Chapitre 12 : Fils de Mangemort
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« La bonne démarche, mon cul ! »
« Harry ! »
Le sorcier fixa Ron qui enguirlandait ses Batteurs pour ne pas sauter à la gorge d'Hermione.
« Harry, je sais parfaitement que tu es furieux, mais ne comptes pas sur moi pour te présenter des excuses. Tu as fait ce qu'il fallait faire. Chacun son rôle ! Maintenant, c'est aux professeurs et à l'Ordre de régler le problème. »
Harry siffla une injure entre ses dents. Comme Hermione ne disait rien, il se tourna vers elle, surpris qu'elle partage son point de vue sur le maître des potions.
La jeune femme le toisait froidement. « Tu parles en Fourchelangue, maintenant ? »
Harry haussa les épaules. « Pas fait exprès. »
« Alors contrôle-toi ! Tu as constamment les nerfs à vif en ce moment, et c'est fatiguant pour tout le monde ! Il faut que tu apprennes à maîtriser tes émotions. » Elle lui prit le bras. « Je suis sérieuse. C'est capital. »
Harry se dégagea. « On croirait entendre… »
« Qui ça ? »
« Non, rien. »
« Je vois. » Hermione haussa les épaules et se replongea dans son livre. « Tu sais quoi ? Je préférais l'autre. »
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L'entraînement mené par Ron continua jusqu'à la nuit. Ils rentrèrent tous au château une nouvelle fois exténués, et Harry ne desserra pas les dents du repas. Les paroles d'Hermione l'avaient blessé bien au-delà de l'intention que la jeune femme y avait mise. L'autre n'était pas lui. L'autre n'était pas responsable. Et Ron et son équipe qui ne parlaient que de Quidditch lui tapaient sur les nerfs.
A la grande table, McGonagall et Findley discutaient furieusement par dessus Dumbledore qui les écoutait d'un air las. Le vieil homme tourna ses yeux bleus vers lui, et Harry jeta un bref coup d'œil à la chaise vide de Snape avant de reporter son regard sur le directeur. Le sorcier eût un soupir fatigué. Harry quitta la table sans dire un mot.
Les autres étudiants le retrouvèrent dans la salle commune, et il entama une partie de tarot avec Neville, Ron, Dean et Seamus. Neville les écrasa. Il faut dire qu'il était le seul à s'intéresser au jeu. Ron échangeait des regards en coin avec Dean et Seamus pendant que lui essayait de décrypter ce qu'ils se racontaient. Hermione vint leur dire bonne nuit vers 22h30.
« Pas trop tôt », marmonna Dean dès qu'elle eût disparu dans l'escalier. Seamus et lui jetèrent leurs cartes. Harry se tourna vers Ron qui lui sourit d'un air gêné.
« Macmillan organise une soirée dans les greniers du septième étage. Si ça te dit… »
Harry n'aima pas le regard des deux autres garçons. Ils l'attendaient au tournant. « Il est un peu tard, non ? »
« Un arguement imparable venant d'un insomniaque », persiffla Seamus.
« Harry… Allez, quoi ! »
« D'accord, j'en suis », murmura Harry.
Ils montèrent tous les cinq jusqu'aux greniers en s'aidant de la carte des Maraudeurs. Une vingtaine d'étudiants étaient déjà présents, gloussant et chuchotant comme des conspirateurs. Dean et Seamus s'éloignèrent avec un groupe de poufsouffles, et Ron, Neville et lui s'installèrent sur les canapés délabrés qui occupaient le fond de la pièce sombre. Macmillan les rejoignit une bouteille à la main.
« Sympa ta soirée, Ernie ! »
« Merci, Ron. C'est vrai que ça se passe plutôt bien », commenta le garçon en bombant le torse.
Harry regarda autour de lui. C'était effectivement une chouette soirée. Tout le monde interpelait joyeusement tout le monde un verre à la main, et la fumée des cigarettes et autres herbes dessinait d'étranges volutes dans l'atmosphère poussiéreux éclairé par quelques bougies disséminées ici et là. Le genre de soirées auxquelles il rêvait de participer quelques années plus tôt. Mais ce soir, l'insouciance et le sentiment de bravade de ses camarades ne lui inspiraient que du dégoût, voire même un léger mépris.
Neville commença à dodeliner de la tête à côté de lui, et les ronflements qui suivirent l'isolèrent un peu plus. Il se resservit un verre pour oublier les rires étouffés et les bruits de succion qui lui provenaient des quatre coins de la pièce. Justin Finch-Fletchley s'installa à la place désertée par Ron.
« Ça va, Harry ? »
« Ouais. »
« Ça ne se dirait pas », murmura Justin sans insister. Il lui présenta les étudiants qu'il ne connaissait pas.
« Ce n'est pas risqué de faire une soirée clandestine avec autant de monde en ce moment ? »
« Ne t'inquiète pas, ils sont tous dignes de confiance. Et puis, Janus veille au grain. »
« Je ne m'inquiète pas. Qui c'est, ce Janus ? »
Justin lui indiqua une silhouette dans un nouveau groupe d'arrivants. « Un chouette type, crois-moi. Hé, Jay ! » La silouhette s'approcha.
Harry observa l'inconnu. Il était plus grand que lui, carrure athlétique, avec une légère barbe et des vêtements noirs à la mode qui devaient lui assurer un certain succès auprès des filles, sans compter la méchante cicatrice qui lui barrait la joue gauche. Ce qui le frappa surtout, c'est que Janus, qui avait à peine quelques années de plus qu'eux, portait déjà le sceau de la maturité sur son visage.
« Harry Potter, je suppose ? », demanda l'inconnu d'une voix enjouée. Harry lui serra la main.
« Janus McGrove. Nous n'avons jamais été présentés, mais je connais votre amie Ginny Weasley. »
Harry lui sourit. « Elle m'a raconté… Merci pour elle. »
« Ce n'est rien. Je suis là pour ça. »
L'homme se pencha pour prendre une bouteille, et Harry fixa son torse. Janus portait le médaillon des Aurors de Grande-Bretagne, un disque en bronze rehaussé d'or et sculpté aux armoiries du Ministère. Le gryffondor ajusta un peu mieux le pull difforme qu'il portait.
« Alors, Justin, comment vont les autres ? », s'enquit le sorcier en se calant confortablement dans un fauteuil.
« Ce n'est pas facile tous les jours, mais ils gardent le moral. »
« Quels autres ? », demanda distraitement Harry.
« Les élèves qui protègent Poudlard. Les S.P.P, si vous préférez », répondit l'Auror. « Je dois admettre que je suis plutôt étonné que vous ne fassiez pas partie du groupe. »
« Nous le sommes tous », renchérit Justin. « On aurait vraiment besoin de toi, Harry ! Tout le monde serait plus rassuré. »
« Et pourquoi donc ? »
Janus plongea ses yeux noisette dans les siens, et Harry sentit une pression familière au niveau de la tête. Il ferma aussitôt son esprit en priant pour que l'Auror n'ait pas le talent de Snape. Janus sortit une cigarette de sa poche.
« Parce qu'ils n'ont jamais douté de votre potentiel. Et moi non plus. Tout le monde parle de vous au Ministère, vous savez. Je peux même vous dire que nous avons reçu des ordres très stricts concernant votre sécurité. Vous êtes un sujet de préoccupation gouvernementale majeure, jeune homme. »
« Quel rapport avec les S.P.P. ? »
Janus jeta un bref coup d'œil à Justin, et les deux garçons lui firent signe de les suivre. Ils gagnèrent un petit escalier dissimulé entre les meubles et montèrent sur les toits. Il faisait très froid là-haut, et Harry regretta de n'avoir pas même une écharpe à se mettre autour du cou.
Janus alluma sa cigarette et s'assit sur les créneaux. « On ne vous l'a sûrement jamais dit en face, mais j'imagine que vous avez compris que vous êtes sous la responsabilité de Dumbledore depuis des années. Cet état de fait avait, jusqu'à nouvel ordre, été plus ou moins accepté par tous, comme vous avez pu vous-même le constater. Je dis plus ou moins parce que certaines personnes ont toujours désavoué certains choix de Dumbledore, notamment celui de vous laisser à la charge de votre famille moldue. »
Harry ne cilla pas, mais une boule énorme venait de se nouer dans sa gorge.
« Quoi qu'il en soit », continua Janus, « les choses sont différentes aujourd'hui. Dumbledore est peut-être un très grand homme et un très grand sorcier, mais il prend de l'âge. N'y voyez aucune insulte, c'est une évolution naturelle sur laquelle sa magie ne peut pas grand-chose. Certaines de ses décisions sont de plus en plus sujettes à caution. Malheureusement, le prestige dont il jouit en aveugle beaucoup, et nombre de sorciers le suivent toujours sans se poser de question. Et il en découle des situations tragiques, Harry. Des situations qui n'auraient jamais dû être seulement imaginées ! »
Janus le regarda avec compassion. « Je suis désolé, pour votre parrain. »
« Quels genres de décisions ? », l'interrogea Harry pour briser le silence insupportable.
