Chapitre 11 : Concerto pour trois cœurs battants :
« La jalousie, c'est l'amour malade » Natalie Clifford Barney
Deux semaines plus tard.
Si il y avait bien une chose à laquelle John Watson était reconnaissant envers le Ciel, c'était de pouvoir revenir à Baker Street et par conséquent être près de Sherlock. Il avait beaucoup regretté de lui avoir brisé le cœur et espérait pouvoir renouer avec lui, quand bien même le détective gardait ses distance. Ou plutôt, il mettait la Tamise entre eux et ça laissait le médecin pétri de doutes : il y avait un truc qui ne tournait pas rond chez Sherlock. Comme si il lui cachait quelque chose…
Est-ce qu'il aurait trouvé quelqu'un d'autre pendant son absence et qu'il continuerait à le voir en cachette ? Watson se secoua la tête pour chasser ces idées : ça serait très étonnant de la part de son compagnon… Mais si il avait beau se répéter cela, la jalousie fit entendre sa petite voix vicieuse dans sa tête « Tu es si sûr que ça ? Tu penses vraiment qu'il a attendu sagement que tu reviennes ? Mais nous savons bien tous les deux qu'il y anguille sous roche… »
Bien qu'il refusait de l'admettre, John avait tout de même une appréhension à laisser Sherlock seul, comme aujourd'hui, alors qu'il s'apprêtait à sortir
« Je sors retrouver d'anciens camarades de promo. Je suis de retour en fin d'après-midi ! » prévint John qui sortit de la maison
« Entendu ! » lui répondit Holmes qui était en train de relire des dossiers de Scotland Yard.
A peine eut-il fermé la porte que le médecin fut pris d'un accès d'angoisse : qu'allait bien pouvoir faire Sherlock pendant son absence ? Oh, rien de bien méchant, de toute façon, il est trop bien occupé pour recevoir un amant… Rassuré à cette idée, John héla un taxi et prit la direction de Piccadilly Circus.
De son côté, Sherlock continua à lire quelques fichiers jusqu'à ce qu'il en ait assez. Voulant se changer les idées, il s'empara de son violon et commença à en jouer. Allant du classique à des airs plus modernes, le détective se décida à jouer un de ses morceaux préférés : Bitter Sweet Symphony, du groupe The Verve.
Alors que les cordes faisaient retentir les célèbres notes d'introduction, le génie sociopathe se laissa emporter par la musique et se mit à fredonner « Cause it's a bittersweet symphony this life/Trying to make ends meet, you're a slave to the money then you die. »
La mélodie mélancolique de la chanson ramena le détective à des souvenirs désagréables, et quand bien même il essayait d'en faire abstraction, ils revenaient sans cesse. « I'll take you down the only road I've ever been down/You know the one that takes you to the places where all the veins meet, yeah. »
Une larme coula le long de sa joue alors qu'il continuait de jouer sur les cordes de son violon. Toute cette tristesse, cette lassitude qu'exprimait les paroles ramenaient automatiquement ses pensées vers un certain Irlandais. Il poursuivit avec une voix tremblante « No change, I can't change, I can't change, I can't change. But I'm here in my mold,… »
« I am here in my mold. But I'm a million different people from one day to the next I can't change my mold, no, no, no, no, no, no, no. »
Le détective tressaillit en entendant la voix derrière lui : et dire qu'il ne pensait plus jamais réentendre cette voix au si charmant accent irlandais…
Doucement, il se retourna et vit Jim Moriarty qui se tenait dans l'embrasure de la porte, exactement dans le même costume Westwood qu'il portait le jour où ils se sont échangés leur premier baiser. En parlant de souvenir, il arborait à sa boutonnière, un camélia et un brin de jasmin, leurs fleurs respectivement offertes. Mais au lieu de se montrer fier, il semblait gêné et un peu triste
« J-Jim ? » bégaya Sherlock
« Salut, Sherly ! »
Un silence pesant s'installa entre les deux hommes : après deux semaines sans s'adresser la parole, être en présence de l'autre était devenu étrange.
