Dernière chance

Chapitre 12

Une semaine s'était écoulée depuis ma bagarre avec Hiiragizawa, et mon visage avait repris une apparence à peu près normale. Heureusement, parce que ces blessures de guerre portaient sérieusement atteinte à mon charme naturel.

Ah, arrêtez de râler ! C'est bon, j'arrête de me vanter et je continue.

L'arrivée du mois de novembre avait été accompagnée par une vague de froid, et c'était la raison pour laquelle je grelottais sous mon sweat-shirt. J'avais des courses à faire en ville, et je m'étais dis que pour le peu de temps que j'allais passer à l'extérieur, je n'avais certainement pas besoin de m'emmitoufler sous une montagne de vêtements. Mouais. C'était sans compter le retard de cet autobus de malheur.

J'étais donc planté devant l'arrêt de bus depuis une bonne quinzaine de minutes, les mains enfoncées dans les poches de mon jean, lorsque le satané engin daigna enfin se garer devant moi.

Je montai dans le bus et payai mon ticket en me retenant de dire au chauffeur ce que je pensais de sa ponctualité tout à fait exceptionnelle. Je me contentai de lui lancer un regard-de-la-mort-qui-tue avant d'aller m'asseoir.

Alors que je frottais mes mains l'une contre l'autre pour tenter de les réchauffer, je levai les yeux et croisai le regard de la personne qui était assise sur le siège en face du mien. Un sourire mauvais se dessina sur mes lèvres.

- Tiens, tiens. Si ce n'est pas mon grand ami Eriol Hiiragizawa. Au fait, comment va ton œil ?

Il me fit un sourire crispé et répondit :

- Très bien, je te remercie. Et toi ? Ça va mieux, après avoir pleuré un bon coup dans les bras de Kinomoto ?

Ouh, mais c'est qu'il me cherche, celui-là. Mais bon, ça me donnait l'occasion de lui poser une question qui me chicotait depuis un moment.

- T'es sûr que tu parles pas de toi, là ? Au fait, quelles sont tes motivations envers elle ?

Il eut l'air pris de court par le soudain changement de sujet, mais il se reprit rapidement et me fit un sourire que j'irais jusqu'à qualifier de sadique.

- Oh, disons, jouer un peu. Le genre de jeu qui se termine dans ma chambre, si tu vois ce que je veux dire. Mais ne viens pas me faire croire que tes intentions avec elle sont plus pures que les miennes.

Ça, je ne pouvais pas le nier. Depuis le début, la mission que je m'étais donnée, c'était de séduire Miss Canon et de l'attirer dans mon lit. Mais que ce soit Hiiragizawa qui me le dise, ça me dégoûtait. Et puis, depuis les événements de la semaine dernière, je ne savais plus trop ce que j'attendais de ma relation avec Kinomoto.

Je haussai les épaules et lui fis un sourire énigmatique.

- Peut-être que oui, peut-être que non.

À cet instant, le bus s'arrêta devant le centre commercial. Je me levai et lui dis :

- Désolé, mais c'est ici que je te laisse. J'espère que je ne te manquerai pas trop.

- T'inquiète pas pour moi, je survivrai.

Puis, juste avant de descendre, je lui lançai sur un ton sarcastique :

- Ça m'a fait plaisir de discuter avec toi. Tu viendras prendre le thé chez moi, un de ces jours. Ça me donnera une bonne occasion de t'empoisonner.

Une fois entré dans le centre commercial, je me mis à la recherche du magasin où se trouvait ce dont j'avais besoin. Grâce à mon célèbre sens de l'orientation, ça me prit au moins trois quarts d'heure avant de le trouver, et je me rendis compte que j'étais déjà passé devant au moins trois fois.

Une fois à l'intérieur, ça ne me prit que quelques instants pour repérer l'objet de ma convoitise.

