Chapitre 12 : Hapiness is on the road
Un seul bruit résonnait dans tout l'hôpital depuis maintenant plus d'une demi-heure. Celui d'une canne qui s'abat sur le carrelage froid. Celui d'un homme déchiré entre sa conscience et son amitié pour un ami cher. Celui d'un diagnosticien qui hésite face à la difficulté d'une épreuve qu'il doit réaliser. Le bois noir enflammé frappait le sol en rythme, comme le cœur de House qui cognait sans doute un peu trop vite en lui. Ses yeux bleus fixaient le sol avec un air tourmenté. N'importe quel passant aurait pu constater sans problème le tumulte de ses pensées. Mais voilà, il n'y avait pas âme qui vive dans ce couloir glacé. L'hôpital lui laissait une chance de réfléchir tranquillement à ce qu'il allait faire. Il devait prendre une décision. Et cette décision, il devait la prendre seul, à l'abri des regards. C'était comme si tout le bâtiment en avait conscience. Mais contrairement à la sensation de paix qu'il aurait du ressentir, cela ne faisait qu'accroitre son sentiment de solitude. Les idées se bousculaient dans son esprit. Et en cet instant, sa tête le faisait infiniment plus souffrir que sa jambe. Ce qui signifiait beaucoup. Et il n'était pas exclu que l'alcool ingurgité la veille y soit pour quelque chose. Mais c'était avant tout ce que son cœur transmettait à son cerveau qui lui procurait une telle douleur. Mais il ne changerait rien à ses habitudes. En arpentant le couloir ce matin là, il avait déjà ingurgité quatre petits comprimés blancs. Il se moquait du qu'en dira t-on, et ce depuis toujours. Mais ce jour là, il s'en désintéressait plus que jamais. Il tournait et retournait le problème dans son esprit. Mais toujours, les même questions resurgissaient, avec la même insistance inébranlable. Devait-il vraiment briser sa coquille pour pardonner à son père ? Mais il avait promis à Wilson. Et il savait pertinemment que s'il ne tenait pas cette promesse, son ami ne pourrait jamais passer le cap et oublier la mort de son frère. Il devait le faire. Si ce n'était pas pour lui, il en avait le devoir, au moins pour James. Mais comme on dit, les choses sont faciles à dire ... mais toujours plus difficiles à réaliser. Et cette phrase se vérifiait en tout temps et en tout lieux. Mais aujourd'hui, il ne pouvait plus appliquer ce fameux "tout le monde ment" face à l'oncologue. Il devait s'en tenir à ses engagements. Mais là encore, les questions fusaient, alimentées par une légère bouffée de paranoïa. Et si il n'était pas capable de pardonner ? Et si il y arrivait, mais que son père refusait qu'il lui pardonne ? Ou que son père lui en veuille de ne pas avoir accepté ses erreurs plus tôt ? Et si Wilson n'allait pas mieux et qu'il faisait tout cela pour rien ? Et si sa coquille brisée amenait à sa destruction personnelle ? L'auto-destruction, il connaissait déjà. Mais il se demandait si le fait de se livrer n'aggraverait pas les choses. Il avait déjà l'horrible sensation que c'était le cas, depuis qu'il avait parlé à Wilson. Lorsqu'il réfléchissait à la situation, cela ne faisait que le conforter dans ses angoisses. Il restait sourd aux messages d'espoir qu'on lui envoyait de l'extérieur. Comme il l'avait dit un jour, l'espoir était pour les faibles. Mais aujourd'hui, il se sentait si faible qu'il commençait à se demander si ce n'était pas aussi un peu pour lui. Il avait toujours fui le bonheur, comme une maladie contagieuse qui aurait pu le tuer. Pourtant, il n'avait jamais été bien loin. A portée de main ... Et pourtant toujours si difficile à capturer. C'était en cela que le bonheur lui faisait peur. Ce que le fait d'être heureux comportait de dangereux résultait dans sa propension à être éphémère. Comme un papillon qui disparaît dés qu'on lui touche les ailes. Et on a peur de briser le cocon de chenille, car on sait que ce qui en sortira risque de s'évanouir trop tôt dans la nature.
