Bonjour les gens ! Je suis désolée de n'avoir pas posté de chapitre la semaine dernière, je n'étais pas chez moi. Du coup je vous en poste deux d'un coup pour me faire pardonner, et puis parce que, hey, c'est Noël. Qu'au passage je vous souhaite fort joyeux.
.
.
Chapitre 12 : Comme de la laine
.
.
Bien évidemment, Charly est en retard. Contrairement à Madame Hermann, qui est l'exactitude personnifiée, à tel point qu'une horloge pourrait lui demander l'heure, et qui a sonné à ma porte à quatre heures pile comme convenu.
C'est la première fois que je vais les présenter l'un à l'autre, et je suis terriblement nerveux.
J'appréhende la rencontre entre ces deux-là. Il est déjà improbable que chacun d'entre eux ait pu se lier avec moi, mais s'il est vrai que chacun a un point d'attache avec ce que je suis, ces amarres amicales proviennent de deux directions radicalement opposées, ce qui fait que logiquement, si on me retire de l'équation, Charly et Madame Hermann sont aussi différents que deux êtres humains peuvent l'être.
Leur unique point commun, c'est moi, et c'est beaucoup trop de responsabilité.
Lorsque Charly arrive, avec vingt minutes de retard, c'est fidèle à lui-même, comme une tornade qui aurait déboulé dans l'appartement. Il pleut dehors et il est à moitié trempé, ce qui lui inspire une réflexion moyennement spirituelle sur les chiens mouillés et leur odeur typique. Pour poursuivre cette métaphore plus avant, il s'ébroue dans mon corridor, et entre dans le salon encore chaussé de ses bottes trempées et boueuses, ruinant le plancher que j'avais nettoyé le matin-même.
Madame Hermann, depuis sa chaise, braque immédiatement ses yeux sur cette paire de bottes en cuir dégoûtantes et inconvenantes, puis seulement ensuite, son regard remonte le long de la personne de Charly, et il me semble que sa mine se fait un peu plus désapprobatrice au fur et à mesure de la découverte. Lorsqu'elle arrive au niveau de son visage, ses yeux expriment assez nettement son opinion sur la question, à savoir que les gens qui omettent de s'essuyer les pieds en entrant quelque part mériteraient qu'on les leur coupe.
Charly, lui aussi, reste un moment un peu interdit. Puis il se reprend et balance un souriant et sonore : « Salut ! », qui fait baisser encore d'un cran supplémentaire sa note auprès de ma trop protocolaire nouvelle amie, choquée d'une telle familiarité venant d'un garçon visiblement incapable de tenir ses ongles propres.
Le face-à-face est étrange, et chacun observe l'autre avec une curiosité d'autant plus aiguisée que j'en devine le questionnement sous-jacent : comment puis-je m'être lié d'amitié avec une telle créature ? Voilà ce que tous deux se demandent. Et je n'ai aucune réponse satisfaisante à apporter.
Madame Hermann prend les devants, raide et cérémonieuse comme à son habitude, se levant et tendant sa main en se présentant, avec une rigueur de ministre reçue dans une ambassade étrangère, ou de Présidente-Directrice Générale sur le point de faire passer un entretien d'embauche. Charly considère avec stupéfaction cette main de vieille femme, étrangement plus âgée que sa propriétaire, tordue et abimée, qui jure avec le physique et le maintien impeccable de la nouvelle venue. Il finit par la prendre avec hésitation, du bout des doigts, et je devine qu'il redoute de briser par mégarde cette main si petite et si fragile d'apparence.
« Et ben on s'rencontre enfin », déclare-t-il avec une mine réjouie que je devine un peu forcée. Ce qui n'échappe évidemment pas à la fine sexagénaire.
« Jon parle beaucoup de vous en bien », dit-elle.
Le grand rouquin a à nouveau un petit instant de perplexité, face au vouvoiement, deviné-je.
« Oh, ben, heu… il parle tout le temps bien de vous aussi », lui répond-il, adoptant ce vouvoiement qu'elle lui impose, et dont ils ne démordront jamais, ni l'un ni l'autre – cette marque de politesse, si étrange entre deux amis intimes, sera parfois leur dernier rempart de respect mutuel lors de leurs plus mémorables discordes.
C'est le moment que choisit Danica pour passer sa frimousse p ar la porte, à peine réveillée de sa sieste – forcément, quand on a un ami qui entre aussi discrètement qu'un dinosaure, c'est inévitable. Sa petite figure s'éclaire immédiatement en découvrant mes invités, ravie de voir l'un comme l'autre.
Charly se précipite, doublement heureux et de la voir, et d'échapper au moment de gêne de cette première rencontre. Comme toujours, il la décolle du sol et la gratifie d'un bonjour aussi démonstratif que possible. Une fois de retour par terre, Dani va faire poliment la bise à Madame Hermann.
La petite fille happe l'attention de cette dernière, lui racontant pêle-mêle toutes sortes de choses avec enthousiasme. La vieille dame tente de suivre le fil de la discussion, tandis que j'assois Dani et dispose devant elle le goûter que j'ai préparé – aujourd'hui, des cookies maison et du jus d'orange que j'ai moi-même pressé.