Je sortis mon téléphone cellulaire de ma poche – ma toute nouvelle acquisition, payée à l'aide de mon salaire de DJ, qui peut prendre des photos et tout et tout – et composai un numéro. Au bout de deux sonneries, quelqu'un décrocha.

- Allô ?

- Yo, Sanako !

- Ah, salut, Shaolan. Alors, tu les as ?

- À vrai dire, je suis plutôt indécis. On les prend de quelle couleur ? Blanc, brun, gris, beige…?

- Pourquoi pas une de chaque ? Après ça, que personne ne vienne nous dire qu'on ne fait pas ça avec style.

- Bonne idée. Tu crois que quatre, ce sera suffisant ?

- Ça devrait. J'ai l'impression que le plan SS3 sera un franc succès.

- Tu l'as dit.

Soudain, je me souvins de la discussion que j'avais eue avec le Grand Manitou à propos du comportement étrange de mon ami.

- Hey, Sanako ?

- Mmm ?

- S'il y a quoi que ce soit qui te tracasse, tu peux m'en parler, tu sais. Je mords pas.

Il y eut une pause, puis Sanako répondit sur un ton qui me parut presque reconnaissant :

- Je sais. Merci.

- Ok. Bon, ben à demain, alors. Avec ça, on va entrer dans l'histoire du lycée Seijo.

- Ouais. Dans quelques années, on sera considérés comme des dieux et les élèves nous vénèreront.

Sur le chemin du retour, je me remémorai tous les détails de notre petite blague du lendemain. Cette fois-ci, notre cible était l'infâme Croque-Mitaine.

Depuis un bout de temps, elle me tapait royalement sur les nerfs. Enfin, encore plus que d'habitude. J'allais lui donner une bonne raison de m'avoir en aversion. Et le fait que depuis le début de l'année elle ne me portait pas dans son cœur ne pouvait que contribuer au succès de l'affaire.

Le seul petit problème, c'était que Sanako et moi n'avions pas nos cours de Philo en même temps. Mais nous avions trouvé un moyen de nous arranger.

Bien sûr, puisque la victime était Croque-Mitaine, je m'attendais à un châtiment tout à fait exceptionnel. Mais j'étais certain que le souvenir de la tête qu'elle ferait en voyant notre petite surprise m'aiderait à passer au travers.

Le lendemain, c'est avec une joie à peine dissimulée que je me rendis à mon cours de Philosophie. Allez savoir pourquoi la Dame avait choisi ce cours pour moi, mais je m'en serais bien passé. En prenant les présences, la prof me jeta un regard suspicieux, avant de continuer l'appel.

Kinomoto, qui était assise juste derrière moi, me souffla :

- Toi, tu mijotes quelque chose.

Je me retournai et lui fis mon sourire le plus innocent. On aurait presque pu voir une auréole apparaître au-dessus de ma tête. Presque.

- Mais qu'est-ce que tu racontes ? En quoi est-ce mal de démontrer un peu d'entrain à la perspective d'avoir un merveilleux cours de Philo avec un tout aussi merveilleux professeur ?

- Mouais. Pour une raison que j'ignore, venant de toi, ça sonne faux.

Je plaçai une main sur mon cœur et pris un air blessé.

- Ouch, Kinomoto. Ça fait mal. As-tu donc une si basse opinion de moi ?

- Chut, le cours va commencer.

Je me tournai à nouveau vers le tableau et fis semblant de m'intéresser au baratin de la prof. Je jetais fréquemment des coups d'œil à l'horloge. 8h 43. C'est long. 8h 56. C'eeest long. 9h 14. C'eeeeeeeeeeeeeeeeeest long ! Bordel, si ça continue comme ça, je vais mourir d'ennui avant de pouvoir me venger de Croque-Mitaine. 9h 29. Ah, ça y est presque. Plus que quelques secondes…

9h 30.

Toc ! Toc ! Toc !

