Chapitre 12

La nouvelle

Kojiro n'essaya plus de lui parler. Il lui envoya un dernier message dans lequel il lui reprochait de ne pas lui avoir laissé la possibilité de s'expliquer mais qu'il accèderait à sa requête et prenait donc leur histoire pour terminée. Et c'était tout.

Lorelei passa le reste de sa soirée à ruminer. Rompre tous liens était ce qu'elle avait décidé après beaucoup de réflexions et d'hésitations, malgré tout, elle ne se sentait pas pour autant mieux. Elle ne se sentait pas soulagée ou satisfaite. Après tout, les quelques semaines où ils étaient sortis ensemble lui avaient plu. Elle s'était attachée à lui et elle devait tirer un trait sur leur histoire, elle aussi.

Le fait cependant que Takeshi lui reparle, même si l'ambiance était encore un peu tendue, l'aidait à ne pas sombrer dans la déception. Elle était contente d'avoir retrouvé un bon ami et loyal, de même qu'elle était soulagée de voir que Kazuki ne l'embêterait plus avec son béguin.

En fin de semaine, elle reçut deux nouvelles qui termina de lui faire oublier sa rupture avec Kojiro. La première survint le vendredi après-midi. Un appel sur son portable lui apprit que l'équipe de Tôkyô Est, un club de football féminin évoluant depuis une année, acceptait d'organiser une rencontre entre les deux équipes. Cette nouvelle enthousiasma non seulement Lorelei mais également toute l'équipe et même les quelques supporters qui s'étaient assemblés pour leur organiser une sorte de « fan club ». Ils se composaient essentiellement des amis des joueuses mais leur présence avait amélioré l'humeur générale des footballeuses, ravie d'être ainsi encouragées.

La seconde nouvelle arriva le surlendemain soir. Le dimanche était le seul jour de la semaine où Mrs Kitazume ne travaillait pas. Pourtant, il passa toute la journée enfermé dans son bureau à passer de nombreux coups de téléphone. En plein milieu d'après-midi, alors que Lorelei s'apprêtait à rejoindre Kotaru sur le terrain improvisé où les enfants du quartier jouaient, son père l'appela dans le salon. Intriguée et un peu inquiète du sujet qu'ils allaient aborder, elle entra dans la grande pièce et trouva ses parents installés sur les canapés. Ils l'invitèrent à s'asseoir et sa mère lui servit une tasse de thé.

« Lorelei, entama son père d'une voix grave. J'ai une nouvelle très importante à t'annoncer. Je sais que tu as toujours regretté d'être venue au Japon et d'avoir quitté l'Allemagne il y a plus d'un an de cela. À cause de mon emploi, ta mère et toi aviez du abandonner non seulement vos familles et amis mais aussi vos rêves ou travail, pour ce qui est de ta mère. J'ai finalement compris à quel point cela avait été dur pour toi et à quel point je m'étais trompé en espérant que tu finirais par te reconvertir au basketball… Aussi, ta mère et moi avions réfléchi à une alternative. Nous sommes conscients que dans le Japon, tu n'as aucun avenir professionnel dans le football. »

Lorelei regarda son père avec intensité, ne sachant pas si elle devait appréhender ou espérer d'entendre la suite. Son ventre se contracta et sa respiration se coupa. Qu'allait-il dire ?

« Aussi, nous avons conclu que la meilleure solution serait que tu puisses réintégrer ton club de football à Hambourg…

— Tu veux dire… qu'on rentrerait en Allemagne ? » s'exclama-t-elle, le souffle coupé.

Il lui sembla qu'un feu d'artifice éclatait dans sa tête. Une joie exaltante parcourut tout son corps, la faisant frémir. Elle osait à peine y croire.

« Pas exactement. »

Lorelei sentit la joie tomber d'un coup.

« Comment ça ? demanda-t-elle sans comprendre.

— Je n'ai pas pu demander ma mutation en Allemagne, expliqua-t-il. Aussi, je ne pourrais pas revenir là-bas.

— Dans ce cas, comment… ?

