Chapitre 11 :
Je soupire puis redresse la tête pour regarder devant moi.
Un jour je les retrouverai. Ce n'ai pas un adieu, mais un au revoir. Ce n'ai pas être d'un côté d'un gouffre alors qu'ils sont de l'autre. Ce n'est qu'une rupture à laquelle l'issue ne sera pas celle attendue.
Tandis que nous continuons à marcher vers le QG, je sens les yeux de Steve sur moi.
Après un moment je tourne la tête vers lui.
-Oui ? je lâche avec une pointe d'agacement.
Il s'arrête et attrape mon poigné pour me tourner vers lui.
-Ecoutes moi bien, Six. Tu es notre leader, tu ne peux pas te permettre de rêver, surtout en ce moment avec la mise en place de la ville, et tout le monde qui nous cherche à la surface. On a besoin de toi, l'esprit clair et limpide.
Il soupire puis recommence à marcher, je le suis.
-Tu sais, il y a une longue route devant nous. Nous devons apprendre à oublier la douleur, ignorer les regrets et continuer à avancer, pour le bien du plus grand nombre et surtout pour nous.
Je le regarde, reconnaissante.
-Tu sais, avec la simulation, j'ai tout perdu, mon passé et mon présent, mais en vous rencontrant j'ai vu un futur, peut-être pas celui que j'imaginais mais j'en ai vu un. Peut-être pas meilleur, mais il était là. Peut-être pas avec mes amis et ma famille mais d'autre sont venus, vous. Vous ne les remplacerez pas mais vous serez toujours là. Eux, ils font partis de mon passé, et feront surement partis de mon futur, mais pour l'instant, je suis avec vous, corps et âme. Je ne vous abandonnerez pas, vous m'avez fait confiance en me choisissant comme leader alors je ferais abstraction de mes sentiments pour mener à bien mon devoir.
Je fais une pause en regardant dans le vague.
-Avec eux, j'étais pour la première entière, libre, et ils me comprenaient. Et avec lui… Je ne me sentais pas seule et je me trouvais en sécurité. Je voulais rester avec eux avant. Mais vous comptez sur moi alors je suis partie. Si j'étais restée sa aurait voulu dire que je ne vous méritais pas et que je ne méritais pas tous ce que vous m'avez donnez. A commencer par l'amitié, la confiance, et l'espoir. Qui est si important dans ce monde de fou.
Je baisse la tête puis continue de marcher au côté de Steve en silence.
-Oui… tu sais ce qu'on dit de l'espoir ?
-Non. Mais à chaque fois que j'y pense je me dis que l'espoir est un rêve éveillé. Et je ne peux pas me permettre de rêver.
-Pour moi l'espoir… il semble chercher ses mots. Vivre sans espoir, c'est cesser de vivre.
-Je sais, mais je n'ai pas dit que j'ai cessé d'avoir de l'espoir.
Je sens un sourire maître sur mes lèvres.
-Parce que la volonté ne peut rien sans l'espoir. Et que si je n'aurai pas ne serait-ce qu'un peu d'espoir, je n'aurai jamais eu la volonté de faire quelque chose avec vo... Certaines personnes, je me corrige en jetant un regard appuyer dans la direction de Steve.
Il tourne brusquement la tête vers moi.
-Hé ! Je ne t'ai rien fais-moi ! Ni les autres du Conseil d'ailleurs !
J'ai un petit rire et dis :
-Je sais t'inquiète pas !
Sans suit un silence.
Je sens que mon sourire tombe.
-Non, plus sérieusement Six. Je sais que tu penses à eux et je sais aussi que tu voulais rester et que maintenant tu veux pleurer et les aimer mais tu es là, tu essaies de rigoler et tu ne peux pas les aimer en étant à leur côté et qu'ils le sachent.
-Oui… Je sais qu'il est difficile de dire adieu lorsqu'on veut rester, compliqué de rire lorsqu'on veut pleurer, mais je crois que le plus terrible est de devoir oublier lorsqu'on veut aimer.
Il me fait un sourire d'encouragement puis il accélère pour retourner en tête de file. Moi, je reste derrière, à me morfondre.
Je retrouve l'espoir de les revoir, et cela me fait peur. Que dirai Tobias en me revoyant ? Et Christina pour qui j'ai surement tué Will ? Et Lynn que dirai-t-elle? Et Marlene ? Zeke ? Tori ? Shauna ? Et peut-être Caleb… ? Quelles serais leurs réaction ? Qu'est-ce que a dû ressentir Chris en voyant les vidéos caméras de surveillance qui me filmaient, moi, touché par balle Will mon ami et son petit-copain, si elle les a vus, qu'est-ce qu'elle a ressentis ? Elle doit me haïr…
Certains, je ne les connais pas beaucoup mais je revois leur sourires, entend leur rire, sent leur parfum et touche leur peau quand ils me prennent la main ou me prennent dans leur bras…
ᘛᘚ
Le jeune homme à la peau foncé ce réveille dans le même immeuble, sauf vide, ses blessures soignées, les filles allongées à ses côté et leurs quelques blessures soignées. Du coin de l'œil il voit leurs affaires posé près du mur avec leurs armes et leurs sacs à dos, puis le jeune homme regarde sa montre à son poignet : dix-neuf heure sept.
Uriah lâche un soupire en laissant sa tête retombé –doucement quand même- sur le sol. Il n'y comprend rien, et pour arranger le tout il sent une affreuse migraine pointé le bout de son nez.
Tris était devant elle, dans ses bras quand il a senti une aiguille dans sa nuque et puis… plus rien.
Il souffle. Le jeune homme se lève, ils n'ont pas le temps de s'attarder, leur QG n'ouvre plus leur porte à partir de vingt heure et le temps qu'ils rentrent tous les trois… Ça risque d'être chaud.
