Chapitre 12

Orchestre

Trou Noir.

Néant.

Je tombai dans un état catatonique.

Je ne parvins à émerger que pour balbutier : « Tu… Quoi ? »

Elle se mit à parler à toute vitesse, agitée.

« Ne t'en fais pas. La pochette est hermétique. Tu ne sentiras rien. La voir, par contre, te rendrait… mal à l'aise, je crois. C'est pour ça que je ne voulais pas que tu l'ouvres devant moi. C'est Banner qui m'a donné l'idée avec son TP. On faisait une collecte de sang hier au centre communautaire et je suis allée faire un don. J'ai déployé des trésors d'ingéniosité pour ramener à la maison en cachette la pochette contenant mon sang. Tu comprends, ce sont des dons contrôlés par une firme spéciale. Les patients et les donneurs n'ont aucun accès aux perfusions. Il n'y a que le corps médical qui… Enfin, bref, j'y suis parvenue. Ça n'a pas été facile. Vu mon état, j'espère que je ne me suis pas trompée de pochette dans le frigo de l'infirmière. Il y aura sans doute un arrière goût de plastique et il ne sera pas… chaud et frais comme vous l'appréciez, mais ce sera tout de même mieux que l'habituel sang animal banal non ? » termina-t-elle avec un petit rire nerveux.

Je dévisageai la boîte que je tenais encore. Elle me picota les mains, me brûla même. C'était la tentation que contenait cette boîte. La boîte de Pandore. Interdite. Maudite. Attirante. La sève de sa chair entre mes mains. Un temple où culte rimait avec profanation. Le Saint Graal des vampires. Le Fruit Défendu.

Je la laissai tomber avant que l'envie de l'ouvrir me prenne.

Bella entendit le son mât de la boîte heurtant le sol plein d'épines de sapin. Elle la prit, affligée.

« Tu es fâché.

-Non. Je suis … choqué. » articulai-je péniblement.

Elle fronça les sourcils, comme étonnée, soudainement. Ma voix lui était venue de très loin dans les airs. Elle leva le menton vers la cime du sapin et ce fut seulement à cet instant que je réalisai que j'avais bondi dans les branches pour m'éloigner le plus possible de la tentation. Je n'avais même pas eu conscience d'avoir bougé. J'avais agi trop vite, mû par un réflexe.

De là où j'étais, je me sentais en contrôle, rassuré, dominant et maître de moi-même. Les hauteurs me donnaient une impression de supériorité psychologique sur mes bas instincts et ce me fut suffisant pour rester lucide afin d'observer la personne qui se trouvait sous moi.

Je compris pourquoi elle était si pâle. La quantité de sang retirée l'avait affaibli. Et toutes les complications pour chaparder la perfusion avaient dû l'épuiser. Elle s'était donnée tant de mal pour moi… pour le monstre.

Bella triturait la boîte, la mine basse. Elle chuchota d'une petite voix, consciente que je distinguerais chaque mot sans difficultés de là où je me trouvais.

« Je te dois tant Edward… Écoute, c'est une lutte quotidienne d'être avec moi. Si … Si ta soif pouvait être comblée, tout serait plus simple après, non ? Quand on y songe, c'est même la solution idéale. J'ai demandé à l'infirmière à quelle fréquence les donneurs pouvaient offrir leur sang. Une fois par mois, c'est suffisant ; ça ne m'affaiblirait pas trop. J'ai pensé que… que ton père pourrait intervenir. Parce que tu te doutes bien que j'ai réussi un véritable exploit pour voler ma perfusion et je n'aurai pas autant de chance la prochaine fois. »

La prochaine fois ! ?

« Si ça n'attire pas de questions embarrassantes et de doutes, Carlisle pourrait utiliser son titre de médecin, tirer quelques ficelles pour se procurer de quoi faire une transfusion. Ainsi, une fois par mois, tu aurais… ta dose. »

Je dévisageai Pandore et sa boîte.

J'avais jeté mon dévolu sur l'être humain le plus imprudent de toute la planète !

Cette fille ne tenait décidément pas à la vie !

Elle était complètement inconsciente !

Totalement Irréfléchie !

Parfaitement négligente !

Et absolument adorable !

Que je l'aimais !

Elle voulait m'alléger la tâche, elle voulait m'aider, me faire plaisir et elle n'avait trouvé que sa propre personne pour me remercier. Elle savait que pour moi son sang était plus alléchant et divin que celui d'un humain ordinaire. Oh, si seulement tout pouvait être aussi simple que ça ! Si seulement tout pouvait être réglé sans bain de sang, sans que le monstre n'ait besoin de se montrer pour obtenir ce qu'il veut… Mais, hélas, la situation était beaucoup plus complexe que Bella le pensait.

Rien que de songer à ce que contenait cette boîte me rendit assoiffé. J'étais pourtant gavé avec la chasse de la nuit dernière. Mais imaginer avoir un tel accès à ce sang sans être obligé d'agir en tueur fut la plus torturante des tentations.

Je ne devais pas céder. C'était impossible.

Oh, pourquoi me faisait-elle subir ça ?

Je me jetai à ses pieds. Je m'approchai, gardai les yeux sur son visage et non sur la boîte. J'ouvris la bouche pour la raisonner, la secouer, lui balancer des arguments cinglants, une réplique bien placée, une répartie rêche et convaincante, une parole qui lui mettrait les yeux en face des trous même si cette expression était complètement hors propos en ce qui la concernait …

… et je me dégonflai complètement quand mon regard fit l'erreur de s'agripper à ses prunelles malheureuses.

Je fus en totale contradiction avec mes dernières pensées.

« Bella… » La tendresse de ma voix mélangée à la désolation la fit frissonner. Mes propres inflexions me surprirent moi-même étant donné la fureur intérieure qui me consumait une seconde plus tôt.

« Ton geste me touche tellement… »

Je devais trouver les bons mots sans l'effrayer.

« Je ne peux pas accepter ça. C'est un cadeau… inestimable. Mais c'est un cadeau empoisonné. Si… S'il fallait que je boive ça… Je… Je ne pourrais plus m'arrêter. J'en voudrais toujours plus. Le monstre en moi chercherait la source, l'origine de ce sang. Il ne serait jamais rassasié et il ne pourrait certes pas attendre un mois pour avoir sa prochaine dose. Je chercherais le propriétaire de ce sang, Bella. Je te trouverais et je te… »

J'avais du mal à dire les mots sans que les images descriptives de ces mots me traversent la tête. Je ne voulais pas que ces images atroces et sanguinaires flottent dans mon esprit parce que le monstre s'en allècherait. Et Bella était juste à côté de moi… Il voudrait que ces images deviennent réalité… Et pourtant, je devais continuer à expliquer pour qu'elle me comprenne.

« Un vampire peut s'arrêter seulement quand il n'y a plus rien à boire. Quand… Quand la victime est morte et vidée, il n'a pas le choix de sortir de transe puisqu'il n'y a plus rien à tirer de sa proie. Moi, par contre, après avoir siphonné cette perfusion, le monstre en moi saurait que tu es encore vivante, tu comprends ? Et il te trouverait… Il vaut mieux que je ne sache jamais ce que tu goûtes. »

Il m'avait fallu un effort considérable pour conserver un ton égal qui ne trahissait pas toute ma tension.

Bella acquiesça, penaude.

« Je comprends. »

Je me penchai très lentement sur sa nuque, prêt à la laisser me refuser la proximité que je créais. Son cœur manqua un battement, mais elle ne recula pas. Alors, je déverrouillai mon odorat et humai l'arôme de ce fruit défendu.

Je me grisai et me soûlai de ce parfum qui émanait de l'artère de son cou. Mes paupières papillonnèrent et je fus étourdi par le feu qui s'étendit de mes conduits naseaux jusqu'à mon cerveau en passant par ma gorge jusque dans ma poitrine.

« C'est tout ce dont je peux me permettre. » formulai-je dans un souffle polaire sur sa nuque.

Bella frémit et je m'éloignai. Je commençais à détecter les signes de perte de contrôle. Cette boîte était beaucoup trop près de moi. Même sans rien voir, avoir seulement conscience de la présence de ce sang déclenchait la voracité de l'appétit. Je devais lutter contre le Edward-content-de-pouvoir-boire-sans-tuer-personne et le monstre-content-de-boire-tout-court. Le Edward-responsable-conscient-des-conséquences avait du mal à mener deux combats de front.