— Laisse-moi donc terminer de t'expliquer ce qu'il en est sans m'interrompre, lui reprocha-t-il. Je ne vais pas retourner en Allemagne mais ta tante Adelaïde accepte de te prendre avec elle.

— Je repartirai seule ?

— Oui, acquiesça son père. Si nous arrivons à bien nous organiser. Tu pourrais y être pour la rentrée de Septembre. »

Lorelei se sentit refroidie. Elle s'était toujours dit qu'elle rentrerait après le lycée, quitte à s'éloigner autant de ses parents, mais elle avait alors un an et demi devant elle. Là, elle devait se faire à l'idée de les quitter d'ici quelques mois, ce qui lui paraissait bien trop tôt.

« Nous avons déjà contacté ton ancien lycée et ton ancien club de football, grâce encore à l'aide de ton oncle Makoto, continua son père.

— Nous attendons encore les réponses de l'école et du club, précisa sa mère. Mais nous sommes confiants que, dans l'un comme dans l'autre, tu as de fortes chances d'être acceptée.

— Il reste encore pas mal de détails à régler, cependant, reprit Mrs Kitazume. Mais, tout d'abord, nous voulons nous assurer que c'est vraiment ce que tu souhaites.

— Et comment ! s'exclama Lorelei qui s'étonna encore qu'on puisse en douter. Revenir en Allemagne… jouer au football… Comment pourrais-je hésiter ? »

- oOo –

« C'est formidable ! Mes félicitations ! »

Lorelei gloussa. Depuis qu'elle avait quitté la maison, elle n'arrêtait pas de rire et de sourire avec euphorie. Elle était surexcitée par la bonne nouvelle et était allée aussitôt l'annoncer à Kotaru. Elle n'avait jamais été aussi heureuse qu'en cet instant : son rêve allait se réaliser. Elle allait rentrer en Allemagne et avoir toutes ses chances de réintégrer son ancien club de football. Bien sûr, il fallait encore attendre la réponse de son club mais elle avait bon espoir. Comme Makoto avait du le répéter à son père, elle avait longtemps fait partie des meilleurs éléments de l'équipe d'Hambourg. Étant partie pour des raisons familiales, le club prendrait sûrement en compte ses performances sur le terrain et les trois coupes qu'elle avait ramené quand elle était capitaine.

Une autre raison la rendait aussi heureuse : l'implication de son père dans ce revirement. Elle se doutait que sa mère était derrière tout cela mais rien n'aurait été possible s'il n'avait pas finalement abdiqué. Le fait qu'il l'envoie si loin de sa famille pour tenter sa chance dans un milieu si peu favorable au sexe féminin montrait à quel point, cependant, il croyait en elle. Son soutien comptait énormément pour elle. Si elle avait fait sans jusque-là, l'avoir à présent changeait tout.

« On devrait fêter ça ! lança Kotaru. Organisons une fête !

— Il faut encore que je l'annonce à mes amis, dit-elle en riant.

— Je suis le premier à le savoir ? Quel honneur ! »

Il fit une pirouette grotesque avant de se rasseoir.

« Sérieux, on doit fêter ça ! reprit Kotaru. Au plus vite !

— Rien n'est encore tout à fait sûr, rappela-t-elle avec prudence. Je m'emporte peut-être pour rien…

— Tes parents ne t'auraient sans doute pas informé s'ils n'étaient pas sûrs du résultat, répliqua-t-il.

— Peut-être, admit-elle en haussant les épaules. Mais je préfère me calmer un peu… des fois que ça foire quand même.

— Fausse pessimiste, l'accusa-t-il. Tu fais juste semblant.

— C'est pas faux. »

Elle éclata de rire. Même si elle devrait se modérer, elle était juste trop heureuse pour calmer si vite son excitation. Comment ignorer une telle occasion ?

« Bon, ça mérite au moins qu'on trinque !

— Je n'ai pas le droit d'acheter de l'alcool, rappela Lorelei en rigolant. Je n'ai pas encore l'âge.

