Chapitre 12 : Sentiments inavoués
Les deux amis passèrent la première partie de la soirée sur leurs devoirs. Yami aida Yûgi avec ses exercices de maths, ce dont ce dernier lui fut grandement reconnaissant. Il n'avait pas suivi grand-chose à l'école et son ami était bien plus pédagogue que Mme Chono. Il identifiait presque immédiatement les points qu'il n'avait pas compris et les réexpliquait clairement, toujours avec des exemples.
Après le repas, durant lequel l'invité avait été étrangement agréable avec son grand-père, Yûgi proposa un duel à Yami qui accepta avec plaisir. Ils s'installèrent confortablement sur le lit.
- Je n'ai que mon véritable deck sur moi. Ça te va ?
- Absolument, répondit le plus petit avec un large sourire. Depuis le temps que j'attends que tu l'utilises contre moi.
- Tu ne gagneras pas pour autant.
La partie s'engagea mais Yûgi n'arrivait pas vraiment à se concentrer. Ses pensées quittaient sans cesse les cartes posées sur sa couette pour se concentrer sur son adversaire. Plusieurs fois, ses yeux accrochèrent les cicatrices sur le poignet de Yami lorsque celui-ci faisait un mouvement un peu trop ample. Est-ce qu'il pouvait lui poser des questions ?
- Qu'est-ce que tu veux savoir ? demanda Yami comme s'il avait lu dans ses pensées en délaissant ses cartes.
Yûgi hésita mais son ami braqua sur lui un regard perçant qui l'incita à poursuivre.
- Tu as dit que tu ne savais pas ce qu'était ta vie avant tes sept ans… est-ce que je peux savoir pourquoi ?
Yami se pencha légèrement sur le côté et posa sa tête contre le mur blanc. Comme la veille, Yûgi prit sa main dans la sienne. Cela sembla apaiser son ami mais, quand il reprit la parole, c'était de nouveau comme s'il parlait de quelqu'un d'autre.
- D'après ce qu'on m'a dit, j'ai été torturé. Mon cerveau me bloquerait ces souvenirs pour me protéger.
Yûgi s'obligea à respirer. Quoi qu'il ait imaginé, ce n'était certainement pas cela. Mais ça expliquait pourquoi son ami était aussi calé en psychologie : il avait dû faire des recherches pour expliquer ces propres troubles.
- Parfois, quand je ferme les yeux, je sens le couteau sur ma peau, reprit-il dans un souffle en caressant du bout des doigts l'une de ses cicatrices comme si elle était douloureuse. Mais concrètement, je ne m'en souviens pas.
- C'est… horrible.
Yami hocha vaguement la tête alors que ses ongles commençaient à se planter dans la peau de son avant-bras. Yûgi, épouvanté, saisit son poignet pour l'obliger à arrêter mais, déjà, des marques rouges ornaient sa peau dorée.
- Ce n'est rien, murmura Yami d'un air détaché en avisant son inquiétude. J'ai l'habitude de gérer ça.
- Et c'est pour ça que tu as tenté de te suicider ? rétorqua fermement Yûgi en haussant un sourcil.
Yami détourna le regard, visiblement contrarié, mais le jeune homme savait qu'il n'était pas la cause de la colère de son ami. Il tenta de retirer sa main de la sienne mais Yûgi s'y refusa et la serra un peu plus fermement. C'était une tentative de fuite, tout comme lorsqu'il cessait de lui répondre. Mais en face à face, Yûgi était décidé à ne pas laisser ça se produire.
- C'était une bêtise, concéda finalement Yami.
- Ne recommence jamais, s'il te plaît.
Il tremblait littéralement à la pensée de retrouver Yami baignant dans son propre sang, mort.
- Seto trouverait un moyen de me ressusciter pour me tuer lui-même si c'était le cas.
Yûgi sourit : apparemment, c'était un argument à ne pas négliger.
- Comment vous vous êtes rencontrés ?
- On a été dans le même orphelinat pendant un temps. Comme pour toi, tout a commencé avec un jeu, mais c'était les échecs. On ne se parlait pas mais un jour, je ne sais plus vraiment pourquoi, j'ai pris la défense de Makuba alors que son frère était alité et tout a changé. Quand il a fini par apprendre mon histoire, il m'a obligé à emménager avec lui au Manoir et il ne me lâche plus. Je le soupçonne de vouloir juste garder un adversaire de Duel de Monstres sous la main mais bon.
Il laissa échapper un petit grondement.
- Mais il est pénible à force de me traiter comme une petite chose fragile. Je l'ai écrasé à son jeu en public pour lui clouer le bec. Maintenant, il se contente de menacer ceux qui s'approchent un peu trop de moi.
Cette fois, Yûgi rit franchement et ce qui tira un nouveau sourire de son ami.