« Merci, Bella. Merci… » prononçai-je, aussi sincère que je pouvais me montrer. « Mais, pour ta survie, je ne peux pas prendre ce cadeau. » Les prochaines paroles que j'allais dire nous rendraient tous les deux tristes, mais je n'avais pas le choix. « Il vaut mieux aussi que tu partes et que tu emmènes ça loin de moi. »

Elle accusa le choc. Et moi aussi. Bella finit néanmoins par se relever et s'en alla d'un pas traînant, les épaules voûtées. Elle s'arrêta avant de quitter pour de bon l'ombre du sapin.

« Je suis désolée.

-Pas autant que moi, crois-moi.

-J'ai fait une belle bêtise.

-Tu avais de bonnes intentions.

-Je vais devoir chercher une autre idée de cadeau.

-Ne te tracasse pas pour ça.

-Je finirai bien par trouver… »

J'aurais tellement voulu être en mesure d'accepter ce cadeau. J'aurais tellement voulu qu'elle s'estime quitte après avoir accepté ce présent. Elle se sentait redevable et je savais que peu importe si je lui assurais que je n'avais besoin de rien si ce n'était de sa présence à mes côtés, Bella se sentirait tout de même ingrate de ne rien m'offrir.

« Dis, est-ce que c'est préférable qu'on ne se voit pas ce soir ? »

Je réfléchis un quart de seconde.

J'aurais le temps de me remettre. Je ne laisserais pas cette bévue faire obstacle à nos projets.

« La rencontre tient toujours. Je t'attendrai après les cours. Je suis supposé être malade, je ne pourrai pas venir te chercher.

-Bien, mon père me conduira. À plus tard. »

Je tâchai de ne pas la suivre en pensées cet après-midi-là. Je ne voulais pas savoir ce qu'elle comptait faire de cette perfusion. Il valait mieux que je ne sache pas. Je retournai au manoir, tous mes muscles tendus et la tête pleine de fantasmes dégoûtants.

Je tombai sur Alice et j'eus du mal à ne pas m'énerver contre elle.

« Tu aurais pu me prévenir.

-Non. » argua-t-elle, farouche. « Je voulais te prouver que tu pouvais refuser sans avoir besoin d'y être préparé d'avance. Vois-tu maintenant à quel point tu es fort ? Tu avais ça sous le nez, offert sur un plateau d'argent, et tu as résisté. »

Je me calmai un peu, touché par les intentions de cette lilliputienne qui me vouait une foi sans bornes. La soif s'estompa, balayée par la fierté de la part humaine en moi. J'avais réussi un autre test, remporté une autre épreuve contre ma vile nature. Un jour viendrait, peut-être pas si lointain, où je remporterais totalement la guerre. Je ferais un Carlisle de moi-même ; indifférent à l'odeur et la vue du sang, dominant et fort.

« N'empêche… » Les pensées d'Alice lui échappèrent. « Elle est complètement folle d'avoir fait ça ! Ou alors elle tient à lui plus qu'à sa propre vie. »

J'écarquillai les yeux, remué par le raisonnement de ma sœur. Bella, tenir à moi à ce point-là ? Impossible. Elle était naïve, un peu (beaucoup !) irréfléchie, c'est tout.

« Tu te fais des idées. » répliquai-je.

Alice haussa les épaules avec désinvolture. « Qui sait… » Je fus témoin de sa recherche dans le lointain, en quête d'un indice qui prouverait ou nierait son raisonnement. Elle ne trouva rien.

Une odeur peu ragoûtante se dégagea de la cuisine, attirant notre attention.

« Irk ! Esmé a commencé à cuisiner ! » grimaça ma sœur.

La répulsion me prit aussi, mais l'initiative de ma mère me fit tout de même plaisir. Esmé était le membre de ma famille qui démontrait le plus d'enthousiasme, mis à part Alice. Je la trouvai touchante de vouloir tout faire pour que Bella se sente à l'aise. Déjà elle avait des pensées très maternelles à son égard.

Je passai les heures qui suivirent à faire les cent pas dans la maison. J'avais hâte et je n'avais pas hâte. J'anticipais et j'étais excité. J'étais terrifié et euphorique. Je trouvais que les aiguilles de ma montre tournaient trop vite et l'instant d'après je les trouvais trop lentes. Comment tout allait se passer ? Je lui avais dit que tout se déroulerait bien, mais j'étais trop présomptueux. Alice était confiante en dépit du futur imprécis. Tout était flou. La seule chose qu'elle voyait avec certitude, c'était la décision de Bella de ne pas reculer, de se jeter dans la gueule du lion, littéralement. Pour le reste (est-ce que Jasper allait se tenir tranquille, est-ce qu'elle se blesserait sur le parquet et saignerait, provoquant un chaos total, est-ce qu'elle allait avoir peur de nous, allait-elle se sentir en position d'infériorité devant toute ma famille vu sa condition humaine ET infirme, est-ce que Rosalie s'arrangerait pour être si exécrable que plus jamais Bella ne voudrait remettre les pieds ici ?) il n'y avait rien de clair. Toutes mes questions n'auraient de réponses qu'au moment où les événements se produiraient.

Je fis le tour cent fois de la maison pour m'assurer qu'aucun objet ne la ferait trébucher et je rangeai tout ce qui était susceptible de lui faire du mal.

« Tu m'étourdis ! » râla Rosalie en allant s'enfermer dans le garage.

Je l'ignorai.

Des pneus firent craquer le gravier de notre allée.

Déjà !

Enfin !

Pas si tôt ?

Il était temps !

Je ne suis pas prêt !

J'ai hâte d'y être !

Un paradoxe sur deux pattes.

Je sentis la main paternelle de Carlisle sur mon épaule. Il n'avait pas de don comme Jasper, mais l'effet fut presque pareil ; je me détendis immédiatement.

« Tout ira bien, fils. »

J'émis un rictus crispé en guise de réponse.

La voiture de patrouille apparut sur la route sinueuse qui menait au manoir. Je m'accrochai à Charlie. Comme toujours, je ne parvenais pas à regarder Bella par ses yeux, mais je pus sonder ses pensées. Elles étaient un peu suspicieuses, mais le ravissement l'emportait haut la main. Sa petite fille solitaire et casanière sortait. C'était officiellement pour des raisons scolaires, officieusement pour flâner avec un garçon, mais qu'importe ; Bella sortait de sa tanière, c'était tout ce qui importait. De toute façon, les parents étaient là pour faire les chaperons, raisonnait-il.

La voiture s'arrêta devant le manoir et j'entendis la conversation du père à sa fille.

« Sacrée baraque ! » s'époustoufla Charlie.

« Décris-la moi.

-Il n'y a quasiment pas de murs, tout est vitré de partout. C'est immense. Le garage à lui seul a la taille de notre maison.

-Eh ben ! »

Je perçus le déclic d'une ceinture de sécurité que l'on détachait.

« J'y vais. Je t'appellerai quand nous aurons terminé.

-Je viens avec toi. » dit-il, détachant à son tour sa ceinture.

« Papa, je n'ai pas besoin que tu m'escortes. C'est franchement gênant. »

Le père marmonna quelque chose d'inintelligible, même pour moi.

« Dis-moi juste où je dois aller. »

Il prit un ton monocorde.

« Tu sors, à ta droite il y a un escalier de pierre dans environ… 2 ou 3 mètres. »

2,77 mètres ! Il ne pouvait pas être plus précis que ça ?

« Il y a quatre marches, je crois, puis tu seras devant la porte. La sonnette est à droite à la hauteur de tes épaules. »

Six marches ! Il y en avait six ! Était-ce donc si difficile de compter de là où il se trouvait! ?

« Merci. À plus tard, papa. »

Elle sortit et je priai le ciel (s'il y en avait un) qu'elle ne se casse pas la figure à cause des informations trop vagues du père. Devais-je sortir la chercher ? Mauvaise idée. J'étais sensé être fiévreux et Charlie trouverait bizarre que je sorte dans le froid d'une soirée de mars.

Bella trébucha sur la cinquième marche, mais reprit pieds à temps. Si j'avais eu un cœur fonctionnel, j'aurais fait une attaque.

« Oups. » dit le père depuis son siège.

La sonnette de la porte retentit.