— On n'est pas forcément obligé de le préciser… » glissa-t-il.

Lorelei avait grandi très vite. Il arrivait que des personnes inattentives confondent son âge et la prennent pour quelqu'un de plus âgé. Elle n'eut toutefois pas le besoin de se cacher. Kotaru la laissa de préférence hors du magasin et ressortit cinq minutes plus tard avec deux bières dans un sac.

L'Allemande grimaça : ses amies avaient une fois essayé de la faire boire, plus par goût du jeu que pour autre chose, et elle avait peu apprécié l'expérience. Le goût dans sa bouche ne lui avait pas plu et elle avait senti sa tête qui tournait dès qu'elle avait terminé la bière. Quelques plaisanteries étaient restées après ça mais Lorelei ne s'en souciait pas. Ce n'avait été que la première et seule fois où elle avait bu une bouteille entière, même si ce n'avait été que de la bière.

« Allons s'installer quelque part… Le parc derrière chez toi ?

— Je préfèrerai éviter qu'on me voie une bière à la main, grimaça-t-elle. Mes parents n'apprécieraient sûrement pas.

— Dans ce cas, on a qu'à aller chez moi, suggéra-t-il. C'est à cinq minutes d'ici. »

Malgré quelques réticences, Lorelei accepta l'alternative. Ils s'y rendirent et arrivèrent bien vite devant une résidence de huit étages. Kotaru la guida jusqu'au cinquième et ouvrit la porte de son appartement. À l'intérieur, ils trouvèrent un large salon très agréable, avec des couleurs chaudes telles que le jaune au mur et le rouge des canapés, coupés par le blanc des meubles et des étagères.

« Je suis rentré, » annonça Kotaru en retirant ses chaussures.

Il tendit une paire de chaussons à Lorelei et se chaussa lui-même d'une paire. Une femme d'âge mûr arriva à ce moment et remarqua tout de suite la présence de l'Allemande. D'abord surprise, elle lui adressa toutefois un sourire aimable.

« Et bien, tu ne me présentes pas ? demanda-t-elle à l'adresse de Kotaru.

— Si, évidemment, répondit celui-ci. Voici Lorelei Kitazume. Lorelei, je te présente ma tante, Ayumi Obayashi.

— Enchantée Lorelei, l'accueillit chaleureusement la femme. Kotaru m'a parlé de toi. Je suis ravie de te rencontrer.

— Tout le plaisir est pour moi, madame. »

Les yeux de la tante se posèrent sur le sachet que Kotaru n'essaya même pas de cacher. Ses sourcils se froncèrent avec réprobation.

« Kotaru, tu as acheté des bières ?

— Oui, répondit son neveu avec une franche sincérité qui étonna Lorelei. Nous avons quelque chose à fêter et j'ai acheté des bières pour l'occasion.

— Je ne suis pas sûre de pouvoir approuver…

— Ma tante, ce n'est pas bien grave. Juste une petite bière, ça ne fait pas de mal !

— Quand bien même, si je me souviens bien de ce que tu m'as raconté, Lorelei est encore mineure, rétorqua sa tante.

— Je ne vais pas la saouler quand même ! soupira Kotaru. Allez, fais un effort et sois cool… s'il te plait ? »

Elle finit par accepter de fermer les yeux et retourna à ses affaires. « Elle fait ça juste pour la forme, souffla Kotaru à Lorelei. En vérité, elle s'en moque comme d'une guigne. C'est ce qu'il y a de génial avec elle. »

Il la guida jusqu'à sa chambre. Lorelei y découvrit un univers typiquement masculin, aux tons très sobres comparés au salon, avec des tonnes de cédés éparpillés sur son bureau, près de son poste, une télévision avec une console récente et des jeux débordants de leur étagère, des magasines masculins mal cachés… mais, comparé à la chambre de Karl-Heinz toujours en fouillis, celle de Kotaru était relativement bien rangée. Kotaru posa les bières sur le sol et tira ses rideaux, laissant le soleil éclairer sa chambre.

