Chapitre 12

Aux alentours de quatorze heures, le commissaire James Jakeport, alors à cheval pour résoudre une sombre histoire d'enlèvement fixa une silhouette, évoluant lentement le long de la grande route. Celle qui menait à Black Wing, et qu'il n'empruntait jamais. Il s'approcha, un peu inquiet et sur ses gardes.

-Vous ! Qui êtes-vous ?

L'homme s'effondra. Le commissaire se jeta sur l'homme, et partit au galop.

A Aberdeen, le jeune homme fut sur le point d'être emmené à l'hôpital le plus proche.

-Monsieur ?

Il s'éveilla, lentement.

-Monsieur ? Qui êtes-vous ?

-Je m'appelle Zack Fair. Je suis pianiste à l'opéra de Paris. Je suis français. Et je cherche mon ami, Cloud Strife.

Sa voix tremblait. Il avait marché depuis plusieurs heures dans un froid glacial. Il ferma les yeux.

-Je dois retrouver Cloud, murmura t-il, il devait être là bas. Mais il n'y est pas.

Le commissaire leva les yeux vers ses collègues, puis vers l'ambulancier.

-Votre nom ? demanda t-il, blême, Zack Fair, c'est ça ?

Zack hocha positivement la tête, lentement. Le commissaire inspira profondément.

-Gardez-le. Ne l'emmenez pas à l'hôpital.

Zack ouvrit les yeux. Les collègues se retournèrent, interloqués.

-Qu'est ce qui se passe ?

-Ils recherchent un français dans la région d'Aberdeen. Un certain Zack Fair. Pour homicide volontaire.

Le commissaire fixa Zack, allongé.

« Envoyez-le en France. Apparemment, il s'est enfui pour achever sa dernière victime. Cloud Strife. Un disparu. On n'a plus de trace de lui depuis deux semaines. Les dernières personnes à l'avoir vu l'ont aperçu à la gare d'Aberdeen. »

Zack se redressa brusquement. Les collègues du commissaire l'immobilisèrent.

-Qu'est-ce que vous racontez ? S'égosilla t-il, je cherche Cloud, Cloud est en grand danger ! Il… Il est à Black Wing !

-Imbécile, riposta le commissaire en le giflant, le château n'est plus habité depuis des lustres.

Zack trembla. Il n'avait plus de force.

-Cloud…, murmura t-il, je dois aider Cloud.

-Emmenez-le. Vite. Direction Paris.

Zack hurla le nom de Cloud, avant de pousser un cri déchirant de rage.

Deux semaines s'écoulèrent après ce tragique accident.

Sephiroth jouait seul aux échecs. Il était dans la grande salle et Cloud cuisinait. Il était décidé à montrer ses talents au comte. Cette après-midi, une fois de plus, Sephiroth avait averti le jeune poète. Il devait quitter les lieux cette nuit, ou alors son âme s'éteindrait et il deviendrait lui aussi un démon. Le soleil s'était déjà couché, et un vent particulièrement frais s'était levé. Il n'était que dix-huit heures lorsque Cloud garnit les somptueuses assiettes de Sephiroth. Il prêta une attention particulière à leurs contenus, et analysa la place des aliments. Il voulait que Sephiroth soit impressionné. Sephiroth leva le regard lorsque Cloud arriva avec les plats, un tablier autour de la taille, le sourire aux lèvres. Il déposa les assiettes, puis tapa dans ses mains.

-My Lord, il est temps de dîner !

Il rougit, et cessa d'applaudir.

-A moins que vous ne vouliez manger… Je…Je ne vous ai jamais vu manger en bientôt un mois…

Réalisant sa gaffe, Cloud ne savait plus où se mettre. Le comte se leva de sa chaise et s'approcha de son hôte. Il déposa un baiser à sa main.

-Je suis sûr que ce dîner sera exquis.

Cloud sourit, soulagé.

« Cela signifie que vous êtes capable de ressentir le goût ? »

-Bien sûr, tout comme je peux ressentir l'amour et le désir.

Cloud esquissa un sourire gêné.

-Je ne mange que par gourmandise. Il ne s'agit que d'une envie, pas d'une sensation. La faim ne concerne pas les aliments, dans mon cas. Merci, Monsieur Strife.

Sephiroth s'installa, et commença à déguster les plats au curry de Cloud. Ils étaient délicieux, et il s'empressa de complimenter son hôte attentionné. Cloud, ravi assista Sephiroth et goûta le dîner qu'il avait préparé. Alors qu'il dévorait une énième bouchée, Cloud s'arrêta de mastiquer. Un violent tonnerre résonnait, lointainement. Certainement du côté d'Aberdeen.

-Pourtant, nous sommes en hiver… My Lord, n'est-il pas étrange de…

Le comte se leva immédiatement, et se plaça à la fenêtre. Un éclair faible et désordonné apparut, illuminant faiblement la plaine.

-Il se rapproche, en effet.

Etonné de l'intérêt poussé du comte pour l'orage et de son ignorance pour ses plats au curry, Cloud fut vexé. Il huma le met, et haussa les sourcils. C'était pourtant très bon…

-Je n'aurais peut-être pas dû cuisiner pour vous.

Cloud se leva à son tour.

-Cloud. Ces plats sont extatiques. Mais cet orage là ne l'est pas.

-Que voulez-vous dire ?

-Je t'en prie, monte dans ma chambre. Glisses-toi sous mes draps, et dors.