- C'est pour ça que tout le monde m'a pratiquement menacé de mort quand on s'est rencontrés.
- Il n'y a pas que ça. Tu es…
Yami s'interrompit et détourna le regard, mais Yûgi crut déceler une légère teinte rouge sur ses joues.
- ... non rien.
- Je suis ? demanda-t-il, curieux.
Il reçut un regard sombre mais ne se démonta pas. Il lui semblait que ça devenait de plus en plus simple de lui tenir tête.
- Tu es quelqu'un de spécial. Je ne pensais pas qu'en acceptant ton premier duel, nous nous retrouverions ici, dans ta chambre, à parler d'un passé que peu de gens connaissent.
Les joues de Yûgi chauffèrent si fort qu'il était certain d'être aussi rouge qu'une tomate. Heureusement, Yami ne le regardait pas et il put prendre une grande inspiration pour se ressaisir.
- Je ne suis personne à côté de toi. Juste un lycéen banal avec un gros problème de confiance en lui.
- C'est faux, rétorqua fermement son ami. Tu ne t'en rends peut-être pas compte mais tu es une lumière dans les ténèbres. Hikari.
Yûgi fut incapable de répondre mais il était aux anges. Heureusement, il fut sauvé par le portable de Yami qui se mit à sonner. Celui-ci fronça les sourcils et regarda l'appelant.
- Seto, marmonna-t-il. Je dois répondre.
Yûgi hocha vivement la tête et en profita pour consulter lui-même ses messages. Il en avait deux, un de Joey et un de Téa.
Joey : Je n'imaginai pas Yami Sennen comme ça. Désolé mais je crois que je ne l'aime pas trop.
La nouvelle désappointa légèrement Yûgi mais il n'y avait pas grand-chose qu'il pouvait faire. Il doutait que Yami accepte facilement le blond depuis qu'il lui avait raconté leur passé commun. Avec le temps, peut-être qu'il s'ouvrirait.
Téa : La rencontre a été enrichissante.
Ce message le plongea dans une profonde incompréhension. Il jeta un coup d'œil à Yami, qui discutait à voix basse avec Seto, les sourcils froncés. Il n'avait pas parlé à son amie d'enfance, alors que pouvait-elle avoir trouvé d'enrichissant ?
Yûgi : Qu'est-ce que tu veux dire ?
La réponse de Téa ne se fit pas attendre.
Téa : Tu comptes énormément pour lui et je crois pouvoir affirmer que tu ressens la même chose.
Yûgi : Bien sûr. C'est un ami très cher.
Téa : Seulement un ami ? J'aurais dit que vous étiez plus proches encore...
Une fois de plus, Yûgi rougit. Est-ce qu'il avait bien compris ce qu'elle insinuait ? Il leva un regard incertain vers Yami qui était en train de raccrocher et l'observa attentivement. Oui, Yami était l'une des personnes en qui il avait le plus confiance et avec laquelle il s'entendait le mieux mais… Il ne pouvait pas être amoureux de lui. C'était impossible. C'était un garçon et lui aussi.
- Ça va ? demanda Yami en reprenant place près de lui.
Il le fixait avec une inquiétude qui embarrassa Yûgi. Avec ce qu'avait dit Téa, il n'allait plus réussir à le regarder dans les yeux de nouveau.
- Oui oui, tout va très bien, répondit-il, peut-être un peu trop rapidement. Et toi avec Seto ?
Son interlocuteur se contenta de répondre en levant les yeux au ciel, ce qui eut l'art de détendre Yûgi. Et qui le perturba encore plus.
- On reprend le duel ? proposa-t-il.
S'il tenait Yami occupé, il n'aurait pas à lui parler et il pourrait alors réfléchir tranquillement de son côté. Bon, il se ferait écraser mais ça ne changerait pas vraiment de d'habitude.
- C'était ton tour.
Il fut bientôt l'heure pour eux d'aller dormir. En effet, avec leur discussion de la veille, aucun des deux n'avait vraiment eu son compte de sommeil et cela transparaissait clairement.
- On fait pareil qu'hier pour savoir qui prend le lit ? proposa Yûgi en bâillant.
Puis il se mordit vivement la lèvre en se rappelant leur réveil, étroitement serrés l'un contre l'autre. Les mots étaient sortis tout seul de sa bouche avant qu'il n'ait eu le temps de réaliser.
- Non, répondit simplement Yami en se levant.
Yûgi fut soulagé. Et déçu. Mais pourquoi était-il déçu ? Est-ce qu'il se pourrait que Téa ait vu juste ? Non, ce n'était pas possible. Et pourtant… le réveil avait été agréable.
- Tu as peur de perdre ?