Timing parfait. Croque-Mitaine interrompit son monologue pour aller ouvrir. Comme par le plus grand des hasards, Sanako apparut dans l'entrebâillement de la porte.

- Madame, est-ce que je pourrais vous parler un instant ? C'est monsieur Kazuhiro qui m'envoie.

La prof avança un peu dans le couloir, complètement dos à moi, pour pouvoir discuter tranquillement avec mon ami.

Ha ha! Elle venait de signer son arrêt de mort. Je me levai rapidement de ma chaise en faisant bien attention de faire le moins de bruit possible. J'attrapai une petite boîte dans mon sac et me dirigeai vers l'avant de la classe.

Je jeta furtivement un coup d'œil dans le couloir, puis sorti de la boîte deux souris que je déposai dans le tiroir du bureau de Croque-Mitaine. Ensuite, je pris les deux autres et les plaçai dans la poche de la verste de mon uniforme, en prenant bien soin de la fermer correctement.

Pour finir, je pris la craie qui se trouvait sur le bord du tableau, et une fois revenu à mon pupitre, je la fourrai dans mon sac.

Juste comme je me retournais, la prof entra dans la classe. Du coin de l'œil, je vis Sanako faire quelques pas dans le couloir, puis s'arrêter un peu plus loin.

Je souris. Il ne voulait pas manquer toute l'action.

Croque-Mitaine poursuivit son cours normalement durant quelques minutes. Puis, elle voulut écrire quelque chose au tableau, mais se rendit compte qu'il n'y avait plus de craie.

Quelle coïncidence, vous ne trouvez pas ?

Le prof plissa suspicieusement ses petits yeux verts, puis se dirigea vers son bureau pour prendre un autre bâton de craie. Comme elle avançait la main vers le tiroir, Kinomoto me piqua le dos avec la pointe de son crayon pour avoir mon attention.

- Li, qu'est-ce que tu as mis dans le…

Elle fut interrompue par le hurlement strident que poussa la prof.

- Aaaaaaaaaaargh ! Au secours ! Des rats !

Je me levai précipitamment et courus vers elle.

- Attendez, madame, je vais vous aider.

Rapidement, je pris les deux dernières souris et en mis une dans le col de son gilet, puis l'autre sur sa tête.

Croque-Mitaine se mit à crier encore plus fort et à gesticuler dans tous les sens, en essayant vainement de se débarrasser des rongeurs.

Lorsque la petite bête qui se trouvait sur sa tête fit une chute vertigineuse sur le plancher, la prof grimpa sur son bureau en appelant à l'aide.

Je ne pus me retenir plus longtemps et j'éclatai de rire, tout comme la majorité des élèves de la classe, car quelques filles s'étaient elles aussi mises à hurler comme des folles.

Je jetai un regard vers la porte et vis Sanako qui était plié en deux en se tenant le ventre, tellement il riait. Puis, je regardai derrière moi et vis Kinomoto qui secouait la tête, un sourire aux lèvres.

Je reportai mon attention sur la prof hystérique qui était presque en train de faire un strip-tease pour se débarrasser du pauvre petit animal coincé dans ses vêtements.

- LI ! TOSHITO ! CHEZ LE DIRECTEUR, IMMÉDIATEMENT ! ET QUELQU'UN, ENLEVEZ-MOI CE SAL RAT !

- C'est une souris, mada…

- DEHORS !

Je ne me fis pas prier et je rejoignis Sanako dans le couloir. Il essayait tant bien que mal de contrôler son fou rire, mais sans grand succès.

Lorsqu'il réussit enfin à se calmer un peu, nous nous dirigeâmes sans nous presser vers le bureau de Dracula, situé un étage plus haut. En chemin, nous croisâmes plusieurs profs et élèves qui passaient la tête par l'embrasure de la porte, se demandant bien qui pouvait hurler comme ça, et pourquoi.