« Installe-toi, lui dit-il en tirant la chaise de son bureau. Sur le lit ou là, peu importe. »

Mais Lorelei s'était intéressée au contenu de sa bibliothèque dont elle tira un petit livre qui se révéla être un tome d'un manga. Elle n'avait encore feuilleté que quelques shojos de ses amis, n'étant pas très fan à la base de bédés, mais le volume qu'elle avait tiré contenait sur sa pochette le dessin de deux joueurs se disputant un ballon dans une acrobatie impressionnante.

« Ah, tu as trouvé les World Youth[1] ! remarqua Kotaru en la rejoignant. C'est un vieux manga sur des jeunes joueurs de football japonais qui gagneraient la Coupe du Monde Junior. J'ai un peu honte de l'avouer mais c'est en lisant leurs aventures que j'ai eu envie de m'intéresser au football… Moi aussi je voulais faire toutes ces acrobaties et tirs impressionnants et surtout irréalisables, et devenir champion mondial. Je n'ai jamais pu m'en séparer.

— C'est marrant, dit-elle en feuilletant le tome qu'elle tenait. Ah, oui, c'est plutôt surréaliste comme figure…

— Et encore, t'as pas vu à quelle hauteur vertigineuse ils sautent ! »

Lorelei ne but qu'une gorgée de la bière, juste pour la forme après avoir trinqué. Cela lui suffit pour savoir qu'elle n'aimait pas du tout le goût. Elle n'essaya pas non plus d'en boire plus et de voir si elle pouvait s'y accoutumer. Et puis, si elle venait à garder un soupçon d'haleine, sa mère le sentirait sûrement. Sa mère avait un don pour remarquer le moindre détail chez elle. Quand elle avait essayé de fumer, une fois, Mme Kitazume l'avait tout de suite sentie et lui avait fait passer un sacré sermon sur la cigarette. Sa mère ne faisait pas souvent la morale mais elle était très stricte sur certaines choses, et le tabac en faisait partie. Lorelei savait que c'était à cause de sa grand-mère qui avait eu des complications aux poumons parce qu'elle fumait trop.

Elle ne rentra pas trop tard, ayant toujours ordre de revenir à temps pour dîner, et passa le reste de sa soirée à s'imaginer annoncer cette nouvelle à ses amis. Elle était encore trop sous le coup de l'émotion pour réaliser qu'inéluctablement, rentrer en Allemagne, signifier aussi quitter tous ceux qu'elle avait appris à connaître au Japon…

- oOo –

Cette idée ne vînt à son esprit que le lendemain, au moment même où elle s'apprêtait à leur en parler. Cela lui coupa le souffle. Elle détestait devoir se faire à l'idée de quitter ceux qu'elle aimait. Cela lui rappelait la fois où elle avait du se résigner à accepter son départ pour le Japon. S'imaginer de quitter Karl-Heinz, Genzô, Adrielle et tous les autres avaient été une vraie torture… Et quand elle voyait Chiaki, Dosan, Ine et Takeshi devant elle, elle savait que ce serait aussi dur. Elle les connaissait depuis bien moins longtemps, mais ces quatre personnes faisaient déjà parties de ses plus proches amis. Elle eut envie de pleurer.

« Les gars, dit-elle d'une voix hésitante, presque tremblante. Il faut que je vous dise quelque chose…

— Avec ce visage, je m'attends au pire, plaisanta Dosan.

— C'est clair, qu'est-ce qui t'arrive ? demanda Chiaki.

— Non, c'est juste que… » Elle prit une profonde inspiration et se reprit. « Mon père m'a annoncé hier que j'allais sûrement retourner en Allemagne…

— Quoi ?

— Mais quand ? demanda Chiaki qui fut la première à se ressaisir.

— Sûrement pour la rentrée prochaine, affirma Lorelei. Ce qui veut dire Septembre prochain.

— Si tôt ? s'inquiéta Ine. C'est dans quatre mois à peine !

— Je sais, je suis désolée…

— Pourquoi tu t'excuses ? s'exclama Dosan. C'était ce que tu voulais au fond, non ?