En se levant il entend un bruit de froissement dans sa veste. Fronçant les sourcils, il ouvre sa poche et sort un papier qu'il n'avait pas avant de… s'évanouir ? s'endormir ?
« Mon cher Uriah,
Tu dois te demander… Beaucoup de choses à mon sujet, je vais essayer de te les résumé dans cette brève let… »
En entendant les filles se relevé, il range brusquement la lettre dans sa poche et se lève difficilement pour aidées celles qui viennent de se réveiller.
-C'était quoi ça ? demande la voix érailler de Lynn en faisant allusion à ce qui s'était passé avant leur sommeil forcé.
Le jeune homme hausse les épaules, aide sa petite amie à ce lever puis va chercher leurs affaires.
Une fois qu'ils ont tous leurs affaires sur leurs dos, buvant un peu d'eau avant de se mettre en route vers leur QG.
-Il faut qu'on se dépêche de rentrer. Une fois là-bas vous pourrez aller dans vos appart', je m'occupe de rapport de mission à Quatre, décide un Uriah très sérieux.
Le jeune homme n'attend pas la réponse des filles, il sort son arme et ouvre la porte.
Lynn et Marlene se regardent et haussent les épaules, se disant surement que leur ami n'a pas dû apprécier la fléchette.
Une fois de retour au QG, le trio, silencieux, va poser les armes qu'ils ont empruntées pour l'opération. Les filles prennent leur temps alors qu'Uriah se dépêche, et sans un mot –ce qui n'est pas normal- part rejoindre son appartement.
Mettant ça sur le coup de la fatigue et de l'adrénaline de la journée, les deux filles ne disent rien et continuent de parler son se soucier de quoi que ce soit.
ᘛᘚ
-Six ! s'écrie la voix d'Éric alors que je sens des bras m'encercler.
Je ne me suis même pas rendu compte que nous étions arrivé au QG, nous étions dans la Grande Salle.
-Éric… je murmure doucement.
Le jeune homme s'écarte de moi puis prend ma tête entre ses mains. Mon regard reste au sol, mes yeux fatigués et ayant envies de pleurer.
-Regarde-moi chérie, demande-t-il doucement.
Je redresse doucement mes yeux vers les siens.
-Je sais qu'ils te manquent tous, mais ne fais pas de conneries s'il te plaît… Nos meilleurs experts travaillent pour trouver leur localisation afin de mettre des caméras pour les surveiller et… Jake revient de Convergence avec un bout de son équipe pour les aider. Mais ne mets pas ta vie en danger pour eux, toute l'équipe m'a demander de te dire ça. S'il-te-plaît. Pour nous.
J'esquisse un sourire. Il me fait son plus beau sourire, vous savez le sourire de vos amis les plus sincères, celui qui vous remonte le moral quand vous êtes au plus bas. Et ben c'est celui-là que me fait Éric, mon ami.
Je souffle discrètement.
-Ne t'inquiète pas mon gros nounours, dis-je avant de plaquer un bisou sur sa joue. J'ai mal… Et tu sais… la douleur change les gens, mais les rends également plus forts.
Il m'offre à nouveau un petit sourire et passe un bras autour de mes épaules.
-Allez vient, tous les autres ont déjà rangé leurs affaires et son aller se coucher. Toi aussi tu as besoin de sommeil. Même s'il n'est que dix-neuf heure quinze, ajoute-t-il en m'amenant vers la porte derrière laquelle l'escalier, l'ascenseur et la porte vers les niveaux négatifs se trouvent.
-Mais, Éric, le rapport qu'on doit faire à la ville et…
-Ne t'inquiète pas miss, Steve, Akim et Leyl sont en train de le faire. Demain matin tu devras juste le relire, l'imprimer et le signer pour qu'on puisse le mettre aux archives.
On entre dans l'ascenseur et je me laisse aller contre mon ami. Mon meilleur ami. Il se tourne vers moi et me serre dans ses bras.
Je baille longuement et il rigole.
-Tu vois, je t'avais dit que t'étais fatiguée !
-Hum hum, je fais en souriant, malgré qu'il ne le voie pas vu que j'ai la tête sur son torse.
L'ascenseur s'arrête dans un bip sonore et Éric m'amène jusqu'à ma chambre. Il glisse mon pass -qu'il avait surement récupéré avant de venir- dans la fente de scan afin ouvrir la porte.
Je le lâche et le remercie d'un sourire.
-Merci. Tu veux rentrer un peu.
-Si tu veux.
Je laisse la porte ouverte pour qu'il entre.
-Je vais prendre une douche, fais comme chez toi.
-T'inquiète je gère ! me lance-t-il.
Je pars dans le couloir en grommelant :
-C'est vrai que où que tu sois tu fais comme chez toi…
-J'ai entendu ! crie-t-il à mon intention.
Je rigole et vais dans ma chambre.
Je me dirige vers le mur en face de la porte et enlève le cadre photo, avec la photo de mon frère et moi à l'intérieur, qui dévoile un scanner digital. Je pose doucement le cadre sur le lit et met ma main gauche sr l'écran bleu nuit.
Au bout de quelques instants, une lumière verte apparaît dans le coin droit et le mur avec le scan recule pour m'ouvrir ma pièce secrète. Au milieu un mannequin sur qui a été mis une combinaison, que je n'ai, jusqu'à présent jamais mis. Elle est magnifique, sur moi, elle épouse et met parfaitement mes formes en valeur, mais elle a aussi un double tranchant. Son tissu est impénétrable, Will, Jake et Éric avec quelques autres chimistes et ingénieurs ont créé un tissu aux mailles tellement serré qu'il est impossible de passer au travers, et où, pendant la fabrication du tissu un élément chimique aux propriétés normalement invincible a été ajouté. Je ne l'ai jamais mise. Tout autour de ce mannequin, des tables avec du matériels pour hacker et espionné sont entreposé, les murs sont recouverts de tous types d'armes, et à gauche des étagères avec des vêtements pratiquement identiques à ceux que j'avais revêtit lors de la simulation. La lumière bleue venant du plafond éclaire la pièce, lui donnant l'aspect du QG d'un espion des films d'avant la Guerre de Séparation.