« Sa politique vis-à-vis des serpentards, bien sûr », lui répondit Justin. « Ou encore le fait de laisser Snape à son poste ! »
Harry leva un sourcil interrogateur.
« C'est un mangemort, Harry. Ne me dites pas que vous n'êtes pas au courant. »
Le gryffondor mit temporairement de côté tout ressentiment personnel. « Et si c'était vraiment un espion ? »
« Ça ne change rien au problème éthique qu'il pose aux gens du Ministère habilités à avoir accès à cette information. Il reste un mangemort. Et sans même aborder cette question, comment croyez-vous que ça marche ? »
Harry secoua la tête. Il s'était toujours demandé comment Snape faisait pour tromper Voldemort, ou Dumbledore, le cas échéant.
« Il ne les trompe pas, bien au contraire. Il leur dit tout. Mais il se sert de son don de legilimens pour déformer ses dires, et l'Occlumencie cache les subtilités de son discours. Impossible de savoir au profit de qui exactement il exerce ses petits talents. Impossible également de le vérifier. Ce type est insaisissable, et sa soi-disant allégeance à notre camp ne repose que sur la confiance aveugle d'un vieil homme qui a toujours adoré jouer avec le feu. C'est suicidaire », conclut Janus d'un ton sans appel.
« Pourquoi ne pas utiliser du Veritaserum ? »
« Tout ceci n'est qu'un jeu de dupes. En admettant seulement que Dumbledore nous laisse faire, Vous-Savez-Qui serait aussitôt au courant. Il est lié à ses mangemorts, et il les sonde à chacune de leurs petites réunions. C'est trop gros pour être caché par Occlumencie à un sorcier aussi puissant. Bien sûr, nous pourrions modifier la mémoire de Snape après son interrogatoire, mais ce genre de manipulation provoque pas mal de ravages, et la potion laisse des traces durables dans le sang. Et comme le contraire est également valable pour Vous-Savez-Qui, lui et Dumbledore préfèrent s'abstenir par crainte de perdre leur pion le plus avancé. En fait, la question de son allégeance importe peu dans la mesure où chacun y trouve son compte. »
Harry en frissonna. Le doute était effrayant. Et il en savait quelque chose.
« Quand même », remarqua Justin, « si Dumbledore lui fait autant confiance, j'imagine qu'il doit avoir quelques garanties en main. »
L'Auror fit la moue. « Le vieil homme a toujours laissé entendre que c'était le cas, mais dans la mesure où il est le seul à savoir de quelles natures sont ces garanties, nous ne sommes pas plus avancés. Sans compter qu'une fois encore, la réciproque est vraie. Je n'imagine pas le Mage Noir laisser l'un de ses plus puissants mangemorts batifoler pendant des années auprès de l'ennemi sans de solides arguments. Pour en revenir aux S.P.P, beaucoup de gens seraient soulagés de vous voir prendre votre indépendance vis-à-vis de la politique de cet homme, Harry. En outre, vous pourriez bénéficier de la formation nécessaire qu'il semble vous refuser malgré l'évolution dramatique de la situation. »
« En somme, vous me proposez une alliance avec le Ministère. »
Janus sourit. « Je sais à quoi vous pensez. Mais comprenez bien que le Ministère ne se résume pas à la seule personne de cet incapable de Fudge. Cela fait déjà plusieurs mois qu'il est sur la sellette, et son autorité ne s'applique plus qu'à une partie du gouvernement. La partie qui s'effraye des échéances électorales, bien entendu. »
« Et quelle alternative proposez-vous ? »
Janus plissa les yeux. « Avez-vous déjà entendu parler de la Loge des Guetteurs ? »
« Non, jamais. »
« Le contraire m'aurait surpris », rit sombrement l'homme en relevant ses cheveux. Harry se pencha pour distinguer ce qu'il lui montrait. Janus portait un tatouage derrière l'oreille gauche, un œil unique formé d'une multitude d'arabesques noires qui se mouvaient lentement.
« La Loge a plus de deux siècles d'existence. Elle était là bien avant que le Seigneur Noir ne vienne au monde et ne marque ses mangemorts », expliqua doucement le sorcier au jeune homme dégoûté. « Nous sommes des Veilleurs, Harry. Il n'est pas le premier et ne sera pas le dernier, quelle que soit l'issue de cette guerre. C'est pour cela que nous existons. En temps de paix comme en temps de troubles, nous sommes là pour contrôler les dérives de chacun et sauver ce qui peut l'être. »
« Et quelle est votre position sur ce qu'il se passe ici, à Poudlard ? », murmura Harry.
« Elle peut sembler dure à certains, mais l'histoire nous a appris que les serpentards n'étaient au mieux qu'une source d'ennuis. Jamais au cours des siècles ils ne se sont distingués autrement que par le mal et la magie noire. Certains extrémistes vont jusqu'à dire que leur éradication résoudrait tous nos problèmes, mais je vous assure, ce n'est pas l'opinion de la Loge. La seule chose que nous souhaitons, par pur pragmatisme, c'est une surveillance accrue et une mise à l'écart quand la situation l'exige. De même pour tous les groupes marginaux qui penchent naturellement pour l'Obscurité quand l'occasion se présente à eux. Il va sans dire que les gens comme Dumbledore, toujours partants pour faire confiance à tout le monde, bénéficient d'une aura particulière, et l'on ne peut nier leur rôle prépondérant. Mais lorsqu'il s'agit de la guerre, Harry, lorsque des gens se battent et meurent par dizaines, les bons sentiments n'ont plus leur place ! C'est un affaiblissement considérable pour nous, et une arme redoutable pour l'ennemi. J'ai vu trop de gens mourir pour soutenir encore cet angélisme forcené. Dumbledore ne s'en rend peut-être pas compte, car sa magie le protège, mais il met beaucoup de gens bien en danger. »
Harry hocha la tête et prit machinalement la cigarette que lui tendait l'Auror. La fumée douceâtre lui mouilla les yeux.
« Il n'y a aucune obligation derrière tout ce que je viens de vous confier, Harry, hormis celle de garder ces informations pour vous. Réfléchissez-y seulement, et tenez-nous au courant, Justin ou moi. »
La gorge d'Harry était en feu, et la tête lui tournait beaucoup trop pour qu'il se risque à parler. Le silence qui suivit fut rompu par Justin qui se mit à questionner en vain le sorcier sur les différentes opérations secrètes des brigades d'Aurors. Harry décrocha complètement de la conversation. Il avait froid et très mal au crâne. L'alcool, l'herbe ou le Grimoire, il n'aurait su dire, mais dans tous les cas, l'option 'dodo' paraissait plus que raisonnable.
Il souhaita une bonne nuit aux deux hommes et redescendit l'escalier. A part Neville, tout le monde était encore présent, et Harry navigua avec difficulté jusqu'à Ron pour lui annoncer qu'il allait se coucher. La nouvelle ne sembla pas chagriner beaucoup ce dernier, et Harry mit cela sur le compte du joli tas de gallions qui s'amassaient devant le rouquin, fruit d'un déplumage en règle des malheureux volontaires pour un poker sorcier.
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Il faisait froid aussi dans les couloirs. Harry sortit sa baguette et conjura une écharpe. Une belle étoffe de soie noire brodée de fils d'argent se matérialisa et s'enroula d'elle-même autour de son cou. Le gryffondor fatigué s'engagea d'un pas lourd dans le dédale de couloirs.
Il faisait encore plus froid dans les étages inférieurs du château, et l'écharpe se resserra doucement autour de lui. Plus Harry avançait, plus l'air se changeait en glace, au point que de minuscules stalagmites craquaient sous ses chaussures. Il claquait des dents tellement fort qu'il faillit ne pas entendre le cadre d'un tableau exploser sous sa couche de gel. Le jeune homme contempla dans un rêve le spectacle hallucinant qui s'offrait à lui au détour d'un chandelier : l'hiver avait vaincu jusqu'à la moindre parcelle d'humidité, et tout ce qui ne vivait pas était pris dans la glace.
L'écharpe raffermit encore sa prise, et il reprit sa marche en prenant soin d'éviter les plaques de verglas en formation. Quelque chose en lui commençait à s'inquiéter, et il accéléra l'allure. Mais le froid semblait converger vers lui. Il vit avec horreur que la glace s'épaississait autour de ses chaussures. L'écharpe se nouait de plus en plus. Harry leva le bras pour la desserrer, mais ses doigts gourds ne trouvèrent aucune prise sur l'étau de soie. Sa vue se brouilla.