— C'est vrai, approuva Takeshi qui ne cacha pourtant pas la peine que cette nouvelle lui causait. Tu dis toujours que tu voudrais y retourner au plus vite.

— Oui, bien sûr, mais… » Elle soupira. « …C'est que je viens tout juste de réaliser que je ne vous verrai plus après et, pour tout dire, vous me manquerez beaucoup. »

Les quatre autres s'exclamèrent à l'unisson, c'était évidemment réciproque. Ils commentèrent longtemps cette nouvelle inattendue et demandèrent bon nombre de détails qu'elle ne pouvait pas encore donner. Pendant les cours, Lorelei était complètement déconcentrée. Comment n'avait-elle pas pu envisager cette conséquence ? Hier soir, elle était si enthousiasmée que ça ne lui avait même pas traversé l'esprit. Et à présent qu'elle l'avait compris, elle se sentait mal. L'idée lui semblait atroce : elle adorait traîner avec eux. En partant en Allemagne, elle ne les reverrait peut-être plus. Avoir traîné avec eux tous les jours depuis un an et demi, à tel point qu'ils étaient un peu devenus son univers, rendait la perspective du retour plus dur. Soudain, elle ressentit comme un sentiment de solitude en appréhendant surtout le manque. Elle se rappelait à quel point tous ses copains d'Allemagne lui avaient manqué à son arrivée au Japon. Mais, parce qu'elle les avait rencontrés et s'était tout de suite liées à eux, cela avait été supportable. Est-ce que ce sera le cas, une fois repartie ?

Malgré tout, pas une seule fois l'idée de revenir sur son choix ne lui vint à l'esprit. Elle était décidée de se saisir de cette unique chance : son rêve allait se réaliser et rien ne saurait la détourner de son objectif. Elle songea alors à son retour, à ses retrouvailles avec ses anciens amis, ses anciennes partenaires… Comme cela allait faire drôle de les revoir après autant de temps ! songea-t-elle. D'autres questions lui traversèrent l'esprit. Saurait-elle s'acclimater à son ancienne équipe ? Retrouverait-elle l'harmonie d'il y a plus d'un an ? Il était évident que, depuis, l'équipe avait bien changé, mais à quel point ?

« Je suis sûre que le journal de l'école voudrait couvrir ça, affirma Ine à la pause déjeunée.

— Tu plaisantes ? Je ne vais pas faire publicité de ma vie privée, répondit Lorelei.

— Tu devrais, rétorqua Dosan. Tu es une star à présent.

— Super…

— Songe au bien que cela ferait pour l'équipe de football féminin de l'école, argumenta Ine. Si les gens se rendent compte que le football féminin a de l'ampleur en Occident et, qui plus est, que le coach de leur équipe de filles va faire partie des clubs professionnels de renommée internationale, ça pourrait bien faire évoluer les pensées.

— Tu es trop optimiste, répliqua l'Allemande. Déjà, si je suis acceptée, je serais encore dans l'équipe junior du club d'Hambourg. Puis, ce n'est pas avec si peu que les gens changeront d'avis.

— New York ne s'est pas fait en un jour, remarqua Dosan.

— New York ? Tu ne veux pas plutôt dire "Rome ne s'est pas fait en un jour" ? rectifia Takeshi en éclatant de rire.

— C'est un exemple plus récent, prétendit Dosan en haussant les épaules. De toute façon, reprit-il, interrompant leurs rires, tu as compris ce que je voulais dire.

— Et je persiste à dire que ça ne changera rien, s'entêta Lorelei.

