Bonjour à toutes!

Je ne vous montre pas à quoi ressemblait ce chapitre avant le passage de Lasiurys, mais sachez qu'elle mérite de vifs applaudissements car elle a accompli, comme toujours, un travail formidable.

J'ai la chance également d'avoir des lectrices tout aussi incroyables et je voudrais remercier Cocochon, Nathea, Zeugma, blupou, Aurelie Malfoy, Dame-heron, Guest et WFdarkness.
Merci également à toutes celles qui ont ajouté cette histoire en alerte et/ou en favori: vous êtes nombreuses et j'en suis ravie - d'ailleurs, je ne désespère pas de lire un jour ou l'autre un petit mot de votre part.

Annonce importante:

J'espère que vous m'excuserez pour la douche froide qui va suivre, mais il s'avère que ces derniers jours ont apporté un sacré lot de mauvaises nouvelles: autant, je suis capable de publier cette histoire en assurant mes études et mon gagne-pain, autant je ne peux pas humainement travailler sur plusieurs fronts et affronter des situations inextricables et continuer la publication de cette histoire, qui, vous vous en doutez, me demande une certaine dose de temps et d'énergie.

Comme les prochaines semaines s'annoncent irrespirables et que je n'ai pas envie de poster les chapitres à la va-vite, de négliger ces petites notes que vous semblez apprécier, de bâcler les RAR, j'ai donc pris la décision de suspendre momentanément la publication de cette histoire après le chapitre XII que je posterai comme prévu la semaine prochaine.
Mais soyons clairs, je ne l'abandonne en aucun cas : pour preuve, je vous donne d'ores et déjà rendez-vous le mercredi 24 décembre pour le début de la seconde partie. Merci d'avance pour votre compréhension.

Bon, j'ai conscience d'avoir un peu cassé l'ambiance, je vous souhaite néanmoins une bonne lecture.
Pour celles qui veulent avoir une idée de la musique dont il est question au début du chapitre, c'est par là: www . youtube . com slash watch?v=klPZIGQcrHA (Il faut enlever les espaces et insérer le signe "slash".)


À peine les portes furent-elles ouvertes que la fameuse Sarabande de Haendel* retentit, et la majesté qui émanait de ces cordes vibrantes invita instinctivement les femmes à relever le menton ou à régler les battements de leur éventail sur ce rythme aussi grandiose qu'immuable.

Une clameur indistincte s'éleva au moment où, à la suite de Lord et Lady Snape, dont les visages n'exprimaient rien d'autre que la plus grande dignité, la foule se pressa dans la somptueuse salle de bal. Un certain snobisme voulait que l'on ne se montre impressionné de rien, et pourtant, c'est avec émerveillement que des dizaines d'yeux se posèrent sur les marqueteries Renaissance du plafond à caisson, sur les chapiteaux corinthiens qui couronnaient les pilastres* de stuc, ou sur la demi-douzaine de miroirs au mercure* qui ornaient les murs latéraux, en alternance avec de charmants médaillons, qui, cernés par de gracieuses moulures dorées, figuraient des scènes de l'Antiquité.

Avec une avidité qui confinait à la frénésie, Hermione embrassa du regard l'immense pièce où, grâce aux glaces savamment disposées, se reflétaient à l'infini les centaines de bougies, l'or des bijoux et des candélabres, ainsi que les élégants motifs enchâssés du parquet d'Aremberg*.

Et dire que tout cela restait immobile dans l'obscurité, enfoui sous de lourds draps blancs, plus de trois cents jours par an !

Alors que la musique se concluait triomphalement, elle eut une pensée attendrie pour Miss Olivan qui, depuis des années, œuvrait patiemment dans l'ombre, attentive aux moindres détails, dévouée, modeste, et ce sans jamais voir le fruit de ses efforts. Songeant ainsi aux valets qui ne profitaient guère de la beauté des lieux, ou à Betsy qui, recluse en cuisine, concoctait des délices dont elle ne connaîtrait jamais le goût, Hermione se fondit parmi les invités, invisible aux yeux de tous, quoique surveillant étroitement Miss Catherine qui déambulait avec une aisance innée.