Le diagnosticien porta ses pupilles claires sur la poignée de porte d'une chambre qu'il n'avait connu que trop bien ces derniers jours. Et c'est en partie la raison pour laquelle il peinait à s'y aventurer. C'était comme si le mur et la porte le protégeaient, le séparant d'un monde dont il avait peur. Il n'osait franchir le seuil de cet univers où tout pourrait s'écrouler en un instant. Mais il devait essayer, pour ceux qui s'inquiétaient pour lui. Pour ceux dont il n'avait jamais osé clamer haut et fort qu'ils étaient ses amis. Et pourtant, il était bien placé pour savoir qu'au fond de son cœur, il en était ainsi, et ce depuis toujours. Il devait puiser le courage au fond de son âme. Automatiquement, ses doigts se posèrent sur le tube qui reposait calmement dans sa poche, attendant la prochaine secousse. Le plastique sauta et il prit deux cachets, qu'il avala d'un coup. Il referma le flacon et inspira profondément, puis expira doucement. Il ferma les yeux et répéta l'opération. Quelques minutes passèrent, et ses questions furent reléguées au second plan, tandis qu'il abaissait la poignée d'un geste ferme et décidé. Son pied droit se posa dans la chambre. Il ne pouvait plus reculer. Il était temps ... temps de pardonner. Et d'oublier.
Lorsqu'il sentit sa présence, le père de House tourna instantanément la tête du côté de la porte. House sursauta légèrement, bien qu'il essaya de ne rien laisser paraître. Bien sûr, on l'avait prévenu qu'il était sorti du coma, mais il ne s'attendait pas à ce que son entrée dans le monde dangereux que sa chambre représentait soit aussi brutale.
Le père : Gregory ...
Sa voix était faible. Ce qui était normal. Il avait été très affaiblit par sa maladie. Mais les médecins avaient assuré qu'il s'en sortirait. Son état allait s'améliorer et il allait rentrer. Rentrer dans une maison où sa femme l'attendrait chaleureusement avec un bon plat, préparé avec tout l'amour du monde. Son fils serait-il là également ? House se posait encore la question. Il balançait le pour et le contre. Mais il ne devait bien y avoir que lui pour trouver encore des contre après tant d'années. Il s'assit auprès de son père, claudiquant en s'appuyant sur sa canne. Il posa son regard dans le sien, sans trop savoir par où commencer. Cela faisait des années qu'il n'avait pas eu de véritable conversation avec son père. Il soupira. Comment renouer le dialogue après tant de temps passé à s'ignorer ? Il avait bien essayé la dernière fois. Mais son père délirait, et il n'avait eu qu'une horrible confirmation d'une souffrance perpétuée de père en fils, comme une terrible tradition. Mais maintenant, il ne voulait pas que le silence s'attarde. Il voulait le déloger de sa place, sortir le tyran du trône injustement conquis. Il voulait, pour la première fois depuis longtemps, renouer avec son père un véritable dialogue. Et qui sait ? Peut être qu'il allait, lui aussi, pouvoir accepter le bonheur qui se présentait à sa porte. Mais pour cela, il savait qu'il devait parler d'une seule traite, sans interruption. Il allait avoir besoin de toute la coopération que son père pourrait lui offrir. Mais il doutait encore que ce dernier ait quelque chose à lui donner. Cette conversation serait comme un test, qui déterminerait son avenir au sein d'une famille à laquelle il tentait d'échapper depuis bien trop longtemps.
House : Tu dois sûrement te demander ce que je fais ici. Il faut que je te parles. Alors, écoutes-moi pendant quelques instants ...
Son père essaya de parler, aussitôt stoppé par un geste de la main du diagnosticien.
House : Non. N'essayes pas de m'interrompre. Sinon, je ne suis plus sûr d'en avoir le courage.
Il marqua une pause, pendant laquelle deux cachets supplémentaires rejoignirent son organisme.