Je pose mes armes sur une des tables vides et me dis que je reviendrais plus tard pour les nettoyer.
Je rentre dans ma chambre, ferme la pièce et remet le cadre en place.
Je reste quelques instants devant, passant le bout de mes doigts sur le visage de Caleb. Est-il encore en vie ? Je l'espère, comment pourrais-je dire à Em' que son frère est mort. C'est vrai que, même si elle ne le connait pas, elle l'adore déjà, me dis-je.
Je me glisse dans la salle de bain, me déshabille et vais directement sous l'eau.
Le liquide brûlant sur ma peau me fait le plus grand bien et détend mes muscles endolories. Mon dos me fait toujours aussi mal, je le sens à chaque pas que je fais. J'irai à l'infirmerie demain.
Lentement mais surement, mes pensées divaguent vers Uriah, Lynn, Marlene, Caleb, Christina, Shauna, Zeke, Tori et… Et Tobias. Les souvenirs que j'ai avec eux reviennent et me heurtent de pleins fouets. La barrière mentale que je m'étais faite pour m'épargner de tout ça vient de céder, ravivant les souvenirs que j'ai d'eux dans ma mémoire.
Un plafonnier projette une lumière blanche. Au milieu de la salle, il y a une machine à côté d'un siège incliné qui ressemble à un fauteuil de dentiste ; le tout fait penser à un engin de torture.
-Ne t'inquiète pas, me dit la femme. Ça ne fait pas mal.
Sous l'éclairage, ses cheveux noirs m'apparaissent parsemés de mèches grises.
-Assieds-toi, mets-toi à l'aise, ajoute-t-elle. Je m'appelle Tori.
Je m'assois gauchement et je me laisse aller contre l'appuie-tête.
La lumière m'agresse. À ma droite, Tori bricole la machine. J'essaie de me concentrer sur elle pour ne pas penser aux fils qu'elle tient à la main.
-Pourquoi un faucon ? bredouillé-je tandis qu'elle me fixe une électrode sur le front.
-C'est la première fois que je rencontre un Altruiste curieux, commente-t-elle d'un air surpris.
Je frissonne et mes bras se couvrent de chair de poule. Ma curiosité est une erreur, une trahison des valeurs de ma faction. Elle pose une autre électrode sur ma tempe en fredonnant et m'explique :
-Dans certaines cultures de l'Antiquité, le faucon symbolisait le soleil. À l'époque où je me le suis fait tatouer, je me suis dit que si j'avais toujours le soleil sur moi, je n'aurais plus peur du noir.
J'ai beau essayer de me retenir, la question suivante sort malgré moi.
-Vous avez peur du noir ?
-J'avais peur du noir, rectifie-t-elle. Elle pose une électrode sur sa propre tempe et y accroche un fil, puis hausse les épaules.
-Maintenant, il me rappelle que j'ai trouvé en moi les ressources pour surmonter cette peur.
Tori passe derrière moi.
Je serre les accoudoirs si fort que mes jointures blanchissent.
Elle tire d'autres fils, en fixe sur moi, sur elle, sur la machine, puis me tend une fiole remplie d'un liquide transparent.
-Bois.
-Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce qui va se passer ?
J'ai la gorge nouée et du mal à avaler ma salive.
-Ça, je ne peux pas te le dire. Mais ne t'inquiète pas, fais-moi confiance. J'expulse l'air de mes poumons et je verse le contenu de la fiole dans ma bouche. Mes yeux se ferment.
Je m'assois sur les marches pour attendre Caleb. Je n'attends pas longtemps. Au bout d'une minute, des silhouettes vêtues de tuniques grises apparaissent au bout de la rue. Des rires fusent. Au lycée, on évite de se faire remarquer, mais à la maison, les jeux et les blagues commencent. Ma tendance naturelle au sarcasme n'est pas très bien vue. Le sarcasme se pratique toujours aux dépens de quelqu'un. C'est sans doute une bonne chose que les Altruistes me poussent à réprimer ce penchant.
Je n'ai peut-être pas besoin de quitter ma famille. Si je me bats pour que mon côté Altruiste l'emporte, à force de faire semblant, cela deviendra peut-être une réalité.
-Beatrice ! me lance Caleb. Tu es là ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Ça va ?
-Très bien.
Il est avec Susan et son frère Robert. Susan me regarde de travers, comme si je n'étais plus la même personne que celle qu'elle connaissait ce matin.
Je prends un air désinvolte.
-J'étais un peu patraque après le test. Sans doute à cause de ce truc qu'ils nous ont fait boire. Ça va mieux, maintenant.
Je tente un sourire. Apparemment, j'ai convaincu Susan et Robert, qui paraissent rassurés sur mon équilibre mental. Mais Caleb m'observe en plissant les yeux, comme lorsqu'il soupçonne quelqu'un de cacher son jeu.
-Vous avez pris le bus aujourd'hui ? demandé-je.
En vrai, je me moque bien de savoir comment Susan et Robert sont revenus du lycée, mais j'aimerais bien changer de sujet.
-Notre père avait encore du travail et il nous a dit de rentrer pour réfléchir un peu d'ici demain.
À l'idée de la cérémonie, mon cœur bondit dans ma poitrine.
-Vous pouvez passer tout à l'heure, si vous voulez, propose poliment Caleb.
Susan lui sourit.
-Merci.
Robert me glisse un coup d'œil entendu.