« Qu'est-ce que… »
L'une des extrémités du vêtement s'enfonça dans sa gorge, et la panique submergea le gryffondor. Le manque d'air faisait battre le sang dans sa tête, et, à force de se débattre, il tomba lourdement au sol. La glace lui brûla la peau et ses membres s'engourdirent sans qu'il trouve assez de souffle pour appeler à l'aide. Il lutta pour ne pas perdre connaissance.
On peut savoir où tu allais, Harry ?
Ses doigts cherchèrent désespérément un interstice entre son cou et le tissu assassin, mais le Grimoire était d'humeur taquine, et l'écharpe décala son étreinte.
Je pensais que les événements de la journée t'auraient naturellement mené à moi, Harry Potter. J'ignore ce qu'il te faut pour que tu acceptes enfin le fait que je sois ton unique voie de salut. Mais tu n'es encore qu'un enfant, et je veux bien te laisser une chance…
L'écharpe disparut, et Harry reprit avidement son souffle. Il resta pantelant plusieurs minutes adossé au mur. Il n'y avait plus la moindre trace de glace dans le couloir, et si le vent soufflait encore, son humiliation le réchauffait suffisamment pour qu'il n'ait pas à s'en soucier. Mais le Livre n'avait pas tort : il était la seule chose qui lui donnât le sentiment de participer à la guerre, alors Harry rebroussa chemin et partit pour les sous-sols de Poudlard.
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Ça bloquait. Encore et toujours. Il n'y avait rien à faire : même au cœur du Cercle, sa magie refusait de s'extérioriser suffisamment pour lui permettre de créer le Geminus, et sa patience diminuait à chaque nouvelle tentative.
« Je prends une pause », annonça-t-il en quittant l'esplanade.
Voilà qui est parfaitement hors de question.
Quelque chose l'attrapa par le col et le ramena de force.
Ce sortilège doit être maîtrisé au plus vite !
« Mais je n'y ARRIVE PAS ! »
Le Geminus n'est pas une simple image, Harry Potter. Il est un écho de son créateur.
« Et alors ? »
Le sortilège peut échouer pour différente raison, la plus pernicieuse étant une déviation subconsciente du sorcier.
« Je ne comprends pas », marmonna Harry. Il commençait à détester cette phrase.
Il y a différents stades lors de la création d'un Geminus. La plupart des sorciers capables d'appréhender ce type de magie ne peuvent aller au-delà du simple écho physique, car ils s'avèrent incapables d'affronter et d'assumer les méandres de leur propre intellect. Nous autres n'en sommes qu'au niveau le plus basique, et pourtant tu ne te montres pas à la hauteur de la tâche. J'en déduis que ton corps te fait encore obstacle. Tu n'as pas assez travaillé.
Harry baissa instinctivement la tête, mais aucun flux ne le frappa. Le Grimoire semblait juste déçu.
« J'ai pourtant fait tout ce que vous m'avez dit de faire. »
Il y a autre chose.
« Mais quoi ? »
Cherche, Harry Potter !
Harry ravala sa mauvaise humeur et se creusa la tête.
Tu as paniqué tout à l'heure lorsque l'écharpe t'étouffait. A tel point que tu n'as pas songé un seul instant à sortir ta baguette.
A part une tentative de plus pour l'humilier, Harry ne voyait pas où le Livre voulait en venir.
Tu as eu peur que je te frappe.
Le gryffondor blêmit cette fois, et il chassa de sa tête les images qui menaçaient de faire surface.
Laisse-les venir, Harry.
« Non ! »
Laisse-les venir !
« NON ! »
Il cria et s'opposa farouchement à la volonté du Grimoire, mais une partie de lui-même, traîtresse, l'abandonnait, et les images maudites se déversaient dans sa mémoire à vif. Le gros garçon blond qui l'empêchait de respirer en lui maintenant la tête sous un coussin. Et le visage rubicond, toujours furieux après lui. Toujours la même chose. Des dizaines de fois.
« Non ! Non ! » Harry rouvrit les yeux et bannit les larmes qui s'accumulaient sous ses paupières.
Ton corps n'a jamais cicatrisé, Harry Potter.
Il avait toujours su, il ne voulait simplement pas se rappeler. Pas ici. Pas à Poudlard. Tout ça s'était déroulé il y a bien trop longtemps.
Il le faut, pourtant. Seul un être entier peut espérer toucher à son entière magie.
Retourne dans le Cercle. Tu seras surpris de constater combien ils t'ont tous blessé.
Harry rassembla son courage et se rassit au centre du Cercle. C'était de la folie pure. Il n'arrivait pas à croire qu'il allait s'imposer cette épreuve après tout ce qu'il avait déjà dû traverser. Ce n'était pas juste.
La justice n'est qu'une construction de l'esprit.
Son corps se souvint avant lui. Le Cercle vibrait et le guidait à travers les barrières qu'il avait lui-même érigées pendant des années, révélant les marques infamantes. A chacune son souvenir. A chacune sa blessure. Les bras. Les jambes. Le visage. Le dos. Son dos, Merlin ! Son corps tout entier brûlait, rappelé à la vie après quinze ans d'indifférence. Harry s'accrocha désespérément au Cercle pour se maintenir, pour ne pas sombrer dans ces échos du passé qui violentaient sa chair.
Elle se rappelait tout à présent. Chaque coup donné, chaque meurtrissure, chaque abandon. Harry laissa faire, horrifié par ce qu'elle lui racontait.
Ne coule pas, murmura le Grimoire, et la magie du Livre se posa sur ses épaules comme un bras rassurant.
Le Cercle aussi raffermit sa prise. La douleur refoula lentement, trop lointaine pour que son esprit déconnecté la ressente comme telle, et Harry choisit de laisser son corps vaincre seul ses démons.
Il lui sembla que des heures entières s'étaient écoulées avant que le Cercle ne le relâche.
Lorsque les barrières magiques s'affaissèrent, Harry sortit prudemment de l'anneau et se tâta le corps. Il s'était attendu à souffrir atrocement, mais il n'en était rien. Les cicatrices s'étaient résorbées à leur état normal, et ses souvenirs n'étaient pas plus intenses que d'habitude.
« Que s'est-il passé ? »
Un nouveau pas, Harry. Il faut un très grand pouvoir pour arriver à nier une partie de soi-même. Une très grande motivation également. Ces quinze dernières années ont été périlleuses, et il avait besoin que tu le reconnaisses.
« Je me souvenais. Mais je n'y pensais plus. »
Savoir ne résout rien. L'être est un ensemble d'entités indépendantes bien que pratiquement indivisibles, et elles évoluent sur différents plans. Chacune est dotée de son intelligence propre, et il est fou de n'en référer qu'à la conscience que l'on en a. Ce corps malingre que tu habites vit et fait partie du tout. Il avait besoin de mener ce combat que ton mental lui refusait depuis longtemps.
Apporte la pensine demain soir.
Sur ces derniers mots, le Grimoire s'éteignit littéralement, et Harry se dirigea à tâtons vers la sortie. En quittant les toilettes, il remit en place ses protections habituelles. Il avait deux heures devant lui avant que le réveil ne sonne.
Une fois dans le dortoir, Harry se roula dans son lit et serra les couvertures contre son corps. Il avait des courbatures partout, et son dos et sa cicatrice le démangeaient. De toute façon, il n'aurait jamais pu dormir entre les événements de la journée et les cauchemars qu'allaient nécessairement entraîner son passage dans le Cercle. Il essaya de se détendre et s'autorisa à gamberger sur ce qui allait se passer dans quelques heures avec Findley. Ça retardait le moment où il lui faudrait songer à sa première vie, celle où personne n'était venu parce qu'il n'était pas encore Harry Potter.
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Le réveil de Ron s'époumona dix bonnes minutes avant de rendre les armes sous l'œil indifférent d'Harry. Il était las, mais il était au chaud, un luxe qui lui était rarement accordé depuis quelques temps. Ron et Neville ronflaient à faire trembler les murs. Il finit par se lever et écarta sans ménagement les rideaux du lit le plus proche. Le spectacle le fit sourire : Ron était étalé en travers du matelas, et il dormait béatement, encore tout habillé. Une unique chaussure posée sur sa table de chevet témoignait de ses efforts nocturnes pour se mettre en tenue. Harry riait lorsqu'il secoua le bras du rouquin.
« Magne-toi, Ron ! On a métamorphoses dans quinze minutes ! »
Harry réveilla aussi Neville avant de se rendre dans la salle de bain. A 7h55, les trois garçons quittèrent à grands pas la salle commune.
Ron gémit. « Hermione va nous passer un de ses savons… »
« A propos de savon, tu n'as pas trop mal aux cheveux ? », plaisanta Harry.
