Chap. 12 : Les heures rouges II

Station Perle II, orbite d'Ompragnus, constellation de Bonaparte, 21 872

- Napoléon? Comme Napoléon Bonaparte?

- Oui, un petit retour du rétro. L'équipage qui a exploré la constellation l'a nommée ainsi et personne n'a pu le modifier. Oh, je crois qu'ils ont essayé… quatre ou cinq fois et le nom officiel dans les bibliothèques n'est probablement pas Napoléon, mais tout le monde sait de quoi on parle quand on la mentionne. Je serais quand même étonné si quelqu'un se rappelait la référence historique maintenant. Bon, peut-être les historiens très, très calés…

- Napoléon, hein? Ce n'est pas une blague?

- César était déjà pris, je suppose, fit le Doctor avec un haussement d'épaule. Ou bien ça faisait trop salade…

Mais il lui décerna également un clin d'œil. Rose avait l'impression d'avoir retrouvé son Doctor. Les habitudes revenaient en même temps que les jeux de mots et les blagues bizarres. Il restait un rien de tension entre eux, mais ils faisaient de leur mieux pour l'ignorer. Tout redevenait normal. Enfin. Si seulement il y avait un moyen de lutter contre ses migraines qui la prenaient par surprise…

- Et la Station Perle?

- Perle II, rectifia automatiquement le Doctor. Un joyau. Sans jeu de mot. Au départ, Ompragnus était entouré d'un anneau d'astéroïdes, mais les premiers mineurs ont découvert… hum… disons des huîtres spatiales. Et des perles spatiales. Durant deux cents ans, cet endroit grouillait de mineurs, de vaisseaux de transport, de bijoutiers, de collectionneurs. C'était à qui trouverait la perle la plus brillante.

- Des perles spatiales, hein?

- Pitié.

- On peut en voir encore?

- Oh… plus très, non. Un consortium a racheté les droits miniers et, en moins de vingt-cinq ans, tous les astéroïdes ont été rassemblés et passés au broyage pour en extraire la moindre perle. En même temps que les huîtres. Après… sans huîtres et sans astéroïdes, plus moyen d'en avoir d'autres.

- Oh, dommage.

- Alors la station est devenue une simple attraction touristique et comme la planète Ompragnus est un peu petite pour sa population, ceux qui en avaient les moyens sont venus s'installer ici. Ou bien ils ont émigré ailleurs.

- Donc c'est une station pour la crème de la crème?

- Quelque chose comme ça.

- Et qu'est-ce qu'il y a d'intéressant ici? Des snobes et pas de perles, ça ne te ressemble pas.

- Oh, mais il y a aussi ceci.

Il sortit les papiers psychiques sur lesquels apparu brièvement un message : « Je vous attends ».

- Face de Boe, dit Rose qui se rappelait la dernière fois où le Doctor avait reçu un message semblable.

- Hum… non. Il faudra que je vous parle un jour de Face de Boe.

- Il va bien?

- Oh… c'est une longue histoire.

- Mais il va bien, n'est-ce pas? C'est un peu… c'est un peu l'un des premiers extraterrestres que j'ai rencontrés…

- C'est compliqué. D'une certaine façon, il va très bien. Pour le moment.

- Il faudra qu'on en reparle, acquiesça Rose qui avait reconnu le ton. Et vous ne connaissez pas cette écriture?

- Nan.

- Surprise?

- Ouais.

- Génial!

Ils sortirent du Tardis en bousculant un groupe d'ouvriers équipés de costume spatial et d'outils étranges.

- Hé, mon vieux, faites attention!

- Hello!

- Vous pourriez regarder où vous aller. Pour un peu, on échappait notre trésor de la journée. Une merveille!

- Euh, désolé, je n'avais pas vu où je mettais le pied, dit le Doctor avec un sourire.

- Il faudra apprendre. Ce n'est pas l'endroit pour être maladroit!