Ça fait un an qu'on suit le flirt timide entre Susan et Caleb, typiquement dans le style Altruiste. Caleb regarde Susan s'éloigner sur le trottoir. Je dois lui prendre le bras pour le sortir de sa rêverie. Je l'entraîne à la maison et referme la porte. Il se tourne vers moi. Ses sourcils noirs bien droits se rejoignent, barrés par une ride verticale. Quand il a cette expression, il ressemble plus à ma mère qu'à mon père. En quelques secondes, je vois son avenir défiler dans ma tête, la même vie que mon père : le choix de rester chez les Altruistes, l'apprentissage d'un métier, le mariage avec Susan, la famille. Ce sera merveilleux. Je ne le verrai peut-être jamais.
Je viens de sauter d'un toit.
Des mains se tendent vers moi. En saisissant une au hasard, je me hisse hors du filet et je me laisse rouler par terre. J'aurais atterri la tête la première sur le plancher s'il ne m'avait pas rattrapée.
« Il », le garçon que je découvre au bout de cette main, a une bouche fine à la lèvre inférieure pleine, et des yeux enfoncés si profondément dans leur orbite que ses cils touchent ses arcades. Ils sont bleu sombre, couleur de nuit, de rêve. Il me retient par les bras et me lâche dès que je suis sur mes pieds.
-Merci, dis-je. On est sur une plateforme à trois mètres au-dessus du sol, dans une grotte ouverte.
-J'y crois pas, lance une voix derrière lui.
Celle qui a parlé est une brune au sourcil droit percé de trois anneaux en argent. Elle me toise du regard.
-Une Pète-sec qui saute la première. Ça, c'est un scoop.
-Ce n'est pas pour rien qu'elle les a quittés, Lauren, observe le garçon.
Il a une voix grave, qui vibre quand il parle.
-Comment tu t'appelles ?
-Heu… Je ne sais pas pourquoi j'hésite.
Mais « Beatrice » ne me paraît plus approprié.
-Réfléchis, ajoute-t-il avec un demi-sourire qui lui retrousse les lèvres. Après, tu ne pourras plus changer.
Un nouvel endroit ; un nouveau nom.
Ici, je peux devenir quelqu'un d'autre.
-Tris, déclaré-je d'un ton ferme.
-Tris, répète Lauren. Fais l'annonce, Quatre !
Le garçon – Quatre – se retourne pour lancer :
-Premier saut : Tris !
À mesure que mes yeux s'habituent à la pénombre, je distingue un groupe de gens. Ils poussent des acclamations, le poing levé, puis quelqu'un d'autre se jette du haut du toit. On l'entend hurler pendant toute la descente. Christina. Tout le monde se marre, avant de lancer des cris d'encouragement.
Quatre pose une main sur mon dos.
-Bienvenue chez les Audacieux.
Edward tourne la tête et embrasse Myra sur la bouche. Je détourne les yeux, attendant que quelqu'un se décide à leur faire une réflexion. Et en même temps, je me demande avec une pointe d'envie quel effet ça fait de sentir la bouche de quelqu'un sur la sienne.
Je finis par lâcher :
-Ils sont obligés de faire ça en public ?
-Elle lui a juste fait un bisou, intervient Al en fronçant ses épais sourcils. C'est pas comme s'ils se mettaient à poil.
-Ça ne se fait pas de s'embrasser en public, rétorqué-je.
Al, Will et Christina me lancent tous le même regard moqueur.
-Quoi ?
-C'est ton côté Altruiste qui ressort, diagnostique Christina. Les autres trouvent ça normal d'avoir des petits gestes d'affection en public.
-Oh, marmonné-je, résignée. Bon… il va falloir que je m'y fasse, alors.
-Ou tu peux aussi rester coincée, si tu préfères, me taquine Will. C'est toi qui vois.
Christina lui jette un petit pain, qu'il attrape au vol avant de mordre dedans.
-Fiche-lui la paix, le rabroue-t-elle. C'est dans sa nature d'être coincée. Un peu comme c'est dans la tienne de jouer les monsieur-je-sais-tout.
-Je ne suis pas coincée, m'exclamé-je, indignée.
-T'en fais pas pour ça, me console Will. C'est mignon. Regardez-la, elle est toute rouge !
Sa remarque ne réussit qu'à me faire rougir davantage. Les autres rigolent. Je me force à rire, et au bout de quelques secondes, ça sort spontanément.
Ça fait du bien de rire ; ça faisait longtemps.
Quatre déambule dans le groupe en nous regardant répéter les mouvements. Quand il s'arrête devant moi, je sens mon estomac remuer comme si quelqu'un le touillait avec une fourchette. Ses yeux me détaillent de la tête aux pieds, sans s'attarder nulle part ; un regard pragmatique, scientifique.
-Tu n'es pas très musclée, commente-t-il. Tu as intérêt à te servir de tes genoux et de tes coudes. Ça te donnera plus de puissance.
Tout à coup, sa main est sur mon ventre. Il a les doigts assez longs pour couvrir toute la largeur de mon abdomen. Mon cœur s'affole et je le regarde avec de grands yeux.
-N'oublie jamais de garder de la tension ici, me dit-il doucement.
Il retire sa main et repart. Mais la pression de sa paume reste imprimée sur mon ventre, et je dois reprendre mon souffle quelques secondes avant de pouvoir m'y remettre. Enfin, Quatre nous libère pour le dîner.
Alors qu'on prend tous le chemin de la cafétéria, Christina me glisse en me donnant un coup de coude :
-J'ai cru qu'il allait te casser en deux.
Et elle ajoute avec une grimace :
-Il me fait totalement flipper. C'est cette façon qu'il a de parler à voix basse…
-Ouais, il est… Je jette un coup d'œil à Quatre derrière mon épaule.
-… il est d'une réserve et d'un sang-froid impressionnants. Intimidant, en tout cas. Mais je n'ai pas eu peur qu'il me fasse mal.
Quand on arrive dans la Fosse, Al, devant nous, se retourne pour annoncer :
-Je veux me faire faire un tatouage.
-Un tatouage de quoi ? demande Will.