— Mais qu'est-ce que tu y perds ? demanda Ine. On avait de toute façon l'intention de t'interroger pour la rubrique "Interview de la semaine". On voulait mettre en avant la nouvelle équipe de football formée pour soutenir les joueuses, montrer qu'on s'intéresse à leur équipe autant qu'aux autres clubs… Pourquoi n'en profiterais-tu pas pour annoncer le prochain match que vous disputerez ? Je pense que ce serait un plus pour le moral des filles si elles se savaient suivies et soutenues par l'école. »

Lorelei dut admettre qu'elle avait raison et finit par concéder. Elle accepta de se laisser interroger par les membres du club de journalisme. Au fond, ce n'était pas une si mauvaise idée : en mettant en avant le club féminin de football dans le journal et en montrant de l'intérêt pour cette nouvelle activité féminine, les gens seraient sans doute intrigués et viendraient peut-être voir le match pour se donner une meilleure idée. Là, ce serait au tour des filles de les convaincre de leur potentiel. Lorelei songea qu'elles risquaient de stresser si plus de monde se montrer mais, en contrepartie, elles se sentiraient sans doute plus enthousiastes en voyant qu'on ne les boudait pas parce qu'elles étaient des filles pratiquant un sport communément vu pour un public masculin.

Le soir, elle évoqua tous les sujets avec les joueuses : le match à venir et leur programme d'entraînement, son interview, la séance de photographie prévue par Ine pour les jours à venir et enfin son prochain départ. Les joueuses eurent des réactions partagées. Bien sûr, elles se réjouirent de son opportunité, mais elles pensaient surtout au fait qu'elles n'auraient alors plus de coach dès Septembre.

- oOo -

L'interview fut fixée pour le mercredi suivant. Lorelei était un peu mal à l'aise à cette perspective, aussi arriva-t-elle légèrement en retard pour le rendez-vous. Elle devait se rendre au bureau du club dès la fin des cours. Arrivée dans la petite pièce, juste assez grande pour contenir une table ronde et deux étagères, elle trouva un élève de son âge qui était en fait le vice-président du club. Après l'avoir invitée à s'asseoir, il entama leur entretien de façon banale : il se présenta et lui posa des questions très banales. Une fois assuré qu'elle était détendue, il commença à lui poser des questions plus sérieuses et ancrées dans le sujet qui les intéressait. Lorelei nota avec surprise à quel point il était professionnel : en la mettant à l'aise, il s'assurait de sa coopération. Il s'adressait à elle de façon polie mais ses questions, bien que simples d'apparence, étaient très bien formulées. Ce garçon était visiblement très doué pour son activité et sans doute s'orientait-il vers un métier de journaliste plus tard.

Cela dura une bonne heure. Il lui posa toutes sortes de questions : ses débuts dans le milieu, son expérience, sa relation avec son oncle et l'influence qu'il avait eue sur elle. Il l'interrogea également sur sa vision du sport, sur l'image masculine du football et l'idée que la majorité s'en faisait, les difficultés qu'elle avait pu rencontrer en rapport… Quand il jugea avoir eu assez de réponses, il continua à discuter avec elle, de façon plus cordiale et moins conductrice et ils se séparèrent. En fin de compte, Lorelei se surprit à avoir presque apprécié ce moment. Cela n'avait pas été aussi terrible qu'elle se l'était imaginée.

L'article parut le lundi suivant. Pendant ce temps-là, Lorelei avait reçu la confirmation de son acceptation à son ancien lycée. Ses excellents résultats et les recommandations données par ses professeurs à la Toho avaient grandement facilité sa réinscription. C'était déjà une bonne nouvelle mais Lorelei attendait plus impatiemment de connaître la décision finale de son ancien club de football. Chaque jour, elle espérait que son père aborde le sujet au dîner mais était vite déçue. Makoto n'avait pas plus d'informations que lui à lui transmettre. Tout ce qu'on lui disait était de faire preuve de patience. Ce qui se révéla plus facile à dire qu'à faire, comme toujours. Elle mourrait d'envie d'être certaine du résultat, de savoir qu'enfin, son rêve était de nouveau abordable et non plus flou et incertain, et qu'elle avancerait de nouveau vers la réalisation de ses plus grands objectifs.

