[Un grand merci pour vos reviews, cela donne envie de continuer à écrire et publier ! Alors je poursuis, et j'espère que cette suite vous plaira...]

Chapitre 12 : Juste un peu de temps, de musique, et de patience…

- Je crois qu'elle se réveille, fit une voix douce et chantante.

- Oui, se réjouit une seconde personne. Enfin !

Tempe ouvrit les yeux et cru s'être encore égarée dans un rêve en découvrant les silhouettes magiques et félines, de Sulpicia et Athenodora. Elle observa les environs et put voir que Corin se tenait de l'autre côté de la pièce, tournée vers une fenêtre.

Personne d'autre.

- Marcus ? Demanda-t-elle dans un soupir – sa tête la faisait atrocement souffrir.

Elle vit les deux femelles échanger un regard un peu mal à l'aise, puis la première, l'épouse d'Aro, lui posa une main froide sur le front :

- Oh, vous êtes vraiment brûlante, un peu plus que la moyenne.

- Il y a de l'eau, juste ici, sourit Athenodora en lui servant un verre sur pied en crystal.

Temperence se redressa en se tenant le crâne – elle avait l'impression qu'un marteau-piqueur y avait élu domicile et s'employait à en sortir par le front.

- Ahhhhhhhh, gémit-elle.

- Vous souffrez beaucoup ? S'enquit Sulpicia.

- J'ai l'impression que ma tête va s'ouvrir en deux, souffla Tempe – qui se masqua ensuite les oreilles.

Alors la voix de Corin émit un « hm ! » moqueur, depuis les fenêtres :

- Ce n'est pas grand-chose, à côté de ce que vous auriez du écoper pour votre fuite.

- Allons, Corin, grogna Athenodora, Temperence ne s'est pas enfuie, elle avait juste besoin de régler quelques affaires urgentes. Et elle nous est revenue bien plus puissante qu'elle ne l'était avant de partir, sourit-elle.

La jeune mortelle décida que, non, vraiment, Athenodora était sa préférée.

- A en juger par son absence, objecta-t-elle pourtant tristement en acceptant le verre d'eau, je suppose que Marcus n'est pas de cet avis…?

- Il était très en colère, confessa Sulpicia à voix basse, quand il a constaté votre départ. Santiago, Corin, Heidi et tous les membres de la garde présents ce jour-ci se sont fait sévèrement réprimandés. Aro et Caïus ne sont même pas venus nous rendre visite ce soir-là…

Tempe fit une mimique navrée :

- J'en suis désolée. Je sais qu'ils comptent beaucoup pour vous, et que vous avez du souffrir de cette absence.

Sulpicia lui attrapa la main – sa peau glacée fit un bien fou à Temperence – et lui murmura :

- Oui. Mais ne vous inquiétez pas pour nous. Dites-nous plutôt comment vous vous sentez ? Avez-vous faim ? Vous êtes restée inconsciente pendant une semaine, nous commencions à croire que vous étiez dans le coma !

- Une semaine ? S'exclama Tempe. (Elle se tint le crâne encore plus fort) Oh, pardon, ça c'était stupide.

Athenodora eut un petit rire. Sulpicia se releva et lui caressa quelques mèches de cheveux :

- Pourquoi ne feriez-vous pas quelques pas ?

Temperence dut reconnaître que la présence des épouses était un havre de sérénité à part entière. Elles étaient tellement polies, courtoises et respectueuses, toujours à sortir des propos plein de gaieté, de positivisme, et à pardonner tout à tout le monde… Elles lui firent un bien fou. Trois nouvelles journées passèrent, au bout desquelles elle finit par se sentir bien mieux. Un instant, Corin s'absenta – elle avait du entendre son nom, car elle s'inclina devant ces dames – et seule Temperence fut surprise de la voir partir.

Dès qu'elle fut sortie, Tempe se tourna vers Athenodora :

- Puis-je vous poser une question qui me taraude depuis des jours ?

- Je sais ce que vous allez me demander, ma chère. Et je suis au regret de vous dire, qu'il n'est pas venu vous voir, répondit celle-ci avec une grande douceur. Je suis désolée... C'est Demetri qui vous a amenée ici, à la demande d'Aro, il y a une dizaine de jours.

Sulpicia, qui était en train de tresser les cheveux de Temperence, lui empoigna gentiment les épaules :

- Il va lui falloir un peu de temps pour vous pardonner. Mais je suis sûre, que cela viendra.

Tempe obtempéra vaguement, mais son cœur s'alourdit. Elle l'avait perdu… Il n'était pas venu la voir une seule fois, il ne savait même pas si elle allait bien, ou pas… Ses yeux se voilèrent.

- Allons, soyez forte, lui murmura Athenodora en effleurant sa joue.

- Merci, dit-elle. A vous deux. D'être… Vous. Je crois que j'aurais sombré dans la dépression si j'avais dû me réveiller dans un cachot froid et humide, toute seule.

- Cela ne serait jamais arrivé, lui sourit Sulpicia en lui frottant le dos avant de reprendre son tressage. Vous êtes sous la protection d'Aro désormais. Tant que vous ne commettez plus de nouvelle folie, il ne vous arrivera rien de fâcheux.

La jeune femme lui servit un petit sourire – Sulpicia lui répondit d'un clin d'œil.