Ils s'éloignèrent en pestant contre le Doctor qui haussa les épaules.

- Ce n'est pas l'élite de la société, commenta Rose. Est-ce que, par hasard, tu n'aurais pas confondu l'année?

- Jamais!

Elle lui lança un regard moqueur.

- Presque jamais, rectifia-t-il.

Rose haussa un sourcil.

- Ouais, bon, autant pour la visite. Je crois que c'est par là.

Et il l'entraîna à sa suite pendant que Rose étouffait un fou rire.

La baie vitrée la plus proche leur permit d'admirer l'anneau d'astéroïdes et la planète bleuâtre qui flottait au centre. Des nuages roses marbraient sa surface et des points lumineux étaient visibles à certains endroits, des cités, des mégacités, devina Rose.

- Il faudra descendre visiter au moins l'une d'elles, suggéra Rose. Ça doit être magnifique.

- Ouais… Mais je voudrais trouver la personne qui m'a envoyé le message d'abord.

- O.K. C'est par où?

- Le message ne mentionnait pas de lieu précis.

- On vagabonde, donc, traduisit Rose.

Il haussa les épaules et s'adossa à une machine qui gronda et alerta son propriétaire. Le Doctor se redressa rapidement, mais l'autre avait identifié le coupable.

- Negchn, hurla-t-il.

Enfin, hurler… il cria très fort, mais la voix ne porta pas plus loin qu'une large enjambée, ce qui était probablement dû à l'énorme bouchée de sandwich qu'il essayait d'avaler sans mastiquer. Le Doctor lui donna une grande claque dans le dos et le morceau fut recraché avec un petit plop. L'homme aspira et hurla (vraiment cette fois) de ne pas toucher à sa machine.

- Un merci ne vous coûterait rien, il vous a sauvé la vie, dit Rose avec sévérité.

- C'est ce petit engin qui coûte cher, fillette. J'ai dépensé tous mes crédits et j'ai emprunté au maximum pour l'obtenir.

- Et cet engin est…

L'homme jeta un coup d'œil au Doctor comme s'il n'était pas sûr d'avoir affaire à un demeuré. Il finit par pointer une série de chiffres estampillés sur le côté de l'appareil. Le Doctor sourit poliment, mais il ne comprenait visiblement pas cette explication succincte.

- Enfin… voyons! Si vous êtes sur la station, vous savez forcément quelle merveille se trouve en face de vous! Un PE104, troisième génération, avec un double circuit de vonium et un couplage de cuivre de Renfrey! J'ai installé moi-même la connexion 3-EA! Enfin, reconnaissez-le!

- Hum… Euh… Oui, très bien. Et qu'est-ce qu'un PE104, déjà? Faites comme si j'étais complètement ignorant.

L'autre mordilla ses lèvres devant tant de sottise.

- Mais c'est ça!

- Et à quoi ça sert?

L'autre en resta baba, puis il perdit patience, s'étant faite une opinion (pas très bonne) du Doctor.

- Ne vous en approchez pas! Vous ne l'effleurez même pas d'un œil, c'est bien compris? Mieux encore, changer de couloir. Je crois savoir que le secteur Bleu 62 est toujours disponible.

Rose grinça des dents quand le Doctor obéit. Il ne s'intéressait pas à ce type, ce qui était tout aussi bien.

- Et je suppose que le secteur Bleu 62 n'est pas celui des restaurants, c'est ça?

- Oh… Eh bien, le secteur Bleu est traditionnellement réservé à la médecine. J'imagine qu'il m'indiquait d'aller me faire soigner.

- Sans savoir que tu étais le Doctor, ben ça!

Il sourit malicieusement et l'invita à prendre place dans l'ascenseur avec une bonne vingtaine d'autres travailleurs en habits plus ou moins propres. Rose respira par la bouche, mais le Doctor ne sembla pas s'en faire. Au contraire, il se mit à bavarder avec une petite brunette, vêtue d'un uniforme presque propre, qui lui rappelait, du moins le présenta-t-il ainsi, une lointaine cousine qu'il n'avait pas revue depuis dix ans. La brunette, qui s'avéra s'appeler Gisel, finit par les inviter à passer dans la section Jaune 34, celle où toute son équipe prenait un peu de temps pour se restaurer.