House : Je sais que je n'ai jamais été le fils que tu aurais souhaité. Tu me le répétais sans cesse. Tu aurais voulu que je sois un homme. Eh bien voilà : j'en suis un. Mais je t'en veux terriblement. Au fond, je n'ai fais que déjouer la vérité. Je me caches derrière des apparences, des faux-semblants, des sarcasmes. Tout ça n'est qu'un masque. Tout comme le fait que je te mettes tout sur le dos ... ou sur la jambe que j'ai perdue. Ou d'autres choses encore. Je ne me remet jamais en question. Je suis un diagnosticien renommé. Je ne fais jamais pars de mes sentiments. Et je me fiches du règlement et de ce que pensent les autres. Mais maintenant, j'aimerais que tu m'écoutes. Que tu m'écoutes et que tu comprennes. Je suis prêt à te pardonner. Je pense ... C'est difficile pour moi, mais je crois qu'ensemble, on pourrait essayer d'avancer. On pourrait apprendre à mieux se connaître. On pourrait essayer d'oublier ...
Au fur et à mesure qu'il parlait, House pesait chacun de ses mots. Mais ils lui semblaient tellement absurde, que la simple idée même de les prononcer le rendait terriblement honteux. Pourtant, il fallait qu'ils franchissent le seuil de sa lèvre. Il ne fallait pas que de telles paroles restent bloquées au fond de son esprit, luttant pour en sortir contre l'avis de leur propriétaire. Ce n'était pas son genre de parler ainsi. Mais il le devait. Pour Wilson qui avait besoin de soutient, pour Cuddy qui s'inquiétait pour lui, et pour lui même qui avait besoin de savoir s'il lui restait une chance, même infime, de survivre à tout cela. Soudainement, alors que House déversait tant bien que mal ce qu'il ressentait, son père posa sa main sur celle de son fils. Ce dernier sursauta.
Le père : Je pense ... que ce n'est peut être pas possible de tout rattraper. Mais ... On peut essayer.
Un sourire illuminait son visage et ses yeux, qu'House avait trouvés autrefois ternis, avaient repris de leur éclat d'antan. House dégagea vivement sa main et se releva, claudiquant vers la sortie sans un mot. Avant de franchir la porte, il se retourna, adressant un sourire en coin à son père malade.
House : La prochaine fois que je viendrais à la maison, essaye de ne pas être en retard.
Son père lui sourit de nouveau. House ajouta une petite moquerie, comme poussé par un sentiment nouveau.
House : Oh et évite de parler du passé. Je ne supportes pas cette manie qu'on les vieux de toujours revenir en arrière.
Et il sorti, laissant son père à d'heureuses pensées. Lorsque ses pas le guidèrent vers le parking, où il récupéra sa moto, il eut la sensation que l'air était plus pur. Cela n'avait rien à voir avec le désespoir qui avait emplit l'atmosphère de la veille. Certes, House était toujours House. Et il ne comptait pas changer le moins du monde. Mais quelque chose s'était éveillé en lui. Quelque chose qui aurait pu rejoindre son cœur depuis longtemps, s'il ne s'était pas obstiné à l'écarter de sa vie. Une petite touche de bonheur venait d'illuminer sa journée. Et pour la première fois, il espérait qu'elle se prolongerait. Bien sûr, tout n'était pas parfait, il le savait. Mais toute cette fureur accumulée contre son père depuis tant d'années s'était envolée, comme poussée par le murmure du vent. Il enfourcha sa moto et se rendit à l'hôpital Princeton Placeboro, avec plus de motivation que jamais. Ce qui n'était pas difficile lorsque l'on connaissait House. Mais cette fois-ci, quelque chose le poussait à s'y rendre. Car pour que Wilson fasse son deuil, il devait franchir une nouvelle étape : il devait découvrir ce qu'il s'était passé.
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Dans la morgue, un silence quasi-religieux régnait. Comme si la révélation les assommait tout à coup. Comme si ils avaient cru à un rêve, et qu'on leur annonçait maintenant que le patient était réellement mort. Bien sûr, House n'était pas du genre à se laisser ainsi abattre. C'était le frère de Wilson, et ce qu'il voulait avant toute chose, c'était des réponses. Sur ce point là, il n'avait jamais changé.
House : Bon alors. Peut-on savoir ce qui lui est arrivé ? Ou est-ce que vous comptez rester là à regarder son cadavre avec cet air idiot ? A moins que vous n'ayez passer ces trois dernières heures à vous tourner les pouces. Mais à en juger par l'incision qu'on voit sur son torse, j'ose espérer que vous savez de quoi il est mort.