À quelques pas de là, Lord et Lady Snape avaient atteint le centre de la pièce : selon la coutume, Sir Severus s'inclina devant son épouse, et aussitôt, le bourdonnement des voix se fit plus discret.

« Je ne suis pas dupe, vous savez », déclara-t-il tandis que les premières mesures d'une valse se faisaient entendre.
« Mais je ne peux m'empêcher d'admirer l'art consommé avec lequel vous avez réussi à éviter cette conversation pendant nos dix-sept ans de mariage. »

Lady Snape rejeta sa tête en arrière avec toute la grâce d'une femme irritée et, prenant garde à ne pas marcher sur le bas de sa robe, elle se saisit de la main que son mari lui tendait.

« Et moi qui vous prenais pour un homme d'intellect ! » susurra-t-elle mielleusement – elle eut la satisfaction de voir son mari hausser un sourcil – « vous proférez des sottises sans même vous en rendre compte » précisa-t-elle, froide et souriante, « voilà qui n'est pas dans vos habitudes. »

Lord Snape la dévisagea un instant, et s'il était froissé par sa remarque, rien ne vint l'attester. Nul doute que seules des années d'expérience avaient pu façonner une telle maîtrise : valser tout en soutenant une joute verbale à l'insu de l'auditoire semblait être pour eux la chose la plus naturelle du monde, et en plus d'être parfaitement synchrones, ils conservaient un visage détendu capable de tromper l'observateur le plus vigilant.

« Laissez-moi vous raconter l'histoire d'une jeune fille rêvant d'un titre », reprit Lord Snape alors qu'il menait sa cavalière d'une main de maître, « courtisée par de nombreux hommes mais refusant chaque proposition avec une constance déconcertante. » Il marqua une courte pause avant de poursuivre, et le mouvement de ses lèvres était si imperceptible que de loin, l'on pouvait à peine voir qu'il parlait. « Imaginez maintenant cette même femme, vingt-cinq ans plus tard, mariée à un aristocrate désargenté, taciturne, amer et peu bavard. N'y trouvez-vous rien de surprenant ? »

Lady Snape ne cilla point, ne frémit point, ne rougit point, si bien que l'Apollon du Belvédère* aurait paru plus vivant à côté d'elle.

« Vous étiez amoureuse de Lucius bien avant que nous nous rencontrions dans les salons du duc de Kent. Vous avez repoussé chaque homme qui s'approchait de trop près, car vous espériez devenir la nouvelle comtesse de Pembroke », énonça-t-il platement en fixant un point, tout au fond de la salle.

Eleonora conserva un calme olympien et se contenta de lâcher la main tiède de son époux : d'un mouvement souple du poignet, elle dessina un arc de cercle, signifiant par ce biais que le bal était ouvert.

« Évidemment, la séduction était réciproque, mais vous n'étiez pas le genre de femmes à salir votre réputation en devenant un nom de plus couché sur une longue liste de maîtresses », commenta-t-il en la guidant adroitement parmi les autres couples de danseurs, les tourbillons colorés et les effluves capiteuses.

« Vous avez donc attendu patiemment, persuadée qu'un jour il changerait – vous l'avez attendu avec une fidélité admirable, certaine qu'il s'engagerait tôt ou tard dans les liens sacrés du mariage », débita-t-il avec une cruelle indifférence – il aurait pu parler du temps pluvieux ou du dernier fichu à la mode que son ton n'aurait pas été différent, mais, là encore, Lady Snape demeura impassible.

« Sur ce point-là, je dois d'ailleurs saluer votre perspicacité puisqu'il semblerait effectivement qu'il ait jeté son dévolu de façon assez sérieuse sur Mademoiselle de Fontdouce », asséna-t-il avec une once de férocité – et il eut le plaisir de voir son épouse battre furtivement une paupière.

« Malheureusement, les années passèrent et vos espérances devenaient chaque jour un peu plus stériles, votre attente un peu plus embarrassante. Chaque année, le bal des débutantes apportait son lot de jeunes filles pétulantes, prêtes à tout pour se marier, alors que vous aviez déjà coiffé Sainte-Catherine*, comme disent les Français. La société ne vous accordait plus autant d'hommages qu'auparavant – en un mot, vous étiez toujours seule », compléta-t-il, sa voix de baryton habituellement si riche réduite à un ton monocorde.