Kazuki ne manqua pas de la féliciter. Depuis son retour, leurs rencontres se faisaient sans plus de gêne. En fait, bien que terriblement maladroit avec les filles, Kazuki était un gars sympa. Takeshi lui apprit également que les relations entre les deux attaquants s'amélioraient. Il s'avérait que pendant leur renvoi, les deux garçons s'étaient plusieurs fois revus pour se disputer, s'expliquer et, enfin, se réconcilier. Ce n'était pas encore tout à fait assuré mais leur amitié reprenait une bonne voix.

En l'apprenant, Lorelei s'était pris de remords et avait décidé de donner sa chance à Kojiro de s'expliquer et, surtout de s'excuser. Ils discutèrent longtemps durant le samedi et, finalement, elle accepta de passer un trait sur ce qui s'était passé. Cela ne changea rien pourtant à leur relation : aucun ne se voyait réessayer. L'envie n'y était tout simplement plus.

Les retombées de la publication montrèrent que leur plan avait plutôt bien fonctionné. De ce qu'ils entendaient, directement ou indirectement, beaucoup de personnes pensaient assister au match, au moins pour avoir un aperçu. Bien évidemment, cela ne suffit pas pour les convaincre de considérer d'une meilleure façon le football féminin. Quant à Lorelei, le peu qu'elle entendait sur elle divergeait en opinion. Alors que certains retenaient le précieux nom du club d'Hambourg, d'autres prétendaient toujours que cela ne voulait rien dire. Même professionnelle, elle n'était rien face à des « vrais » footballeurs.

Le match se déroula une fois de plus sur le terrain de football de l'ancien complexe sportif de la Toho. Cette fois, le terrain s'entoura d'une importante foule et les joueuses paniquèrent en premier lieu face à la masse de spectateurs. Très vite pris d'un sentiment de solidarité, le public commença à encourager les footballeuses de la Toho. Il fallait dire que, de l'autre côté, l'équipe qu'ils affrontaient avaient leurs propres fans, nombreux eux-aussi.

Durant le match, Lorelei se maîtrisa bien mieux que la dernière fois. Au lieu de s'énerver à tout va, elle donnait des instructions à une joueuse placée en défense, qu'elle avait appelé le « pivot ». C'était elle qui devait transmettre les principales modifications stratégiques que Lorelei désirait apporter au cours du match. Leur tactique fonctionna mieux et le travail assidu effectué ces dernières semaines montrèrent leur fruit : l'équipe, bien plus cohésive, avait gagné d'un niveau. Dès la fin de la première mi-temps, ils menaient à un score d'un but à zéro.

« Le match ne fait que commencer, les filles ! Ce but est un atout majeur mais il faut absolument maintenir la cadence et ne rien laisser au hasard. Continuez les pressions en milieu de terrain et faites gaffe à leur numéro 9, elle est très offensive et très rapide sur le terrain. Itsuki ne déborde pas trop en attaque, je te veux au centre du cœur défensif pour le reste du match. En revanche, Wayuki, je te veux plus offensive que ça ! Ne te contente pas d'un travail en milieu de terrain et appuie l'attaque jusqu'au bout ! »

Elle leur donna deux-trois autres directives et les laissa se reposer. La seconde mi-temps commença et le match reprit son cours avec intensité. L'équipe de la Toho se démena et leurs actions offensives impressionnèrent le public qui se mit de plus en plus à les encourager activement. Lorelei leur avait appris quelques astuces, elles-mêmes héritées de son ancien coach à Hambourg SV et elles fonctionnaient bien.

Le match se solda à un score honorable de trois buts à un en faveur de la Toho. La joie explosa partout sur le terrain et parmi les spectateurs. Les lycéens venus assister au spectacle par curiosité partagèrent la même exaltation que les joueuses. Lorelei constata avec plaisir que plus d'un reviendraient les voir lors d'un prochain match. Elle-même était euphorique. Cette victoire ne signait pas seulement un grand pas marqué par les footballeuses mais aussi une réussite personnelle. Elle avait remporté son défi : elle avait fait quelque chose de cette équipe.