Puis Temperence, vérifiant qu'elles étaient bien seules encore pour quelques instants, murmura, très doucement :

- Corin ne m'aime vraiment pas beaucoup, n'est-ce pas ?

- Mieux depuis que vous êtes tombée en disgrâce, à n'en pas douter, souffla l'épouse de Caïus d'un air amusé.

Sa conseur lui servit un air de réprimande :

- Athenodora ! Voyons, ces choses-là ne se disent pas…

- Elle est intéressée par Marcus, n'est-ce pas ? Devina Tempe sans hausser la voix. Je l'ai senti dès le début…

- Vous êtes très intelligente, reconnut Sulpicia. En effet je crois que notre chère Corin espérait bien, un jour, devenir d'avantage que notre compagne de divertissement.

- C'est sûr qu'elle lui correspond bien mieux, nota amèrement Tempe. Elle est si belle, si sage, si soumise… Tout mon contraire.

- Ne vous égarez pas dans de si sombres songes, ma chère, lui sourit Athenodora en lui soulevant le menton. Cela fait des siècles que Marcus et Corin se connaissent – s'il ne s'est rien passé entre eux pendant tout ce temps, pourquoi cela changerait-il maintenant ?

Ce fut la dernière fois qu'elles parlèrent de Marcus pour un long moment.

Un jour ou deux, Corin fit mention du vampire – pour signifier seulement qu'elle l'avait vu, ou croisé, ou qu'elle lui avait parlé. Qu'il avait l'air d'aller bien, d'être de bonne humeur – ou d'avoir trouvé telle ou telle intervention ennuyeuse. Souvent Athenodora et Sulpicia la faisaient changer de sujet, ou lui coupaient tout simplement la parole.

Près d'un mois passa, et un soir, l'épouse de Caïus lui fit un clin d'œil en ouvrant la porte menant à la salle de musique.

- Venez ma chère, il y a une pièce que Sulpicia et moi nous languissons de vous faire visiter…

- Vous êtes sûre ? Insista Tempe en s'arrêtant. Il m'avait semblé comprendre de Corin, qu'elle m'était interdite…

Elle se tourna vers leur escorte, qui se contentait de dessiner comme si elle ne l'entendait pas.

- Marcus a levé cette interdiction, sourit alors Athenodora.

Le visage de Temperence s'émerveilla d'un coup. Et les deux femelles en rirent :

- Oh mon dieu, quel extraordinaire spectacle c'est, que de voir votre bonheur lorsque l'on prononce ce nom, fit l'épouse d'Aro.

- Sulpicia a demandé à Aro s'il était possible de vous entendre chanter, maintenant que vous alliez mieux expliqua Athenodora devant son regard avide de plus d'informations. Elle lui a rappelé que la salle de musique vous était fermée, et que nous en souffrions toutes les trois…

- Mon époux a répondu qu'il laissait à Marcus, le loisir d'accéder ou non à cette demande, expliqua Sulpicia.

- Tandis que le mien s'est empressé de dire que ce n'était pas parce qu'il vous était interdit d'y accéder que nous ne pouvions pas, nous, y aller, soupira Athenodora avec un petit sourire amusé.

Temperence eut son premier petit rire :

- Oui, j'imagine très bien. Et qu'à dit Marcus, alors ?

Corin répondit d'un ton glacial :

- Il a soupiré d'ennui, et a dit « accordé », pour ne pas froisser d'avantage encore Sulpicia et Athenodora.

La joie que Tempe avait pu éprouver se transforma immédiatement en un masque de souffrance. Elle baissa la tête et recroquevilla ses bras contre sa poitrine. Sulpicia lança un regard sombre à Corin :

- Vraiment, parfois, Corin, vous êtes une telle déception.

- Je crois que nous pourrons nous passer de votre présence jusqu'à la fin de la journée, la congédia carrément Athenodora. Allez donc prendre un peu d'air et vous changer les idées.

La troisième femelle les observa d'un air interdit. Puis elle se leva :

- Mais vous appréciez ma présence, mesdames.

- Lorsqu'elle est emprunte de délicatesse, et non de hargne, répliqua Athenodora. Allez. Vous reviendrez demain.

Tempe secoua la tête :

- Non, je… C'est moi qui suis stupide, je m'accroche à des espoirs ridicules. Je ne devrais même pas être ici, ma place est six pieds sous terre…

- Ne dites pas cela, la gronda Sulpicia (puis se tournant à nouveau vers Corin) Vous voyez ce que vous avez fait, elle allait enfin mieux !

- Vous êtes encore là ? Demanda Athenodora d'un ton cassant. Nous faut-il appeler Felix pour vous faire sortir ?

Corin tressaillit et partit, plus blanche encore que d'habitude.

- Je… Ne veux pas vous froisser avec elle. Sulpicia, Athenodora, merci infiniment de votre éternelle bonté, mais Corin est votre amie, elle fait partie de vos existences depuis une éternité déjà. Je ne veux pas m'immiscer dans cela. Je crois qu'il est plus raisonnable pour moi de me retirer.