À l'autre bout de la pièce, Hermione ne pouvait s'empêcher d'admirer avec une pointe d'envie ce monde ouaté où la bonne société avançait à pas glissés ; l'harmonie et la fluidité qui se dégageaient des danseurs étaient proprement fascinantes et son regard fut attiré malgré elle par la blondeur solaire du comte de Pembroke, avant de se poser sur le maître des lieux, reconnaissable entre tous avec sa chevelure ébène d'une longueur démodée et son nez généreusement qualifié d'aquilin.

Si elle avait eu conscience de la scène qui se jouait à quelques mètres d'elle, nul doute que les émois de cet étrange couple l'auraient fortement intéressée, mais ainsi reléguée aux confins d'un univers mystérieux, elle avait l'impression d'être face à un luxueux tableau dont le vernis demeurait intact.

Alors que la musique accélérait, annonçant la dernière envolée avant la cadence finale, Lord Snape poursuivait son monologue avec détachement :

« C'est alors que vous avez trouvé en moi une solution : j'étais toujours célibataire, nous nous connaissions depuis un certain temps, et ma réticence face au mariage commençait à s'amoindrir face aux inextricables difficultés financières dont ma vie était semée. Vous avez donc entamé une cour tout à fait surprenante », ajouta-t-il d'un air fatigué, « peut-être en espérant attiser la jalousie de Lucius – alors que vous et moi savions qu'il n'y avait strictement rien de romantique entre nous. » Il sembla réprimer un rire sans joie. « Mieux, en m'épousant, vous aviez la certitude que Lucius continuerait d'une façon ou d'une autre à faire partie de votre vie. Inutile de démentir, je suis certain de ne pas me tromper », conclut-il non sans un coup d'œil agacé à son épouse, qui se bornait à maintenir un silence glacé.

Le bruissement des robes chatoyantes et le brouhaha des conversations avaient remplacé la musique qui s'était tue, dispersant les couples dans l'attente d'un quadrille ou d'une mazurka.

S'inclinant brièvement devant sa cavalière, Lord Snape murmura :

« Certes, Eleanora, votre dot était extrêmement appréciable, mais il me semble que peu d'hommes auraient demandé en mariage une femme en sachant qu'elle convoitait secrètement leur meilleur ami. » L'ombre d'un ressentiment flottait dans ses yeux d'onyx.

« Alors, n'oubliez pas qu'en vous épousant, je vous ai fait une faveur », cingla-t-il entre ses dents.

Il raccompagna ensuite son épouse vers une porte latérale donnant accès à une enfilade de salons, où, entre les causeuses Louis XVI et les tables de jeu, se frayaient des domestiques en livrée rouge dont les plateaux d'argent étaient chargés de boissons entêtantes et de mets alléchants.

« Je ne tolérerai pas que mon nom soit traîné dans la boue », lui glissa-t-il à l'oreille en lui offrant galamment une coupe de vin. « Je vous ai toujours été loyal et je n'en attends pas moins de vous. »

« Seigneur ! J'ignorais avoir épousé un moine ! » s'exclama-t-elle enfin à voix basse, le regardant droit dans les yeux – même son mari parut surpris de la voir réagir. « Je peine à me rappeler la dernière fois que vous avez honoré ma chambre de votre présence ! Laissez-moi plutôt vous dire ce que je pense : vous allez chercher votre plaisir ailleurs, et vous êtes suffisamment habile pour mener vos petites aventures en toute discrétion. »

« Eleonora » gronda-t-il.

« Ma discrétion sera à la hauteur de la vôtre, n'ayez crainte ! » coupa-t-elle, une lueur de défi dansant dans ses yeux clairs.

Lord Snape l'observa silencieusement quelques instants avant de conclure : « Il vous manquait je crois le fin mot de l'histoire, ma chère », dit-il à voix basse. « Votre discrétion vous fait précisément défaut depuis l'arrivée de Mademoiselle de Fontdouce ; je vous sommerai donc de retrouver prestement vos esprits et de témoigner un peu plus d'égards à notre invitée. Lucius est mon ami, et je serais infiniment navré de devoir le provoquer en duel... »

Et sur ces paroles que d'aucuns auraient perçu comme une menace, il regagna la salle de bal sans un regard en arrière.