Charly, lui, chipe un gâteau et part s'atteler à la tâche qui lui servait de prétexte pour venir me rendre visite : un volet bloqué dans le salon, face auquel mes piètres capacités manuelles n'ont pas été à la hauteur. Lorsqu'il en revient, ma sœur est en plein atelier dessin. Nous sommes allé chercher son bloc de feuilles et ses crayons, et elle se fait un devoir de montrer à Madame Hermann le talent avec lequel elle dessine et colorie, presque sans dépasser.
« S'il te plait, lui demande-t-elle ensuite, tu fais le truc avec tes mains ?
- Quel truc avec mes mains ? demande-t-elle, feignant l'ignorance.
- Le truc des deux côtés.
- Qu'est-ce que j'écris ?
- Mon nom ! »
Madame Hermann prend une feuille et un crayon dans chaque main. Elle pose les deux mines côte à côte au milieu du papier et écrit simultanément deux « Danica » d'une écriture cursive élégante, l'un de gauche à droite, et le second de droite à gauche, entièrement à l'envers, comme un reflet dans un miroir.
Ma petite sœur, même en connaissant déjà le tour, est émerveillée. Charly, lui est estomaqué.
« Comment vous pouvez faire un truc pareil ?
- Je suis ambidextre. »
Il plisse le front face à ce mot inconnu.
« Je ne suis ni gauchère, ni droitière, je peux utiliser mes deux mains de la même manière, explique-t-elle.
- Ça existe, ça ? Comment on fait ?
- Cassez-vous les doigts des deux mains à tour de rôle plusieurs fois de suite, vous allez rapidement apprendre. »
Le rouquin fourre sa main dans sa tignasse, gratouillant son cuir chevelu sous l'effet de la perplexité.
« Mais comment fait votre cerveau pour gérer deux machins qui vont dans deux sens différents ?
- Oh, c'est assez facile, j'écris la même chose des deux côtés, je n'ai besoin de réfléchir qu'une seule fois, pour ainsi dire. Écrire deux phrases réellement différentes demande un peu plus de gymnastique mentale.
- Et vous pouvez le faire ?
- Oui. »
Elle reprend les crayons et écrit simultanément, de la main droite et de droite à gauche, une moitié de phrase dans le bon sens, et de la main gauche et de gauche à droite, à l'envers, l'autre partie du texte. Charly déchiffre laborieusement ce qui s'avère être une citation : « La lecture apporte à l'homme plénitude, le discours assurance, et l'écriture exactitude. »
Elle achève à la ligne du dessous, en formant deux mots à la fois, l'un partant de la gauche, l'autre de la droite, les faisant se rejoindre en leur milieu : Francis Bacon.
« Faut être pas normale pour pouvoir faire un truc comme ça, déclare-t-il.
- Merci pour votre tact et votre délicatesse, ironise-t-elle. On m'a répété toute ma vie durant que je n'étais pas normale, c'est aimable à vous de me le rappeler une fois de plus. »
Charly se retrouve fort embarrassé de sa maladresse.
« Non non, c'est pas c'que j'voulais dire. Pas normale, je voulais dire pas ordinaire… extraordinaire quoi. Meilleure que tout le monde. »
Elle marque un temps d'arrêt.
« Quoi ? Vous l'savez pas, p't'être ?
- Je reçois rarement de compliments.
- C'est naze, vous avez l'air d'une personne vachement intelligente et intéressante, on voit pas ça tous les jours. Les gens devraient vous l'dire plus souvent.
- Généralement, mon entourage me trouve pédante.
- J'ai aucune putain d'idée de c'que ça veut dire, mais vous êtes certainement pas pédante ! s'exclame Charly.
- Vous, par contre, il est certain que vous manquez cruellement de bonnes manières », rétorque-t-elle, n'y tenant plus.
Il reste silencieux une brève seconde, probablement sous l'effet de l'étonnement.
« Bordel, quoi ?
- Oui, voilà, c'est exactement à ça que je fais allusion. Votre déplorable langage.
- Hein ? C'est quoi ces conneries ?
- Ça s'appelle le savoir-vivre, et visiblement, lors de votre conception, il était en rupture de stock.
- Et vous alors, vous vous êtes écoutée ? rétorque-t-il, froissé. Vous croyez p't'être que m'insulter avec des jolis mots c'est du meilleur savoir-vivre que moi qui fais l'effort d'être sympa, même si j'lâche un juron par-ci par-là sans l'faire exprès ?
- Est-ce que la personne qui vous a appris à parler est la même que celle qui vous a appris à vous coiffer ? Parce que ça expliquerait bien des choses.
- Dites, oh, on va s'calmer tout d'suite, hein ! Parce que sinon, moi aussi j'peux faire un tour d'ambidestroy avec les deux mains à la fois, et j'vous préviens, moi j'écris gros, et niveau ponctuation, j'connais que les poings. »
Cette menace inventive n'impressionne nullement son interlocutrice.