- Vous n'y pensez pas, lui dit Athenodora. Ma chère… (Elle s'accroupit en lui tenant les mains) Ecoutez-moi très attentivement. Je suis sûre que Marcus est parfaitement conscient des sentiments que vous éprouvez pour lui, et que vous tenir ainsi isolée de lui, est tout simplement la punition la plus dure qu'il ait trouvée. Vous devez tenir bon, et ne pas perdre espoir.

- Ecoutez ce que dit Athenodora, l'encouragea Sulpicia également. Vous savez, nous avons connu Marcus pendant bien longtemps, et cela faisait des siècles que nous ne l'avions plus vu aussi vivant, et animé… Votre rencontre, l'a totalement transformé.

- C'est certain. Nous l'avons tous vu, et Corin aussi.

- Je suis certaine qu'il souffre, lui aussi, de votre éloignement.

- Si c'était le cas, il aurait au moins pris de mes nouvelles, non ? J'ai, vraiment, failli mourir, dans ce cachot… Vraiment. Murmura Tempe.

- Mais il en a reçu, de la part de Corin, lorsqu'Aro lui en demandait, insista Sulpicia. Il sait que vous allez de mieux en mieux, jour après jour. Maintenant c'est à vous de lui prouver que vous êtes capable d'amender votre conduite, et de contrôler vos excès d'humeur, vos espoirs, vos peurs, vos désirs…

Temperence eut envie de répondre « Mais je suis humaine, je ne peux pas, faire disparaître tout cela… », mais son cœur lourd le lui en empêcha.

Alors Athenodora lui passa un bras autour des épaules :

- Allons, ne laissez pas cette femelle jalouse, vous nuire. Vous êtes suffisamment intelligente pour percevoir que si Marcus avait définitivement fait une croix sur vous, vous ne seriez pas ici avec nous.

- Et que Corin ne serait pas la peste qu'elle est depuis deux mois, glissa Sulpicia.

Athenodora se masqua la bouche en un petit rire cristallin :

- Oui, ma foi, il faut bien le souligner.

- Alors… Accepteriez-vous de nous chanter quelque chose, Temperence ? S'enquit la seconde.

La jeune humaine prit une mimique un peu triste :

- Je crains ne pas avoir le cœur à chanter… (Voyant ses deux colocataires se figer, elle ajouta) Mais je serais ravie de vous entendre, vous. Cela me mettrait un peu de baume au cœur, je crois.

- Ah, mais je suis sûre que cela vous ferait du bien, pourtant de chanter… Insista Sulpicia.

- Hm, mais je vous comprends, dit alors Athenodora. Moi non plus je ne peux pas chanter lorsque j'ai l'âme en peine…

- La dernière fois que j'ai chanté… (Sa gorge se noua, et ses yeux s'emplirent à nouveau de larmes). Bref. (Elle essuya ses yeux) Et je suis lasse d'être toujours aussi malheureuse, faible et pleurnicharde. C'est nul d'être mortelle, vous le savez n'est-ce pas ?

Ses deux consoeurs émirent un rire sincère et spontané.

- Oui, nous le savons, s'amusa Sulpicia en entrant dans la pièce. Et bien soit, c'est vous qui écouterez, et nous qui jouerons…

- J'en serais honorée…

Les deux princesses vampires jouaient à la perfection, sans même avoir besoin de regarder leurs doigts ou leurs partitions. Au contraire elles échangeaient des regards, des sourires, ou des signes de tête, comme si les notes de musique pouvaient tantôt être des railleries ou des compliments. Tempérence les écouta sans se lasser, mais elle du reconnaître au bout de quelques heures, que si elles ne faisaient pas une fausse note, il manquait à leurs mélodies un soupçon de vie, et de passion.

Elle se garda bien de faire pareil commentaire, et se contenta de les féliciter et de leur sourire dès que l'occasion s'en présentait.

- Ces airs de musique vous ont-ils fait plaisir ? Demanda Sulpicia en reposant son violon.

- Plus que vous ne le croyez, leur sourit Temperence en effleurant lentement les touches d'un piano – prenant bien garde à ne pas les enfoncer. Cet instrument-ci est magnifique. J'en ai possédé un, un jour, à deux claviers… Je l'adorais.

- Oserions-nous vous demander une dernière fois… ? Sourit Athenodora.

La jeune femme fronça du nez :

- Je n'ai plus joué depuis si longtemps, je serai incapable d'entonner un air quelconque.

- Allez-y, je vous prie. Je suis sûre que cela vous fera du bien, au moins autant qu'à nous…

Tempe effleura à nouveau l'instrument et s'assit face au piano. Elle en caressa d'abord les touches avec un respect ostensible… Puis elle commença à jouer un air, très simple, et assez lent. "Como un fior"e, de Ludovico Einaudi.

Avec lenteur, mais émotion… En marquant des temps d'arrêt, mais sans couper sa mélodie en plein vol…

Elle découvrit avec délectation que le piano était en fait un art qui ne s'oubliait pas. Elle y mit toute son impatience, toutes ses émotions…

Elle vit du coin de l'œil Athenodora et Sulpicia s'observer et sourire.

L'air se termina environ cinq minutes plus tard, et les deux femelles l'applaudirent :

- C'était magnifique, plein de doutes, de passions, et encore bien d'autres sentiments, dit justement Sulpicia.