On y jouait une écossaise au rythme endiablé, de telle sorte que les deux colonnes de danseurs étaient entourées par un joyeux attroupement de femmes battant des mains, parmi lesquelles il distingua la vicomtesse de Rochechouart dont la beauté lumineuse éclipsait celle de ses compagnes – Lucius faisait indéniablement preuve de bon goût.

Il laissa errer ses prunelles sur l'assemblée, détaillant les profils sans vraiment s'y arrêter tandis que ses pensées dérivaient.

Que sa femme soit éprise d'un autre homme ne le tourmentait pas plus qu'hier, et que cet homme soit un vieil ami n'y changeait rien – non, le problème n'était pas là.

Il était simplement las, las de ce mariage insipide, las de cette vie sans but ; ses mises en garde à l'égard de sa femme n'avaient rien d'un accès de jalousie : la société honnissait les femmes adultères autant qu'elle méprisait les maris trompés – voilà le véritable nœud.

Il n'y avait que deux alternatives, et aucune n'était réjouissante : d'un côté, des années de profond ennui s'étendant à perte de vue ; de l'autre, il lui faudrait endurer le blâme d'une société qui, inexorablement, les détruirait pièce par pièce – lui, Eleonora, leurs enfants – car c'était ce qu'elle savait faire de mieux.

Lord Snape était parvenu une fois de plus à la sombre conclusion que la société moderne était la source de tous les maux, quand, au beau milieu de cette bruyante agitation, il réalisa qu'une jeune femme, l'air inquiet, se tenait devant lui.

« Monsieur? » s'enquit-elle d'une voix déférente.

Il cligna des yeux et ne la reconnut pas immédiatement.

« Soyez rassuré, je ne vous importunerai pas longtemps », dit-elle avec un sourire un peu crispé.

Miss Granger.

Elle dégageait une impression de vulnérabilité qui le mit mal à l'aise et elle paraissait un peu pâle – ou peut-être était-ce un effet d'optique dû à la couleur de sa robe ? – mais en dépit de cela, elle n'était pas désagréable à regarder.

« Je... je sais que mon inconduite est impardonnable... » balbutia-t-elle avec un sincérité évidente, « et je comprends parfaitement que vous me renvoyiez après cela, néanmoins, je voudrais que vous sachiez que je suis terriblement navrée », déclara-t-elle d'une traite.

Il l'étudia attentivement – elle se balançait d'un pied sur l'autre et semblait réellement déconfite ; probablement avait-elle passé la semaine à ruminer des excuses sans oser l'approcher, et constatant cela, il fut traversé par un élan étrangement magnanime.

Il répondit sans animosité : « Qui a parlé de vous renvoyer ? Ma femme n'est certainement pas d'humeur à chercher une autre gouvernante», ajouta-t-il dans un rire désabusé.

Hermione écarquilla les yeux, peinant à en croire ses oreilles – elle n'était pas renvoyée ! Elle avait encore une chance d'aller en Italie ! – et relevant la tête afin de le remercier chaleureusement, elle se retrouva face à la vicomtesse de Rochechouart, Lord Snape s'étant manifestement évanoui dans la foule.

« Miss Granger, je suis surprise de vous voir là – sans vouloir vous offenser bien sûr », la salua-t-elle avec un sourire aimable.

Hermione esquissa un signe de tête et répondit sobrement : « Vous n'êtes sûrement pas aussi surprise que moi. Monsieur Christopher et Miss Catherine avaient besoin d'un chaperon, alors... » expliqua-t-elle avec vague geste de la main.
Son interlocutrice demeura pensive quelques instants, puis, faisant preuve d'un franc-parler tout à fait déroutant, elle demanda brutalement:

« Pensez-vous que Lord Malfoy a vraiment l'intention de me demander en mariage ? »

Hermione eut un sursaut, et tritura machinalement l'alliance de sa mère qui ornait sa main droite.

« Oh, je vous en prie, ne feignez pas d'être étonnée. Je suis parfaitement avertie des bruits qui courent à mon sujet. Je n'ai pas encore vu l'ombre d'une bague que tout le monde me considère déjà comme sa future femme. »

En dépit de son rang, de sa fortune et de sa beauté qui auraient dû lui assurer la plus grande confiance, un voile d'incertitude ternissait ses yeux mordorés et une fois de plus, Hermione éprouva une vive sympathie à son égard.