« Vous menacez toujours les gens de les frapper quand vous faites l'effort d'être sympa avec eux ? »
Ma sœur est moi restons silencieux, Dani fascinée par ce ping-pong verbal, moi catastrophé.
« Vous savez quoi ? s'emporte Charly. J'avais raison d'dire que vous êtes extraordinaire ! Vous êtes une extraordinaire casse-burnes ! Tout ça pour un langage un petit peu grossier, ben merde alors ! J'vois pas où est l'problème !
- Le problème est qu'il y a une petite personne de cinq ans dans la pièce, et qu'à cet âge-là, les enfants apprennent majoritairement par l'imitation, rétorque Hermann, raide comme la justice.
- J'ai rien pigé.
- Si vous dites des gros mots, elle va les répéter, traduit-elle.
- N'importe quoi. J'l'ai jamais entendue dire un seul gros mot », se défend Charly.
Son aînée lève les yeux au ciel.
« Très bien, si vous ne le faites pas par pédagogie envers Dani, faites-le au moins par respect pour vos interlocuteurs, à savoir moi.
- Avec plaisir ! assène-t-il d'un ton cynique. Ça va être un bonheur de plus vous parler. Et d'ailleurs, je vais aussi m'tirer, ça vous reposera les yeux aussi.
- Bien deviné. »
Il quitte la pièce comme un gosse qui part bouder.
Danica n'a pas vraiment tout compris, mais voir Charly s'enflammer pour tout et rien l'amuse toujours. Elle glisse de sa chaise, prend ses feuilles et ses crayons, et le suit au salon en trottinant, toute heureuse d'avoir son grand copain rien que pour elle, et en grande forme, apparemment.
Une fois seul avec Madame Hermann, je me racle la gorge, le regard fuyant. Cette première rencontre est un désastre, je ne sais plus où me mettre.
« Dites donc, Jon, votre ami… »
Je retiens ma respiration.
« … c'est un drôle de numéro, déclare-t-elle.
- Je suis vraiment désolé, soufflé-je.
- De quoi ? Ce n'est pas vous qui l'avez aussi mal élevé. S'il a grandi au paléolithique, vous n'y êtes pour rien.
- Il faut prendre le temps de mieux le connaître, tenté-je misérablement.
- Probablement. Je suis persuadée qu'il est bourré de qualités », assène-t-elle, d'un ton affirmant l'exact contraire.
Heureusement, mon amie a la bonté de ne pas me torturer davantage, et de changer immédiatement de sujet. Nous passons un petit moment agréable à discuter de tout et de rien, tandis que je prépare une seconde théière, la première étant déjà vide.
Au bout d'une dizaine de minutes, Danica revient, toute guillerette.
« Regarde Madame Hermann, mes cheveux ! »
Elle arbore une couronne de tresses formée de plusieurs nattes entrecroisées. L'ensemble est impeccablement exécuté, pas un cheveu ne dépasse, et de chaque côté se trouve une des petites barrettes en forme d'étoiles que je lui ai acheté.
« C'est joli, hein ? »
Mon amie, étonnée, répond par l'affirmative, au moment où Charly réapparait à son tour.
« Y plus de petits élastiques, faut en racheter, m'informe-t-il. Mais des meilleurs que ces merdes-là, ils pètent sans arrêt. »
Le visage de Madame Hermann passe de la tête de ma sœur au grand gaillard roux, interdite.
« C'est vous qui lui avez fait ça ? Avec ces deux espèces de battoirs que vous avez au bout des bras ?
- Ouiiiii ! pépie ma sœur. C'est Charly qui l'a fait ! Il me fait toujours des cheveux comme les princesses !
- Ben quoi ? émet l'intéressé.
- C'est à dire que vu l'aspect de vos mains, je les aurais davantage imaginé en train de plier des barres de fer dans un cirque ambulant », réplique-t-elle d'un ton sarcastique.
Le visage de Charly s'éclaire d'un sourire ravi.
« Woah ! Merci ! Vous voyez que vous pouvez être cool, quand vous voulez. »
Madame Hermann écarquille les yeux.
« Ce n'était pas destiné à être un com… »
Elle s'arrête en voyant mon expression et le geste silencieux de dénégation que je lui fais dans le dos du rouquin.
« C'est vrai que j'ai des putains de grandes mains, se rengorge-t-il en les admirant. Et j'suis super costaud, surtout avec toutes les pompes et les tractions que j'ai fait le mois dernier. J'pourrais sans doute plier des barres de fer.
- Tu crois ? s'émerveille Dani, qui trouve évidemment cela fabuleux.
- Ouais, carrément.
- C'est vrai, tu es super fort ! Comme un camion ! »
Je pouffe de rire.
« Non, non ! reprend-elle. Comme un tracteur ! Non, attends ! Comme un éléphant ! Non ! Comme un dinosaure ! »
Visiblement, pour elle, c'est le summum.
« Ouais, comme un T-rex ! » renchérit Charly.
