France, Gérardmer, 5 juillet 1994

Ai-je perdu la raison ? Ce qui s'est passé, ce que j'ai vu la nuit dernière est tellement étrange, que ma tête s'égare quand j'y songe !

Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais fermé ma porte à clef, puis, ayant soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard que ma carafe était pleine jusqu'au bouchon de cristal.

Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils épouvantables, dont je fus tiré au bout de deux heures environ par une secousse plus affreuse encore.

Imaginez ceci : un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se réveille avec un couteau planté dans la poitrine, et qui tente de crier, le souffle court, couvert de son propre sang, ne pouvant plus respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend rien. Voilà.

Après avoir reprit mes esprits, j'eus soif de nouveau. J'ai donc allumé une bougie et tendis ma main vers la table où était posée ma carafe. Je la soulevais pour la porter à ma bouche mais elle me parut légère. Rien ne coula. Elle était vide ! Elle était complètement vide ! Je n'avais rien compris mais, d'un coup, je ressentis une émotion si terrible que je dus m'asseoir. Ou plutôt, je suis tombée dans une chaise. J'ai sursauté et j'ai regardé furieusement de tous côtés. Je me suis rassit, perdu, confus, mais surtout effrayé par ce qui s'est passé. Je regardais avec terreur ce verre vide et cette carafe de cristal qui me semblèrent être vivants. Mes mains, moites, tremblaient. On avait donc bu cette eau ? Qui ? Moi ? Moi, sans doute ? Ce ne pouvait être que moi ? Alors, je suis somnambule… Je vivais, sans le savoir, de cette double vie qui fait douter s'il y a deux êtres en nous… Ou… S'il existait un autre être… ? Un étranger, inconnaissable, invisible… Il peut toucher, par moments, à notre âme… On est alors engourdis… Le corps, captif, n'obéit plus qu'à lui… Nous ne sommes plus nous-mêmes… Quand même… Serait-ce donc ça ? Non…