Ron lui fit un clin d'œil complice. « Fred et George ont tout prévu », dit-il en agitant un petit flacon sous son nez. « Spécial lendemain de fête. »
« Si Hermione apprend ça… »
Ron accéléra le pas. « Au lieu de nous attirer le mauvais œil, tu ferais mieux de réfléchir à une bonne excuse. Je te signale que nous sommes tous les trois en retard. »
Hermione se précipita vers eux lorsqu'ils atteignirent la Grande Salle.
« Aïe ! Elle n'a pas l'air de bonne humeur », marmonna Ron en la regardant s'approcher. « Ne monte pas sur tes grands chevaux, Mione ! Harry a fait des cauchemars toute la nuit, et… »
Il se tourna vers ce dernier, mais Harry trouva amusant de le laisser se dépatouiller tout seul.
« …et il nous a empêché de dormir », acheva lamentablement Ron en lui lançant un regard penaud.
« Ça ne m'étonne pas », murmura la gryffondor d'une voix brisée.
« Hermione ? Tu… tu pleures ? »
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Harry sut immédiatement ce dont il retournait. La poussée brusque d'adrénaline le réveilla complètement. La seule question était : qui ?
La plupart des élèves étaient présents, bien que l'on entendît rien de plus que de vagues murmures. Les rares visages blafards levés étaient tournés vers la table des serpentards. Etat de choc, diagnostiqua le gryffondor avec détachement. Dans cinq minutes, c'est la panique.
Ginny se jeta dans ses bras. Il faillit la repousser, mais quelque chose dans les yeux humides de son amie l'arrêta.
« Beauxbâtons a été attaqué », murmura la jeune fille avant de fondre en larmes.
La minute d'après, un sanglot hystérique se fit entendre à la table des serdaigles, et la Grande Salle explosa. Littéralement. Harry regarda avec effroi la déflagration émotionnelle se déverser dans la pièce, et il s'arcbouta de toutes ses forces pour ne pas la laisser l'entraîner.
Le reste se déroula comme dans un mauvais rêve : les hurlements, les pleurs, la tempête de hiboux, les combats entre élèves… Harry posa ses mains sur le dos de Ginny. Il n'y avait rien à faire de plus. La jeune fille s'accrocha désespérément à lui alors que des hordes de Premières Années effrayées les bousculaient et se ruaient vers la sortie, bientôt suivies par d'autres.
Et puis l'hémorragie cessa. Elle reflua, même.
Albus Dumbledore se tenait à l'entrée de la Grande Salle.
Son visage était sombre et préoccupé, mais sa seule présence apaisa jusqu'au dernier des serpentards. Harry sentit la magie du vieil homme le traverser et balayer la salle. Le sorcier marcha lentement entre les bancs renversés jusqu'à l'estrade, dans un silence de mort.
« Asseyez-vous tous, s'il vous plaît. »
Ginny se laissa tomber sur place, entraînant Harry dans sa chute. Autour d'eux, les élèves faisaient de même.
« Comme vous le savez tous désormais, l'école de sorcellerie de Beauxbâtons a été attaquée par Voldemort et ses alliés la nuit dernière. Il m'apparaît inutile de vous en dire plus dans la mesure où les faits sont largement exposés dans les journaux de ce matin. Et bien que la mémoire et la douleur de ces terribles événements ne doivent pas nous quitter, l'instant serait plutôt à parler de Poudlard. »
Dumbledore scruta l'assistance d'un regard sévère. « La Communauté de Grande-Bretagne est en guerre, mais elle n'est pas la seule. L'embrasement gagne tout le continent. Les jours sombres qui se profilent ne doivent pas nous décourager ni nous écarter de nos devoirs, bien qu'il soit vain d'espérer que le château reste un asile éternellement. En d'autres termes : oui, notre école est une cible. »
Des cris étouffés se firent entendre, et le directeur leva la main.
« Elle l'est, c'est un fait, même si le danger n'est pas imminent. »
Harry sentit une nouvelle fois la magie du vieil homme se mettre à l'œuvre autour d'eux par le biais de sa voix calme.
« Le Ministère prend très au sérieux cette menace et a décrété de nouvelles mesures nous concernant. Dans l'immédiat, une nouvelle brigade a été adjointe aux Aurors qui sont parmi nous depuis septembre… »
Dumbledore leva les yeux vers la porte, et toutes les têtes suivirent son mouvement. Une quinzaine de sorciers et sorcières barrait l'entrée de la salle. Aucun n'avait l'air commode.
« …afin d'assurer au mieux notre sécurité à tous », acheva le vieil homme sans lâcher les nouveaux arrivants. « Dans l'immédiat, toujours, tous les cours de la journée vont être annulés pour permettre une vérification systématique des systèmes de sécurité du château. Je vous demanderai donc de ne pas quitter la Grande Salle, et de bien réfléchir au courrier que vous ne manquerez pas d'envoyer à vos familles. »
Sur ces mots, Dumbledore quitta l'estrade et partit à la rencontre des Aurors.
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« C'est tout ? », s'exclama Ginny.
Ron et Hermione les rejoignirent à quatre pattes. « Bien sûr que c'est tout, Ginny », la sermonna la jeune femme. « Que voulais-tu qu'il dise de plus ? »
Ginny essuya ses larmes. « Il aurait au moins pu nous donner un peu plus de… renseignements. »
« Je ne crois pas qu'il ait beaucoup de latitude à ce sujet. Le Ministère a définitivement les deux pieds dans la place. C'est terrifiant. »
« C'est peut-être même plus grave que ce qu'on croie », chuchota Ron en grinçant des dents. « Vous voyez le type là-bas ? »
Ils suivirent le doigt pointé du garçon. Un homme se tenait toujours devant la Grande Salle. Un beau vieillard aristocratique au visage volontaire. L'Autorité en personne, à en juger par le comportement des Aurors qui gravitaient autour de lui.
« Il s'appelle Alicephas Reens. Papa dit qu'il est l'une des personnes les plus influentes du monde sorcier ce côté-ci de l'océan. »
« Qu'est-ce qu'il fait ? »
Ron haussa les épaules. « Ce n'est pas clairement défini, mais il descend de l'une de nos plus anciennes familles européennes. Il est très puissant et extrêmement riche. Charly m'a parlé de lui une fois parce qu'il l'a rencontré en Roumanie, et il m'a dit que Reens était l'un des grands héros des dernières guerres, au même titre que Dumbledore. Il m'a aussi dit qu'ils ne s'étaient jamais très bien entendus. »
« Pourquoi ? »
« Ils ne votent pas pour les mêmes lois. »
Leur discussion fut interrompue par l'arrivée des derniers élèves, hagards de s'être fait tirés du lit en urgence, et le départ des Aurors et du directeur, flanqué de McGonagall. Lorsque tous les adultes furent sortis, la directrice adjointe se retourna et fit un signe de baguette. Les portes se fermèrent dans un bruit sinistre.
A l'intérieur de la salle, les élèves s'installèrent un peu plus confortablement pour passer la journée, et les chuchotements montèrent en volume. A droite de la salle, en tout cas. Les Trois Maisons s'y étaient rassemblées et se pelotonnaient les unes contre les autres en défiant les serpentards. Entre les deux groupes, un no man's land. Aurors et professeurs y patrouillaient nerveusement.
Après une caresse à Hedwige qui venait de se poser sur son épaule, Harry dégagea avec précaution le Prophet de ses serres.
RAID SUR L'ECOLE BEAUXBATONS : CELUI-DONT-ON-NE-DOIT-PAS-PRONONCER-LE-NOM SIGNE LE CRIME LE PLUS ABJECT JAMAIS COMMIS A L'ENCONTRE DE LA COMMUNAUTE !
Hier soir les hordes barbares ont envahi le domaine de Beauxbâtons dans le Quercy (France) et occasionné plus d'une quarantaine de morts, en majorité des élèves. Dix-sept enfants sont toujours portés disparus. La Communauté se mobilise pour venir en aide aux victimes et aux parents.
Ce dimanche 3 décembre restera dans nos mémoires comme l'une des journées les plus funestes de notre Histoire. Alors que les 436 élèves du collège français dormaient paisiblement sous la garde de leur directrice, Mme Maxime, des mangemorts ont réussi à s'infiltrer dans l'école et ont ouvert les portes à leurs alliés. Les premiers témoignages portent à croire qu'il s'agirait des troupes de Stéphane Soronce, un renégat des guerres du début du siècle.
Des survivants que nous avons pu interroger nous ont raconté qu'il n'y avait eu pratiquement aucune résistance : les assassins étaient venus avec des trolls et une meute de loups, et les monstres se sont jetés sur nos enfants en les surprenant dans leur sommeil. Le Ministère français et le Conseil International se sont refusés à plus de détails, mais il est désespérément facile d'imaginer la terreur des élèves et le massacre ignoble et lâche qui s'en est suivi.
