachette, quand une ombre porta sur lui, qui l'incita à rester dissimulé. Quelqu'un s'accoudait à la rambarde juste au-dessus.

— C'était ridicule…

Beatrix marmonnait à voix basse, dans la solitude de sa passerelle, certaine d'être seule et de n'être entendue par aucune oreille indiscrète.

— Mes troupes seules auraient été largement suffisante pour prendre Clayra, c'est évident, continua-t-elle. Pourquoi la reine se fourvoie-t-elle à utiliser ces mages noirs. Et pourquoi cette soif de destruction ? Pourquoi ces chimères ?

Il poussa un hoquet de dégoût et de dépit.

— Je ne me suis pas entraînée toutes ces années pour être reléguée ainsi.

De nouveaux bruits de pas, réguliers, retentirent. Un groupe de soldats marchait en rang.

— Par ici ! hurla une voix. Dépêchez-vous ! Vous trois, allez au télépode et transférez-vous à Alexandrie immédiatement !

Trois mages noirs au regard vide descendirent l'escalier, passèrent à quelques centimètres de Djidane et ses amis sans les remarquer et pénétrèrent ensuite dans les grandes vasques de téléportation, dans lesquelles ils disparurent. Le silence revint un instant, bientôt brisé par les murmures de Beatrix qui reprenaient.

— Y a-t-il vraiment une différence entre ces pantins et moi ? Ils suivent les ordres, aveuglément. Moi aussi, je suis les ordres. Je suis fidèle à ma reine, mais mon cœur saigne, aujourd'hui. Peut-être Steiner avait-il raison…

La voix décrut peu à peu tandis que de nouveaux bruits de pas s'éloignaient. Bientôt, convaincu que le pont au-dessus de lui était désert à nouveau, Djidane quitta son abri et avança à pas prudents à découvert. Il leva les yeux et s'assura qu'il ne s'était pas trompé avant de se retourner vers la cachette sous l'escalier.

— Elle va sans doute rejoindre Branet, déclara-t-il à l'attention de Freyja et Bibi. J'aimerais écouter ce qu'elles vont se dire. On en apprendra peut-être plus.

Il espérait convaincre son amie rate, en particulier. Il sentait qu'il fallait lui donner un but, puis un autre, même insignifiant, pour l'inciter à aller de l'avant, à ne pas se laisser abattre par son profond désespoir. Il monta les marches avec précaution, et ses compagnons le suivirent. Freyja semblait avancer comme un automate, sans faire montre d'une réelle volonté propre, mais au moins elle ne restait pas prostrée dans son coin.

Arrivés en haut des marches, ils longèrent la passerelle sur leur gauche, en direction de là où s'étaient éteints les pas de la générale. Au bout de la travée, une porte barrait l'accès au pont avant. Djidane s'avança jusqu'à elle et y colla son oreille, mais elle était épaisse et ne laissait filtrer aucun son. Il saisit alors la poignée et ouvrit doucement le panneau pour laisser à peine un interstice. Tout de suite, la voix de Branet retentit. À travers la fente, les trois compagnons purent voir Beatrix au garde-à-vous. La souveraine entra dans leur champ de vision, juste devant la chef de ses armées.

— Avez-vous l'objet ? demanda la reine.

Le ton de sa voix n'était pas particulièrement amène. Beatrix glissa la main sous son pourpoint et en sortit la pierre magique des rats qu'elle avait dérobée un peu plus tôt dans la cathédrale.

— La vraie raison de cette invasion... mais pourquoi ? murmura Djidane.

Le bijou tant convoité brilla de mille feux aux reflets du soleil déclinant.

— Majesté, voici la gemme que j'ai eu l'honneur de récupérer pour vous, annonça Beatrix.

La main de Branet fusa et rafla la pierre d'un geste agressif. Elle se retourna, porta son regard vers le lointain et brandit son trophée.

— Oui ! Le voilà ! Il est à moi !