Athenodora se pencha à son oreille et murmura :

- Marcus a aimé. Corin, qui se plaignait de votre attitude, s'est tue à l'instant même où vos notes ont commencé à résonner – sans nul doute, elle avait senti perdre son attention. (Elle l'embrassa sur le crâne) Continuez ma chère. Continuez ainsi, et vous gagnerez.

Tempe rougit légèrement, mais plissa les yeux en la regardant, pour marquer sa gratitude.

- Connaissez-vous Ludovico Einaudi ? Demanda-t-elle ensuite, avec une assurance nouvelle, un espoir ardent émergent au creux de son coeur. Il y a cet air, Andare, qui se joue au violon et à deux pianos. Bon, nous devrons remplacer un des pianos par un autre instrument, mais… J'aimerais beaucoup que nous le jouions ensemble, toutes les trois… Un jour.

Sulpicia eut un grand sourire :

- C'est une idée extraordinaire

- Oui, elle me plait beaucoup aussi, sourit Athenodora. Connaissez-vous un autre air, en attendant ? Du même auteur ou d'un autre, si vous souhaitez.

- Hm… Il y a bien… Nuvole Bianche… J'espère m'en rappeler.

Elle leur joua l'air avec un petit sourire rêveur et toute la sentimentalité dont elle était capable, fermant les yeux aux moments où la musique l'entraînait. Athenodora fit mine de danser sur cette mélodie, ce qui la fit légèrement rire – et Sulpicia se joignit à sa consoeur. Bientôt les deux femelles tournoyèrent avec grâce au rythme des notes.

- Vous êtes si belles, murmura Tempe en secouant la tête, c'en est difficile de rester concentrée. Comment pouvez-vous danser avec cette légèreté, et cette asymétrie, on dirait que vous vous êtes entraînée pendant des heures…

- Vous jouez tellement bien, ma chère, sourit Sulpicia effleurant la main d'Athenodora : les deux suivirent une chorégraphie similaire, juste tenues par le bout des doigts.

Tempe prit garde à achever son air en baissant le son et ralentissant le rythme, pour ne pas mettre brutalement fin à cet échange purement artistique, puis une fois terminé, toutes les trois applaudirent.

Soudain, Athenodora tourna la tête vers Sulpicia, qui elle-même plissa les yeux en regardant sa compagne. Tempe sentit que quelque chose ne tournait pas rond.

Alors on frappa à la porte, et Jane apparut :

- Bonsoir. (Elle marqua un instant de suspense totalement inutile, puis avisa les épouses) Vous avez sans doute entendu… Aro et Caïus voudraient vous voir. Toutes les deux.

Temperence se leva, alarmée :

- C'est à cause de moi.

- Non, c'est à cause de Corin, la rassura immédiatement Sulpicia. Ne vous inquiétez pas pour nous. Pourquoi ne reprendriez-vous pas votre lecture, pendant ce temps-là ?

La jeune humaine se tourna vers Jane :

- C'est de ma faute, c'est contre moi que Corin a quelque chose.

- Calmez-vous, ma chère, lui sourit Athenodora en effleurant ses cheveux. Retournez dans la salle de lecture, et ne vous tourmentez pas plus que de raison. Nous n'avons pas l'habitude, de devoir nous justifier, devant notre escorte.

Jane retint un sourire devant l'insinuation, et alors Temperence réalisa que Corin ne faisait apparemment pas l'unanimité au sein du clan. Comment cela était-il possible, elle n'était que grâce et douceur, apportant satisfaction à tout à chacun ? Peut-être pas un don des plus nocifs, ni des plus glorieux pour un clan vampire, certes, mais…

- Soit, dit Tempe – mais son inquiétude transparaissait tout de même dans sa voix.

- Surtout ne faites rien que vous pourriez regretter, lui murmura Athenodora. Soyez sage.

- Oui, s'empressa de promettre la jeune humaine en fronçant les sourcils, comme si l'idée inverse lui était insupportable.

Les deux femelles lui servirent un regard satisfait pour la première, complice pour la deuxième, puis elles sortirent – Jane referma la porte derrière elle. Temperence alla s'emparer de son ouvrage historique et s'assit calmement en tailleur sur son petit lit. Elle dut relire au moins trois fois chaque page, tant son esprit cogitait à ce qui pouvait bien se passer.

Elle n'avait qu'une appréhension en cette heure : entendre soudain un cri, un pleur – imaginer Jane punir les épouses pour avoir rabroué Corin.

Elle resta seule pendant plusieurs heures – son livre n'avait pas avancé aussi vite qu'il aurait du – et elle se leva pour faire quelques pas dans la pièce, impatiente. Puis elle se souvint que chaque geste qu'elle faisait devait être audible pour des ouies de vampire, et elle alla dans la petite salle de bains des épouses se passer le visage à l'eau. Elle se coiffa soigneusement, mit un peu de couleur sur ses lèvres, se lava soigneusement les mains, puis retourna sur son lit pour bouquiner.

« Patience », se répéta-t-elle. « Patience… ».

Les épouses ne revinrent que deux jours plus tard, accompagnées de Corin. Elles semblaient heureuses de la revoir, mais tout aussi heureuses que leur escorte soit de nouveau près d'elle. Cette dernière ne manqua pas d'adresser une réflexion à Temperence sur le fait qu'elle lisait toujours le même livre qu'à son départ – et les épouses, au lieu de prendre la défense de leur jeune protégée comme elles l'auraient fait auparavant, en rirent.