Il marche jusqu'au frigo, le saisit à bras-le-corps, et le soulève du sol, avec une superbe imitation de rugissement venu du fond des âges. Ma petite sœur pousse un cri admiratif et bat des mains, morte de rire.
« T'as vu, Jon, t'as vu ?
- Oui oui, j'ai vu, mais faites attention, s'il vous plait, je ne veux pas qu'un dinosaure casse mon frigo, il coûte cher. »
Il le repose à sa place.
« Qu'est-ce que je soulève maintenant ?
- Le fauteuil ! s'exclame Dani.
- Ok, mais alors avec toi dedans, sinon c'est trop fastoche ! »
La petite pousse un glapissement de joie, s'empare de la main de Charly, et l'entraine au salon, extatique.
De nouveau seul avec Madame Hermann, celle-ci m'offre une expression étonnée.
« Où a-t-il appris à tresser les cheveux aussi bien ?
- Je n'en sais rien, avoué-je. Probablement au même endroit que là où il a appris à dessiner, sculpter le bois et tricoter.
- Tricoter ? répète-t-elle avec un sourire incrédule.
- Oui, mais ne lui dites pas que je vous l'ai dit, ça le vexerait, il ne trouve pas ça très flatteur pour un homme.
- Mais pourquoi quelqu'un comme lui ferait ça ?
- Je ne sais pas. Charly est très minutieux, vous savez. Il m'a dit un jour qu'il aimait avoir les mains occupées. À vrai dire, ça ne m'étonne pas de lui, il ne reste jamais tranquille, il a un petit côté hyperactif.
- Ah bon.
- Oui, il a horreur d'être immobile, ou pire, assis à ne rien faire.
- Mais pourquoi, s'il est capable de telles prouesses capillaires, garde-t-il ses propres cheveux dans un tel état de laisser-aller ?
- Très franchement, je n'en sais rien. Charly est loin de m'avoir livré tous ses mystères. »
Au même moment, le concerné réapparait dans la pièce, portant ma sœur d'une façon peu orthodoxe : il la tient d'une seule main par une cheville. Danica, suspendue en l'air tête à l'envers, étouffe quasiment de rire.
« Quoi ? Qui est mystérieux ? questionne-t-il.
- Vous, on dirait, répond mon invitée.
- Ah bon ?
- Oui, je m'étonnais de votre don inné pour la coiffure.
- Pourquoi, vous voulez que je vous coiffe aussi ?
- Non merci, répond-elle poliment.
- On va peut-être essayer de se calmer un peu, proposé-je en regardant intentionnellement ma sœur.
- Oh, ok, si tu veux » dit Charly, comprenant le message.
Il remet sa petite camarade de jeu dans le bon sens et la pose sur une chaise.
Charly, habitué désormais à faire comme chez lui, se prépare un café, tandis que de mon côté, je retire la bouilloire du feu et infuse le thé que j'ai préparé tout spécialement pour mon invitée, qui apprécie le thé fumé.
Dani se remet à dessiner. Nous nous retrouvons assis autour de la table, et Charly scrute ostensiblement les mains tordues de sa voisine.
« Hey, vos mains, qu'est-ce qui leur est arrivé ? Je veux dire, c'est vrai ce que vous avez dit tout à l'heure ? Que vous avez eu des doigts cassés ? »
Je suis un peu atterré par le manque de tact de mon ami. Mais Madame Hermann ne semble pas s'en formaliser, et c'est tout naturellement qu'elle répond :
« Oui. Quasiment tous au moins une fois. Les os ne se sont pas tous remis parfaitement, ce n'est pas évident à cet endroit-là. »
Charly est outré.
« Qui vous a fait ça ?
- Personne. Enfin, plus exactement, moi-même, accidentellement. »
Le rouquin a maintenant les yeux écarquillés. Elle prend le temps de lui expliquer en quoi consiste l'ostéogenèse imparfaite, aussi nommée maladie des os de verre, la façon dont ce mal la handicape, et les précautions qu'elle doit prendre au quotidien.
Charly gratouille ses cheveux, avec une moue un peu peinée.
« Mince, ben c'est pas marrant comme vie, à devoir toujours faire attention. C'est bizarre, vous êtes l'inverse de moi, moi j'me suis jamais rien cassé.
- Ça ne m'étonne pas, vous m'avez tout l'air d'être une véritable force de la nature. »
N'ayant absolument pas perçu le ton légèrement ironique de la phrase, Charly se rengorge à nouveau, ravi qu'on reconnaisse sa forme physique, dont il fait grand cas.
« Hey, dites, Madame, la prochaine fois que vous aurez un truc difficile à faire, vous me prévenez, je m'en chargerai.
- Un truc difficile ? Développez ?
- J'veux dire, si vous devez, j'sais pas, porter des trucs lourds, ou déménager, ou changer un pneu, ou réparer chais-pas-quoi… ben je peux le faire à votre place. Comme ça vous risquez pas de vous faire encore plus mal aux mains.
- C'est… aimable à vous.
- Non mais c'est rien, c'est normal. J'fais déjà plein d'trucs pour Jon quand il a besoin. Hésitez pas à demander, hein, soyez pas gênée. J'suis balèze, autant qu'ça serve.