« Ça y est, l'agneau entre dans la fosse aux lions. » rigola Emmet depuis la cuisine.

Rosalie demeurait dans le garage et se concentrait sur la modification de son moteur du mieux qu'elle le pouvait. Ignorer cette visite, c'était sa manière de ne pas être désagréable vis-à-vis notre invitée, car elle savait qu'un face à face risquait de mal tourner. Tant mieux. Qu'elle y reste.

Dans leurs quartiers, Jasper se raidit et commença tout de suite à ne plus respirer. Alice lui prit le bras et l'encouragea.

Ma mère et mon père se postèrent dans le salon, côte à côte.

J'ouvris la porte et toute la part de moi qui n'avait pas hâte à cet instant fut dissoute complètement. Ouvrir la porte sur Bella, c'était ouvrir la porte au paradis.

« Bonsoir. »

Mon intonation avait pris des accents de velours sans que je ne calcule rien. C'était plus fort que moi.

Bella leva la tête vers la provenance de ma voix. Un reste d'embarras de ce midi déformait ses traits mais mon accueil amical (amical ? j'étais carrément affectueux, oui !) la rasséréna un peu.

« Bonsoir. » Elle eut un petit sourire timide qui me chavira.

J'envoyai la main à Charlie, histoire de lui faire savoir qu'il pouvait maintenant quitter les lieux. Il me rendit la pareille et se remit en route.

« Entre. »

Elle avança de son pas incertain alors que je lui prenais son manteau et son sac –contenant le matériel d'une élève supposée aider un camarade de classe à rattraper ses leçons.

« Tu vas mieux ? »

Pendant un instant, je crus qu'elle n'avait pas entendu la voiture redémarrer et qu'elle jouait la comédie pour le père qui me croyait malade. Et enfin, je compris bêtement que Bella s'inquiétait à propos de la réaction qu'avait suscitée son cadeau.

« Ne t'en fais pas. Je me contrôle.

-Je sais. Mais je ne voudrais pas que tu souffres plus que d'habitudes à cause de ma bêtise de ce midi. »

« Cette enfant est tellement attentionnée ! » s'extasia Esmé.

Mon sourire s'accentua et je lui pris la main.

« Tout va bien, je t'assure.»

Esmé exultait. « Il lui a pris la main et elle n'a même pas frémi de dégoût ! »

Je la guidai dans le salon, attendri par la réaction de ma mère.

Mes parents nous observèrent attentivement et je nous vis à travers leurs esprits, de l'angle où ils étaient positionnés. Je fus abasourdi quand je m'attardai sur la manière dont je me comportais physiquement avec Bella. C'était à ça que ressemblait un amoureux transi ? J'étais penché vers elle, je suivais tous ses mouvements, adaptais sans m'en rendre compte ma position, ma démarche et mon rythme aux siens. Je la couvais d'un regard éperdu et protecteur, j'avais une main possessive entrelacée à la sienne et l'autre levée inconsciemment dans sa direction, l'entourant presque comme un rempart prêt à s'ériger juste au cas où elle heurterait un obstacle quelconque. On aurait dit un satellite et Bella mon centre d'attraction. Je tournais en orbite autour de ma lune.

Tous les membres de ma famille étaient amoureux et j'avais eu maintes occasions de les voir agir ensemble, mais il me sembla que mon comportement à moi était à cent lieues du leur. Tout était plus exacerbé, accru, augmenté. Peut-être que le fait de tomber amoureux d'une humaine -vulnérable et faible sur bien des plans- y était pour quelque chose et me rendait encore plus obnubilé et protecteur.

Je compris mieux ce qu'avait voulu dire Bella à Port Angeles : « C'est comme si j'étais entourée d'une bulle étanche où rebondirait tout le mal qui pourrait m'arriver. »

J'étais exactement ça ; une bulle où j'avais englobé Bella.

C'était la première fois que mes parents me voyaient en sa compagnie et s'ils avaient encore des doutes sur mes sentiments, un simple coup d'œil leur suffit pour les convaincre une bonne fois pour toute.

Je quittai leurs esprits pour me concentrer sur Bella dont le coeur trépidant résonnait dans toute la maison. Elle était sereine qu'en apparence et s'efforçait de maîtriser sa nervosité. J'éprouvais autant de difficultés à contenir ma propre anxiété, d'ailleurs.

Elle eut du mal à avaler sa salive et ses jambes flageolèrent. À quoi songeait-elle ? Désirait-elle s'enfuir? Cette frontière mentale qui me bloquait ses pensées me nuisait tellement ! Si j'avais su à quoi elle pensait, j'aurais adapté mon comportement à ses réactions. Si elle avait peur, je lui aurais dit qu'elle pouvait rappeler son père si elle ne se sentait pas prête à ça. Si elle regrettait d'être venue, je lui dirais que je ne lui en voulais pas. Si elle ne désirait pas me tenir la main, je m'éloignerais d'elle discrètement. Si… si… si… Que des si ! Je n'avais aucune certitude.

Je décidai de copier Alice. J'exerçai une légère pression sur sa main en signe d'encouragement, puis je la menai à mes parents. Autant en finir.

« Esmé. Carlisle. Je vous présente, Bella. Bella je te présente mes parents à toute fin pratique.»

Mon père s'avança et la conduite du médecin vampire habitué à devoir mettre à l'aise ses patients humains prit le dessus.

« Sois la bienvenue, Bella. » dit-il avec un sourire accueillant.

Cette dernière leva sa main libre. Elle rougit, ce qui eut au moins l'effet de lui donner un teint normal vu sa blancheur presque fantomatique d'après transfusion.

« Ravie de vous revoir, docteur Cullen. »

Carlisle zieuta la main tendue, étonné, mais la saisit et la serra avec chaleur.

« Je t'en prie, appelle moi Carlisle. Quel courage…

-Entendu. »

Esmé s'avança.

« Heureuse de te connaître, Bella. »

Elle serra à son tour sa main, plus longtemps qu'avec mon père et de façon plus maternelle que formelle.

« Nous t'avons préparé un repas italien. J'espère que tu apprécieras ! »

Bella fut surprise, néanmoins touchée.

« Il ne fallait pas vous donner cette peine. »

Alice apparut soudain dans les escaliers.

« Salut, Bella ! »

Les traits de ma compagne s'illuminèrent. Elle l'aimait déjà.

« Salut, Alice. »

Ma sœur fut tout à coup devant elle et plongea pour lui plaquer une bise sur la joue et lui donner une généreuse accolade.

Je fus perturbé d'une telle effusion. Bella aussi. Et puis, la perturbation laissa place à la jalousie. Une bise et une accolade! J'en rêvais ! Alice pouvait se le permettre parce que son parfum ne lui faisait pas tourner la tête comme moi.

« Tu sens vraiment bon !

-Heu… Merci ? »

Alice éclata de son rire clocheté. Jasper apparut à nos côtés, les mains nouées dans le dos. L'atmosphère fébrile s'apaisa d'un seul coup et le cœur de Bella reprit un rythme régulier. Mon frère avait agi plus dans son propre intérêt que pour mettre à l'aise ma compagne. Entendre ce cœur trépidant pomper le sang alléchant dans ses veines le mettait déjà au supplice alors il valait mieux que Bella se calme.

Son don lui permettait d'imposer des émotions et aussi de ressentir ce que les autres autour de lui vivaient. J'aperçus alors dans sa tête comment il percevait les sentiments de Bella et il déchiffra de la peur.

Je fus désappointé et malheureux. C'était bien caché comme peur puisque Bella était plutôt transparente en temps ordinaire. Sans doute arrivait-elle à se maîtriser uniquement pour ne pas me décevoir. Elle en était bien capable.

Je ne voulais pas que Bella ait peur de nous. Je croyais que tout se déroulait plutôt bien jusqu'à maintenant. Mais c'était trop pour elle, pour un seul jour, apparemment.

Jasper leva les yeux vers moi. Il venait de détecter ma déception et ma tristesse et il comprit que j'avais lu l'analyse des émotions de Bella en lui.

« Ce n'est pas ce que tu crois. Elle ne nous craint pas. Elle a peur de ne pas nous plaire, c'est tout. »

Soulagement. Ainsi donc, Bella avait peur qu'on la repousse. Elle craignait le rejet de vampires.

Je retins un fou rire.