Puis les trois femelles regagnèrent la salle de musique et fermèrent la porte derrière elles.

Tempe se sentit plus seule que jamais, et elle alla s'asseoir dans le coin le plus reculé de la pièce. Daniella lui apporta son plateau repas : salade et fromage.

- Merci, mais je n'ai pas faim, murmura Temperence d'une voix enrouée – elle n'avait rien dit depuis 48h.

- Mais vous n'avez pas mangé depuis hier matin, protesta la jeune femme au carré blond impeccable.

- Tu peux te retirer. Tu as fait ton devoir, dit seulement Tempe.

La réceptionniste récupéra son plateau et repartit, la mine un peu déçue. Temperence elle, sombrait définitivement dans la dépression.

Elle avait perdu Marcus.

Elle avait perdu Lorne.

Elle avait même perdu Demetri, qui pourtant s'était toujours montré gentil avec elle.

Et maintenant, elle avait perdu les épouses.

Elle alla s'asseoir entre le lit et la table de nuit, par terre, et pleura aussi silencieusement que possible. Sa punition était trop dure, trop longue…

Cela faisait bientôt deux mois qu'elle durait. Allait-elle encore durer un an… ? Elle ne saurait y survivre. Son cœur tombait en miettes.

Alors tout à coup, elle sentit une chaleur maléfique enrober son esprit. Lucian. Son père.

Sans doute était-ce aussi pour ça que Marcus avait fait une croix sur elle. Car franchement, qui voudrait d'une hybride à moitié Lycan ?

Alors la voix grasse du loup-garou retentit dans son esprit, dans un rire malsain.

« Tu n'étais pas encore née, lorsque je suis devenu Lycan, dit-il. Tu n'étais qu'un minable petit fœtus d'humain, lorsque la puissance qui me caractérise actuellement, m'a été transmise. Tu ne tiens pas ce maigre pouvoir de moi, petite garce – sinon tu serais un véritable danger pour moi. Non… Tu tiens tes pouvoirs de ta pauvre famille de mortels… »

« Je vais te trouver. Et que tu sois mon père ou non, je vais te tuer. Lentement. »

« Pour ça il faudrait déjà que tu sois libre. Je sens bien des cages autour de toi… Faible. Ignarde… Mortelle. »

« Tu rigoleras moins lorsque je serai vampire… »

Lucian éclata de rire « Cela n'arrivera jamais ».

- Temperence ?

La jeune femme sursauta. En face d'elle, Athenodora la regardait, d'un air inquiet. Derrière, Sulpicia, interdite – et plus loin, Corin, choquée.

- Que faisiez-vous ? Demanda l'épouse d'Aro.

- Je… C'est Lucian, murmura Tempe – et elle réalisa que son cœur battait vite, et qu'elle transpirait.

Les trois femelles frémirent.

- Il… Il m'a contacté, bredouilla-t-elle.

- Mon dieu, que vous a-t-il dit ?

- Il… (Elle soupira) Cela n'a pas grande importance.

Athenodora s'accroupit devant elle :

- Je suis sûre que cela en a, vous êtes très perturbée, je peux le voir…

« J'ai environ 3 000 raisons d'être perturbée, patate » pensa Tempe, mais elle se contenta d'hausser les épaules :

- Des menaces de mort, des réflexions désobligeantes qui, ma foi, ne sont que le reflet de la vérité… La routine. Non, vraiment, ce n'est rien, je vous assure.

Un silence accueillit ses propos. Puis Corin dit :

- Je pense que nos seigneurs aimeraient savoir que l'humaine communique avec son père.

La jeune femme lui lança un regard noir :

- Il n'est pas mon père, pour votre information.

- Hm ! Se réjouit Corin d'un air avide. Nous l'avons tous entendu, lorsqu'il vous l'a révélé !

- Vous n'avez entendu qu'une partie de la vérité, celle qui vous intéressait d'entendre – et la seule que j'ai laissée à la disposition de votre esprit médiocre et jaloux. Maintenant pourquoi ne retourneriez-vous pas amuser ces dames pendant que je broie copieusement du noir ?

Sulpicia eut un petit rire :

- Je vous préfère en colère, vous êtes tellement plus jolie que désespérée.

Athenodora sourit :

- Définitivement. Cela vous va très bien.

Alors on frappa de nouveau à la porte de la chambre, et cette fois-ci tout le monde se tourna avec surprise. Demetri entra :

- Mesdames.

- Demetri, sourit Sulpicia, quel plaisir de te voir – cela fait une éternité que tu n'es plus venu nous rendre visite !

- Et je dois m'en excuser. On m'informe que la fautive est parmi vous pourtant, j'ai été envoyé en mission pour retrouver les membres de sa famille étrangement éparse !

Tempe se redressa alors subitement, laissant entrevoir sa tête derrière le lit :

- Tu as trouvé quelque chose ? Demanda-t-elle.

Le pisteur l'observa avec un poil de surprise, et il était évident qu'il brûlait de poser une question de fond, comme « qu'est-ce que tu fais par terre ? ». A la place il tendit un bras vers la sortie :

- Les maîtres veulent te voir.