« Je ne sais que vous dire » répondit-elle, confuse. « Je ne vous cacherais pas que ce type de préoccupations m'est totalement... inconnu. »

« Oh pardonnez-moi, je ne voulais pas vous blesser. » s'exclama Athénaïs avec une spontanéité touchante. « Oubliez ça, ce n'est pas très...»

Sa voix se perdit tandis que les premiers accords d'une nouvelle valse se faisait entendre, et, se retournant vers la gouvernante, elle conclut avec un enthousiasme un peu forcé :

« Veuillez m'excuser, j'ai déjà fait patienter le baron Stafford pendant deux danses, il ne serait pas très élégant de le faire attendre plus longtemps. »

Et alors qu'elle la regardait s'éloigner, Hermione eut un léger pincement au cœur, car elle savait pertinemment que Mademoiselle de Fontdouce avait vu comme elle Lord Malfoy et Lady Snape virevoltant avec adresse au centre de la pièce.

« Eleonora... » soupira le comte de Pembroke d'un air ennuyé, « allez-vous me bouder toute la soirée ? »

« Je croyais que le mariage n'était pour vous qu'un amoncellement de mensonges et une atteinte à cette liberté qui vous est si chère ! »

« Les temps changent, » répliqua-t-il avec flegme, « les hommes aussi. »

Ils ne dirent mot pendant quelques instants durant lesquels Lady Snape se rapprocha de façon infinitésimale. Elle aurait presque pu poser sa joue contre la soie du gilet gris de Lord Malfoy, mais cela eût été inconvenant, alors, elle se contenta d'inspirer profondément, humant cette odeur de verveine mêlée de gingembre qu'elle n'avait jamais pu oublier, et laissa, le temps d'une valse, les souvenirs l'emporter.

« Vous n'avez qu'une question à poser et je serai à vous pour l'éternité », psalmodia Lucius, et même s'ils se tenaient à une distance respectable, elle sentit son souffle chaud caresser son oreille. « Pourquoi me tenir rigueur aujourd'hui de mon prochain mariage alors qu'il fut un temps où vous avez mis toutes vos ardeurs à me repousser ? » s'exclama-t-il en serrant fortement ses doigts de telle sorte que Lady Snape se mordit la langue. « Vous n'avez qu'une question à poser et je serai à vous pour l'éternité – voilà la seule réponse que vous avez daigné adresser à mes lettres pendant des mois ! »

Elle plongea son regard dans le sien et il reprit plus doucement : « Je n'ai pas voulu gâcher votre vie, Eleonora, je n'ai jamais souhaité vous voir malheureuse, et pourtant c'est ce que vous êtes devenue – et je sais que vous m'en attribuez la responsabilité. »

De sa paume brûlante, il exerça une pression accrue sur sa taille et elle déglutit lentement.

« Je refuse d'en être responsable, entendez-le bien, Eleonora. Je refuse car je continue de croire que nous aurions été heureux tous les deux, si ce n'était votre obsession pour un stupide anneau ! »

« Vous vous trompez, Lucius » répondit-elle avec une tendresse presque maternelle. « Je n'aurais jamais pu être heureuse en étant votre maîtresse. Jamais. »

« Pourtant, vos yeux me supplient en ce moment-même de faire de vous ma maîtresse », répliqua-t-il en la scrutant intensément. « Qu'est-ce qui a changé en vous ? »

« Vous ne m'auriez pas été fidèle » répondit-elle en éludant sa question, « ne dites pas le contraire, je ne vous connais que trop bien ! »

« Mais quel homme sur terre est assez fou pour être fidèle – à l'exception peut-être de Severus ? » s'exclama-t-il avec une pointe de sarcasme. « Je vous aurais chérie, je vous aurais honorée, et quelles que soient les passades qui auraient jalonné mes voyages, je serai toujours revenu vers vous – et vous le savez. »

Eleonora ferma les yeux une fraction de seconde, imprimant malgré elle sur sa rétine, l'image d'un bonheur révolu. Non, corrigea-t-elle amèrement, l'image d'un bonheur qu'elle avait tué dans l'œuf avant même d'y goûter.