- Il faut retourner sur notre concession pour demain matin, mais nous avons quartier libre jusque là. Je crois qu'ils viennent de recevoir un nouvel arrivage de bière finirlandaise si vous avez l'estomac pour ça.

Moins d'une heure plus tard, c'était comme s'ils s'étaient toujours connus et Gisel commença à se dire que, peut-être, elle était cette cousine perdue de vue depuis longtemps. Rose se sentait agréablement légère et le Doctor semblait plus décontracté. La bière était très brune, très mousseuse et les chopes s'alignaient avec régularité sur la table. Le trio n'était pas le seul à consommer joyeusement. L'ambiance était chaleureuse, juste ce qu'il fallait au Doctor pour se détendre un peu.

- Alors, demanda Gisel, depuis combien de temps êtes-vous ensemble, vous deux?

- Une éternité, répondit Rose avec un clin d'œil au Doctor.

- Des milliers d'années, me semble-t-il, rajouta le Doctor.

- Pas mariés? Pas fiancés? En couple officiellement-officieusement?

- Euh… c'est une longue histoire, dit Rose avec un hochement de tête.

- Moi aussi, j'avais quelqu'un, dit Gisel en imitant Rose.

- Oh, Gis… ne recommence pas avec cette histoire.

- Je ne suis pas tout le monde, clama Gisel. Et puis, tout le monde sait très bien que la compagnie veut notre bien avec nos perles, c'est ça? Ça faisait des années que Garry disait que la compagnie rachetait elle-même au marché noir toutes les perles qu'elle vendait publiquement. Et c'est pour ça qu'il a eu un accident.

Les mineurs grommelèrent et s'éloignèrent avec leur pichet. De toute évidence, la fête était finie. Gisel renifla, mais c'était justement le genre de situation que le Doctor adorait. Il baissa la voix d'un ton et lui demanda de raconter ce terrible accident.

Rose, de son côté, commençait à se sentir… bizarre. L'effet de la bière brune était le même que la bière terrienne ordinaire, mais il commençait à faire… chaud. Très chaud. Elle ouvrit un peu son col, mais ça n'aida pas. Et puis, la sensation d'être observée l'alerta. Les mineurs ne s'occupaient plus d'eux, mais quelqu'un… quelqu'un avait son attention braqué sur elle. Elle se rapprocha du Doctor, mais il était trop concentré sur l'histoire de Gisel pour remarquer son trouble.

Puis Rose perdit connaissance. Quatre ou cinq secondes, juste assez pour tomber du banc.

Le Doctor la rattrapa avant qu'elle se fasse mal et l'allongea. Elle reprenait déjà des couleurs, mais son visage avait un éclat fiévreux.

- Bon, finalement, il faudra peut-être visiter ce fameux secteur Bleu, soupira Rose.

- Pas de médecine étrangère, je t'en prie. Retournons au Tardis, je vais voir ce que je peux faire. Tu peux marcher?

- Oui. C'est la faute de cette bière. Je vais… je vais mieux.

Le Doctor la raccompagna tout de même au Tardis sans écouter ses protestations.

Gisel se retrouva seule, ennuyée de ces adieux brutaux. Elle vida le fond de son verre et le reposa au moment où une jeune femme, une très belle rousse vêtue d'un machin en satin rouge vif, prit la place du Doctor.

- Le Doctor va vous aider, Gisel, mais il aura besoin de ceci pour réussir.

La femme déposa une pièce de métal aussi clair que de l'argent et travaillé comme un bijou. Gisel voulu le toucher, mais la femme en rouge s'interposa : « Il ne faut pas trop y toucher directement. »

- C'est dangereux?