-Pourquoi ? Que se passe t-il ? Je suis assez grand pour…

-Non, tu ne l'es pas. Crois-moi, tu ne l'es pas.

Sephiroth était devenu plus pâle encore si c'était possible. Il saisit Cloud, l'approcha à lui comme si un grand danger approchait. Cloud ne comprenait rien, seulement le fait que cet orage inquiétait le comte. Mais, il ne s'agissait que d'un orage…

-S'il te plaît, obéis.

Le souffle de Sephiroth était parfait. Charmeur et envoûtant. Cloud baissa les yeux, transporté par une ivresse qu'il ne maîtrisait plus…

-Oui, my Lord.

Cloud avait gagné le hall. La tempête s'approchait, et un vent violent soufflait. Il s'accrocha à la rampe pour monter les grands escaliers, un peu effrayé. Le bruit devenait strident. Comme si la mort était à la porte. Il accéléra le pas, obéissant aux ordres du comte.

Sephiroth ferma les rideaux. Il observa Cloud, disparaissant à l'angle en haut. Il s'approcha des grandes portes du château et les ouvrit. Malgré l'agressivité sans faille du vent, il réussit à les tenir sans effort. Il plissa les yeux, la rafale ne l'emportait pas. Il scruta l'horizon. La foudre prit le portail de fer qui s'ouvrit, de longues secondes interminables… Enfin, le vent se tut.

Et toute chose fut sourde. Insondable. Peu à peu, les sons n'existaient plus. Plus rien ne vivait. Le chaos simple, stérile et imperturbable.

Sephiroth observa la silhouette pénétrer les lieux. Elle s'approchait, d'un pas décidé. Et cette silhouette avait forme humaine, pourtant elle ne l'était pas.

« Je ne pensais pas avoir affaire à un ange, ces temps-ci. »

Sephiroth inspecta son attitude, détachée et inappropriée. Il n'avait pas rencontré d'ange exterminateur depuis une vingtaine d'années. Et cette tempête n'était pas naturelle. Il s'agissait uniquement d'une parade, d'un effet secondaire aux déplacements des anges. Et cet ange là était différent.

-Comte Sephiroth, dit-il avant de se courber poliment, je crois qu'il est inutile de vous exposer les raisons de ma présence ici ?

-Vous présupposez bien, admit Sephiroth d'un air hautement supérieur.

-Une rumeur circule, là-haut.

-Vraiment ?

L'ange hocha lentement la tête, avançant prudemment vers le démon.

-Il serait question d'un être humain, dont vous profiteriez au point de le faire vôtre. Je connais les motivations de vous autres, démons bien que vous soyez le premier que je rencontre.

Sephiroth haussa les sourcils.

-Un novice ! J'erre depuis près d'un siècle, et l'on m'envoie un novice…

L'aile blanche de l'ange se déploya brutalement. En l'espace d'une seconde, il se retrouva face au comte, et leurs lèvres se touchaient presque. Sephiroth ne cilla pas, imperturbable. Il sembla même esquisser un faible sourire.

-Dieu ne choisit pas de novice.

« C'est pourquoi il n'a pu me choisir. »

Un court silence enveloppa les lieux.

-Vous parlez de Monsieur Strife, n'est-ce pas ?

L'ange hocha la tête.

-Cloud ne vous appartient pas.

-Cloud fait ce que bon lui semble.

L'ange voulut saisir Sephiroth à la gorge, mais il ne fut déjà plus là. Il fut autre part. A quelques mètres. L'ange le chercha du regard, puis le trouva.

-Je ne vous donnerai pas Cloud, annonça clairement Sephiroth, si c'est ce que vous êtes venu chercher.

-Je suis avant toute chose venu vous anéantir, comte Sephiroth.

Ce dernier marchait, lentement, jetant des regards fréquents et hautains à l'ange.

-Vous autres, anges, ignorez la politesse. Vous ne vous êtes pas présenté.

-Nous ignorons la prétention. Nous sommes un. Et je ne suis qu'un élément d'un ensemble.

Sephiroth fut dans le dos de l'ange. Il lui bloqua la nuque, et souffla à son oreille.

-Montre-moi les supplices de Dieu, jeune fléau. Repentis-moi de tes dangers.

L'ange se tourna, se jeta sur Sephiroth, bloquant son poing. Un violent combat s'engagea et les verres des fenêtres éclatèrent. La brusquerie des coups fut telle que Cloud cru la tempête plus violente encore. Il se risqua à sortir, désobéissant aux ordres formels du comte. A pas de loups, il s'approcha des couloirs. Les bruits assourdissants ne provenaient plus du dehors, mais bien de l'intérieur même du château.

Alors, Cloud posa sa main contre la rambarde et observa le hall. Il y avait bien une personne, en compagnie de Sephiroth.

Cloud s'effondra au sol. Il porta ses deux mains à ses lèvres et étouffa un cri. Les larmes montèrent à ses yeux, et il fixa l'ange, son ange. Son maître, le grand poète Genesis se trouvait ici, à Black Wing. Tout lui revenait clairement à présent. Ses lectures. Son amour pour l'absinthe. Sa grande beauté. Il voulut l'avoir près de lui, sentir son odeur et entendre sa voix. Il voulait qu'on le guide de nouveau, lui qui était à présent nulle-part.

« Genesis… » Murmura t-il. « Pourquoi portes-tu cette aile à ton dos ? »