« Alors, je réitère ma question : qu'y a-t-il de différent aujourd'hui ? » demanda-t-il en balayant la salle du regard.

Eleonora ne répondit pas et se contenta de hausser les épaules avec un sourire résigné.

La danse ne tarderait pas à prendre fin, et tout cela ne serait bientôt plus qu'un rêve, alors que les menaces de Severus, encore fraîches dans sa mémoire, étaient bien réelles, elles.

« Grands dieux ! » jura Lord Malfoy avec un soupçon d'exaspération, « loyauté et bonheur sont rarement compatibles, je pensais que vous aviez fini par le comprendre. »

Voyant qu'elle demeurait muette – non ce mutisme glacial qu'elle avait infligé à son époux, mais ce silence pudique où les mots sont superflus – il poursuivit d'un ton presque mélancolique :

« Severus vous ressemble tellement, que c'est un mystère que vous n'éprouviez pas l'un pour l'autre un plus grand attachement. »


*Georg Friedrich Haendel (1685 – 1759) est un compositeur allemand de l'époque baroque, devenu par la suite sujet britannique. Il a composé notamment des musiques destinées à être jouées en plein air, pour accompagner les déplacements du roi George Ier (Water Music) ou les feux d'artifices royaux. (Music for the Royal Fireworks.)

*Le « plafond à caisson » est un type de plafond présent dès l'Antiquité, caractérisé par des compartiments – carrés, rectangulaires, ou octogonaux – disposés de façon régulière. Le bois peut être laissé apparent, mais généralement, ce genre d'ouvrage est richement décoré : peinture, marqueteries, dorures, etc.

*Le pilastre, contrairement à la colonne, a une fonction purement décorative puisqu'il est encastré dans le mur. Il se termine par un chapiteau. Ces éléments sont bien entendu issus de l'Antiquité, et comme je le disais dans le chapitre précédent, il est tout à fait normal de les retrouver à l'époque néo-classique.
[Pour les curieux : les chapiteaux corinthiens sont facilement reconnaissables puisque ce sont ceux ornés de feuilles d'acanthe. Dans l'Antiquité, on distingue quatre ordres architecturaux : dorique, ionique, corinthien et toscan.]
Quant au stuc, c'est un enduit à base de chaux, très répandu de l'Antiquité jusqu'au milieu du XIXè. (En gros, c'est l'ancêtre du plâtre.) Il était très apprécié car produisait un blanc lumineux et était bien moins onéreux que le marbre.

*La technique du miroir au mercure consiste à appliquer une couche de mercure sur un verre plat et poli. Elle est apparue en Europe du nord au cours du XIVè siècle et a perduré jusqu'en 1850, date à laquelle le procédé a été interdit en raison de sa toxicité. (Juste pour vous donner un ordre de grandeur : un artisan miroitier avait en moyenne une durée de vie de dix ans à partir du moment où il était exposé aux vapeurs de mercure !)

*Le parquet d'Aremberg est un style de parquet ancien, caractérisé par des motifs enchâssés. (Un grand carré dans lequel s'inscrit un losange aux angles tronqués, qui contient lui même un carré, qui contient lui même un croix.)

*L'Apollon du Belvédère est une célèbre statue romaine, copie d'un original grec en bronze attribué à Léocharès.
La référence n'est pas choisie au hasard : entre 1797, date à laquelle la statue est cédée à la France, et 1815, date à laquelle elle est rendue au Pape, l'Apollon est exposé à Paris. Toute la bonne société s'y presse, et l'œuvre ayant suscité nombre de commentaires et d'analyses, sa renommée devient très vite européenne. C'est donc tout à fait le genre d'œuvres d'art que Lord et Lady Snape peuvent avoir en mémoire.

*L'expression « coiffer Sainte-Catherine » désigne une tradition moyenâgeuse française : le 25 novembre, toutes les jeunes femmes non mariées ayant 25 ans étaient invitées à porter un couvre-chef jaune (symbole de foi) et vert (symbole de connaissance) en hommage à Catherine d'Alexandrie, jeune fille érudite morte en martyre au IVè siècle.
Depuis, l'expression, quoiqu'un peu désuète, désigne les femmes étant toujours célibataires à 25 ans – ou plus.