- Ce serait plutôt nous qui serions dangereux. C'est assez spécial et fragile. Il ne supporte pas bien les contacts physiques. Donnez-le au Doctor. Il saura quoi en faire et ça vous aidera.

- Il est parti.

- Il va revenir.

- Comment vous le savez?

- Parce que je le connais. Et je sais d'avance que lui et Rose seront de la partie demain matin, quand vous repartirez sur la concession.

- Ils ne peuvent pas venir.

- Oh, ce n'est pas ça qui va l'empêcher d'en faire à sa tête.

- Son amie avait l'air malade.

- Eh bien, elle viendra tout de même. Je n'en doute pas une seule seconde.

- C'est quoi, cette histoire?

- N'oubliez pas de le lui donner, c'est important.

- Donnez-lui vous-même.

Elle se ravisa en comprenant qu'elle était insultante.

- Supposons que je n'ai rien dit et reprenons à zéro. Dites-moi ce que c'est ou je ne fais rien. Ça pourrait être un objet de contrebande ou n'importe quel truc illégal. Je ne joue pas à ça.

- Ce n'est pas illégal. C'est un pisteur.

- Et qu'est-ce qu'il piste?

- Les perles.

- Vous ne pouviez pas le dire plus tôt?

- Ne le donnez qu'au Doctor et ne parler à personne de ce truc, d'accord?

- Dites… Ça ne ressemble pas à un pisteur standard.

- En effet. Ce n'est pas un pisteur standard. Désolée, je ne peux pas rester plus longtemps.

La belle rousse s'éclipsa si rapidement que Gisel eu l'impression qu'elle s'était évaporée dans l'air. Elle observa le morceau de métal pendant quelques secondes, encore hésitante, puis l'enveloppa dans une serviette de papier avant de le glisser dans sa poche. On verrait bien.

Et puis, soudain, les haut-parleurs crachèrent la pire mauvaise nouvelle du monde. Gisel commanda aussitôt un grand pichet de bière et s'imbiba consciencieusement jusqu'à oublier pourquoi elle buvait.

Il n'y avait personne dans le Tardis, bien sûr, mais le Doctor vérifia trois fois les sûretés. C'était inutile, bien sûr, seules les personnes possédant une clé pouvaient entrer. Rose ne fut pas dupe une seule seconde, mais accepta l'explication des vérifications habituelles. Après avoir vu les quartiers des mineurs, elle était d'accord pour passer la nuit dans le Tardis plutôt qu'à la façon indigène et le Doctor était plus rassuré de la savoir dans le Tardis pour le moment. Après vérification, il n'y avait aucune trace de bactérie, de microbe ou de poison dans son organisme. Ce devait être un effet de la bière finirlandaise, comme elle le disait.

Il attendit qu'elle soit endormie et s'éclipsa pour retrouver Gisel dans un état proche de l'ébullition.

- Ils ont annulé tous les départs, supposément à cause de la plus importante tempête de radiations de cette décennie. Et ils ont battu le rappel de tous ceux qui étaient dehors, dit-elle comme si elle était capable de mordre la table.

- Oh.

- C'est du vent. Les prévisions ne montraient absolument rien pour les trois prochaines semaines, en tout cas, rien de létal. Tout le monde le sait. C'est un truc de la compagnie. Ils ont déjà essayé ça l'an dernier, à peu près à la même période. Et vous savez pourquoi? Pour être sûr que le renouvellement des contrats miniers leur rapportera le plus possible. Les traîtres.

- Donc, pas de visite à la concession, dit le Doctor.

- Négatif.

Gisel s'affaissa et le Doctor la redressa. Décidément, c'était la soirée des dames. Elle s'accrocha à lui, expira une bonne bouffée d'haleine alcoolisée et s'endormit en grommelant. Le Doctor réfléchit, puis voyant les regards de reproche des autres mineurs, prit le chemin du Tardis. Avec Gisel.