Il s'attira un regard plein de défi et sourit. Il était assez facile de manipuler son ami. Du moins, ça marchait avec lui. Il était pratiquement certain qu'il ne répondrait pas aussi facilement à une provocation venant de quelqu'un d'autre. Yami était spécial à ses yeux mais il était aussi spécial pour lui. Est-ce qu'il devait faire face aux mêmes doutes que lui ?
- Bonne nuit, déclara Yami en éteignant la lumière.
Yûgi s'allongea près du mur et sentit quelques instants plus tard son ami le rejoindre. Une fois de plus, son cœur s'emballa dans sa poitrine.
- Bonne nuit, souffla-t-il en rabattant la couverture sur eux.
Tentant d'ignorer cette odeur si particulière et la chaleur qui se dégageait du corps de son ami, Yûgi se força a reléguer les questions qui le tourmentaient au fond de son esprit et ferma les yeux.
Il se réveilla quelques heures plus tard en sentant son ami remuer contre lui. Inquiet, il ouvrit les yeux et vit son visage endormi agité de rictus angoissés. Il devait sans doute faire un cauchemar.
- Yami ? appela-t-il doucement.
Devait-il le réveiller ou attendre que cela passe tout seul ? Une plainte étouffée s'échappa de ses lèvres, mortifiant Yûgi. Instinctivement, il passa un bras autour de la taille de Yami et l'attira contre lui pour le rassurer. Contre toute attente, et toujours endormi, Yami se retourna vers lui et attrapa son haut de pyjama de la main pour le serrer comme si sa vie en dépendait. Yûgi resta immobile un moment, soufflé de le voir agir de façon si enfantine, avant de se détendre doucement en constatant qu'il replongeait dans un sommeil paisible.
- Téa doit avoir raison… elle a toujours raison, murmura silencieusement le jeune homme alors qu'une fois de plus, le stress nouait son estomac.
Il hésita un instant avant de passer ses doigts dans la chevelure de Yami. Ils étaient si doux. Cette constatation le plongea dans un profond désarroi.
- Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire maintenant ?
Le lendemain matin, il ne fut pas le premier à se réveiller. La tête posée sur ce qui devait être l'épaule de Yami, il entrouvrit les yeux pour voir celui-ci pianoter distraitement sur son téléphone. Curieux, il jeta un coup d'œil à l'appareil et vit qu'il disputait en réalité un Duel de Monstres en ligne. Son adversaire était une fille du nom de Dark Angel, contre laquelle lui-même avait déjà joué une ou deux fois. Elle était plutôt douée mais se faisait battre à plat de couture par le Pharaon. Il fut légèrement jaloux que Yami joue avec quelqu'un d'autre mais il se sentit tout de suite mieux en avisant, dans un coin de l'écran, que son ami avait 13 messages non lus sur le tchat. Visiblement, il n'avait aucune envie de lui répondre. Lui avait eu ce privilège.
- Tu es réveillé ? demanda soudainement Yami, le faisant sursauter.
Il avait dû laisser transparaître un peu trop bonheur.
- Oui, répondit-il en rougissant.
Il retira doucement sa tête de l'épaule de Yami.
- Désolé de t'avoir pris pour un oreiller…
- Ce n'est rien, répondit Yami en clôturant le duel d'une carte magique dévastatrice.
Il éteignit son téléphone à la suite et lui sourit doucement.
- Tu me tenais chaud comme ça.
De nouveau, Yûgi crut qu'il allait exploser. Il venait à peine de se réveiller et déjà il était dans tous ses états. Entre ses mots si gentils et ses cheveux complètement emmêlés qui le rendaient adorable, il ne savait plus comment réagir. Téa l'avait complètement perturbé ! Il la maudit intérieurement. Mais il dut faire une drôle de tête car Yami sembla le remarquer.
- Ça va ?
- Oui !
- Tu agis étrangement depuis hier. Tu peux tout me dire, tu sais.
Yûgi secoua furieusement la tête pour dissimuler sa gêne.
- Je t'assure que tout va très bien. Je ne suis juste pas réveillé.
Yami le considéra d'un regard sceptique avant d'abandonner et de quitter la chaleur des couvertures.
- On devrait se préparer pour le lycée.
- Téa ! rugit Yûgi en arrivant dans la cour de son lycée.
La jeune fille se tourna vers lui, surprise, mais son visage se fendit d'un grand sourire quand elle comprit pourquoi son ami était dans tout ses états.
- Ça va ? Vous avez passé une bonne nuit ensemble ?
- Téa ! s'écria-t-il de nouveau alors que son visage virait au cramoisi. Arrête de dire des choses comme ça !
La jeune fille éclata de son rire cristallin en lui tapotant gentiment l'épaule.
- J'avais raison sur toute la ligne, n'est-ce pas ? Tu l'aimes.
- Tu... tu... tu … tu ne dois pas dire ça ! bredouilla Yûgi en se cachant le visage dans les mains.