Al se marre.
-Je ne sais pas. Je veux juste pouvoir me dire que j'ai vraiment quitté ma vieille faction.
Et arrêter de chialer.
Nous ne réagissons pas, et il ajoute :
-Je sais que vous m'avez entendu.
-Ouais, apprends à être un peu discret, rétorque Christina en lui balançant un coup de poing dans le bras. Mais je suis d'accord avec toi : pour l'instant, on a le cul entre deux chaises. Si on veut s'identifier, il serait temps de prendre le look du rôle. Elle me jette un petit coup d'œil.
-Non, je ne me couperai pas les cheveux et je ne les teindrai pas d'une couleur bizarre, dis-je. Et je ne me ferai pas non plus faire de piercing au visage.
-Alors au nombril ? suggère-t-elle.
-Ou sur le bout du sein ? ricane Will.
Je lâche un grognement de mépris. Tous les jours après l'entraînement, on est libres jusqu'à l'heure du coucher. Cette idée me donne le vertige, à moins que ça ne soit l'effet de la fatigue. La Fosse grouille de monde. Christina annonce aux garçons qu'on les retrouvera chez le tatoueur et m'entraîne vers le stock de vêtements. On prend le chemin taillé dans la pierre. Notre pas hésitant fait chuter des gravillons tandis que nous montons de plus en plus haut au-dessus de la Fosse.
-Qu'est-ce que tu reproches à mes habits ? demandé-je à Christina. Je ne porte plus de gris.
Elle soupire.
-Ils sont moches et trois fois trop grands. Et si tu me laissais t'aider ? Si ce que je te conseille ne te plaît pas, je ne t'obligerai pas à le prendre, promis.
Dix minutes plus tard, je me regarde dans le miroir du stock de vêtements, vêtue d'une robe noire qui m'arrive aux genoux. Elle n'est pas très large, mais pas moulante non plus, contrairement à la première que Christina a choisie et que j'ai éliminée. J'ai les bras hérissés de chair de poule. Christina me détache les cheveux. Je les secoue pour défaire ma tresse et ils tombent en cascade sur mes épaules. Elle brandit un crayon noir en annonçant :
-Eyeliner.
Les yeux fermés, je reste sans bouger pendant qu'elle fait courir la pointe du crayon le long de mes cils. Je m'imagine dans cette robe devant ma famille et mon estomac se tord comme si j'allais être malade.
-Tu n'arriveras pas à me rendre jolie, tu sais.
-Qu'est-ce qu'on en a à faire d'être jolies ? objecte Christina. L'important, c'est d'attirer l'attention.
J'ouvre les yeux et, pour la première fois de ma vie, je fixe ouvertement mon reflet. Les battements de mon cœur s'accélèrent. J'ai l'impression d'enfreindre les règles et que l'on va me rappeler à l'ordre. Ça ne va pas être facile de me débarrasser des vieux réflexes de mon éducation Altruiste, comme si je devais défaire les fils d'un tissage complexe. Mais je me fabriquerai de nouvelles habitudes, de nouvelles pensées. Je deviendrai quelqu'un d'autre. Avant, j'avais les yeux bleu gris, un peu éteints. L'eyeliner les rend perçants. Avec mes cheveux qui encadrent mon visage, j'ai les traits plus ronds, plus doux. Je ne suis pas jolie ; mes yeux sont trop grands et mon nez trop long ; mais Christina avait raison. Mon visage a de la personnalité. Ce n'est pas comme si je me voyais pour la première fois ; plutôt comme si je rencontrais une autre personne. Beatrice était une fille que j'apercevais furtivement dans le miroir, qui se taisait à table. Là, je vois quelqu'un dont le regard appelle le mien et ne le lâche plus ; bonjour, Tris.
-Tu vois ? triomphe Christina. Comme ça, on te remarque.
Elle n'aurait pas pu me faire un plus beau compliment. Je lui souris dans le miroir. -Ça te plaît ? me demande-t-elle.
-Ouais. On dirait… quelqu'un d'autre.
Elle rit.
-Et c'est bien ou c'est mal ?
Je me dévisage de nouveau. Pour la première fois, l'idée de laisser derrière moi mon identité d'Altruiste, au lieu de m'angoisser, me donne de l'espoir. Je secoue la tête.
-C'est bien. Excuse-moi, je n'ai jamais eu le droit de me regarder aussi longtemps dans un miroir.
-C'est vrai ? Y a pas à dire, les Altruistes sont vraiment une faction bizarre.
Quand je retrouve Tobias ce soir-là, il me prend par la main sans rien dire et m'emmène vers la voie ferrée. Au moment où le train passe, il se hisse dans un wagon en me tirant derrière lui avec une aisance confondante.
J'atterris sur lui, la joue contre sa poitrine. Ses doigts descendent le long de mes bras et il me soutient par les coudes tandis que le wagon cahote sur les rails. Je regarde rapetisser la tour de verre qui recouvre l'enceinte des Audacieux.
-Qu'est-ce que tu voulais me dire ? crié-je pour couvrir le sifflement du vent.
-Attends un peu, me répond-il.
Il se laisse glisser par terre, dos contre la paroi, en m'entraînant avec lui, et je me retrouve face à lui, les jambes repliées sur le côté dans la poussière.
Le vent fait voler des mèches de cheveux devant ma figure.
Il prend mon visage entre ses mains et m'attire à lui pour m'embrasser. Le crissement des rails signale un ralentissement ; on arrive dans le centre.
L'air est froid, mais sa bouche et ses mains sont chaudes. Il penche la tête pour m'embrasser juste sous la mâchoire.
Une chance qu'avec le bruit du vent, il ne puisse pas m'entendre soupirer.
Les secousses du wagon me font vaciller et je me rattrape d'une main. Je mets une fraction de seconde à me rendre compte que je l'ai posée sur sa hanche. Je sens son os sous ma paume. Je devrais l'enlever, mais je n'en ai pas envie.