Ce n'est qu'au petit matin que les premières brigades d'Aurors ont débarqué. Nul doute que ces malheureux sorciers et sorcières auraient préféré recevoir des ordres plus tôt et se battre jusqu'au dernier souffle plutôt que d'avoir à dégager les petits corps des décombres, à la seule lueur de la Marque des Ténèbres flottant sur l'école. Une des premières mesures adoptées par le gouvernement a été de mettre en place une cellule de soutien spécifique pour ces troupes deux autres sont en cours de formation pour supporter dans leur deuil les survivants et les parents ayant perdu leurs enfants.
Quarante-et-un corps ont pour l'instant été découverts, mais leur état rend difficile toute authentification, et le Ministère se refuse à demander l'aide des parents dont les enfants manquent à l'appel. On compte en outre une centaine de blessés, dont une vingtaine de cas graves, et six morsures de loups-garous. Mme Maxime, ainsi que quatre autres professeurs et le surveillant général de Beauxbâtons, sont décédés. Leurs corps suppliciés témoignent du courage avec lequel ils ont vainement tenté de protéger leurs élèves, et ils devraient recevoir la semaine prochaine l'Ordre de Merlin Première Classe à titre posthume.
Aux vues de ces événements, il est impossible de ne pas revenir sur la question de la sécurité de nos concitoyens. Car quelque chose d'effrayant se cache derrière tout cela, quelque chose qu'aucun homme politique ne devra nier à l'avenir : jamais les meurtriers n'auraient pu pénétrer dans le domaine sans une complicité interne. L'Obscurité avance car l'Ennemi est déjà là. Le sujet est rendu tabou par nos gouvernements, mais il m'apparaît nécessaire de révéler cette information, ainsi que le fait que plusieurs psychomages langues-de-plomb aient été dépêchés sur place pour interroger les rescapés. Par ailleurs, dix-sept élèves sont toujours portés disparus, et la rumeur court qu'ils seraient tenus en otage. Il pourrait s'agir d'un chantage en vue de faire libérer certains fidèles du Monstre et du Renégat. Pour la Grande-Bretagne, le nom de Lucius Malfoy aurait été prononcé lors de négociations secrètes qui se seraient déroulées dès l'aube. Si cette information se vérifiait, il s'avérerait dès lors possible de penser que l'alerte a été donnée au Ministère français par les meurtriers eux-mêmes.
On ne peut que trembler devant les ressources incroyables dont dispose l'Ennemi, puisqu'il peut en toute impunité attaquer une place sûre et s'en prendre à nos enfants…
Harry feuilleta distraitement le reste du journal. Les hypothèses, opinions et condoléances émanant des divers spécialistes, artistes ou hommes politiques que l'on avait eu le temps d'interroger avant le bouclage de l'édition, ne l'intéressaient pas. Quant aux détails morbides, il en avait déjà assez gravés dans la tête.
Le visage défait d'Hagrid s'attarda dans son esprit. Ses amis débattaient furieusement à côté, brandissant leurs propres copies du Prophet. Il les ignora.
Un peu plus tard, Mme Pomfresh et Mme Chourave passèrent au milieu des rangs distribuer de la tisane, agrémentée de calmants quand le besoin s'en faisait ressentir. Harry reçut une tasse comme tout le monde, et il la posa contre sa joue. Il ferma les yeux pour ne plus voir les visages apeurés qui l'entouraient. Il était vide. Seul son estomac noué vivait encore. Il but une gorgée du liquide brûlant et sucré. Le breuvage descendit dans sa gorge et gagna son œsophage, se frayant un passage jusqu'à son estomac où la bête ne demandait plus qu'à sortir.
Les mains du jeune homme se refermèrent sur la tasse. Il y avait les morts, tous innocents, et surtout leurs familles dont il connaissait la douleur. Il pouvait presque voir la peur et la folie s'immiscer dans chaque foyer sorcier d'Europe, dans chaque vie quotidienne. Il y avait la certitude qu'un nouveau stade venait d'être franchi. Que personne ne serait épargné. Que les êtres présents autour de lui ne verraient pas tous la fin de cette guerre, et que ceux qui en étaient déjà conscients priaient pour que le destin frappe celui d'à-côté.
Mais il y avait bien pire.
Il y avait lui-même et ses démons.
Il n'avait pas su interpréter les signes. Il avait refermé la porte du placard et s'était refusé à dormir. Et Findley qui l'avait bercé de mots creux, et Hermione qui l'avait rassuré, et le Grimoire qui l'avait appelé au moment crucial, juste quand il allait se coucher. Et Dumbledore qui voulait qu'il bloque son esprit alors que tant de vies étaient en jeu, et Ron qui ne pensait qu'au Quidditch, et tous les autres, tous ceux qui voyaient en lui un espoir auquel se raccrocher, alors qu'il n'était rien et que les morts accusateurs se multipliaient… Il ne les avait peut-être pas tués, mais il n'avait rien fait pour les sauver.
Harry passa outre les sanglots qui s'accumulaient dans chaque centimètre de son corps. Il était coupable, et rien n'y changerait. Le jeune homme rouvrit les yeux pour ne pas sombrer dans l'abîme qui se creusait en lui. Il ne percevait plus que très vaguement les centaines de vies qui l'entouraient. Il était désespérément seul dans une dimension ravagée par ce que l'humanité avait de plus noir.
Ou peut-être pas.
Snape n'était qu'à quelques mètres de lui, et il le dévisageait, la haine creusant chaque pli de son visage. Harry fit appel à tout ce qui lui restait de volonté pour ne pas mettre son plan de la veille à exécution. Snape savait. Il reconnaissait ce qu'il avait sous les yeux, et Harry le haïssait pour ça.
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Dumbledore les libéra en fin d'après-midi et leur fit grâce des quelques heures de cours restantes. Avant de les quitter, encore, le vieil homme leur rappela que le château était sécurisé et que, mise à par une prudence accrue de chacun, tout le monde pouvait continuer à y circuler librement.
Quelques minutes plus tard, la volière fut prise d'assaut. Harry se dégagea du mouvement de foule et regagna la salle commune pour y attendre Ron et Hermione convoqués à une réunion préfets/professeurs. Ses amis le rejoignirent rapidement.
« Alors ? »
« J'imagine qu'on ne peut pas parler de bonnes nouvelles étant donné les circonstances, mais enfin ça aurait pu être pire », répondit Ron en s'affaissant sur un fauteuil.
Hermione entreprit de lui exposer leurs consignes de sécurité. « Le dispositif est impressionnant, Harry », insista-t-elle. « Et encore, ils sont loin de nous avoir tout dit ! »
« Aller, mon pote, haut les cœurs ! », s'exclama Ron d'un ton forcé. « Il reste encore le match de samedi ! »
« Tu plaisantes ? »
Le rouquin sourit devant son air éberlué. « Dumbledore a estimé que c'était trop important pour tout le monde, et il a maintenu la saison de Quidditch jusqu'à nouvel ordre. J'adore ce type ! », ajouta Ron d'un ton convaincu.
« Ron ! », protesta Hermione. « Ce n'est pas très… décent de trop s'en réjouir. »
« Et pourquoi pas ? L'un dans l'autre, il s'agit quand même du moral des troupes. Et ça, c'est important ! »
Hermione soupira mais ne trouva rien à redire. Harry sentit qu'elle le cherchait des yeux. Il se tourna délibérément vers la fenêtre.
Bien, Harry. Tu as peut-être appris quelque chose finalement.
Vous, fermez-la !
Il ignora aussi la tension qu'insinuait le Livre dans son esprit. Ils étaient tous coupables.
« Hé, j'allais oublier… Dumbledore nous a chargés d'un message pour toi : ton rendez-vous de ce soir avec Findley est annulé. Du coup, ça nous laisse du temps pour nous entraîner ! »
« Quoi ? »
« Ne commence pas à t'énerver, OK ? C'est normal, vu ce qui se passe. A mon avis, tous les profs risquent d'être occupés ailleurs dans les jours à venir. Faut t'y faire, mon vieux. Là, c'est vraiment une priorité. »
Maîtrise-toi.
MERDE !
Le Grimoire se tut, mais son silence restait attentif.
« Et Dumbledore ne vous a rien dit d'autre ? »
« Il n'a pas eu le temps, Harry », expliqua doucement Hermione. « Mais en ce qui concerne tes cauchemars, tu sais que tu peux tout nous dire. » Elle avait vraiment l'air désespéré, et ça lui donnait une raison de plus de la détester à cette seconde.
Parce que, justement, il n'avait rien à raconter.
« Harry… »
« Je ne veux pas en parler. »
" Harry, ne garde pas ça pour toi, je t'en supplie ! »
« J'ai dit que je ne voulais pas en parler ! »
« Comme tu voudras », dit-elle, refroidie. Ils s'entre-regardèrent tous les trois, et Harry sut qu'il manquait quelque chose.
« Bon… Et pour l'entraînement ? »
« Je n'arrive pas à croire qu'on y ait encore droit », marmonna Harry.