Le détective consultant se décida à prendre la parole « Tu as l'air d'aller bien, c'est le principal ! »
Le génie criminel ricana d'un ton las « Les apparences sont trompeuses, mon cher détective. Je ne vais pas bien. Non, pas bien du tout ! »
L'Irlandais n'eut que le silence du génie sociopathe en guise de réponse… et ça lui brisa le cœur ! Il s'en était voulu pendant tout ce temps d'avoir envoyé son amant voir ailleurs si il y était et espérait que le mal n'était pas déjà fait…
« Je… Je suis venu m'excuser ! »
Intrigué, Sherlock posa son violon et fixa son attention sur celui qui partageait sa vie depuis quelques mois « Qu…Qu'est-ce que tu as dis ? »
Son interlocuteur déglutit difficilement avant de reprendre « Je suis venu te dire que j'étais désolé ! Je me suis comporté comme un véritable crétin la dernière fois. Mais tu me connais, j'ai la saute d'humeur facile ! »
Aucune réponse de la part du détective, ce qui fit paniquer Moriarty
« Je… Je te supplie de me croire quand je te le dis. Si tu savais combien je m'en suis voulu de t'avoir envoyé balader comme ça… C'est que, quand tu m'as dit que Watson était revenu s'installer ici, j'ai eu tellement peur ! Je ne voulais pas te perdre… »
Soudain, il fut plaqué contre le torse de Sherlock qui l'enlaça et caressa ses cheveux avec douceur. Puis il entendit le détective lui chuchoter « Je craignais que tu ne me détestais… »
« Comment peux-tu penser une chose pareille ? Je ne pourrais jamais te faire ça ! » s'exclama Jim, estomaqué.
Il ajouta avec un léger sourire « Je crois que je t'ai trop dans la peau ! »
Cela fit sourire le détective qui se détacha légèrement de son amant et planta son regard clair dans celui du criminel « Promets-moi que tu ne me referas plus jamais un coup pareil, Jim Moriarty. »
Ce dernier prit le visage de son amant entre les mains et murmura « Je te le promets, Sherlock Holmes ! » avant de sceller leurs lèvres dans un pacte silencieux.
S'accrochant à l'un à l'autre comme si leurs vies en dépendaient, les deux génies célébraient – en quelque sorte – leurs retrouvailles. Lorsqu'il a fallu se séparer pour reprendre leur souffle, les deux amants restèrent un long moment sans dire un mot, se contentant de regarder l'autre avec tendresse. Puis, Sherlock prit la parole
« Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait pour la suite ? Puisque John est là, on ne peut plus faire comme avant ! »
« Je sais bien, love… Au pire, on essaye de se revoir, on se donne rendez-vous à des endroits différents – et discrets de préférence – et tu inventes une excuse bidon à Watson pour que tu puisses venir. Ça te convient ? »
« On va faire avec… Et au pire, ça remplacera l'adrénaline des enquêtes ! » conclut Sherlock avec un sourire « Oh, je n'aurais pas dit mieux ! »
Quelques jours plus tard.
John ne savait plus quoi penser : plus il passait de temps au 221B Baker Street, plus il avait l'impression que Sherlock cherchait tous les prétextes possibles et imaginables pour s'éloigner de lui. Des fois, il lui arrivait de quitter la maison pendant plusieurs heures et de revenir tard dans la soirée. Quand le docteur lui demandait où avait-il passé la majorité de la journée, le détective lui trouvait différentes réponses : soit il était allé voir son réseau d'informateurs pour glaner quelques nouveautés soit il était parti se promener et n'avait pas vu l'heure passer ou alors, il avait rendu visite à des amis.
Néanmoins, toutes ces réponses sonnaient faux pour l'ex-militaire : il avait l'impression que le génie sociopathe avait préparé ses excuses à l'avance… mais pour cacher quoi ? Toutes ces interrogations obsédaient l'esprit de John qui désespérait de ne pouvoir reconquérir le cœur de son détective adoré. Si seulement il avait la moindre idée de ce qui se tramait derrière son dos, il en deviendrait vert de jalousie… Ce soir encore, il allait passer la soirée sans Sherlock alors qu'il lui avait proposé de venir boire un verre dans un restaurant, ce à quoi le détective avait refusé poliment mais fermement
« Allez, Sherlock ! Cela fait longtemps qu'on n'a pas fait de sortie où on n'était que tous les deux ! »
« Je t'assure, John, j'aurais bien voulu venir avec toi, mais comme tu peux le constater, j'ai beaucoup de travail ! C'est à croire que Lestrade veut me protéger du chômage ! »
« Je sais que tu es quelqu'un qui ne rechigne pas devant la tâche, mais pour l'amour du Ciel ! Sors la tête de ton microscope et viens prendre un verre ! »
« Je suis désolé, John, mais quand je dis non, c'est non ! Et puis, au pire, tu n'as qu'à inviter un de tes anciens camarades de l'armée ! »
Vaincu, le docteur lâcha un long soupir de frustration « Bon, d'accord, je n'insiste pas. Je risque de rentrer tard, alors ne t'inquiète pas ! »
« Entendu. Bonne soirée ! »
« Toi aussi ! » répondit le vétéran en fermant la porte derrière lui.