Ce dernier échange avec Jasper n'ayant duré qu'une seconde, mon frère se présenta. Il garda ses distances, se montra toutefois poli.

« Bonsoir, Bella. »

Entendre la voix de Jasper la fit sourciller. Se demandait-elle auquel des deux frères elle avait affaire ? Et, tout à coup, son expression se fendit d'un sourire étincelant.

« Salut, Jasper-le-hacker. »

Elle avait reconnu la voix qu'elle avait entendue au téléphone.

La petite rimette le décontenança. Il ne s'attendait pas à une plaisanterie sur notre escapade illégale de samedi dernier. Ma famille et moi non plus d'ailleurs.

Jasper se ressaisit rapidement.

« Content de rencontrer Bella-hors-la-loi. » dit-il, amusé.

Il recula, prit place aux côtés d'Alice en pouffant. « Marrante cette humaine. » Et il se fit quelque peu sombre dans ses pensées, saisi d'une bouffée de culpabilité : « Et dire que j'avais voulu la tuer… »

Emmett s'annonça de sa voix sonore.

« Salut Bella ! »

Elle sursauta au baryton imposant, mais conserva son sourire. Elle éleva son regard vers mon géant de frère, se déboîtant presque le cou pour parler vers les hauteurs d'où sa voix lui était parvenue.

« Salut Emmett. »

Il lui donna la main -un étau de fer massif qui enrobait une plume- avec des gestes plein de solennité alors qu'il arborait une effroyable grimace digne d'un masque africain qui aurait fait détaler en courant n'importe quel humain ordinaire.

Esmé lui fit de gros yeux ronds réprobateurs et moi je soupirai, agacé.

La glace étant brisé avec presque tous les membres de ma famille, j'entraînai Bella avec moi tandis qu'Emmet continuait à faire l'imbécile sous l'œil amusé de Jasper.

Ça c'était somme toute très bien passé. J'en fus agréablement satisfait.

« Viens, je vais te faire visiter. »

Je savais que Bella ne serait pas complètement à l'aise tant qu'elle ne pourrait détailler dans son esprit son environnement. Elle me suivit, docile, mais tourna la tête vers les miens.

« Je suis enchantée de vous rencontrer. » dit Bella à la cantonade.

Ce qui eut de déroutant dans cette simple phrase étiquette, politesse d'usage lors de n'importe quelle rencontre courtoise, c'est que Bella était sincère. Nous avions rencontré plusieurs mortels au cours de nos nombreux cycles d'existence humaine et nous avions souvent eu droit à cette même phrase, mais jamais elle n'avait été franche et honnête. Il y avait toujours eu un fond de crainte dissimulée dans ces paroles. Peut-être que la cécité de Bella jouait en sa faveur ; notre intimidante prestance vampirique ne pouvait pas la déstabiliser. J'eus pourtant la certitude que, aveugle ou non, Bella se serait montrée tout aussi vraie et sincère. Ma famille le sentit aussi.

« Elle est charmante. » s'exclama Esmé.

Les miens s'effacèrent discrètement.

Je lui fis passer au peigne fin toute la maison. Ses doigts la démangeaient de voir certaines pièces à sa façon, mais elle se retint, consciente que mettre son odeur corporelle partout dans un nid de vampires n'était pas une très bonne idée. Je lui décrivis néanmoins avec précision tous les objets, les dimensions de chaque pièce, les couleurs, les décorations, les formes… Tout. Je voulais qu'elle sente cette maison civilisée. Adaptée à nos besoin, mais civilisée, humaine, normale. Je tenais à ce qu'elle soit consciente que nous étions loin, très loin de la caricature du château lugubre plein de toiles d'araignées.

Je gardai ma chambre pour la fin. Je l'y guidai, gêné. Elle pénétrait mon antre, mon intimité, le seul endroit qui m'appartenait entièrement et où je pouvais m'isoler. Mais j'avais envie de partager ce coin avec elle. Après tout, ce n'était que justice ; elle partageait sa chambre avec moi à son insu depuis un bon bout de temps.

« Explore tant que tu veux tout ce qui s'y trouve. »

Moi, avoir son odeur dans ma chambre, ça ne me dérangeait pas. Ça allait me servir d'entraînement, au contraire.

Bella s'avança d'un pas timide, frôlant les murs insonorisés, la baie vitrée ouverte d'où on entendait s'écouler la rivière, les étagères emplies de CD, mon divan.

« On se croirait dehors. Tout respire.

-C'est le seul endroit où nous n'avons pas besoin de nous cacher.

-Cette maison est …particulière.

-Ce n'est pas ce à quoi tu t'attendais, hein ?

-Ça manque de donjons et de cercueils. » dit-elle avec malice.

Quelques rires fusèrent dans la maison. Ils n'étaient pas très discrets, car même Bella les perçut.

« Les murs ont des oreilles ici. » rigola-t-elle.

« Ils sont curieux. Ce n'est pas tous les jours que nous avons une invitée humaine. Mais ils t'aiment bien, tu sais.»

Bella eut un petit sourire en coin, puis elle s'attarda sur mes étagères tapissées de CD. Elle ne pouvait lire les titres, mais je lui nommai tous ceux que ses doigts touchèrent.

« Ta collection est impressionnante ! Très éclectique, de toutes les époques possibles.

-Nous les écouterons un de ces jours. Pour l'instant, il me reste à te montrer un truc. »

Je lui repris la main (c'était décidément un rituel dont je ne pouvais me passer ! C'était le seul geste d'intimité que je pouvais me permettre sans qu'il ne soit interprété comme un geste d'amour qui trahirait mon secret et, en même temps, c'était le seul geste qui ne réveillait pas le monstre en moi) et remontai le couloir. Emmet était adossé au chambranle de sa porte de chambre. Il ne dit pas un mot, mais fit une autre simagrée idiote à notre passage.

Je lui lançai des éclairs des yeux, puis je passai mon chemin. Le meilleur moyen qu'il se lasse de faire le pitre, c'était de l'ignorer.

Bella afficha tout à coup un air interrogateur.

« Ne m'as-tu pas dit que les vampires n'étaient jamais malades et qu'ils ne souffraient jamais physiquement ? »

Je m'arrêtai, perplexe.

« C'est le cas.

-Alors pourquoi Emmett semble souffrir de crampes chroniques au visage ? »

Pendant une seconde, ce fut le silence total dans la maison, puis j'explosai d'un rire tonitruant. Tous les autres répondirent en canon (même le coin des lèvres de Rosalie frémit!), sauf Emmett, qui fut complètement hébété.

« Hein ? Mais… Tu savais ? »

Bella réprimait aussi un rire.

« On m'a fait le coup trop souvent. Ça se sent ces trucs là. »

J'aurais dû me douter que Bella était assez perspicace pour détecter ce genre de plaisanterie. Je l'adorai pour ce coup-là. En fait, je l'adorais tout court.

Son petit air fier et effronté plut à mon frère. Emmett comprit qu'il avait affaire à une humaine futée qui savait donner le change et qui était dotée d'un bon sens de l'humour. Pour lui, c'était inhabituel. Même sans faire de grimaces, tous les humains évitaient mon frère. Ça lui était complètement égal, mais en conséquence il avait tendance à cataloguer les humains dans une classe inférieure et froussarde. Il n'eut pas trop le choix de modifier sa perception avec Bella.

« Tu m'as bien eu ! »

D'un geste totalement naturel, il lui ébouriffa les cheveux. Un peu trop frénétiquement. Bella en fut étourdie et dût remettre en place quelques mèches de sa chevelure. Je grognai et l'éloignai de sa poigne de fer. Emmett, lui, s'amusait follement.

Il regagna ses quartiers en s'esclaffant tandis que je descendais au salon, Bella sur mes talons. Nous passâmes devant la porte qui menait au garage et le bruit d'un moteur que testait Rosalie bourdonna jusque dans la maison.

« C'est ta Volvo, non ?

-Oui.

-C'est bizarre. On dirait qu'il manque un cylindre. »

Je battis des paupières, surpris. Bella savait analyser le bruit d'un moteur auquel manquait un cylindre ?

« Rosalie fait des tests. Elle est mécano à ses heures. »

De son côté, ma sœur avait parfaitement entendu Bella à travers la porte qui séparait le garage du couloir.

« Ben tiens, elle s'y connaît en bolides celle-là ? »

Elle eut un soupir agacé et reprit son boulot, s'attardant cette fois sur un autre moteur.