- Merci, Charly. Je tâcherai de m'en souvenir. »
Sa tasse étant vide, elle esquisse le mouvement de se resservir. Charly devance immédiatement son geste, se précipitant quasiment pour saisir la théière à sa place. Si rapidement qu'elle a même un mouvement de recul sous l'effet de la surprise.
« Dites, jeune homme, je suis capable de soulever une théière, le réprimande-t-elle.
- Et moi j'suis capable d'être bien élevé, d'temps en temps », rétorque-t-il, avec un clin d'œil malicieux.
Ce geste marque le début d'une habitude immuable. À partir d'aujourd'hui, il ne la laissera plus porter quoi que ce soit de plus lourd qu'un livre ou une tasse en sa présence.
Finalement, me dis-je en les voyant, aussi étrange que cela puisse paraître, entre ces deux-là, ça devrait aller.
.
.
Ce matin, je prends le petit déjeuner seul avec ma sœur, qui était réveillée de très bonne heure, après une nuit à peu près paisible à dormir dans mon lit.
Mon nez va un peu mieux. Hier je ressemblais à s'y méprendre à un accidenté de la route, aujourd'hui j'ai seulement l'air d'un joueur de bilboquet particulièrement maladroit.
J'ai déniché des céréales encore croustillantes et du lait de soja pasteurisé, on peut donc, dans nos conditions, parler d'un petit déjeuner luxueux. J'ai du mal à trouver le juste équilibre entre rationner le peu que nous avons pour le faire durer, et permettre tout de même à Danica de ne pas être privée de ce qu'elle aime, mais aujourd'hui j'ai décidé de la gâter un peu et de lui laisser manger tout ce qu'elle veut. Et puis ce n'est pas comme si ma petite sœur mangeait beaucoup. C'est un minuscule appétit.
Charly plaisante souvent à ce sujet, comparant Dani à un oiseau qui mange « des miettes et des gouttes ». Il le répète au moins une fois par semaine, et je trouve cette formulation terriblement mignonne.
Penser à lui me donne tout à coup un pincement au cœur.
Depuis ce que je préfère nommer en mon for intérieur l'accident, j'ai passé le plus clair de mon temps avec Dani. À la fois pour lui faire sentir que je suis là pour elle, et aussi un peu pour éviter les autres.
J'ai peur qu'en voyant trop longtemps ma figure abimée, Charly ne se départisse plus jamais de sa culpabilité, et que Madame Hermann continue à nourrir sa rancune envers lui – elle n'a toujours pas décoléré depuis hier et refuse de se trouver dans la même pièce que lui.
Quant à Michonne… sa réaction en découvrant mon état a été une surprise effarée. Par miracle, elle n'a rien entendu de notre dispute, elle était à l'autre bout du bâtiment. Je lui ai dit que je m'étais pris une porte. Je me suis senti absolument stupide en déclarant cela, tant ça sonnait faux, et tant j'avais honte de lui mentir ainsi Mais incroyablement, elle a bien voulu faire semblait d'avaler une aussi grosse couleuvre.
Elle m'a lancé un long, très long regard, qui m'a mis extrêmement mal à l'aise.
« D'accord. Je veux bien croire qu'une porte vous a fait ça.
- Vous me croyez ?
- Pas du tout. Mais des fois, dans la vie, il y a des moments où on a besoin que les gens croient à nos salades, et donc je vais vous l'accorder. Mais à une condition : dites bien clairement de ma part à la… porte… qui vous a fait ça, que s'il devait y avoir à nouveau ne serait-ce qu'une seule mésaventure impliquant une porte, je me chargerai personnellement de réduire en miettes tout ce qui, dans cet immeuble, y ressemble de près ou de loin. Je me suis bien faite comprendre ? »
Le sous-entendu est on ne peut plus net, et je me contente de hocher la tête.
.
Madame Hermann entre dans la cuisine, et répond à notre bonjour par une salutation raide, comme à son habitude. La politesse n'est pas synonyme de chaleur chez elle, je ne m'en formalise pas.
« Et bien, nous sommes tous matinaux aujourd'hui, commenté-je pour meubler, tout en lui servant le thé.
- On dirait. »
Nos regards sont attirés malgré nous par la chaise vide, celle qui devrait normalement être occupée par un grand gaillard roux employé à se bourrer de café et à parler bien trop fort pour une heure si matinale.
Je l'ai croisé brièvement en me levant. J'ai compris immédiatement en le voyant qu'il n'avait pas fermé l'œil de la nuit.
Il s'est réconcilié avec Dani et moi, mais ça n'a pas suffi à le sortir de sa déprime, car pour lui, le plus grave n'a pas été résolu. Il ne s'est toujours pas réconcilié avec celle qu'il a le plus gravement blessée, celle dont l'opinion compte le plus à ses yeux et qu'il a profondément déçue.
« Pourquoi Charly mange pas avec nous ? » questionne naïvement ma petite sœur.
Mon amie et moi nous nous regardons, pareillement gênés.