Elle ricana doucement, sans se préoccuper des soldats qui l'entouraient, tant de la générale que des amazones qui gardaient le tillac.

— Avec ceci, je vais enfin…

Elle s'interrompit soudain.

— Non. Il m'en fait un de plus ! Je dois absolument récupérer le dernier !

La reine, le dos tourné, ne put pas voir l'expression sur le visage de Beatrix. Une expression de profond dépit. Sans doute, la générale n'appréciait pas du tout le manque de gratitude criant de sa souveraine. Elle avait accompli une mission cruciale avec brio, s'était personnellement chargée de la partie la plus importante, et ne recevait en retour aucun remerciement.

— Beatrix ! glapit Branet. Trouvez le dernier bijou ! Au plus vite !

La générale inspira profondément tandis que Branet se retournait à nouveau vers elle. Elle se composa un masque de déférence sur le visage avant de répondre.

— Oui, Majesté. Très bien.

Elle hésita un instant avant de poursuivre.

— Au fait, comment se porte la princesse ?

Un sourire torve fendit le visage de Branet et une lueur de malveillance éclaira son regard.

— Grenat… Nous avons maintenant extrait toutes ses chimères. Elle ne m'est plus d'aucune utilité.

Beatrix fronça les sourcils. Ces histoires de chimères ne la concernaient pas et elle ne voyait pas très bien où la souveraine voulait en venir.

— Que voulez-vous dire ?

— Grenat a commis un crime. Elle a volé le pendentif, le joyau de la couronne. Je ne vous apprends rien si je vous dis que ce crime est assimilable à de la lèse-majesté. Vous connaissez la peine encourue, générale. Elle sera exécutée pour ce vol.

Un silence de plomb s'empara de la pièce. La générale écarquillait les yeux et les amazones en faction se regardaient d'un air abasourdi. Derrière la porte, Djidane réprima à temps un hoquet d'horreur.

— Pardon ? répliqua Beatrix, interloquée.

— Vous m'avez très bien entendue, ne m'obligez pas à me répéter. Quand nous serons rentrés à Alexandrie, je la ferai décapiter. Mais cela n'est pas de votre responsabilité ! Aller me récupérer ce joyau, c'est tout ce que je vous demande.

Beatrix esquissa un pas en arrière.

— Maintenant ! cria rageusement la reine.

— Votre Majesté… bredouilla la générale.

Comprenant qu'elle n'avait rien de pertinent à ajouter, elle se retourna et se retira.

ooo

Par chance pour les trois espions, elle repartit dans une autre direction et ne risqua pas de tomber sur eux sur son passage. À leur poste d'observation, Djidane serrait si fort le chambranle que ses jointures blanchissaient. Il respirait bruyamment, tant il semblait retenir un hurlement de rage.

— Je vais la…

Il commença à ouvrir plus grand la porte, prêt à jaillir dans la pièce et à se jeter sur la mère indigne de sa pauvre Dagga. Elle voulait lui faire rentrer son sourire abject dans la gorge, lui lacérer ce visage bouffi et violacé de la pointe de sa dague. Comment une créature aussi grotesque et aussi ignoble avait-elle pu engendrer une aussi charmante jeune femme ? Et comment osait-elle mépriser ainsi la vie des autres, au point d'exterminer un peuple par caprice et d'envoyer sans sourciller la chair de sa chair à la mort ?

Au dernier moment, heureusement, Freyja le bloqua et referma le panneau en espérant que personne, de l'autre côté, n'avait rien entendu.

— Dagga ! ragea Djidane à voix basse.

— Calme-toi, intima la rate d'un ton ferme.

En réaction, elle semblait elle-même avoir complètement repris la maîtrise d'elle-même, comme si voir le désespoir de son ami l'incitait à prendre sur elle, à jouer en quelque sorte un rôle de grande sœur, comme elle l'avait fait à plusieurs reprises ces dernières années.