Il m'a dit une fois que je devais être courageuse, et même si je n'ai pas bougé face aux couteaux qui volaient vers moi et si j'ai sauté d'un toit sans sourciller, je n'avais jamais pensé qu'il me faudrait du courage dans les petits moments de ma vie. Et pourtant si. Je passe une jambe au-dessus des siennes pour m'asseoir à califourchon sur lui, et je l'embrasse, le cœur battant à tout rompre.
Il se redresse et pose les mains sur mes épaules. Ses doigts descendent le long de mon dos, et un frisson les suit jusqu'au creux de mes reins. Il ouvre la fermeture Éclair de mon blouson de quelques centimètres et je dois poser les mains sur mes jambes pour les empêcher de trembler.
Je ne devrais pas me sentir aussi nerveuse ; c'est Tobias. Un courant d'air froid passe sur ma peau nue. Il se recule pour observer avec attention les tatouages juste au-dessus de ma clavicule. Il les effleure du bout des doigts et sourit.
-Des oiseaux, dit-il. Ce sont des corbeaux ? J'oublie toujours de te poser la question.
J'essaie de sourire à mon tour.
-Des choucas. Un pour chaque membre de ma famille. Ça te plaît ?
Au lieu de me répondre, il m'attire à lui et embrasse les choucas l'un après l'autre.
Je ferme les yeux.
La pression de ses lèvres est sensible, légère. Une sensation chaude et lourde comme une coulée de miel envahit mon corps et ralentit mes pensées. Il me touche la joue.
Il ferme la porte derrière nous et enlève ses chaussures.
-Tu veux un verre d'eau ? me propose-t-il.
-Non, merci.
-Ça va ? me demande-t-il en me caressant la joue.
Il glisse une main derrière ma tête, enfouissant ses longs doigts dans mes cheveux. Il sourit et m'embrasse. Une vague de chaleur envahit lentement tout mon corps. Ainsi que la peur, comme une alarme dans ma poitrine. Tout en m'embrassant, il fait glisser mon blouson qui tombe par terre avec un bruit sourd. Je tressaille et je repousse Tobias, les yeux brûlants.
Je ne sais pas pourquoi je réagis ainsi. Je n'ai pas ressenti ça quand il m'a embrassée dans le train. Je cache mon visage dans mes mains.
-Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ? Je secoue la tête.
-Ne me dis pas qu'il n'y a rien, reprend-il.
Il m'attrape le bras.
-Hé. Regarde-moi.
Je retire mes mains et lève les yeux sur lui. Je ne m'attendais pas au mélange de peine et de colère que trahissent son regard et sa mâchoire crispée. Je réponds, le plus calmement possible :
-Quelquefois, je me demande… où est ton intérêt là-dedans. Dans ce… ce truc entre nous.
-Mon intérêt, répète-t-il froidement.
Il recule en secouant la tête d'un air incrédule.
-T'es vraiment une idiote, Tris.
-Non, répliqué-je. Et justement parce que je ne suis pas une idiote, je sais que c'est un peu bizarre que tu m'aies choisie, moi, au milieu de toutes les filles que tu pourrais avoir. Alors si tu cherches juste… enfin, tu sais…
-Quoi ? À coucher ?
Il me jette un regard mauvais.
-Si c'était ce que je cherchais, tu ne serais sans doute pas la première à qui je m'adresserais.
C'est comme s'il m'avait donné un coup de poing dans le ventre. Évidemment que je ne suis pas la première à qui il s'adresserait. Ni la première, ni la plus jolie, ni la plus désirable. Les mains pressées sur mon ventre, je détourne les yeux en ravalant mes larmes. Je ne suis pas du genre à pleurnicher. Ni à brailler. Je cligne des paupières deux ou trois fois, je laisse retomber mes mains et je le regarde en face.
-Je vais te laisser, murmuré-je avant de faire un pas vers la porte.
-Attends. Il m'attrape par le poignet et me force à me retourner. Je le repousse, violemment, mais il me saisit l'autre poignet et maintient nos bras croisés entre nous.
-Excuse-moi. Ce que je voulais dire, c'est que tu n'es pas ce genre de fille. Et je le sais depuis le début.
-Tu étais un obstacle dans mon paysage des peurs, lâché-je d'une voix tremblante.
-Quoi ? Il me lâche et son air blessé réapparaît.
-Tu as peur de moi ?
-Pas de toi… Je m'arrête pour stabiliser ma voix.
-… mais d'être avec toi… ou avec n'importe qui. Je n'ai jamais eu une histoire avec quelqu'un et… tu es plus vieux que moi, et je ne sais pas ce que tu attends, et…
-Tris, me coupe-t-il d'un ton grave. Je ne sais pas ce que tu t'es imaginé, mais tout ça, c'est nouveau pour moi aussi.
-M'imaginer ? Tu veux dire que tu n'as pas…
Je hausse un sourcil.
-Oh ! Oh… J'avais supposé… enfin, tu vois…
Que parce que j'étais aussi attirée par lui, ça devait être le cas de toutes les filles. Il détourne le regard et rosit, comme s'il était gêné.
-Ben tu supposais mal. Puis il prend mon visage entre ses mains.
-Tu peux tout me dire, tu sais. Je suis plus gentil que ce que tu as vu pendant l'entraînement. Promis.
Il a les doigts froids et les paumes chaudes. Je le crois. Mais ça n'est pas le problème. Il m'embrasse sur les sourcils, sur le bout du nez, puis, doucement, pose ses lèvres sur les miennes. Je suis comme une pile électrique, comme si tout mon sang avait été remplacé par du courant. Je veux qu'il m'embrasse ; je ne veux que ça. J'ai juste peur de là où ça peut nous mener. Il pose ses mains sur mes épaules et ses doigts effleurent mon bandage. Il s'écarte avec un froncement de sourcils.