Parce qu'il fait pénitence, réponds-je en mon for intérieur.
« Parce qu'il m'évite, répond Hermann en toute franchise .
- Pourquoi ? s'étonne Dani.
- Il pense que je suis encore fâchée.
- Et tu es encore fâchée ? »
Je vois ma vieille amie réfléchir. Puis se lever.
« Non. »
Elle hésite l'espace d'une seconde, puis se dirige vers la porte, ayant de toute évidence pris sa décision.
Mais au même moment, celle-ci s'ouvre, et Charly se retrouve presque nez-à-nez avec elle, ce qui les saisit tous deux de surprise. Pour une rare fois, ma vieille amie est prise de court. Quant au rouquin, son visage prend une expression d'embarras terrible, presque de panique, et il recule instinctivement, comme un animal pris au piège.
« Désolé, dit-il précipitamment, je ne voulais pas… »
Il fait mine de repartir.
« Non », intervient Madame Hermann.
Elle a saisi sa main pour le retenir, et, se rendant seulement compte de ce geste incongru, la relâche immédiatement.
« Restez. En fait, j'allais sortir pour venir vous voir. »
La stupeur se mêle à la gêne chez Charly, tant il s'est auto-persuadé qu'elle ne voudrait plus rien avoir à faire avec lui à l'avenir. Tout comme il était sûr hier d'avoir perdu l'amour de ma sœur à jamais, il croyait réellement qu'il venait de briser définitivement son amitié avec Madame Hermann. Ce qui, pour lui, constitue un véritable déchirement.
Ni moi, ni lui, ni ma sœur n'osons bouger. Chacun retient son souffle, fixant la vieille femme, suspendu à ce qu'elle va dire.
« Je vous demande pardon. »
Madame Hermann l'a regardé droit dans les yeux, avec toute la gravité qui la caractérise.
« Je vous prie d'accepter mes excuses pour avoir eu peur de vous. C'était ridicule de ma part, et terriblement insultant. Vous avez eu un mouvement de colère malheureux, mais je sais qu'en aucun cas vous ne m'auriez fait du mal. C'était un accident, vos actes ont dépassé votre pensée, mais ça n'aurait pas été plus loin. »
Charly parvient enfin à retrouver l'usage de la parole.
« Mais j'ai frappé…
- Vous avez porté un coup à Jon parce qu'il s'est interposé, mais c'est différent. Vous ne m'avez pas touchée. Vous ne l'auriez pas fait. »
À voir son expression tourmentée, Charly semble en douter lui-même, mais notre vieille amie, elle, est catégorique.
« Vous ne me ferez jamais de mal, affirme-t-elle, vous avez trop d'affection et de respect pour moi pour vous laisser déborder à ce point, et je n'ai pas le moindre doute là-dessus. J'ai confiance en vous, Charly. »
Il semble sur le point de parler, mais rien ne sort. À la place, ses yeux se remplissent soudain de larmes, et il s'affaisse alors, ses mains venant étouffer un sanglot irrépressible. J'ai l'impression qu'il va s'effondrer. Madame Hermann est aussi prise de court que moi dans le voir dans un tel état.
« Charly… allons… » tente-t-elle en lui donnant une vague tape dans le dos.
Ça n'a d'autre effet que de le faire continuer à pleurer, submergé d'émotion.
Son interlocutrice hésite un peu, ne sachant trop que faire face à cette situation inédite, mais elle se reprend presque immédiatement. D'autorité, elle le traine jusqu'à la chaise la plus proche et l'assoit dessus, seul moyen pour elle de compenser leur différence de taille pour ce qu'elle s'apprête à faire ensuite : le prendre dans ses bras.
Charly se laisse faire, s'abandonnant comme un gamin, enfouissant sa figure contre elle.
« Pardon… »
Un sanglot étouffé, à peine audible.
« Pardon… Pardon… »
Hermann lui caresse doucement les cheveux, du plat de la main.
« Je vous pardonne. »
Elle console comme elle réprimande : avec rigueur et méthode. Je retiens un sourire en constatant que même lorsqu'elle câline quelqu'un, elle est raide comme un piquet.
Charly, lui, en parfait contraste, donne l'impression d'être en train de passer de l'état solide à l'état liquide.
J'ai déjà vu mon meilleur ami dans de sacrés états de nerfs, mais c'est bien la première fois que je le vois pleurer autant. Ça fait drôle. D'habitude c'est lui qui me console. Quant à Madame Hermann, je ne l'ai jamais vu consoler personne.
Tout est brouillé aujourd'hui, à tel point que j'ai du mal à savoir qui est qui, et je me rends compte avec une pointe d'étonnement que ce n'est pas pour me déplaire.
J'ai beau connaître mes amis depuis des années, ils arrivent encore à me surprendre.
« Vous avez raison, dit-elle. Je ne sais pas parler aux gens. Ni les écouter, ni leur parler. Je ne sais que m'écouter parler moi-même, je suis persuadée d'avoir tout le temps raison, et toutes mes interactions sociales ont pour but de le prouver. Je connais tout ce qu'i savoir sur la psychologie humaine à force de lire, et pourtant je suis incapable de trouver les mots justes pour m'adresser à vous qui êtes mon meilleur ami.