« Une Aston Martin V12 Vanquish ? Dites donc, combien de voitures vous avez dans ce garage ? »

Encore une fois, je fus ahuri par ses connaissances automobiles.

« Six. »

Rosalie fut horripilée que Bella identifie aussi aisément l'Aston Martin et elle voulut jouer à un jeu que je trouvai puéril, mais désopilant.

Elle démarra la Jeep.

« Tiens, une Wrangler. » déclara ma compagne.

Rosalie l'éteignit et alla démarrer la Porsche.

« 911 Turbo. »

Puis ce fut la Mercedes.

« S55 AMG. » décréta Bella.

Ma sœur gronda, ulcérée : «On va voir si vous êtes si douée que ça, Swan ! »

Elle passa à la M3 qu'elle avait modifié avec un moteur plus puissant.

« Ouh là… » médita-t-elle, un doigt sur le menton. « BMW, mais elle ne roucoule pas comme une M3. On dirait qu'on y a mis des cylindres de plus. C'est un V15, non ? »

Rosalie feula et cessa son petit jeu. Elle tordit une clef anglaise de sa boîte à outils pour se défouler, ce qui me divertit franchement.

« Dites donc, vous avez de sacrées voitures !

-Tu es trop forte ! » m'exclamai-je. J'étais autant ébahi que Rosalie était énervée. Elle détesta que Bella ait un point en commun avec elle.

« Je ne savais pas que tu avais une passion pour les voitures.

-Je n'en ai pas. C'est la faute de Phil. Il me traînait à toutes les expos et les salons de voitures de Phoenix. C'est son dada. Il s'est amusé à m'entraîner à identifier les marques.

-Tu as eu un très bon entraîneur! »

Je laissai Rosalie à son agacement et guidai Bella vers le salon.

« Nous n'allons pas la saluer ?

-Elle viendra d'elle-même, plus tard... peut-être. » éludai-je.

« Mh, elle ne m'aime pas beaucoup, hein. »

« C'est un euphémisme! » cracha la concernée.

Je serrai les dents, tâchai de paraître convaincant.

« Ce n'est pas ça. Rosalie est… du genre conservatrice et réservée. Elle n'aime pas qu'on perce le cercle de notre intimité familiale.

-Je comprends. »

Elle comprenait bien que ça l'attristait quand même. Je le vis à son regard piteux.

« Sainte Bella ! Si compréhensive, si tolérante ! »

Je fermai mon poing jusqu'à me transpercer presque les paumes avec mes ongles et je m'efforçai de garder détendue l'autre main qui tenait celle de Bella. Je l'entraînai loin des sarcasmes. Même si elle ne pouvait pas en être atteinte, je ne supportais pas que Rosalie se serve d'elle comme bouc émissaire mental.

« J'ai quelque chose à te montrer. » dis-je pour la distraire.

J'en arrivais à la pièce de résistance de la visite. Je finissais avec le meilleur, ce que je savais qui l'impressionnerait et l'enchanterait plus que tout dans cette maison.

Je pris ses mains et les déposai sur le bois lustré de mon piano à queue.

Bella, intriguée, explora la surface jusqu'à arriver au clavier.

« Tu as un piano ! »

Je souris.

« Et pas n'importe lequel. Compte les touches. »

Elle s'exécuta sans appuyer dessus.

« 97 touches ! Un Bösendorfer ! Tu as un Bösendorfer ! » s'extasia-t-elle. « Mais c'est impossible ! Ils sont introuvable ! On a cessé de les produire au début du XXe siècle ! »

J'haussai une épaule, me montrai nonchalant en apparence alors que son excitation m'était en fait très contagieuse.

« Je sais. »

Elle secoua la tête, consternée.

« Encore la magie des Cullen ?

-Disons que nous sommes conservateurs. Carlisle a ce piano depuis 1892 et me l'a donné quand il a constaté que j'avais beaucoup d'intérêt pour cet instrument. »

Je pris place sur le banc et l'invitai à s'asseoir à ma droite. Je fis courir mes doigts sur le clavier, entamant au hasard une de mes compositions. Bella fut impressionnée par ma grande maîtrise et par la qualité de l'instrument. Je fanfaronnai un peu ; je me sentis très humain et très mâle tout à coup. Quel homme n'essayait pas d'en mettre plein la vue pour séduire l'élu de son cœur ? Certains faisaient rouler leurs muscles, d'autres faisaient des prouesses sportives pour épater la galerie. Moi je passais par la musique.

« Il sonne comme un neuf.

-On sait prendre soin de nos joujoux.

-C'est toi qui as composé ça ?

-Oui. » dis-je avec une pointe de suffisance. « C'est le préféré d'Esmé. »

Elle m'écouta pendant quelques temps, les yeux fermés, concentrée.

« On dirait un hommage.

-En effet. Un hommage à Esmé et Carlisle, à ce qui les unit.

-C'est magnifique. »

Le morceau s'égrena tranquillement et elle eut une petite moue contrariée quand je frappai les dernières touches.

« J'aurais terminé en Fa dièse. »

Je croisai les bras, irrité.

« Mi bémol accentue la ténacité.

-Mais le Fa dièse met l'emphase sur la pureté et la durabilité de leur amour. »

Ça faisait plus de 60 ans que ce morceau avait été composé, je l'avais toujours joué de cette manière et l'artiste en moi s'agaça qu'on vienne critiquer sa création.

« Tu les connais à peine. Comment peux-tu déjà définir ce qui les unit?

-Je les ai connu à travers ton morceau. Et, crois-moi, le Fa dièse s'accorde plus avec le reste de ta mélodie que le Mi bémol. »

Je marmottai mon exaspération et rejouai le dernier enchaînement avec sa modification pour lui faire réaliser auditivement que c'était moi qui avais raison.

À mon grand dam, la fin résonna nettement plus douce et harmonieuse avec ce Fa dièse. Fichtre!

« Alors, c'est mieux, non ? » dit-elle, fière.

Je me montrai insolent.

« Mouais. »

Elle ricana. Mon ton de gamin boudeur l'amusa.

« Elle te mène déjà à la baguette, frérot ! »

Emmett avait beau avoir regagné sa chambre, il ne manquait rien de ce qui se passait au salon. Comme tout le reste de la famille, d'ailleurs.

« Orgueilleux, va. » Bella souriait et c'était un sourire dépourvu de timidité et de gêne, deux sentiments qui l'habitaient depuis qu'elle avait franchi le pas de la maison. Mais mon Bösendorfer l'avait mis en confiance. Nous étions en terrain connu ; la musique c'était ce qui nous avait rapproché tous les deux, c'était un domaine où elle était à l'aise, peu importe l'endroit où elle se trouvait -en l'occurrence, un manoir rempli de vampires.

Elle avança ses doigts au-dessus du clavier.

« Je peux ?

-Je t'en prie. »

J'étais curieux de savoir comment elle se débrouillait sans voir. Moi ça faisait des décennies que je n'avais plus besoin de regarder les touches pour jouer sans me tromper. Mon état de vampire aux sens surdéveloppés avait beaucoup contribué au contrôle rapide du piano. Et je me demandais comment une humaine aveugle allait s'en tirer. Je savais qu'elle était une compositrice douée, mais il y avait une différence entre jouer la musique et l'écrire.

Bella s'empara du piano avec dextérité. Elle n'était pas aussi à l'aise que moi –normal, j'avais quand même 90 ans d'expérience derrière moi- mais elle avait un doigté fluide et habile.

« Je n'ai pas pu emporter mon piano de chez Renée. Ça me manquait de jouer. 97 touches, le bonheur ! C'est une vraie petite merveille. »

Je reconnus une ballade de Chopin. Mais ce n'était qu'un prélude pour exercer ses doigts, les dérouiller. Elle entama une seconde pièce, plus timidement, parce que c'était personnel. J'identifiai sa composition, celle que j'avais déchiffré une de ces nuits et qui m'avait inspiré à créer un autre morceau.