-Tu t'es fait mal ?
-Non. C'est juste un nouveau tatouage. Il est cicatrisé, mais je… je voulais le garder couvert.
-Je peux voir ? La gorge nouée, je tire sur ma manche pour dégager mon épaule.
Il la regarde pendant une seconde, puis promène ses doigts dessus en suivant les creux et les bosses formés par mes os, plus saillants que je ne le voudrais. Quand il me touche, j'ai l'impression que chaque particule de ma peau en contact avec la sienne en est modifiée. Ça m'envoie une décharge dans l'estomac. Pas seulement de la peur. Du désir aussi. Il décolle le coin du pansement, pose les yeux sur le symbole Altruiste et sourit.
-J'ai le même, déclare-t-il en riant. Dans le dos.
-C'est vrai ? Je peux le voir ?
Il remet mon pansement en place et mon tee-shirt par-dessus mon épaule.
-Tu me demandes de me déshabiller ? Je suis prise d'un rire nerveux.
-Juste… partiellement.
Il hoche la tête et son sourire se dissipe. En me fixant, il descend la fermeture Éclair de son sweat-shirt, l'enlève et le jette sur sa chaise de bureau. Je n'ai plus envie de rire. Je ne peux rien faire d'autre que le regarder. Ses sourcils froncés se rejoignent sur son front. Il attrape le bas de son tee-shirt et, d'un geste rapide, le fait passer au-dessus de sa tête. À part le motif des flammes des Audacieux sur son flanc droit, il n'y a rien sur sa poitrine. Ses yeux m'évitent.
-Qu'est-ce qu'il y a ? demandé-je. Il a l'air… mal à l'aise.
-Je ne me montre pas souvent comme ça, me répond-il. Jamais, en fait.
-C'est un tort… dis-je à mi-voix. Tu es magnifique.
Je tourne lentement autour de lui. Il y a plus d'encre que de peau nue sur son dos. J'y retrouve les symboles de chaque faction : Audacieux en haut de sa colonne vertébrale, Altruiste juste en dessous et les trois autres plus bas, en plus petit. Pendant quelques secondes, j'observe les écailles qui représentent les Sincères, l'œil des Érudits, et l'arbre des Fraternels. Rien d'étonnant à ce qu'il se soit fait tatouer l'emblème des Audacieux, son refuge, et même celui des Altruistes, son lieu d'origine, comme moi. Mais pourquoi les trois autres ?
-Je crois qu'on a commis une erreur, déclare-t-il doucement. On s'est tous mis à dénigrer les valeurs des autres factions sous prétexte de mettre les nôtres en avant. Je n'ai pas envie de faire ça. Ce que je veux, c'est être courageux, et altruiste, et intelligent, et gentil, et sincère. (Il fait une pause.) Pour la gentillesse, je dois me battre en permanence.
-Personne n'est parfait, murmuré-je. Mais ça ne marche pas comme ça. On ne se débarrasse d'un défaut que pour le remplacer par le défaut inverse. En ce qui me concerne, j'ai échangé la lâcheté contre la cruauté ; la faiblesse contre la férocité. J'effleure le symbole Altruiste dans son dos.
-Il va falloir qu'on les prévienne, dis-je. Sans tarder.
-Je sais. On va le faire.
Il se retourne. J'ai envie de le toucher, mais j'ai peur de sa nudité ; peur qu'il me dénude aussi.
-Ça t'effraie, Tris ?
-Non, rectifié-je d'une voix rauque. Pas vraiment. J'ai juste… peur de ce que je veux.
Ses traits sont tendus.
-Et tu veux quoi ? Moi ? Je hoche lentement la tête.
Il prend doucement mes mains dans les siennes. Il guide mes paumes sur son ventre. Les yeux baissés, il les fait remonter sur son abdomen, sa poitrine, et les tient contre son cou. Ma peau frémit au contact de la sienne, lisse et tiède. J'ai le visage en feu, ce qui ne m'empêche pas de frissonner. Il me regarde.
-Un jour, reprend-il, si tu veux toujours de moi, on pourra… Il s'arrête pour s'éclaircir la voix.
-On pourra…
J'ébauche un petit sourire et je referme mes bras autour de lui sans le laisser finir, la joue sur sa poitrine. Je sens son cœur qui bat, aussi vite que le mien.
-Tu as peur de moi, Tobias ?
-Je suis terrifié, répond-il avec un sourire.
J'embrasse le creux à la base de son cou.
-Peut-être que tu ne vas plus être dans mon paysage des peurs, chuchoté-je.
Il penche la tête et m'embrasse lentement.
-Alors on pourra t'appeler Six.
-Quatre et Six.
On s'embrasse de nouveau, et cette fois, tout paraît familier. On s'imbrique tout naturellement : son bras autour de ma taille, ma main sur sa poitrine, la pression de ses lèvres sur les miennes. Chacun a mémorisé l'autre.
Tandis qu'on se rend à la cafétéria, je guette sur le visage de Tobias un signe de déception. On vient de passer deux heures allongés sur son lit, à parler et à s'embrasser, avec des épisodes d'assoupissement, jusqu'à ce que des cris résonnent dans le couloir : des gens en chemin pour le banquet. Si je perçois une différence, il me paraît peut-être plus léger qu'avant. Il sourit plus, en tout cas. On se sépare à la porte. J'entre avant lui et je cours à la table que je partage avec Will et Christina. Il me suit une minute plus tard et va s'asseoir à côté de Zeke, qui lui tend une bouteille remplie d'un liquide sombre. Il la refuse d'un geste de la main.
-Nous croyons au courage, dit Max. Nous croyons à l'action. Nous croyons à la nécessité de s'affranchir de la peur et de savoir réagir pour chasser le mal de notre monde et pour y faire prospérer le bien. Si telles sont aussi vos convictions, bienvenue chez nous.