« Je viens de te le dire : Dumbledore ne veut pas transformer le château en forteresse assiégée, et je suis totalement d'accord avec lui ! En plus, je suis sûr que ça soulagerait tout le monde si les serpentards se faisaient dérouiller samedi. »
« Je ne viens pas. »
« Harry, bon sang ! Tu es vraiment… »
« Je suis vraiment quoi ? »
« Tu es vraiment lourd depuis quelques temps », répondit calmement Ron. « Je ne sais pas à quoi tu joues, mais tu devrais faire attention. C'est un conseil d'ami, crois-moi. »
« Merci », siffla Harry.
" Pourquoi tu ne veux pas venir ? "
« C'est bête et dangereux, c'est tout. Mais allez-y, tous les deux. Je ne vous retiens pas. »
« Tu ne vas pas rester seul ici ! Qu'est-ce que tu vas faire ? », demanda Hermione.
« Ne t'inquiète pas pour ça », murmura le jeune homme.
« Harry, j'ai besoin de toi dehors ! Ginny a besoin de toi ! »
« Elle n'a pas besoin que je fasse le mariole sur un manche à balai ! », vociféra Harry, mettant fin au ton civilisé qu'ils s'efforçaient de garder. « D'ailleurs, personne n'en a besoin ! »
« Si, toi ! », répliqua courageusement Hermione. « Ça te ferait du bien de te défouler. »
« La réponse est non ! »
« Le problème », soupira Ron d'un ton excédé, « c'est que si tu n'y vas pas, je ne peux pas y aller non plus. »
« Je ne vois pas le rapport. »
« Dumbledore nous a demandé de rester avec toi autant que possible. »
« Merci, mais je peux me débrouiller seul. D'ailleurs, ce n'est pas vous qui disiez que l'école était protégée ? »
« Harry, ce n'est pas… »
« Et quand bien même ce ne serait pas le cas, je ne vois pas ce que votre présence à tous les deux changerait. »
C'était la pure vérité, même s'il y avait mis une pointe de méchanceté. Il hésita à s'expliquer en voyant Ron et Hermione échanger un regard éloquent, mais la jeune femme ne lui en laissa pas le temps.
« Ce n'est pas pour ça que Dumbledore nous a demandé de rester avec toi. »
« Oh. Je vois. »
« Tu n'en donnes pas l'impression, à hurler comme tu viens de le faire », rétorqua sagement Ron.
Harry le regarda avec attention. Ron avait encore grandi de quelques centimètres. Il était plutôt beau et bien musclé. Il avait de bonnes notes en cours. Il passait pour quelqu'un de cool, et ça le rendait populaire, surtout en tant que préfet. Il avait une famille et une petite amie. Et il avait à l'instant l'assurance de quelqu'un qui savait parfaitement de quoi il parlait. Quelqu'un qui n'avait pas à affronter le doute ou les remords. Et lui était jaloux. Et furieux de l'être.
« Bon, maintenant que tu sais, est-ce qu'on peut y aller ? »
« J'ai le choix ? »
« Pas vraiment », répondit Ron en lui lançant son manteau.
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Il ne leur adressa la parole ni à l'un ni à l'autre de toute la fin d'après-midi. L'entraînement se déroula dans une ambiance pesante, et la présence des deux Aurors à leurs côtés n'y était pour rien. La séance fut, de surcroît, des plus inutiles : Ginny semblait à chaque seconde sur le point de fondre en larmes, et Harry n'avait pas la moindre intention de la forcer.
L'absence de la majorité des professeurs au dîner accentua le froid dans la Grande Salle. Tout le monde mangea rapidement, le nez dans l'assiette pour éviter les regards inquisiteurs des Aurors, et la plupart des élèves désertèrent la place avant même l'arrivée du dessert.
De retour à la salle commune, Harry se retrouva seul. Ron et Hermione étaient convoqués à une réunion entre préfets, Ginny dormait déjà, et Neville était avec Luna. Le jeune homme appuya son front contre le carreau froid de la fenêtre et regarda tomber la neige. Une fois de plus, Dobby ne répondait pas à ses appels. Les elfes devaient probablement avoir fort à faire avec les nouvelles consignes du Ministère. Seulement, si Ron et Hermione s'étaient mis en tête de le surveiller de prêt, le Geminus devenait un impératif.
Lorsque le gong annonçant le couvre-feu retentit dans le château, Harry prit sa carte et sortit discrètement de la Tour. Il lui fallut vingt bonnes minutes pour réussir à atteindre l'infirmerie. Les préfets, les S.P.P. et les Aurors patrouillaient sans relâche, et malgré la taille imposante de Poudlard, il était impossible de tous les éviter. A moins de disposer d'une cape d'Invisibilité, bien sûr.
La porte de l'infirmerie était entrouverte, et le sorcier se faufila à l'intérieur. Pomfresh était au chevet d'une jeune élève malade qui sanglotait en appelant sa mère. Au moins, songea un Harry désabusé, les pleurs de l'enfant cachaient le bruit de ses pas. Il atteignit sans encombre le bureau et s'empara de plusieurs fioles de remontant en prenant soin de repositionner les autres pour masquer le trou.
Il but l'une des potions dans un couloir et attendit qu'elle fasse effet.
C'est là que le bruit d'une cavalcade brisa le silence artificiel de l'école. Surpris, il referma la main sur sa baguette et porta ses yeux sur la carte. Des S.P.P. se rassemblaient quelques couloirs plus loin en gesticulant dans tous les sens. Harry les suivit à distance.
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Ils atterrirent dans l'une des échauguettes carrées de l'Ouest. Par la cage d'escalier, le gryffondor les regarda s'affairer un étage plus bas. L'un des étudiants remonta en courant vers lui, l'obligeant à se coller le long de la paroi. Le garçon passa sans le voir et prit place devant la porte qu'il venait de franchir pour en barrer l'accès. Inquiet, Harry vit sur le plan que deux autres silhouettes faisaient de même, condamnant ainsi les trois uniques portes, une par étage, reliant la tour au reste du château.
Il cherchait un autre passage lorsque quelque chose attira son attention : une ombre sans nom se mouvait rapidement sur le parchemin, et, de toute évidence, elle cherchait à éviter le groupe d'étudiants. Des bruits de verre cassé et des jurons se firent entendre en dessous de lui. Les autres vérifiaient chacune des pièces de la tour, et ils ne faisaient pas dans la discrétion. Seamus, Macmillan et Michael Corner se chargèrent de son étage. Harry les évita sans problème. Sur la carte, l'inconnu faisait de même deux étages plus bas. Le manège dura plusieurs minutes, puis la voix de Justin rappela tout le monde à l'ordre, et tous ceux qui ne gardaient pas les portes le rejoignirent.
Harry déglutit péniblement. A présent, les S.P.P. fouillaient systématiquement chaque pièce en partant du bas, et il allait devoir faire très attention. Il se renfonça un peu plus dans son recoin et releva sa baguette, car une autre menace se profilait. Sur le parchemin, l'ombre remontait lentement vers lui, prise au piège. Le cœur d'Harry s'accéléra en entendant une respiration saccadée au niveau des dernières marches.
« IL EST LA ! », aboya le garçon qui surveillait la porte.
Tous les autres se précipitèrent à l'étage, et Harry battit en retraite. Ce n'était vraiment pas le moment de se faire prendre ! Il se réfugia dans une petite pièce sombre et se recroquevilla dans sa cape en attendant que passe la tempête. Les S.P.P. faisaient un boucan infernal autour de lui. A croire que tous les Aurors du Ministère étaient sourds.
Soudain la poignée de porte tourna, et Harry retint son souffle. L'ombre se coula dans la pièce et s'accroupit près du mur, à deux mètres de lui à peine. Harry en aurait presque ri : c'était toute l'histoire de sa vie. Il entendit les pas de la troupe d'étudiants se rapprocher et recula encore. A côté de lui, l'inconnu avait sorti sa baguette et la dirigeait droit sur la porte.
« Montre-toi… », chantonna la voix de Seamus. « De toute façon, on sait que tu es là ! »
« Ouais, montre-toi, petit furet, qu'on puisse te botter les fesses ! »
Le garçon éclata d'un rire qu'Harry connaissait bien. Ron était avec eux.
« Inutile de te cacher, Malfoy ! », cracha Justin. « Je te jure qu'on va te faire payer pour tous les autres ! Vous n'aviez pas le droit de faire ça ! »
Harry se décala pour mieux voir l'inconnu. Ses cheveux presque blancs ne laissaient aucun doute quant à l'identité de leur propriétaire. La baguette qui dépassait de la cape était emprisonnée dans une main livide et tremblante. L'ombre était une bête traquée.
Harry détourna les yeux. Lucius Malfoy était un être immonde, mais son fils ne valait pas mieux que lui.