Je comprenais son envie de la jouer ; il n'y avait qu'un Bösendorfer qui pouvait rendre justice aux multiples octaves utilisées dans la symphonie et elle n'avait jamais pu le faire jusqu'ici. Elle s'en donna alors à cœur joie quand elle sentit que je l'écoutais avec attention, sans juger ni poser de questions. Elle ignorait que je connaissais déjà cette musique et il valait peut-être mieux qu'elle continuât de l'ignorer. Je sentais qu'elle jouait quelque chose qui la mettait à nu, quelque chose qui venait du tréfonds de ses entrailles et je me sentis touché qu'elle daigne m'accorder le plaisir de me faire entendre cette expression de son être entier.

Je l'avais entendu que dans ma tête jusqu'ici. Il passait à présent de l'état non accompli à accompli, de spirituel à matériel, et la réalité du morceau était encore plus extraordinaire que je le pensais. Bella fit rouler les notes sous ses doigts comme une seconde peau, comme si l'instrument était une extension de sa personne.

Je fus alors frappé d'une évidence effarante qui m'amena à poser mes doigts sur les gammes graves. J'entamai alors ma propre pièce, celle qu'elle m'avait inspiré.

Bella fronça les sourcils, allongea quelques notes, intriguée par ce que j'étais en train de faire. Elle se replongea néanmoins dans sa pièce tout en guettant le résultat de ce que mon intrusion allait provoquer. Et ce fut une révélation. Mes notes graves, lourdes et tristes s'entrelacèrent aux siennes, ténues, fluides et claires.

Joués séparément, les deux morceaux étaient beaux, mélancoliques, mais ils laissaient un sentiment de vide. Joués simultanément, l'ensemble fut rempli, épanoui, léger et grave, doux et fort, toujours mélancolique, mais cette fois il n'y avait pas d'impression de vide ; il ne manquait rien, chaque mélodie puisait dans l'autre sa force, elles se soutenaient toutes les deux, se chevauchaient, s'imposaient l'une à l'autre tout en se respectant l'une et l'autre. Elles se mettaient mutuellement en valeur. Les silences de l'une étaient comblés par les prolongations de l'autre. Le tout fut florissant, en constante effervescence. Même ma fin, abrupte et sinistre, parut s'atténuer, distillée dans la gamme aiguë, foisonnante de douceur de Bella qui s'enchevêtra délicatement à la mienne.

Cette fin, la mienne et la sienne combinées, se termina en notes espacées, lourdes de sens, lourdes d'intensité. La mienne montait, restait dans les gammes basses mais s'éleva tout de même en crescendo. La sienne se tenait dans les gammes hautes, mais elle descendit en profondeur décrescendo et nos deux ultimes notes furent la même ; un sol en dièse. Nos deux mains se rejoignirent sur cette ultime note et frappèrent ensemble la touche. Nous la laissâmes enfoncée quelque temps, en point d'orgue, puis nous relavâmes nos mains, à présent jointes, doigts entrelacés.

Nous avions inconsciemment composé une pièce à quatre mains. Chacun de notre côté, nous avions senti ce vide à combler et à corriger dans notre morceau, mais nous n'y étions pas arrivé parce que, sans le savoir, l'un avait besoin de l'autre pour être enfin achevé.

Je rouvris les yeux en même temps que je laissai mon esprit s'ouvrir à tout ce qui se passait autour de moi. J'avais laissé tout hermétiquement fermé pour mieux me laisser emporter par notre morceau. Et maintenant que j'étais de retour dans la réalité palpable, les pensées de toute ma famille me heurtèrent de plein fouet. C'était un ébranlement général, bouleversé et stupéfié. Même Rosalie avait suspendu ses activités pour nous écouter. Ce petit concert leur ouvrit les yeux, les mit devant la vérité de ce qui nous liait. La splendeur et la force du morceau leur traduisirent ce que je ne pouvais leur expliquer ; que quelque chose d'unique et de puissant nous unissait tous les deux. L'essence de ce qui nous liait découlait de cette mélodie et c'était plus fort et plus pur que tout ce qui prédestinait à nous séparer.

C'était involontaire de ma part, mais je n'aurais pu trouver meilleur moyen de faire accepter entièrement Bella par ma famille. Il ne leur suffit qu'une prestation de Bella pour découvrir toute l'étendue de sa richesse.

Nous restâmes longtemps assis sur ce banc de piano, immobiles, main dans la main.

Je n'avais pas envie de parler. Elle non plus. Nous voulions juste… savourer cet instant.

Au bout d'un moment indéfini, il y eut un murmure : « …Merci… »

Je ne sus pas lequel des deux avait parlé. Moi ou elle. Nous deux en même temps peut-être. Ça n'avait pas d'importance. Ce merci était là et résumait tout.

D'un accord tacite, nous nous relevâmes. C'était la première fois que nous jouions ensemble et ce n'était certainement pas la dernière.

La magie disparut peu à peu et nous reprîmes pied dans le monde réel pour de bon.

Esmé s'annonça à nous, encore secouée par ce qu'elle venait d'entendre. Néanmoins, elle était consciente que ce moment nous appartenait et fut assez discrète pour ne pas commenter notre duo.

Elle décréta que c'était l'heure de manger pour les humains.

« Ça sent très bon. » dit Bella en entrant dans la cuisine.

Alice s'était matérialisée à ses côtés.

« Tu trouves ? Moi je trouve ça infect. »

Esmé prit ma compagne par les épaules et l'installa à table.

« Tant mieux si ça sent bon. J'ai suivi la recette, mais j'ignore totalement si j'ai bien réussi. Alors, sois honnête, Bella. Ne te gêne surtout pas pour me dire si c'est mangeable ou non.

-Vous ne goûtez pas les aliments humains ?

-Pour nous, il n'y a aucune différence entre un fruit ou un légume, de la viande ou du poisson. » dit ma sœur en grimaçant devant l'assiette que déposait Esmé devant Bella. « C'est comme si on te demandait de distinguer le goût du sable de celui de la terre. »

Je les laissai parler, souriant à cette conversation à la fois simple et étrange, banale et surprenante. J'avais voulu ça. J'avais désiré que ça se passe ainsi ; Bella se fondant aux miens avec simplicité et naturel. Mais le voir, en être témoin, fut singulier et émouvant.

Bella porta sa fourchette à sa bouche sous le regard inquiet de ma mère qui avait joint ses mains en une prière muette.

« Mmhh ! »

Elle reprit une seconde bouchée.

« Tu aimes ?

-Vous êtes un vrai chef, madame Cullen.

-Esmé.

-Esmé. »

Ma mère, ravie, observa Bella finir son plat avec enthousiasme. La conversation reprit et se tourna tout naturellement vers l'Art. Esmé était une grande connaisseuse en sculptures. C'était d'ailleurs elle qui m'avait renseigné sur le Musée de Gestalder. Bella et elle échangèrent beaucoup sur les sculptures de la maison que je lui avais décrites et Esmé l'invita à les voir à sa manière.

« Ça ne vous ennuie pas ?

-Bien sûr que non. »

Je les laissai aller, observateur discret. Alice les regardait aussi, mais de son œil de styliste.

« Du rouge ? Nan… Le bleu c'est mieux. »

Dans sa tête, je vis une panoplie de couleurs et de tissus tourbillonner.

« Qu'est-ce que tu traficotes ?

-Demain, après les cours, j'emmène Bella choisir une toilette pour la soirée du concours de sciences.

-Tiens donc ! C'est nouveau ça !

-Il lui faut une tenue convenable pour l'occasion. »

Ma sœur était convaincue que Bella allait la suivre sans protester, toutefois je ne vis rien dans ses visions qui lui donnait cette certitude.

« Tu ne sais même pas si elle va accepter.

-Je ne lui laisserai pas le choix.

-Alice…

-Ne t'en fais pas. Tout ira bien.

-Ne profite pas du fait qu'elle n'y voit rien pour la transformer en poupée à paillettes.»

Elle eut une mine outrée.

« Pour qui me prends-tu ?

-Pour un petit monstre aux goûts excessifs et extravagants.

-Fais-moi un peu confiance. »

Je roulai des yeux.

J'avais déjà pitié pour Bella et, en même temps, ça me faisait drôlement plaisir que Alice s'occupe d'elle.

Il fut bientôt 21h30. Le couvre-feu de Bella tombait. Comme toujours, le temps était relatif en sa présence. Son père vint la chercher et elle prit congé de nous dans un état nettement plus détendu qu'à son arrivée.

« Merci de m'avoir permis de vous connaître. »

Ma famille était quelque peu troublée que Bella considère cette rencontre comme un privilège. D'ordinaire, on ne se sent pas flatté et touché de visiter un nid de vampires.