La jeune humaine se rassit au sol, le cœur battant la chamade :

- Ok, là tout de suite maintenant, j'ai un mauvais préssentiment, murmura-t-elle.

- Nous venons avec vous, lui assura Athenodora.

- Navré, interrompit Demetri, mais ce n'est pas dans mes instructions… Temperence, s'il te plait ?

Corin servit un regard aigu à la jeune mortelle, qui se leva malgré elle :

- Si jamais, ce fut un plaisir, dit-elle à Athenodora et Sulpicia sous forme d'adieux.

- C'est ridicule, de toute façon nous allons tout entendre, nous pourrions tout aussi bien descendre ! Protesta l'épouse d'Aro.

- Je vous laisserai émettre cette idée aux maîtres la prochaine fois que vous les verrez, sourit Demetri avec un clin d'œil.

Les deux femelles ne renchérirent pas et échangèrent un regard, interdites.

Temperence se demanda ce qu'on allait bien pouvoir lui reprocher cette fois-ci : elle n'y était pour rien si son état de faiblesse mental la rendait vulnérable aux attaques de Lucian, si elle était obligée de se défendre face à l'agressivité de Corin, et si sa famille était introuvable…

Lorsque Demetri émergea dans la salle marbrée, et qu'elle aperçut les silhouettes des jumeaux, d'Heidi, de Santiago et de Felix – ainsi que de nouveaux gardes qu'elle n'avait encore jamais vus, elle s'arrêta. Elle était à mi-hauteur des marches, et ne se sentait pas très bien. A l'évidence, elle avait eu tort de renvoyer Daniella et son plateau repas…

Elle prit une grande inspiration et descendit les derniers mètres – Demetri, qui avait du s'arrêter, l'observait en fronçant légèrement les sourcils.

Temperence s'avança au milieu de la salle, et elle vit que Renata se trouvait aux côté d'une femelle aux longs cheveux châtain clair, qu'elle n'avait encore jamais rencontrée, et qui observait sa tenue – confectionnée par les épouses – avec intérêt.

Alors elle fit face au trio royal, essayant de se tenir droite malgré sa faiblesse.

Ils l'observèrent un instant – et son cœur défaillit lorsqu'elle croisa le regard inquisiteur de Marcus. Il portait une tenue plus moderne que d'habitude : toujours aussi sombre, mais avec une veste taillée sous forme de costume. Aro et Caïus étaient également vêtus de la sorte, et un instant, elle se demanda si, en se levant le matin, l'un des trois avait l'habitude de coordonner avec les deux autres, genre : « Hey, les gars, on s'habille comment aujourd'hui ?! » « La cape, la cape ! » « Oh non, pas ENCORE la cape… » « Le costard ? » « Allez, business casual aujourd'hui les enfants… »

Malgré elle, elle pouffa.

- Pardon, dit-elle immédiatement.

Le bruitage qu'elle émit fit place à un plus grand silence encore – si cela était possible – et l'inconfort de cette situation acheva de la faire rire de plus belle :

- Désolée, c'est les nerfs qui lâchent, dit-elle. Un truc de mortel, vous pouvez pas comprendre.

Marcus, qui l'observait d'un air assez mécontent depuis son arrivée, haussa un sourcil surpris.

- Si vous avez besoin de retrouver un peu de sérieux, nous pouvons demander à Jane de vous y aider, proprosa Caïus d'un ton relativement impatient.

Elle fit « non » de la tête, tout en essayant de retenir son sourire. Puis elle croisa les mains derrière son dos. Ce fut la première fois qu'elle sentit qu'on essayait d'effleurer son esprit. Elle crut que Jane s'apprêtait à officier, mais la jeune vampire avait le regard rivé sur Aro, attendant son signal.

Lucian, encore ?

- Bien. Temperence, ma chère, commença Aro d'une voix relativement douce, comme vous le savez, Felix et Demetri sont partis à la recherche de votre cousin, et de votre grande tante… Il se trouve que…

Elle n'entendit pas la suite. La tentative d'hameçonnage était trop forte, et son esprit la combattait ardemment. Elle adressa un coup d'œil vers la droite et vit la jeune femme qui avait observé son jupon avec intérêt, la fixer d'un air concentré.

- Arrête ça, lui dit-elle. (Aro, qui était apparemment en train de continuer à parler, s'interrompit). Quoique tu essaies de faire, arrête.

Tout le monde se tourna vers la vampire aux longs cheveux châtain.

- Chelsea ? Demanda lentement Marcus.

- Je ne comprends pas, répondit celle-ci.

Temperence toucha son crâne :

- Tu essaies de rentrer là-dedans.

C'est impressionnant, dit la fameuse Chelsea en se tournant vers Aro.

Celui-ci observa Temperence avec une moue qui n'avait plus rien ni de satisfait, ni de fier – et Temperence renforça les défenses de son esprit.

- Elle vient de se fermer complètement, ajouta Chelsea. Je ne peux rien faire dans ces conditions.

La jeune humaine ferma les yeux. Il s'agissait donc d'un guêt-apens, génial. Aro se leva de son trône, et elle prit une position défensive malgré elle. Mais pourquoi diable ne s'était-elle pas alimentée depuis deux jours ?

- Allons, allons, Temperence, fit Aro d'un air ennuyé. Vous avez eu un comportement irréprochable ces deux derniers mois, ne gâchez pas tout ce soir…

Caïus intervint :

- Irréprochable ? Vraiment, mon frère ?