« ON A GAGNÉES ! »

Le vestiaire fut beaucoup animé au retour des filles. Lorelei, qui les accompagnait, participa à la joie générale. Même si elle était leur entraîneuse, elle n'en restait pas moins une fille de leur âge. Une fois calmées et changées, les filles finirent par se disperser, un peu déçues de ne pas pouvoir fêter leur victoire plus que ça. À leur sortie, Lorelei fut tout de suite abordée par ses amis qui la félicitèrent. Parmi eux, se trouvaient aussi Kojiro et Kazuki venus avec quelques autres footballeurs assister au match de leurs homologues féminins, ainsi que son oncle Makoto, venu l'encourager et la soutenir, et Kotaru. Lorelei fut d'abord surprise de le voir avec les autres, avant de se rappeler qu'il avait également été à la Toho et fait partie de l'équipe de football.

« Belle victoire, souligna son oncle. Beau travail de coach, Lorelei.

— Vous êtes trop modeste ! s'exclama Chiaki. Elle a tué la baraque !

— Merci ! les remercia vivement Lorelei. Mais il y a aussi les filles, elles ont pratiquement fait tout le boulot.

— Tu es modeste maintenant ? ricana Dosan. Toi qui t'acclamais capable de tout accomplir.

— Je n'ai pas dit ça, rétorqua l'Allemande. Et n'est-ce pas ce que j'ai fait ?

— On te reconnaît mieux là, ricana Takeshi gentiment.

— Génial. Je suis cataloguée maintenant ! »

Ils s'esclaffèrent. Puis, petit à petit, le groupe se divisa. Kojiro profita d'un moment où Kotaru était occupé à discuter avec Kazuki, Ken et Takeshi, pour lui demander comment l'ancien footballeur et elle se connaissaient.

« Par le football, expliqua-t-elle vaguement. Il m'a aidé à intégrer quelques principes du coaching.

— Ça fait longtemps que vous vous fréquentez ? »

Bien qu'il tentait d'être anodin, Lorelei sentit également que c'était la jalousie qui le poussait à l'interroger.

« Pas vraiment, répondit-elle avec prudence. Deux-trois semaines seulement.

— Et vous… tu t'entends bien avec lui ? »

Lorelei fronça les sourcils et le regarda avec réprobation.

« Kojiro… soupira-t-elle. Je ne répondrai pas à une telle question. »

Il n'insista pas mais son visage exprimait très bien sa frustration. Lorelei songea que même après avoir décidé de ne plus sortir ensemble, la jalousie était encore présente. Elle haussa les épaules. Au fond, ce n'était plus son problème.

« J'ai lu l'interview, reprit finalement Kojiro. Alors, tu repars en Allemagne ?

— Oui, confirma-t-elle, ravie d'aborder un sujet plus neutre. Normalement dès cet été. La rentrée scolaire en Allemagne est en Septembre, précisa-t-elle.

— Dans quelques mois à peine. » Il semblait peiné. « C'est une bonne opportunité.

— J'attends encore la réponse de mon ancien club… mais oui. J'ai beaucoup de chance.

— Et du talent ! renchérit Takeshi qui arrivait. J'aimerais jouer contre toi un jour.

— Bonne idée ! approuva Ken en les rejoignant. J'ai encore une revanche à prendre !

— Une revanche, releva Kotaru avec curiosité. Tu as battu Wakashimazu-kun ?

— Elle lui a marqué deux buts, répondit à sa place Kazuki. Il aurait fallu que tu voies ça.

— Mais ce n'est pas trop tard, pourquoi ne pas se retrouver demain pour une partie de football ? proposa Takeshi.

— Bonne idée, approuva Lorelei. Je réitèrerai l'exploit.

— Avec Ken et moi en défense, c'est impossible, » affirma Kotaru.

Takeshi et Dosan se regardèrent avant d'éclater de rire. C'était précisément le mot qu'il ne fallait jamais prononcer devant Lorelei.

« Rien n'est impossible. …On parie ? »


[1] « World Youth » fait bien sûr référence à Captain Tsubasa World Youth, la deuxième série de Yoichi Takahashi sur les aventures de Tsubasa Ozhora.