« Reviens quand tu veux, Bella. » dit Carlisle.

« On se voit en cours, demain ! » carillonna Alice.

Ma mère apporta les restes de sa recette à Charlie quand ce dernier arriva dans l'entrée. Voyant qu'elle sortait de la maison, il en fit de même de sa voiture de patrouille.

Elle lui tendit le plat. « C'est pour vous remercier d'avoir laissé votre fille venir nous rendre visite. »

Charlie, subjugué par la beauté de ma mère, prit le plat d'un geste tremblant.

« Pas de quoi, Madame Cullen.

-J'espère que nous aurons le plaisir de revoir bientôt Bella parmi nous. C'est une enfant délicieuse. »

Jasper s'étrangla de rire devant le double sens du terme et je plaquai mes mains sur sa bouche pour étouffer son accès d'hilarité.

Le ton velouté de ma mère fut hypnotique et Charlie acquiesça sans trop savoir à quoi il donnait son consentement.

« Bien… Bien sûr. Sans problème. Ce sera avec plaisir. » bafouilla-t-il.

Charlie reprit place au volant d'un pas chancelant.

« Je viens te chercher demain matin. » dis-je à ma compagne.

Elle me sourit.

« Ce fut une visite très intéressante. »

Elle me serra la main et gagna la voiture.

« À demain. »

C'était terminé. L'agneau ressortait de la fausse aux lions (vivant !) sans avoir l'air traumatisé. Je regardai le véhicule disparaître entre les arbres alors que je me trouvais dans un état de béatitude et d'incrédulité mixées. Je repassai en boucle dans ma tête chaque seconde écoulée de cette soirée, les analysai, les décortiquai. J'essayai de trouver une anomalie, une dissonance, une erreur, un faux pas. Et je ne découvris rien de déplacé, rien qui clochait.

Bella était venue chez moi. Bella avait rencontré les miens. Une humaine avait foulé le territoire privé et secret de créatures mythiques. Cet événement revêtait un caractère révolutionnaire. Il s'agissait d'un immense pas en avant, un énorme changement, un soulèvement dans l'histoire de l'humanité et du surnaturel conjugués. Ce pas symbolique aurait dû être salué sous les trompettes de la victoire et acclamé par une foule anonyme, partisans de la rédemption, de la paix et du pardon que les êtres comme ma famille recherchaient. Et pourtant, ce pas symbolique s'était effectué tout en légèreté et en simplicité. Aucune clameur. Aucun applaudissement. Il n'y eut qu'un sentiment de sérénité et d'étrange bien-être.

J'étais fier, contenté, surpris, enchanté. Et je le fus d'autant plus dans les jours et les semaines qui suivirent. J'avais désiré que Bella nous connaisse mieux et j'avais voulu que ma famille en fasse autant. Mais il y eut beaucoup plus que de la courtoisie et de la politesse qui se développèrent entre les deux.

À partir de quel moment pus-je dire que Bella était considéré comme un membre de la famille et plus du tout comme la compagne mortelle de Edward ?

Peut-être ce jour où je vis Alice et Bella arriver de leurs emplettes en riant comme deux gamines. Peut-être ce jour où Esmé lui demanda son avis sur une nouvelle sculpture qu'elle voulait acquérir. Peut-être ce jour où Jasper et elle firent une partie d'échec ardue et interminable. Peut-être ce jour où Rosalie daigna la saluer sans trop se montrer hautaine. Peut-être ce jour où Emmett la souleva au bout de ses bras vertigineux pour la féliciter d'avoir gagné le concours de sciences. Peut-être ce jour où mon père, pris d'une inspiration soudaine, décida de lui raconter entièrement son passé, sans retenue.

Bella démontrait une curiosité qui forçait l'épanchement et mon père s'était fait un plaisir de lui révéler comment tout avait commencé pour lui ; comment il en était arrivé où il en était aujourd'hui. Lors de mon interrogatoire sur ma vie, j'avais inévitablement raconté les grandes lignes de l'histoire personnelle de ma famille puisque mon existence était liée à la leur. Mais jamais je n'avais été dans les détails, par respect pour eux. C'était à chacun d'eux de décider s'ils avaient envie ou non de partager avec Bella leur passé. Et Carlisle fut le premier d'entre eux à le faire. Suivi bientôt par Esmé. Puis par Emmett. Et ce n'était sans doute qu'une question de temps avant que les autres ne le fassent aussi.

D'une façon naturelle et tout en douceur, Bella parvint à percer notre cercle et à s'y mêler.

Notre routine habituelle évolua. J'allais toujours la chercher chez elle le matin pour le lycée, mais l'heure du déjeuner se déroulait autrement. Parfois, Alice venait nous rejoindre sous notre sapin, flanqué de Jasper qui maintenait ses distances mais qui ne ratait rien. D'autres fois, Emmett m'entraînait pour une partie de catch, cachés dans la forêt qui bordait le terrain de foot. Alors que je devais me montrer vigilant et aux aguets en raison des trois nomades, je me permettais de me relâcher, d'agir en gamin, d'être léger, car je savais que je n'étais plus seul dans ma protection constante. Il y avait au moins cinq autres vampires qui étaient là pour monter la garde. Je pouvais souffler un peu, me montrer insouciant, puisque je savais que, où que je sois, il y avait toujours un membre de ma famille qui avait Bella dans son champ de vision. C'était assez ironique de penser que Bella était en sécurité tant et aussi longtemps qu'elle était entourée de sept vampires. Et pourtant, il n'y avait rien de plus vrai ; ma famille était un moindre danger comparée à des nomades. Nous étions un atout pour la sauvegarde de Bella et à la fois une nuisance puisque, si ces trois nomades voulaient rencontrer ma famille, nous les mènerions sans le vouloir à son odeur. Mais je choisis de croire que la meilleure protection possible, c'était nous.

Emmett et Jasper étaient heureux de retrouver leur frère bagarreur. Moi aussi. Et même Bella qui ne nous voyait pas agir en gosses avait senti nos retrouvailles.

« Tiens, lis. Je viens de le composer. Dis-moi ce que tu en penses. » me dit-elle en me tendant un papier perforé, un samedi pluvieux que nous passions au manoir.

J'obéis, amusé.

La partition était étrange. Bonne, mais certains passages sonnèrent bizarrement dans ma tête.

« Ça ne me paraît pas approprié pour le piano.

-Non, c'est une pièce à trois instruments ; le piano, le violon et le tambour.

- Ah ? Pourquoi tu as choisi ces trois instruments ?

-C'est ce qui vous décrit le mieux tes frères et toi. »

J'arquai les sourcils.

« C'est une chanson sur nous trois ?

-Oui. Je l'ai nommé L'Ours, l'Aigle et le Puma. Vous formez un trio d'enfer et j'ai voulu y rendre hommage. »

Nos nombreuses chamailleries l'avaient inspiré.

Je fus flatté et impressionné. En relisant la portée, je découvris effectivement le fond sauvage, l'arrière plan d'une forêt vaste et les trois prédateurs qui régnaient en maîtres de la faune.

« Laisse moi deviner ; je suis le puma ? »

Elle approuva avec un petit rire cristallin.

« Bingo !

-Tu nous as tous les trois associés à un instrument précis ?

-Oui. Je ne connais pas ta famille en détails... Je veux dire, je ne l'ai pas vu comme je t'ai vu toi. Mais j'ai essayé de les imaginer et je me les ai définis dans ma tête selon un instrument particulier. »

Je fus curieux de savoir comment ma famille lui apparaissait dans son esprit.

« Tu m'intéresses. Qui est quoi ?

-Esmé est une harpe ; carillonnante, douce, vibrante, tendre. Alice est un pipeau joyeux, guilleret, enjoué, comme un oiseau. Carlisle, une contrebasse, un alto grave, prenant, profond, plein de sagesse. Emmett, une caisse ou un tambour, tonnant, imposant, percutant, impulsif. Jasper, un violon tragique, tourmenté, prompt, incisif. Rosalie, un saxophone lent, sensuel, langoureux, séducteur, impétueux. »

J'aimai les comparaisons. Depuis qu'elle nous connaissait tous, Bella avait su nous cerner de son oreille musicale et sa façon de nous percevoir me sembla d'une incroyable justesse. Et il n'y eut pas que moi à être d'accord ; même s'ils n'étaient pas dans le salon, personne n'avait raté notre conversation. Même Rosalie ne put s'empêcher d'être flattée.