Puis il jeta un coup d'œil prudemment autour d'eux afin de s'assurer que personne ne l'avait entendu. Si jamais l'une des brutes du lycée entendait son amie parler ainsi, il était bon pour un passage à tabac dans les règles de l'art. Heureusement, personne ne semblait avoir réagi.
- C'est assez évident, reprit Téa avec un regard compréhensif. Il suffit de voir comment tu souris lorsqu'il t'accorde son attention. Évidemment, ni Joey ni Tristan ne l'ont vu mais je suis sûre que Mana pense la même chose.
- S'il te plaît, Téa…
- Ne te voile pas la face, Yûgi, termina-t-elle avant de l'entraîner vers leur salle de classe. Puisqu'il t'apprécie, fonce.
Yûgi baissa la tête. Il venait tout juste de comprendre ce qu'il ressentait, il n'était absolument pas prêt à en faire part à Yami. Il y avait trop de chances qu'il le rejette et ne lui parle plus jamais. Il ne savait pas comment il réagirait si le Pharaon venait à l'abandonner mais ce ne serait sans doute pas très joli à voir. Rien qu'y penser lui faisait mal.
Vers midi, il envoya un message à Yami.
Hikari : Je peux te poser une question bizarre ?
Pharaon : Oui.
Hikari : Qu'est-ce que je pourrais dire qui te convaincrait de ne plus jamais me parler ?
Pharaon : Une question étrange, en effet. À quoi songes-tu exactement ?
Yûgi se mordit la lèvre. Il ne pouvait pas lui demander directement comment il réagirait s'il lui annonçait qu'il pensait l'aimer. Cela reviendrait à se tirer une balle dans le pied.
Hikari : À rien en particulier. C'était juste une question comme ça.
Pharaon : Je pense que rien ne pourrait me convaincre de ne plus discuter avec toi. À part peut-être si tu me disais que tu es un employé de Seto.
Yugi pouffa mais redevint vite sérieux. Comment aborder la chose de façon détournée ?
Hikari : Et si je te disais que je suis raciste ? Ou homophobe ?
Pharaon : Je ne te croirai pas. Tu es trop ouvert d'esprit pour ça. Et trop gentil d'ailleurs.
Le jeune homme soupira. Il en avait marre de se pendre la tête pour rien. Il clôtura cette conversation qui ne pouvait que tourner à son désavantage et alla rejoindre ses amis qui déjeuner sur le toit de l'école.
Malheureusement pour lui, Joey relança le sujet du Pharaon.
- Je ne l'imaginai pas du tout comme ça, le Roi des Jeux, maugréa-t-il. Cette expression qu'il avait… comme s'il se pensait supérieur à nous.
- C'est vrai qu'il était distant, renchérit Tristan en hochant la tête pour l'approuver.
Yûgi ne put s'empêcher un court instant de penser à ce que lui avait dit le Pharaon à propos du Roi des Jeux quand il ne savait pas encore qui il était : «Il a l'air assez… antipathique vu de loin». Il avait parfaitement conscience de l'image qu'il pouvait renvoyer aux autres. Il la nourrissait dans un certain sens. Un autre moyen de se cacher.
- Il ne vous connaît pas, c'est tout, le défendit Yûgi.
- Mais enfin Yûgi, rétorqua Tristan. Tu as bien vu comment il répondait à Joey. Il n'avait aucune envie de le connaître.
Yûgi baissa la tête.
- Je crois bien que c'est ma faute.
- Pourquoi tu dis ça ? s'étonna Joey.
- Je lui ai raconté qu'autrefois… on ne s'entendait pas aussi bien. Depuis, il vous en veut. Et encore plus depuis que Joey a tenté de se faire passer pour moi il y a quelque temps.
Les deux garçons échangèrent un regard coupable. Ce temps leur semblait lointain et, même s'ils n'avaient pas oublié ce qu'il avait fait à leur meilleur ami si doux et généreux, ils n'y pensaient plus depuis longtemps.
- On est désolé, Yûgi…
- Ne vous en faites pas pour ça, se hâta-t-il de répondre en levant légèrement les mains en l'air. Je vous ai pardonné depuis longtemps. Mais Yami…
Il ne termina pas sa phrase. Yami souhaitait toujours le meilleur pour lui et, d'une certaine manière, à travers ses messages, il essayait de le protéger de ce qui pourrait le blesser. À cette pensée, il se sentit rougir. Il secoua la tête pour que ses amis ne le remarquent pas.
- Eh bien, tant qu'il est gentil avec toi, c'est le plus important, intervint Téa en lui adressant un clin d'œil.
- Tu as toujours eu le don pour amadouer les brutes, appuya Joey.
Tous se mirent à rire et Yûgi continua la conversation avec un petit sourire aux lèvres. Yami n'était certainement pas une brute. Mais il l'avait quand même amadoué.