« Ça va être ta fête ! », ricana une autre voix.
Les pas se rapprochèrent encore. Le gryffondor se tendit comme un arc. Dans quelques secondes, Malfoy allait se retrouver seul face à une dizaine d'étudiants furieux, prêts à se venger d'un crime commis à des centaines de kilomètres de là, et aucun autre serpentard ni aucun Auror ne viendrait à sa rescousse.
La porte s'ouvrit dans un grincement et Harry choisit d'obéir à son instinct. Il mit à profit la seconde où aucun élève ne se trouvait encore dans leur axe pour se jeter sur Malfoy et rabattre sa cape sur eux. Il plaqua ses mains sur la bouche du serpentard pour l'empêcher de crier.
La bande de S.P.P. pénétra dans la pièce, Ron et Justin en tête. « Lumos ! »
Ils balayèrent la salle du regard sans trouver ce qu'ils cherchaient. Harry se tourna vers le visage horrifié de Malfoy pour lui faire signe de se tenir prêt. Un instant, il crut que le serpentard allait les dévoiler tous les deux par pur dégoût, puis le blond se redressa lentement, et ensemble ils reculèrent sur la pointe des pieds. Le parquet grinça sous leur poids. Harry se mordit les lèvres, mais personne ne se tourna vers eux : Ron avait choisi ce moment pour 'sécuriser' l'unique armoire de la pièce, et le meuble traversa la salle dans toute sa largeur avant d'aller s'écraser contre le mur. Si quelqu'un s'était caché à l'intérieur, il n'en serait pas resté grand-chose.
« Il n'est pas là. »
« Impossible… », marmonna Justin. « On recommence tout, les gars ! »
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Le gryffondor écouta leurs pas mourir avec appréhension. Son cœur battait très vite, et il n'était pas sûr de vouloir penser à ce qui venait de se passer.
Le mouvement de l'épaule contre la sienne lui apprit que Malfoy reprenait également son souffle.
Ils restèrent parfaitement immobiles jusqu'à ce que les autres redescendent, puis Harry rejeta sa cape et se trouva immédiatement collé au mur avec une baguette plantée dans la gorge.
« On peut savoir ce qui t'a pris, Potter ! », siffla le serpentard.
« Lâche-moi, Malfoy ! » Il tenta de dégager la main armée du blond, mais le garçon avait plus de poigne que lui.
« Pas question. Réponds d'abord ! » La baguette s'enfonça dans sa jugulaire, et Harry sentit la magie de son ennemi lui brûler la peau.
« Je t'ai sauvé la mise ! »
Un coup de poing dans l'estomac le fit se plier en deux, et il s'effondra contre le mur.
« De rien… », grimaça-t-il.
Malfoy lui assena un nouveau coup dans les côtes et lui arracha sa baguette. Les deux garçons se dévisagèrent furieusement.
« Qu'est-ce que tu veux ? »
« Comment ça, qu'est-ce que je veux ? »
« Arrête tes conneries, Potter ! », menaça Malfoy. « Pourquoi tu as fais ça ? »
L'absurdité de la question et de leur situation en général le fit glousser. « J'ai pensé que c'était le bon moment. Ils allaient te démolir ta belle petite gueule, Malfoy. »
« Ferme-la ! » Le serpentard était à deux doigts de lui jeter un sort.
« Vas-y ! Qu'est-ce que t'attends ? »
« Je t'ai dit de te la fermer ! »
Le gryffondor se mit à rire, et le regard de révulsion profonde de Malfoy n'arrangea pas les choses.
« Tu es fier de toi, hein ? Saint Potter a encore frappé, c'est ça ? »
« Tu débloques, Malfoy. »
« Tu me prends pour un imbécile ? Tu me pourris l'existence, tu m'humilies devant tout le monde, et finalement, dans un putain d'accès de noblesse, tu me sauves de ta bande de copains ! »
« Malfoy, pendant le cours avec Findley, je te jure que je ne voulais pas… »
« Pour une fois dans ta vie, Potter, ferme ta grande gueule ! »
La baguette avait retrouvé le chemin de sa gorge, et il jugea effectivement préférable de se taire. Malfoy se pencha vers lui, et Harry se demanda enfin jusqu'où ces yeux gris-là étaient capables d'aller. L'autre n'était plus un simple étudiant avec lequel il ne s'entendait pas. C'était un fils de mangemort furieux et armé.
« Tu n'es qu'un imbécile, Potter », murmura le serpentard. « Je ne sais pas ce que tu t'es imaginé faire ce soir, mais crois-moi, ça n'a pas marché. »
Un ultime coup de poing fit danser quelques étoiles devant ses yeux, et lorsqu'il reprit ses esprits, Malfoy avait disparu.
Il avait mal aux côtes.
Harry se traîna jusqu'à sa baguette que Malfoy avait abandonnée. La tour était redevenue silencieuse. Le froid lui rappela qu'il était en vie, et ça l'étonna quand même. Il n'avait pas songé une seconde que Malfoy allait le tuer, mais en y repensant, ça aurait très bien pu être le cas. Bizarrement, il n'avait pas envie de se pencher sur le problème. Malfoy et lui étaient ennemis et avaient toutes les raisons de l'être. Il ne l'avait aidé que parce que l'espace d'une seconde, le garçon lui avait paru aussi seul que lui, et parce que ses agresseurs avaient pris le visage d'autres. Est-ce qu'il le regrettait ? Non. Il s'en tirait avec quelques bleus, dont certains mérités, mais il avait fait ce qui lui paraissait le mieux, à lui et à lui seul.
Tu n'es qu'un fou.
Je croyais vous avoir demandé de ne plus me parler ?
Mais je n'ai rien dit… murmura malicieusement le Grimoire.
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Lorsque ses côtes l'y autorisèrent, Harry se releva et prit le chemin du parc. Il avait besoin de sortir de Poudlard.
Amok hennit doucement en le voyant s'approcher. Harry se sentit un regain d'affection pour le poulain, si tant est qu'on puisse encore l'appeler ainsi : il mesurait déjà un bon 1,60m au garrot, et même s'il était loin d'être aussi fort que ses aînés, Harry n'aurait pas donné cher de sa peau en cas d'attaque directe du sombral. Le jeune homme s'assit sur les barres de l'enclos. Les ailes de l'animal étaient toujours déchiquetées et maladroites, incapables de tenir tête au vent.
« Tu serais déjà loin, bonhomme, si c'était le cas », murmura tristement Harry.
Amok piétinait la neige et retournait la terre avec son museau à la recherche de petits rongeurs égarés. Harry tourna la tête en entendant quelque chose craquer entre les puissantes mâchoires. Il y avait de la lumière chez Hagrid. C'était tentant d'aller se réfugier chez le demi-géant. Hagrid ne posait jamais trop de questions. Peut-être qu'il lui offrirait même quelque chose de chaud à boire au coin du feu.
Un sanglot étouffé l'arrêta à quelques pas du seuil de la cabane. Son sang se glaça. Hagrid pleurait. Hagrid pleurait Mme Maxime. Son professeur et ami avait perdu quelqu'un qu'il aimait, par sa faute. Harry en aurait hurlé. Mme Maxime avait aimé Hagrid pour ce qu'il était, et maintenant elle n'était plus rien qu'un cadavre avec une médaille accrochée au cou.
Il s'enfuit du parc et se cacha dans la chapelle désaffectée attenante aux serres de Mme Chourave.
Les Aurors patrouillaient aussi dans les jardins. Ils étaient nerveux, et l'un d'entre eux Stupéfia une malheureuse musaraigne qui chiquait trop bruyamment ses graines. Une proie facile pour les hiboux de l'école. Hedwige ne s'y trompa pas et fondit tel un fantôme sur le petit corps avant de se poser à côté de lui. Harry la regarda dépecer son butin avec horreur. La musaraigne n'était même pas morte ! Elle n'avait eu aucune chance de s'en sortir. La nature des choses était impitoyable. Equilibrée, tout au plus. Et aveugle.
Sa cicatrice choisit ce moment pour se réveiller, et une intention malfaisante se glissa dans sa tête. Des flashs de ses rêves précédents lui revinrent en mémoire, ramenés à la surface par la volonté de l'Ennemi. Il n'avait pas les capacités de bloquer l'assaut du Mage.
Les images enfoncèrent ses protections, et c'était comme un viol. Les souvenirs l'envahirent et le tuèrent de l'intérieur.
Il faisait sombre là-bas aussi. Du brouillard. Des gens chuchotaient autour de lui, mais le vent brisait leurs mots avant qu'ils ne lui parviennent.
Quelque chose était en route.