« Et moi ?

-Un piano, bien entendu. »

Nous nous sourîmes, comme il nous arrivait souvent de nous sourire en même temps de façon spontanée.

« Tu as fait de nous un véritable orchestre symphonique, ma foi.

-C'est comme ça que je vous vois.

-Tu es aussi un piano. » ajoutai-je soudain.

Et j'eus envie de dire qu'elle et moi étions le même piano et non deux instruments distincts. Moi, j'étais les touches noires, elle les touches blanches. Je me souvins de nous avoir déjà associés tous les deux à un clavier. Ma vie était noire, la sienne était blanche. Ma vie était obscure et la sienne était pure. Mais je réalisai que ces notes, noires et blanches, ne pouvaient exister les unes sans les autres. Elle se touchaient, se côtoyaient, s'accordaient. Un piano n'était rien s'il n'y avait que du blanc ou du noir. Un clavier n'était harmonieux que si les notes noires et blanches s'enchevêtraient. Une mélodie ne pouvait être entière que si l'ensemble des touches s'équilibrait entre elles. Et j'eus l'impression que Bella et moi étions identiques à un clavier ; nous étions des touches différentes, mais complémentaires ; un piano unique capable de jouer la plus étonnante des symphonies.

Et ma famille avait ressenti ce piano. J'étais un instrument incomplet auparavant. Seul. Mais plus maintenant.

Esmé était soulagée que la solitude ne soit plus mon lot quotidien, toutefois elle savait que mon amitié avec Bella ne me suffisait pas. Elle était triste que je n'avoue pas la réelle teneur de mes sentiments. «Elle tient à toi, mon chéri. C'est si facile de t'aimer. Bella répondrait à tes sentiments, j'en suis sûre. » J'aurais voulu la croire. Hélas, Esmé n'était pas objective. Elle était de parti pris. Le fils d'une mère était toujours parfait, toujours facile à être aimé. Elle ne voyait pas que c'était impossible qu'il y ait autre chose que de l'amitié entre Bella et moi.

Malgré cet amour à sens unique, j'étais heureux. Carlisle ne m'avait jamais vu si souriant, si allègre. J'étais effectivement en liesse parce que les deux éléments primordiaux de mon existence étaient reliés ensemble ; mon amour et ma famille.

Il n'y eut pas que moi à changer de comportement et d'attitude. Emmett sous-estimait moins qu'avant les humains en général. Jasper se servait souvent des traces de l'odeur de Bella dans la maison pour se renforcer et s'insensibiliser. Bella nous était tous bénéfique sur le plan humanité. Elle réveillait en nous de vieux instincts enfouis.

Au lycée, on était auparavant étonné que Edward Cullen et Bella Swan mangent tous les jours, seuls sous un sapin. On s'impressionnait du fait que Bella me côtoie si facilement. Et maintenant que presque tous mes frères et sœurs lui adressaient la parole, les étudiants commencèrent à penser que nous n'étions pas si inaccessibles qu'il n'y paraissait. Certains élèves furent moins embarrassés de nous saluer, de nous adresser quelques paroles. Angela Weber parvint à surmonter son malaise au prix d'un grand effort. Depuis qu'elles avaient gagné le concours, Bella et elle avaient des tas d'autres projets scientifiques en tête. Entre deux cours ou à la fin de la journée, Angela n'hésitait presque plus à venir s'entretenir de leurs idées auprès de Bella et ce même si ma famille se trouvait à proximité. Une fois, Emmett s'était même mêlé à la conversation, mettant son grain de sel, et Angela ne frôla qu'un tout petit peu l'apoplexie, ce qui était un grand exploit. Il s'agissait d'Emmett après tout ; un grizzli sur deux pattes.

De son côté, Bella semblait heureuse, voire même épanouie en notre compagnie. Son père lui laissait plus de libertés, constatant qu'elle revenait toujours de chez moi souriante et pimpante. Elle passait moins de temps isolée dans sa chambre et davantage en plein air dans la forêt qui entourait notre manoir. J'adorais la trimballer avec moi dans les arbres, rien que pour le plaisir d'entendre son rire juvénile et candide provoqué par mon manège aérien. Avec moi, elle jouissait d'une motricité à laquelle elle n'avait jamais plus eu droit depuis que la maladie s'était déclarée. Dans la forêt, Bella rattrapait le temps perdu, son enfance et son insouciance volée. Elle courait, dansait, grimpait, gambadait comme elle aurait voulu le faire étant gamine si ses deux yeux morts ne l'en avaient empêché. Aujourd'hui, elle pouvait faire tout ça parce qu'il y avait une bulle étanche autour d'elle pour amortir les chutes et prévenir les obstacles en une microseconde; moi.

Elle avait d'ailleurs pris quelques couleurs, ce que Charlie ne manqua pas de noter. Il remarqua aussi son amitié avec Alice (et le changement conséquent aux couleurs de sa garde-robe). Ma sœur était le membre de ma famille qui était le plus proche d'elle, exactement comme l'avait prédit sa vision. Charlie était content que sa fille se mêle au monde. C'était plutôt comique puisque, s'il connaissait notre identité, son avis positif sur ma famille changerait du tout au tout. Mais nous étions assez bons comédiens pour éviter les situations compromettantes. Je ne me sentais pas trop mal d'imposer à Bella qu'elle lui mente constamment sur nous parce que, en contre partie, je réalisais le vœu secret de Charlie que sa fille ait des amis, qu'elle sorte et qu'elle profite de sa jeunesse.

Il n'y avait que Rosalie pour noircir le tableau. Elle nous rappelait sans cesse ce que Bella allait provoquer comme chambardement. Et elle n'hésitait pas à le faire en sa présence.

« C'est ça ! Continuons d'agir comme si elle ne nous mettait pas en danger, comme si rien n'allait mal tourner ! » avait-elle lancé une fois, sarcastique et méprisante.

Bella avait mal interprété la situation.

« Je vous promets que je ne dirai jamais votre secret à qui que ce soit. Je vous le jure. »

Bella croyait que Rosalie craignait des répercussions sur notre sécurité. Elle n'avait pas compris le véritable sens de ses paroles. Elle ignorait toujours à quel point j'étais lié à son destin et que ma famille éclaterait le jour où elle trépasserait. Mais je ne comptais pas le lui dire. Elle n'avait pas besoin de savoir que notre sort était fatalement lié au sien. Elle se serait sentie coupable et, qui sait, elle serait allée jusqu'à se proposer de devenir une des nôtres si ça pouvait régler tous les problèmes. Ça, il en était hors de questions. Je ne voulais pas que Bella rate un seul moment de sa vie, une seule étape de son existence, de son évolution. Elle vivrait.

Emmett agissait comme tampon entre Rosalie et Bella. Il la calmait et savait comment la prendre pour détourner son attention.

Bien que les membres de ma famille accordaient raison à Rosalie, ils ne purent se résoudre à en vouloir à Bella pour ce qui allait se produire dans quelques décennies. Ils savaient que ce n'était pas sa faute si je l'avais choisi. Certains caressaient le rêve que je veuille enfin en faire une des nôtres, mais plus on la côtoyait, plus on se remémorait ce que c'était que d'être humain et on se rendait compte que la vie humaine valait la peine d'être vécue. On l'enviait sur bien des plans. Sa mortalité était un bien précieux et la lui prendre, même si elle était d'accord, serait un sacrilège, peu importe si rester humaine signifiait mourir un jour. Malgré cette mort imminente, certains eurent tout de même espoir que tout ne se termine pas dans la souffrance et la détresse. Peut-être parviendrais-je à faire mon deuil et à ne plus désirer me détruire, pensait-on. Un rêve utopique.

Quoi qu'il en soit, nous avions tous plus ou moins décidé de vivre dans le moment présent et de laisser le destin suivre son court.

Je vivais au jour le jour et je jouissais de chaque instant béni que Bella passait en ma compagnie, en notre compagnie. Nous formions un orchestre étrange tous ensemble, un concert hors du commun, parfois bigarrée, mais harmonieux.

Toutefois, je ne me doutais pas que la discorde d'un autre concert viendrait bientôt ternir le nôtre…


A suivre