— Aller te battre là-dedans serait inutile, Djidane, poursuivit-elle. Tu ne réussirais qu'à alerter toute l'armée sur l'aéronef et à te faire tuer, alors que ça ne servira en rien la princesse Grenat.

Sa voix posée ne calma pas le jeune malandrin. Même si elle avait raison, il n'était pas prêt à l'écouter. Cela aurait signifié baisser les bras.

— Et alors quoi ? Je devrais juste rester planté là sans rien faire ? lui jeta-t-il à la figure.

— Ce n'est pas ici et maintenant que tu pourras l'aider, Djidane. Si tu meurs maintenant, tu ne la sauveras pas de ses bourreaux.

Il serra les dents et inspira un grand coup pour retrouver de la clarté dans ses idées. Elle disait vrai, bien entendu, et quand il le réalisa, il poursuivit le raisonnement comme si ça avait été le sien dès le départ. Il leva un doigt déterminé.

— Nous devons rentrer à Alexandrie avant Branet et ses sbires ! Il faut arracher Dagga à ses griffes avant qu'ils ne l'exécutent ! C'est le seul moyen.

Il s'arrêta, comme coupé dans son élan.

— Mais comment faire ? poursuivit-il.

En direction de la proue du navire apparaissaient déjà les montagnes qui formaient la frontière naturelle entre les royaumes d'Alexandrie et de Bloumécia. Sans doute, le vaisseau allait franchir la Porte Nord dans quelques minutes et pénétrer dans l'espace aérien de son pays. Une fois là-bas, le château n'était plus très loin. La Rose Rouge, bien plus rapide et maniable qu'un gros porteur comme l'aérothéâtre, avalerait cette distance très rapidement.

— Nous sommes bientôt arrivés, de toute manière, nota Freyja. Mais je ne vois pas trop comment nous pourrions nous faufiler hors du bâtiment sans nous faire repérer. Il faudra attendre que l'armée débarque pour pouvoir nous éclipser sans être vus. Et nous aurons alors perdu un temps précieux si tu veux libérer ton amie.

Comme pris d'une idée soudaine, Bibi leva brusquement la main.

— Suivez-moi ! lança-t-il sans plus d'explication.

Il partit en courant le long de la passerelle sans attendre de réponse. Il courait aussi vite que ses petites jambes le lui permettaient.

— Bibi, où vas-tu ? demanda Freyja en lui emboîtant le pas, bientôt imitée par Djidane.

Ils le suivirent dans les escaliers, jusqu'à revenir au pont par lequel ils étaient arrivés sur la Rose Rouge.

— Tu te souviens de ce que disais cette amazone aux mages noirs tout à l'heure ? demanda Bibi à Djidane quand il l'eut rejoint.

— Oui…

Le jeune homme hocha lentement la tête. Les vasques de téléportation trônaient là, et les sorciers avaient reçu l'ordre de repartir à Alexandrie par ce biais.

— Lesquels ont-ils pris ? demanda Freyja en fronçant les sourcils.

Les télépodes étaient divisés en deux séries. L'une contenait ceux par lesquels ils avaient posé pied sur ce pont, il était donc fort probable que l'autre permettait de repartir à Alexandrie. Djidane tendit le bras vers la rangée correspondante.

— Ils ont utilisé ceux-là… il faut essayer !

Il courut jusqu'au dispositif de téléportation et sauta dedans sans hésitation.

— En route pour l'inconnu ! Dagga, j'arrive ! cria-t-il au moment de disparaître.

Une sphère d'énergie irisée fusa de l'appareil et partit à toute vitesse vers l'est. Elle vogua un instant au-dessus de la brume bloumécienne, franchit en un éclair la Porte Nord et fut bientôt en vue de la cité immaculée. Le château apparut sur les rives du lac, flanqué de ses quatre tours et surmonté de la colonne cristalline qui était son symbole inimitable depuis des siècles. La bulle de téléportation plongea alors vers ses entrailles, suivie de près par deux autres semblables.