Pour conclure, un petit mot sur les danses :

- L'écossaise est dérivée de la contredanse anglaise où les danseurs sont répartis en deux colonnes. (Grosso modo, c'est la danse qu'on peut voir dans la majeure partie des films d'époque - si ce n'est pas une valse, évidemment.)

- La mazurka est une danse d'origine polonaise, à trois temps dans tempo rapide. Elle est particulièrement en vogue durant toute la première moitié du XIXè siècle.

- Le quadrille est hérité de la contredanse française: il nécessite un ensemble de quatre couples qui doivent réaliser de concert une suite de figures portant de charmants noms tels que « le pantalon », « l'été », « la poule », etc. Il est dansé du début du XIXè siècle jusqu'à la Première Guerre Mondiale.

- La valse: provient du mot d'origine allemande Walzer qui signifie « tourner en cercle. » (Oui, la traduction française a un léger goût de pléonasme.)

Historiquement, la valse acquiert ses premières lettres de noblesse avec Goethe qui en dépeint une scène dans Les Souffrances du jeune Werther (1774) : dès 1780, elle gagne une certaine popularité à Vienne et essaime dans d'autres capitales européennes.
La Révolution a grandement facilité son implantation en France puisque le peuple était désireux de rompre avec les danses de cour ;à cela s'ajoute les premières utilisations du parquet et des semelles de cuir, qui permettent donc des pas 'glissés' ( et non plus 'marchés' ou 'sautés'.)
Néanmoins, une réputation sulfureuse la précède : en effet, pour la première fois, les danseurs forment un couple fermé, autrement dit, ils se font face, alors que jusque-là, hommes et femmes dansaient côte-à-côte.

Lord et Lady Snape font donc preuve d'un certain modernisme en ouvrant leur bal avec une valse, en 1814, cela n'avait encore rien d'automatique. D'ailleurs, de nombreux esprits chagrins continuent de voir cette danse d'un mauvais œil : on disait notamment d'une jeune fille « Elle a son pucelage, moins la valse. » (!)

Ce n'est que durant la deuxième moitié du XIXè qu'elle triomphera, séduisant toute l'Europe et toutes les classes sociales.


J'attends avec impatience vos réactions : vous étiez nombreuses à parier sur une romance Eleonora/Lucius et vous n'aviez pas tort, néanmoins, je crois que vous n'aviez pas envisagé la relation sous cet angle...Si?

En effet, à cette époque, une femme ne peut avoir une relation au vu et au su de tous sans qu'il y ait une bague à la clé, sous peine d'être bannie de la société et d'être rangée dans la catégorie des femmes de petite vertu.
(Et par ailleurs, vivre dans le secret n'est que d'un charme éphémère: Eleonora est ambitieuse, elle considère le mariage comme un tremplin social, la vie dans le secret n'est clairement pas une option pour elle.)
Donc vous avez peut-être eu l'impression que la jeune Eleonora (et moi par extension) chipotait en refusant les avances de Lucius, or en réalité, c'est là une décision cruciale qui, vous l'avez vu, a influencé toute sa vie.

Bref, j'espère maintenant que vous n'êtes plus aussi enclines à détester férocement cette pauvre Lady Snape?

J'espère également que vous avez apprécié le long monologue de Severus - vous remarquerez que c'est la première fois que l'on accède à ses pensées - et que sa courte interaction avec Hermione vous a donné de quoi étayer vos hypothèses sur cet homme aux multiples facettes.

Au cas où ce ne serait pas clair: lorsqu'un mari découvre que sa femme est infidèle, on attend de lui qu'il combatte l'amant en duel. (Et s'il le tue, c'est encore mieux.) Un mari qui se soustrairait à cette "tradition" serait vu comme un couard et finirait tout aussi méprisé que sa femme.

Je reste bien sûr à votre disposition pour toutes questions, le délai de réponse risque cependant d'être un peu plus long que d'habitude et je vous prie de m'en excuser.

Je vous retrouve la semaine prochaine pour le douzième chapitre - chapitre qui clôture donc cette première partie: avec notamment, le retour de Ron, des rumeurs et une annonce très attendue.

à bientôt,

Ilda