Cameron : House ! C'est ... c'est le frère de Wilson ... Il ...
Les mots restaient coincés dans sa gorge. Elle était partagée entre l'émotion, et l'inquiétude que ses paroles ne se répercutent sur House. Elle savait que ces derniers temps, il n'avait pas été dans son état normal. House savait ce qu'elle allait dire. Que le patient méritait un peu plus de respect qu'il ne pouvait lui en offrir. Mais il ne comptait pas la laisser finir.
House : Oh pardon. J'ai mal lu l'étiquette autour de son orteil. Je pensais qu'il s'agissait du petit vieux de la 4D. Bon eh bien, puisqu'il s'agit de la très regrettée famille de Wilson, nous allons observer une minute de silence ... Pour ensuite savoir de quoi il est mort et pouvoir passer à autre chose.
Cameron ne répondit rien. Finalement, après quelques secondes, Chase entreprit d'expliquer les causes de la mort à son supérieur.
Chase : Il a été empoisonné par les substances chimiques de l'usine d'à côté. Et plusieurs caillots invisibles au scanner s'étaient logés dans ses poumons et son cœur, compliquant tout, d'où les difficultés respiratoires et l'arythmie. On n'a rien vu. On a donc rien pu faire pour le sauver.
House : Je vois ... Remballez-moi tout ça. Je vais aller l'annoncer à Wilson.
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Dans l'appartement, les deux hommes buvaient en silence. Wilson était encore secoué par la nouvelle. Mais il commençait lentement à accepter tout ce qu'il s'était passé. Même s'il ne se sentait pas encore capable de retourner au travail. Il n'avait pas encore le courage d'affronter le monde extérieur de nouveau. Il devait rester encore un peu en convalescence, pour se reconstruire. Et la présence de House l'y aidait grandement. Ce qui lui paraissait plutôt étrange, c'est qu'il sentait un changement chez son ami. Et ce changement l'encourageait à aller de l'avant.
Wilson : Tu dis qu'il n'y avait rien à faire ?
House : Pas vraiment non. D'après les examens, même si on avait réussit à détecter les caillots, l'empoissonnement était à un stade beaucoup trop avancé. Même si on l'avait sauvé, les lésions neurologiques étaient trop importantes.
Wilson plissa les yeux. Il but une nouvelle gorgée, tandis que House faisait de même tout en ingurgitant deux comprimés de son seul et unique amour : la vicodine. Savoir que son ami n'avait rien loupé, qu'il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour sauver son frère, comme il l'aurait fait avec n'importe quel autre patient atteint d'une pathologie étrange, le rassurait un peu. Il sentait qu'il avait déployer tout ce qui était en son pouvoir pour le sauver. Il ne voulait pas que son frère parte alors qu'il aurait pu être sauver. Mais savoir que cela n'était pas le cas lui permettait de se sentir mieux. Sa culpabilité disparaissait peu à peu, même s'il savait qu'elle ne serait jamais totalement effacée. Elle resterait discrètement présente dans un coin de sa tête, comme fixée par un marqueur indélébile et inaltérable, malgré les efforts déployés par le temps pour l'en déloger. Soudain, une pensée traversa l'esprit de Wilson. Un détail dont ils avaient longtemps discuté la veille, mais qu'il avait légèrement relégué au second plan, bien trop préoccupé par ses propres problèmes.
Wilson : Tu as parlé à ton père ?
House : Oui
House souriait. D'un air que l'oncologue ne lui avait jamais vu. Le diagnosticien but une nouvelle gorgée, un sourire nouveau toujours suspendu à ses lèvres. Un silence timide tenta de s'insérer entre les deux amis, vite brisé dans son élan.
Wilson : C'est demain ...
House : L'enterrement ?
Wilson acquiesça.
Wilson : Tu viendras ?
House : Bien sûr ...
Wilson esquissa un faible sourire. Cette fois, il en était sûr. Le froid s'était amenuisé dehors.
Finalement, le bonheur n'était peut être plus très loin ...
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