- A peu de chose près, répondit Aro en balayant l'objection d'un signe de la main.

- Qu'essaie-t-elle de faire ? Demanda Temperence en reculant autant qu'Aro avançait.

Demetri arriva dans son dos et l'immobilisa :

- Hey, qu'est-ce que tu as, toi ? Lui murmura-t-il à l'oreille. Depuis quand tu te défies de nous ?

- Qu'est-ce qu'elle veut me faire ? Répéta Temperence en fronçant les sourcils.

Aro lui servit un sourire qui n'avait plus rien de chaleureux, juste sadique – il prenait un malin plaisir à la voir s'affoler. Et il lui attrapa la main, pour lire tout de sa vie ces derniers deux mois. Puis il ouvrit les yeux, alarmé :

- Je ne sais ce qui me subjugue le plus de ces deux nouvelles, ma chère. Que Lucian vous aie appris que vous n'étiez pas son enfant – ou que vous et… Nos chères épouses (il leva les yeux vers le plafond en insistant sur le dernier mot), aient gardé secret le fait qu'il parvenait à vous contacter.

Au loin, Marcus se leva de son fauteuil.

- Cela s'est passé il y a peine un quart d'heure, s'empressa de préciser Temperence. Elles s'apprêtaient à vous le dire…

- « Elles » ? Reprit alors Marcus en apparaissant à la droite d'Aro, le regard plus sombre encore que d'habitude.

- ... Elles… Et moi… Ensemble…

- Cela se traduit par « nous », en principe, chuchota Aro comme s'il lui donnait un simple conseil de conjugaison.

La jeune femme les observa tour à tour, puis elle soupira :

- Oui, c'est vrai, j'aurais du vous le dire sur le champ. Je… Pardonnez-moi...

Aro lui fit un clin d'œil :

- Voilà qui me parait mieux. (A l'attention de Marcus) Qu'en dites-vous mon frère ?

- Je souhaite que Chelsea l'examine tout de même. (Temperence se raidit, aussi ajouta-t-il aussitôt) Et je vous demande de la laisser faire.

- Elle va lire mes pensées ? Elle aussi ? S'étrangla Tempe.

- Non.

- Elle va me torturer ?

- Elle va vous soulager, lâcha Aro en secouant la tête d'un air attendri.

Tempe lui servit un regard excessivement sceptique et impatient. Marcus pencha légèrement la tête pour attirer son attention, et lorsque ce fut le cas, il dit :

- C'est la vérité. Chelsea ?

Celle-ci arriva instantanément, et échangea avec Marcus, puis surtout avec Aro, un regard d'une très grande complicité – plus puissant encore que celui que le Seigneur attribuait d'ordinaire à Jane, son arme fatale. Temperence en frémit :

- Je vous en prie.

- Temperence, insista Marcus. Je vous demande de vous détendre.

- Alors dites-lui de me libérer, souffla-t-elle en désignant Demetri. Parce que là je me sens vraiment comme un rat de laboratoire.

Marcus étudia la proposition et adressa un regard au pisteur. Celui-ci la libéra doucement en ajoutant :

- Personne ici ne te veut du mal. Tu ne l'as pas encore compris, hein ?

Puis il recula de trois pas.

Alors Chelsea commença à nouveau à l'envahir de son pouvoir, et Temperence fronça les sourcils.

- Elle lutte encore, commenta la femelle vampire d'un ton badin. Dois-je forcer ?

- Temperence? Appela Aro sur le ton d'un papa mécontent.

- Je ne suis pas prête.

- Accordez-nous un instant, dit alors Marcus – à son grand soulagement. Chelsea ?

La femelle alla faire quelques pas, retenant un soupir. Marcus s'approcha de Temperence et il lui tendit une main. Elle glissa la sienne à l'intérieur, et ferma les yeu,x entre peur et espoir.

- Nous avons eu bien des différends ces dernières semaines, et vous savez à quel point j'ai été déçu par vous, murmura le vampire à son attention.

Elle rouvrit les yeux, sentant les larmes l'envahirent à nouveau. Alors Marcus, qui tenait toujours sa main, l'effleura du pouce avec douceur :

- Je n'ai pas encore décidé de vous pardonner, mais sachez qu'il n'est pas non plus dans mon attention, de vous punir d'avantage que vous ne l'êtes déjà. C'est à un test que je vous soumets maintenant. Obéissez-moi – prouvez-moi que vous en êtes capable.

- Demandez-moi cela pour autre chose, n'importe qu…

- C'est la seule chose que je vous demande, et la seule que je vous demanderai en l'état actuel des choses. Allez-vous vous y soumettre ?

Il y avait dans cette question toute la menace dont il était capable – celle de ne plus lui accorder aucun intérêt, ni même le statut de demoiselle de compagnie des épouses. Temperence s'imagina une vie encore plus démunie, car sans espoir – et tout à coup, elle put presque visualiser Corin, au premier étage, espérer ardemment l'entendre se rebeller. Ce fut le dépit qu'elle éprouvait pour la troisième femelle, qui l'emporta, et elle céda. Elle baissa les yeux, une souffrance ostensible imprimée sur les traits.