Vous savez pourquoi nous deux, nous ne dialoguons pas autrement que pour nous affronter ? Parce que lorsque nous sommes d'accord, nous n'avons jamais besoin de l'exprimer, car nous le savons déjà. Vous et moi, nous sommes ceux qui nous comprenons le mieux, même si nous ne savons pas nous parler. Vous me connaissez, aussi profondément que je vous connais, Charly. Je n'ai pas d'ami plus intime, je n'en aurai jamais d'autre. »
Je prends ma sœur par la main et la guide silencieusement jusqu'à la porte. Ils ne nous voient même pas nous éclipser. Juste avant de sortir de la pièce, je leur lance un dernier coup d'œil.
Parfois on n'a pas besoin de mots pour savoir ce que pensent nos amis. Il me suffit de voir l'expression de madame Hermann, et la manière dont ses doigts se mêlent entre les mèches rousses, pour découvrir que ma sœur avait raison: les cheveux de Charly sont bel et bien doux comme de la laine.
.
.
Michonne et moi sommes dans le large réfectoire du rez-de-chaussée, en train de trier le matériel qu'elle a rassemblé hier, en vue de notre départ prochain. Elle n'a pas chômé. Il est vrai que l'école est très vaste, composée de plusieurs bâtiments, sans parler du gymnase rempli de fournitures militaires.
Je me rends compte en voyant tout ce qu'elle a amassé à quel point Charly avait raison, dans le fond, dans ses reproches. Très souvent, je prends notre survie trop à la légère, à force de vivre dans mon monde et de manquer totalement d'esprit pratique. Je suis impressionné de voir là autant de matériel utile, qui se trouvait sous mon nez depuis le début, sans que je prenne la peine de m'y intéresser.
Je prends la ferme résolution d'être plus méthodique et plus concentré à l'avenir.
Soucieux d'être efficace dans ce nouveau travail, j'aide consciencieusement Michonne à faire le tri. Nous sommes censé séparer tout cela en deux puisque nous allons nous quitter momentanément. Mon cerveau appuie douloureusement sur ce terme de momentanément. Je ne veux même pas envisager la possibilité qu'elle ne revienne pas.
J'ai maintenant besoin de sa présence tout comme j'ai besoin de celle des autres.
« Jon. »
Sa voix me rappelle à la réalité, et je me rends compte que je suis planté debout à ne rien faire depuis une minute.
Et voilà, je divague à nouveau.
« Désolé, je ne suis pas concentré.
- Encore perdu dans vos pensées ?
- Oui.
- Alors ne les gardez pas pour vous.
- Je ne sais pas par quoi commencer.
- Vos amis, comment ils vont depuis votre fracture du nez ? »
Sa question m'étonne, d'habitude elle ne me parle jamais d'eux.
Je lui raconte tout, depuis la dispute jusqu'à la spectaculaire et émouvante réconciliation de Charly et Madame Hermann ce matin. Elle m'écoute attentivement.
« C'est drôle, commente-t-elle à la fin, ce type, Charly, il est vraiment particulier. J'avoue que des fois, je ne comprends pas ce qu'il fait avec vous. Je veux dire, je comprends pour votre sœur bien sûr, et pour Madame Hermann, qui a beaucoup de points communs avec vous. C'est bien elle qui aime lire, boire du thé, et qui est très pondérée, comme vous, non ?
- Un peu, admets-je. Mais il n'y a pas que ça. Même s'ils ne sont pas évidents au premier abord, il y a davantage de points communs entre moi et Charly qu'entre moi et Hermann.
- Ah bon ?
- Oui, nous aimons plein de choses qu'elle n'aime pas. Charly est comme je rêverais de l'être : empathique, humaniste, serviable et chaleureux avec les autres. Madame Hermann a des côtés très distants, presque froids, et elle est profondément misanthrope, ce que je ne voudrais pas du tout devenir. Je dois aussi avouer qu'elle a un certain… complexe de supériorité. Elle est sans cesse en train de juger les autres, tandis que Charly prend les gens comme ils sont. Il a un drôle de caractère, il peut vite s'emporter, mais il est sincère.
- Et bien, vous l'aimez vraiment.
- C'est mon meilleur ami. Il me comprend toujours, même quand je ne me comprends pas moi-même. Je crois bien qu'il est ce qui, pour moi, peut se rapprocher le plus d'une âme-sœur.
- Dans ce cas, il est paradoxal que vous vous heurtiez si souvent l'un à l'autre.
- C'est vrai. Ça me désole, il y a des sujets sur lesquels nous ne parvenons pas à être proches.
- Par exemple ?
- La lecture. J'ai toujours essayé de le faire lire, mais ça n'a jamais marché.
- Le faire lire ?
- Oui, des livres. Il n'a jamais lu un seul livre. Enfin si, il a lu Fight Club pendant plusieurs semaines. Mais ce n'est pas lire, il l'a lu par tranches de cinq minutes, en allant aux WC. Il l'a lu comme on lit un recueil de maximes anarchistes sans queue ni tête. Lire ce n'est pas ça.