Une fois John reparti, Sherlock replongea dans les analyses quand, quelques instants plus tard, son portable se mit à vibrer. Sans regarder qui l'appelait, il décrocha
« Oui, Sherlock Holmes à l'appareil ? »
« **Hello, honey !** »
« Salut, Jim. Comment tu vas ? »
« Et bien, viens vérifier par toi-même : je suis juste devant chez toi !** »
Intrigué, le détective écarta légèrement les rideaux et vit son amant qui se tenait devant le portillon et lui faisait un petit signe de la main « J'arrive tout de suite ! »
« **Je t'attends de pied ferme !** »
Et en deux temps, trois mouvements, Sherlock fut prêt à rejoindre son criminel préféré. A peine eut-il le temps de fermer la porte à clé que sa taille fut emprisonnée par les bras quémandeurs du génie psychopathe
« Tu sais que tu m'as manqué, toi ? »
« Je crois l'avoir compris. Alors, où est-ce qu'on va ? » demanda le détective, ce à quoi le criminel consultant répondit avec un sourire
« Ah ah ! Ça, c'est une surprise ! Bon, allons-y ! Si on traîne trop, Watson risque de nous voir ! »
« C'est parti. »
Et nos deux amants prirent la direction de leur rendez-vous, sans se douter une seconde de la tournure qu'allaient prendre les événements…
Pendant ce temps, au bar Lucky Green
Attablé seul dans la salle du bar, John sirotait sa bière sans grand enthousiasme. Il aurait tellement voulu que Sherlock vienne avec lui : ils auraient pu passer une bonne soirée… Mais visiblement, le détective préférait mille fois la compagnie de ses tubes à essai que la sienne. Oh, il ne pouvait pas lui en tenir rigueur. Combien de fois le détective avait-il répété à l'envi qu'il était "marié à son travail" ? Le docteur sourit avec amertume : de toute façon, il avait une large part de responsabilité dans tout ça, il devrait en assumer les conséquences.
En fond sonore, la radio jouait Mr Brightside du groupe The Killers. Les paroles de la chanson semblaient avoir une résonance particulière dans l'esprit du médecin : elles racontaient l'histoire d'un homme qui est persuadé que sa compagne le trompe, mais il préfère se voiler la face et faire comme si de rien n'était, malgré la jalousie qui le ronge. Watson resta rêveur et laissait son regard divaguer sur les rues de Londres : toutes ces formes imprécises qui allaient et venaient…
Minute ! Un détail attira l'attention de l'ex-militaire : deux hommes se promenaient, côte à côte. L'un des deux laissa une drôle d'impression à John : ces cheveux bouclés, cet imperméable sombre, cette écharpe bleue… Ce ne serait tout de même pas Sherlock ? Non, ça n'est pas possible ! Il est encore à la maison, en train de travailler ! Mais une fois de plus, la petite voix de la jalousie vint lui murmurer à l'oreille « Ne sois pas si aveugle ! Vas voir si ton Sherlock est aussi honnête que tu le crois… »
Ne tenant plus, le médecin paya le barman et sortit du bar d'un pas rapide. Tout en gardant ses distances, il suivit le couple dans les rues londoniennes, bousculant les passants en essayant de ne pas se faire remarquer.
Après plusieurs minutes de filature, Watson vit la destination du couple : un immeuble victorien, devenu une sorte de refuge pour les visiteurs de Londres, et dont le toit-terrasse offrait une vue imprenable sur la capitale. Se dissimulant derrière un mur, le médecin vit le couple entrer à l'intérieur du bâtiment et fermer la porte derrière eux. Attendant quelques instants, il imita ses proies et arriva dans le hall. Ne voyant personne, il décida de prendre les escaliers, en essayant de rester le plus discret possible. Tout en faisant l'ascension, John se posait plusieurs questions : et si il y avait erreur sur la personne ? Au pire, ça ne serait pas dramatique et tout rentrerait dans l'ordre… Mais il avait un doute : et si Sherlock était vraiment ici ? Avec quelqu'un d'autre ? En parlant de ça, le médecin se demandait bien qui accompagnait le détective.
Pendant qu'il laissait son esprit divaguer, John arriva devant la porte qui menait au toit-terrasse. Tournant doucement la poignée, il se glissa furtivement dehors et vit le couple assis sur un banc, contemplant le paysage. C'est lorsqu'ils se tournèrent l'un vers l'autre pour s'embrasser que Watson crut s'être pris une gifle monumentale. Non seulement il avait bien reconnu Sherlock toute à l'heure, mais ce qui lui faisait le plus mal, c'était de voir qui était en train de s'approprier les lèvres du détective : Jim Moriarty, l'homme le plus dangereux du pays…