- Chelsea ? Demanda Aro d'une intonation presque dubitative.

La vampire arriva, et son esprit força les barrières de Temperence. La jeune femme adressa à Marcus son dernier regard, puis elle ferma les yeux et les larmes coulèrent, tandis que Chelsea faisait irruption en elle – pas seulement dans ses songes et ses désirs, mais ses sentiments, ses attentes, ses peurs, ses espoirs.

La femelle vampire eut un petit sourire :

- Tout va bien, dit-elle. Elle est déjà fortement ancrée à notre clan.

Tempe sentit comme une présence, tapie dans son esprit – comme un petit animal mignon mais parasite, qui venait de se loger entre les neurones des sentiments, et ceux de l'indépendance. La femelle vampire eut un petit rire moqueur :

- Tu peux ouvrir les yeux, c'est fini.

La mortelle n'en était pas convaincue, mais elle obéit et demanda à Aro :

- Vous n'avez pas retrouvé la tante et le cousin qu'Alice et moi avions vus en rêve, n'est-ce pas ?

Le seigneur vampire, qui affichait auparavant un air enchanté, se figea légèrement. Elle avait volontairement choisir de lui rappeler que la Medium qu'il semblait plutôt bien estimer, s'était déplacée jusqu'ici pour conforter cette piste.

- Je crains que non, ma chère, se contenta de répondre Aro.

- Puis-je me retirer ? Demanda-t-elle dans un murmure, en comprenant que la seule raison pour laquelle ils l'avaient fait descendre était l'expérience de Chelsea.

Celui-ci lui servit une mimique solidaire, lorsqu'il dit :

- Oui.

Elle inclina la tête et tourna les talons sans plus adresser un seul regard à quiconque. Elle commença à monter les marches, mais se sentit défaillir. Elle s'appuya contre le mur, à mi-hauteur, la respiration saccadée, le temps que la tête cesse de lui tourner… Lorsqu'elle sentit une présence dans son dos. Elle s'attendait à trouver Demetri, mais vit que c'était Marcus.

- Qu'est-ce que ceci… ? Demanda celui-ci à voix très basse, l'observant avec mécontentement et inquiétude à la fois.

Ils étaient un peu à l'abri des regards, ensemble dans les escaliers – et elle réalisa que cela faisait une éternité qu'il n'avait plus parlé avec cette intonation, à laquelle il ajoutait jadis le terme « ma Douce ».

- Rien, souffla-t-elle. Ca va aller.

Marcus approcha un peu son visage, comme si la proximité pouvait lui permettre de lire dans ses yeux la vérité. Il lui effleura délicatement les doigts, puis prit sa main et la caressa doucement. Elle releva le regard vers lui, mais n'osa pas amorcer un seul mouvement. La dernière fois qu'elle avait essayé de l'embrasser, il s'était reculé – et elle n'était pas en état d'affronter pareil choc une seconde fois.

- Pourquoi êtes-vous si faible, manquez-vous de quelque chose ? Demanda-t-il avec une certaine douceur.

- Non, je… C'est de ma faute, je n'avais pas faim… J'aurais du me nourrir tout de même.

- Vous auriez du en effet, la gronda-t-il avec calme, vous savez que je n'aime pas lorsque vous faites cela.

Elle eut envie de répondre « y a-t-il une chose que je fais et que vous aimez ? », mais à la place elle se contenta de reprendre sa marche, appuyée contre le mur. Le vampire la retint par sa main, et la tourna face à lui dos contre le mur. Il se pencha lentement – lui attribuant un imperceptible petit coup de tête. Puis il effleura ses lèvres avec les siennes.

Tempe résista à l'envie de l'embrasser passionnément, et se contenta de fermer les yeux, répondant timidement à son baiser.

Il approfondit leur échange, ostensiblement charmé par ses réticences, et bientôt ils entremêlèrent leurs doigts.

Elle posa son autre main, fermée, contre son cou froid et puissant, et une fois qu'il interrompit son baiser, il murmura à son oreille :

- Vous savez ce que je veux que vous fassiez aujourd'hui même ?

- Reprendre des forces ?

Il obtempéra lentement – tandis qu'elle lui adressait un regard d'une grande intensité, cherchant à l'irradier de son amour, de ses regrets, de ses angoisses. Il lui servit un petit sourire, un vrai, sincère, amusé, attendri – et non plus calculateur. Puis il la poussa gentiment vers les marches, de leurs doigts liés :

- Allez, maintenant…

La jeune femme trouva la force de reprendre sa marche jusqu'à l'étage supérieur.

Corin était verte de jalousie – sa peau clignotait presque, c'en était ridicule chez une créature d'une telle classe. Athenodora en revanche, était d'une humeur extraordinaire : « Ne vous l'avais-je pas dit, que vos efforts finiraient par porter leurs fruits ? » lui avait-elle murmuré à son arrivée avec un grand sourire.

Sulpicia était tout aussi ravie, mais appréhendait un peu plus la réaction de son époux, Aro, lorsqu'il viendrait la retrouver et lire ses pensées. Comme il l'avait suffisamment clairement énoncé, il avait été « subjugué », que les épouses ne les informent pas sur le champ que Lucian avait communiqué avec Temperence.

Les trois jeunes femmes jouèrent de leurs instruments avec une vigueur renouvelée.