Ils étaient très nombreux. Il y avait de la méfiance, car ils n'étaient pas tous sous ses ordres. Mais de la satisfaction aussi. Il pénétra dans le placard et se cacha derrière une chaise. Il devait savoir. C'était très important. Seulement Sirius l'appelait au loin, et s'il restait ici les autres allaient le voir. Il ne comprenait pas ce qui se disait : les personnes parlaient une langue étrange, dure et saccadée, mais en même temps elle lui était familière. Du français probablement. Les cris de Sirius ne tarderaient pas à les alerter.
Il fit demi-tour et cala la porte du placard avec le dossier de la chaise.
Mais les yeux rouges étaient dehors. Ils l'attendaient dans le couloir, et Sirius chantait trop fort pour entendre ses appels. Les murs suintaient du sang. Il se frotta les mains sur ses vêtements pour en chasser les tâches, mais elles laissèrent de nouvelles traces rouges. Les yeux se mirent à rire. Un cri.
La torpeur s'évanouit et Harry essuya en tremblant son front couvert de sueur. Il aurait pu savoir pour Beauxbâtons. Il aurait pu trouver des indices.
Ou peut-être que ce n'était qu'une illusion de Voldemort pour le détruire un peu plus.
Ou peut-être que non, que tout avait dépendu de lui.
Hedwige reprit soudainement son envol. Harry la suivit des yeux et vit que les Aurors se dirigeaient par là. Il préféra s'éclipser au cas où les sorciers l'auraient entendu crier.
Il retourna au dortoir. Ron n'était pas encore rentré de son expédition punitive, et Harry fourra la pensine dans l'une de ses poches. Le rouquin allait forcément se rendre compte de son absence, mais avec un peu de chance ce serait la dernière fois. Il balaya l'idée d'une nouvelle dispute. Ça n'avait plus autant d'importance après ce qui s'était passé ce soir. Le jeune homme quitta le dortoir en esquivant Neville qui sortait de la salle de bain.
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Tu es revenu finalement ?
Harry laissa passer la moquerie du Livre. Il n'avait peut-être pas le choix, mais ça ne l'empêchait pas de savoir de quoi il en retournait exactement.
Je n'y suis pour rien, remarqua le Grimoire. Les autres non plus, d'ailleurs.
« Vous m'avez empêché d'aller dormir hier ! Sans vu, j'aurais vu quelque chose ! »
Tu aurais tout vu, nuance. Sors la pensine et cesse de m'accuser des coïncidences du destin.
Harry déposa rageusement la bassine au sol. « D'abord, comment saviez-vous que j'en avais une ? »
Assieds-toi et prépare-toi.
« Me préparer à quoi ? »
Fais ce que je te dis !
Harry était au bord de l'explosion. Depuis plusieurs semaines, il arrivait à peu près à faire le vide dans la Chambre pour se concentrer uniquement sur son entraînement, mais ce soir, c'était trop dur !
Domine-toi, Harry Potter. Tu es en train de gâcher tout ce que nous avons mis en place. Ne vois plus que ton objectif. Tout le reste est vain et ne te concerne pas.
Son objectif ? Tuer Voldemort. Venger Sirius et ses parents. Arrêter les mangemort. Que des conneries… Tout ce qu'il était capable de faire, c'était de consoler Ginny. Il pensa à elle, en désespoir de cause.
Ton corps bloque le Geminus, mais le temps presse et nous ne pouvons pas nous attarder sur le problème. La pensine du vieillard est une alternative intéressante. Cependant, elle nécessite une concentration extrême sur le court comme sur le long terme.
« Je suis prêt. »
Je veux que tu te défasses de tous les souvenirs accessibles qui hantent ta chair. Inutile de chercher trop loin, car chaque minute compte.
Le Grimoire ne lui disait pas tout, mais le fait qu'il en ait conscience le rassurait. Harry cala la pensine entre ses jambes et partit à la recherche des souvenirs de ses premières années.
Une à une, ses pensées s'accrochèrent à sa baguette, et il les laissa choir dans la pensine sans se préoccuper de leur contenu. La manœuvre lui prit beaucoup de temps, mais elle n'était pas désagréable. Il ne resta bientôt plus dans sa tête que des ombres trop enfouies pour qu'il les pourchasse.
Il y en a d'autres qui saignent encore.
La bassine sombre sifflait aux pieds du jeune sorcier. Il avait l'impression de flotter, mais quelque chose se débattait encore. Sa main le lançait. Son dos était parcouru de frissons gelés. Il envoya le souvenir de Dolorès Ombrage et celui du cauchemar sur la colline rejoindre les autres.
Arrête-toi ici.
Harry releva la tête. Les monstres dans la pensine ne lui pesaient plus sur le cœur.
Maintenant, entre dans le Cercle et visualise ton corps.
Harry fit ce qui lui était ordonné et sentit la magie pulser dans toutes les extrémités de son corps. Il avait incroyablement chaud. Les Dursley étaient loin. Il savait qu'il avait souffert avec eux, mais il ne se souvenait plus des circonstances. Ses membres lui faisaient mal par endroit, mais tout était plus clair. Pour la première fois, il accepta l'idée que son enveloppe physique avait connu la douleur.
Te voilà Gemini, Harry Potter.
A quelques mètres, une forme pâle lui souriait.
« Mais je n'ai rien fait ! »
Tu es un puissant sorcier, fondamentalement.
Harry scruta la créature spectrale qui lui faisait face. Elle était plus grande que lui. Plus forte aussi. Plus saine. Ses traits étaient déjà ceux d'un homme, et une barbe naissante fonçait ses joues.
« Il ne me ressemble pas. »
C'est pour cela que tu n'y parvenais pas. Tu n'as jamais compris et accepté le mal qu'ils t'ont tous fait. Mais qu'il ne te ressemble pas compte peu. C'est une simple distorsion qui passera avec le temps, car, encore une fois, le chemin tracé rend plus facile le voyage suivant.
« Mais si je ne peux pas l'utiliser tout de suite… »
Tu le peux. Il t'est suffisamment semblable pour tromper un adolescent dans la nuit.
« Mais comment vais-je faire pour qu'il tienne plusieurs heures durant ? » Il ressentait déjà une faiblesse due à la trop grande quantité de magie aspirée par le charme.
Je suis content de toi, Harry Potter, murmura gravement le Grimoire.
Harry sourit nerveusement. Le Livre soupira, entraînant un vent violent qui balaya la Chambre.
Peut-être ne devrais-je pas t'avouer ceci : tu ne devrais pas t'en réjouir autant. Quoi qu'il en soit, nous nous trouvons dans la Chambre des Secrets. Bien des énigmes se cachent ici, et la puissance qui y réside pourrait inverser la marche du monde. Hélas, puisses-tu seulement la comprendre !
Le sol ondula sous le brusque afflux d'énergie émanant de toute la pièce. Les serpents de pierre s'animèrent pour saluer la vie nouvelle qui s'écoulait dans les veines glacées de leur maître, et Serpentard ouvrit la bouche. Harry regarda avec horreur la roche se fendre et révéler l'orifice par lequel avait jailli le Basilic quelques années plus tôt.
Un éclat traversa l'obscurité et mourut aux pieds du Grimoire.
Approche !
Le jeune sorcier n'obéit que lorsque la bouche se fût refermée. La chose brillait doucement dans la nuit verte de la Chambre, et son aura se découpait dans la mandorle du Livre.
Puissant et rare est le Kâdihmir, Harry Potter.
« Qu'est-ce que c'est ? », murmura Harry.
L'objet se posa dans le creux de sa main. C'était une très belle pierre attachée à une fine chaîne d'argent. Fasciné, Harry la leva dans la lumière. Il vit un cristal noir d'une pureté absolue, et, bien que la Chambre fût visible de l'autre côté, il faisait exister un monde insondable entre ses doigts.
La magie est comme un muscle, Harry Potter. Un muscle avec des capacités propres à chaque sorcier de ce monde, mais dont les limites peuvent être atteintes et repoussées par celui qui en prend la peine. Le Kâdihmir est un réceptacle. Il existe une multitude de procédés de rétention à travers le temps et l'espace, et beaucoup utilisent les propriétés des minerais. Mais aucun n'a la puissance du Kâdihmir il ne s'attache qu'à son propriétaire et peut conserver en lui une grande quantité de magie pendant des années, voire des siècles pour les énergies les plus lourdes. Sache que c'est un grand honneur de se le voir confier.
Le collier se glissa autour du cou d'Harry.
« Je ne pourrai jamais le garder secret. »
Seuls ceux qui cherchent peuvent le voir, et seul Celui-Qui-Sait pourrait le détruire. Tu dois le porter et t'en servir pour aiguiser la reconstruction de ton fluide. La réserve te servira à maintenir le Geminus, et elle te sera utile lors de futurs dangers.
« Comment ferais-je pour le remplir ? »
Il saura quoi prendre et acceptera tout ce que tu lui donneras. Pars, maintenant.
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Par ici les chnites reviews ! Koko va pas vous manger !