- Et c'est quoi pour vous, lire ?
- C'est comprendre ce qu'on lit. Y prendre du plaisir. Y voir la beauté contenue dans le texte. C'est entendre l'auteur nous parler, sentir une connexion s'établir entre lui et nous, à travers le temps, l'espace, la barrière de la langue et de la culture. C'est ça, lire vraiment.
- Et Charly n'est pas capable de lire comme ça ?
- Il ne veut pas faire l'effort. Il en serait capable, j'en suis sûr, il est très intelligent, vous savez. Mais à chaque fois que je lui ai prêté un livre, il en a lu à peine une page ou deux, et puis il a dit que c'était ennuyeux, que ce n'était pas pour lui.
- Et vous lui en voulez de ne pas faire l'effort ?
- Non, c'est pas… c'est pas ça. Il dit tout le temps que je suis un snob avec mes bouquins, que je le regarde de haut, mais c'est pas pour ça. Je ne veux pas le faire se sentir inférieur du fait de ne pas lire. Il y a des tas des choses que Charly sait faire tellement mieux que moi, si vous saviez, jamais je ne le considérerai avec condescendance. C'est juste que… je ne sais pas comment le dire…
- Vous aimeriez pouvoir partager avec lui quelque chose que vous aimez beaucoup et qui compte pour vous.
- Oui, voilà, c'est ça ! C'est exactement ça !
- Alors, peut-être que vous devriez lui proposer de lire des choses que lui aimerait, et pas des choses que vous aimeriez qu'il aime. »
Cette phrase me pénètre profondément. J'en reste muet.
Elle a raison.
Comment n'y ai-je jamais pensé par moi-même ? Qu'est-ce que Charly aimerait lire ? Je crois que je ne me suis même jamais posée la question.
Avec Danica et Madame Hermann, c'est tellement plus facile.
Dani est une enfant pleine de curiosité qui veut dévorer le monde entier, et tout connaître.
Madame Hermann est un puits de sagesse et de culture, qui a lu tous les livres.
Et Charly, qui n'a jamais rien lu, et jamais rien voulu lire, lui, qu'aimerait-il, au fond ?
Je revois mon ami, il y a de ça plusieurs années, me tendre un livre que je lui avais prêté, encore un, encore un échec.
La couverture est salie, les coins abimés. Il l'a trimballé dans ses affaires, dans ses poches, sans ménagement. Il l'a emmené partout avec lui plusieurs jours durant. Il ne l'a pas lu.
« Laisse tomber, assène-t-il impitoyablement. Pas la peine que j'continue à t'le saloper pour rien. J'le lirai pas. C'est chiant. »
J'espérais que Maupassant et ses nouvelles sauraient trouver grâce à ses yeux, de par leur brièveté. Qu'il en lirait au moins une. Je m'efforce de ne pas laisser paraître ma déception, d'engager la discussion. Essayer de comprendre ce qui n'a pas fonctionné, pourquoi le charme n'a pas opéré.
« Qu'est-ce qui est chiant ? Qu'est-ce qui ne t'a pas plu ?
- Chais pas. Juste lire, déjà, c'est chiant. J'aime pas ça. Faut s'asseoir, faut rien faire d'autre, ça fait chier, moi j'ai b'soin d'm'occuper les mains, j'déteste rester planté là à rien foutre.
- Mais, lire, c'est une occupation à part entière », protesté-je, presque révolté par sa vision des choses, si simpliste, si grossière.
Et je me rends compte aujourd'hui à quel point je me suis trompé. Je connais si bien mon ami, et pourtant, je n'ai rien su voir.
Charly est perpétuellement agité, il ne tient pas en place. C'est le genre de type à boire son café en marchant, à manger debout, à tourner en rond lorsqu'il réfléchit. Quand il parle, ses doigts sont toujours agités de tics nerveux. Ils pianotent, bricolent, tripotent le moindre objet à leur portée.
Charly est une pile électrique, un organisme qui n'aspire qu'à l'action, au mouvement.
Comment espérer qu'il puisse s'asseoir et ne plus bouger, ne serait-ce qu'une heure, pour se plonger dans un livre ? Comment imaginer un instant qu'il soit à même d'apprécier une activité si statique, si contemplative ?
Pour lui, le simple concept tient de la punition.
Cela doit la ramener à ses années d'enfance, à la contrition, la frustration du petit garçon turbulent enchainé à une chaise d'écolier, durant des heures interminables et mortellement ennuyeuses. Forcé d'être attentif, concentré, alors que tout en lui crie pour s'éparpiller, exploser au dehors, être libre.
Non, Charly ne veut pas, ne peut pas lire de cette façon-là.
Et moi qui ai tenté tout ce temps de l'y pousser. Je me sens soudain indigne de l'amitié indéfectible qu'il me porte.
Je n'ai pas su une seule fois faire preuve d'empathie, me mettre à sa place, tandis que lui essaye sans cesse.