Nous nous arrêtâmes devant la porte du bureau du dirlo. Je me tournai vers Sanako et lui demandai solennellement :

- Puisque le crime que nous avons commis est impardonnable et que notre châtiment sera très certainement la mort, as-tu quelque chose à me dire avant de quitter ce monde ?

Mon ami se mit à rire, mais il se reprit bien vite. Il fronça légèrement les sourcils et répondit :

- En fait, oui. Sérieusement, Shaolan, il y a quelque chose sont je veux te parler depuis un moment, déjà.

Il prit une grande inspiration avant de continuer.

- Shaolan, je suis…

À ce moment, la prof s'ouvrit, laissant apparaître Dracula et son éternelle cravate rouge sang.

Je jurai mentalement. Sanako était enfin sur le point de me dire ce qui n'allait pas, et voilà que cette tête de vampire enfarinée venait tout faire foirer.

- Comptez-vous discuter tranquillement devant mon bureau encore longtemps ?

Je fus tenté de répondre « oui ! » et de lui claquer la porte au nez pour pouvoir continuer ma discussion avec mon meilleur ami, mais je jugeai préférable de me taire.

Nous franchîmes lentement la porte, qui se referma derrière nous dans un claquement sinistre.

Le directeur s'assit en face de nous, puis, poussant un soupir, nous demanda :

- Bon, qu'avez-vous encore fait, cette fois ?

Tout sourire, Sanako et moi répondîmes en cœur :

- On a mis des souris dans le bureau et sur la tête de la prof de Philo !

Dracula haussa un sourcil.

- Vraiment ?

- Oui, m'sieur !

Il marmonna quelque chose qui ressemblait étrangement à « Ah, les jeunes d'aujourd'hui, aucun respect. Mais j'aurais bien aimé voir ça. »

Sanako et moi échangeâmes un regard sidéré, avant que le dirlo ne reprenne :

- Je ne sais plus quoi faire pour vous faire entendre raison, surtout vous, monsieur Li. Au fait, vous n'avez toujours pas fini de payer les réparations de ma voiture.

Merde, j'avais complètement oublié ! En plus, je venais de passer ma dernière paie dans l'achat de mon téléphone cellulaire. Oups !

J'eus un rire nerveux.

- Hé hé, vous en faites pas, j'y travaille.

- J'espère bien. Mais bon, revenons-en à votre punition. Pendant deux semaines, je veux que vous fassiez du bénévolat à la cafétéria de notre établissement, ce qui consiste à servir les repas aux élèves et faire la vaisselle ensuite. Je viendrai personnellement m'assurer que vous travaillez sérieusement. Vous commencez dès demain. Compris ?

- Oui, m'sieur.

- Bien. Durant les dix prochaine minutes, je veux que vous écriviez une lettre d'excuse à madame Kushigo (c'est le nom de la prof de Philo, pour ceux qui auraient oublié :p). Et vous allez le faire ici même, pour que je puisse vous surveiller.

Ah, l'horreur ! Faire des fausses excuses à Croque-Mitaine. Mais bon, pour un expert en mensonges et en hypocrisie comme moi, ça va être facile. Y'a qu'à écrire des phrases mielleuses complètement à l'opposé de ce que j'aurais vraiment envie de lui dire.

Dix minutes plus tard, je sortis du bureau de Dracula en compagnie d'un Sanako d'une humeur un peu trop joyeuse compte tenu des circonstances.

- Tu peux me dire pourquoi tu souris bêtement comme ça ?

Il me répondit en chantant presque :

- Parce que le dirlo vient de faire la plus grosse erreur de sa vie en nous faisant travailler à la cafétéria.

- Pourquoi ?

- Parce qu'il mange là presque tous les jours.

- Et ?

Sanako s'arrêta et me jeta un regard ahuri.

- Tu ne vois vraiment pas où je veux en venir ?

Après quelques secondes de réflexion, la lumière se fit dans mon esprit. Je lui fis un sourire plein de malice.

- Ouais, je pense que j'ai saisi.