Même s'il ne croit sans doute pas un mot de ce qu'il raconte, je me surprends à sourire, parce que moi, j'y crois. Quel que soit le degré auquel les leaders ont perverti les idéaux Audacieux, je m'y reconnais.
Nouveaux fracas sur les tables, accompagnés de cris d'approbation.
-Demain, les dix novices les mieux classés accompliront leur premier acte de membre en choisissant leur profession, en fonction de leur rang. Je sais bien que vous attendez tous ce classement. Il correspond au cumul des résultats obtenus à l'issue de trois étapes : celle de la formation au combat, celle des simulations, et l'épreuve finale du paysage des peurs. Ce classement va maintenant apparaître derrière moi.
À peine a-t-il achevé sa phrase que les noms s'affichent sur un écran, presque aussi grand que le mur.
À côté du numéro un, il y a ma photo et mon nom. Ma poitrine se libère d'un poids dont je n'étais pas consciente jusque-là. J'ai des fourmis partout. Première. Divergente ou pas, j'ai ma place dans cette faction. J'oublie la guerre ; j'oublie la mort.
Will me serre très fort contre lui.
J'entends des cris, des rires, des acclamations. Christina me désigne l'écran, les yeux écarquillés et embués de larmes.
1. Tris
2. Uriah
3. Lynn
4. Marlene
5. Peter
Peter reste. Je réprime un soupir avant de lire la suite.
6. Will
7. Christina
Je souris et Christina se penche au-dessus de la table pour me prendre dans ses bras. Je suis sur un nuage, trop euphorique pour protester contre cet épanchement d'affection. Elle rit. Quelqu'un m'attrape par derrière et braille dans mon oreille. C'est Uriah. Comme je ne peux pas me retourner, je passe une main derrière moi pour lui serrer l'épaule.
-Félicitations ! crié-je.
-Tu les a battus ! me crie-t-il en retour.
Il me lâche, rit et court rejoindre un groupe de natifs. Je tourne la tête pour lire la fin de la liste sur l'écran. Les trois suivants sont des natifs. Molly et Drew sont en onzième et douzième position. Ils sont éliminés. Drew, qui a essayé de s'enfuir tandis que Peter me serrait la gorge au-dessus du gouffre ; et Molly, qui a tenu aux Érudits des propos calomnieux sur mon père, se retrouvent sans faction. Ce n'est pas tout à fait la revanche que j'espérais, mais c'en est une. Will et Christina s'embrassent, de manière un peu trop démonstrative à mon goût. Autour de moi, c'est un concert de poings sur les tables.
Puis je sens que quelqu'un me tape sur l'épaule. C'est Tobias. Je me lève avec un sourire rayonnant.
-Si je te serre dans mes bras, tu crois que ça va vendre la mèche ? me demande-t-il.
-Je ne sais pas. Et je m'en fous !
Je me hausse sur la pointe des pieds et je l'embrasse sur la bouche. C'est le meilleur moment de ma vie. Quelques secondes plus tard, le pouce de Tobias effleure la trace de piqûre dans mon cou et brusquement, plusieurs pièces du puzzle se mettent en place. Je me demande comment je n'ai pas compris plus tôt. Un : le sérum coloré contient des transmetteurs.
Deux : les transmetteurs connectent l'esprit à un programme de simulation.
Trois : le sérum a été mis au point par les Érudits.
Quatre : Eric et Max collaborent avec les Érudits.
Je m'écarte de Tobias et le fixe avec des yeux horrifiés.
-Tris ? fait-il, alarmé. Je secoue la tête.
-Pas maintenant. J'ai voulu dire « pas ici ».
Pas avec Will et Christina à un mètre de nous, qui nous regardent bouche bée – sans doute parce que je viens d'embrasser Tobias – et pas au milieu du tohubohu des Audacieux.
Lorsque je reviens à la réalité, je sens que mes larmes se mélangent à l'eau qui coule doucement sur mon corps. Je secoue ma tête pour chasser mes larmes et me savonne le corps et les cheveux.
Je reste encore au moins vingt minutes dans la douche avant de sortir, histoire d'effacer toutes traces de mes pleures… J'ai l'impression que mes larmes proviennent simplement d'un long orage à l'intérieur de moi, un orage long, qui commence par les grondements lointains, puis vient la pluie et ensuite, le pire, les éclairs de toutes les couleurs. Je veux faire cesser cet orage mais je crois que je n'y arriverais pas tant que toutes les parties de mon cœur ne soient réunis.
Après ma douche, je mets ma combinaison et mes sous-vêtements au lavage. J'enroule une serviette autour de mon corps et une autre autour de mes cheveux longs pour ensuite aller dans ma chambre et m'habiller d'un pantalon de jogging noir, d'un débardeur bleu pastel et d'un gilet gris trop grand.
Je rejoins Éric dans le salon après être allée nous chercher deux grands verres d'eau.
Quand j'arrive je le vois un livre à la main et une expression vachement concentré sur le visage.
-Alors comme ça tu sais lire ? je demande avec un sourire narquois.
Il tourne la tête vers moi en me lançant un regard noir.
Je rigole, et il me suit quelques secondes plus tard.
-Je l'ai ramené de mon appart' en ville, j'ai une bibliothèque géante, dis-je en m'asseyant à côté de lui.
-Il a l'air bien, fait-il puis fronça les sourcils. Attends, pourquoi moi j'ai pas de biblio ?! Je suis quand même un ancien Erudit !
Je rigole ouvertement, me moquant de lui.
Sans suit une soirée agréable, où, je me suis surement endormie, la tête sur l'épaule d'Éric alors qu'il me racontait un livre qu'il avait lu pendant son enfance.
«Rien n'est plus magnifique qu'un sourire qui a su combattre les larmes.»
«Tes pensées ont fait de toi ce que tu es et elles feront de toi ce que tu deviendras à partir d'aujourd'hui.»
