Navré pour une publication un peu plus tardive, un truc appelé «vie sociale» m'a retenu un moment. Promis, la naissance du petit bébé, c'est pour bientôt !

Chapitre Douze

Joyeux Harley Games !

Palais des Merveilles

15 janvier 2028, 7h30

Harley Quinn

Debout au milieu de ma grande salle d'entraînement privée, je ferme les yeux et commence quelques exercices d'échauffements. C'est une routine que je me suis imposée il y a longtemps ; ce n'est pas parce que je peux m'empiffrer de sucreries tout en restant svelte que je dois négliger un bon entraînement régulier.

Pour l'occasion, j'ai laissé de côté ma robe pour enfiler un short et une camisole, les deux aux couleurs de ma tenue. Mes cheveux courts sont pour une fois libres de leurs mouvements, exposant à tous les mèches violettes et rouges qui encadrent mon visage blanc. Quand je me regarde dans le miroir, je suis toujours fière de me savoir aussi bien conservé malgré mon début de cinquantaine ; j'ai toujours l'air d'une magnifique femme en pleine trentaine, la beauté au sommet de son épanouissement.

Une alarme m'avertit que la session s'est activée. Avec un large sourire, je rouvre les yeux et observe la pièce s'animer, les obstacles se dresser et s'abaisser aléatoirement et certaines sections de sol tourner. Je me mets à courir et bondis aussitôt au-dessus d'un muret, effectuant une pirouette dans les airs avant de me réceptionner au sol sans ralentir ma course.

Je croise ensuite deux automates qui tentent de m'attaquer, mais je me laisse glisser au sol et saisis leurs chevilles au passage, les renversant tous les deux. Puis, je me soulève d'un bond sur les mains et me laisse durement tomber sur leurs visages, mes pieds soulevant des étincelles lorsque je pulvérise les circuits derrière leur sale gueule d'androïdes. J'éclate de rire et poursuis ma course.

Le programme semble enfin réaliser que la difficulté est jusqu'ici médiocre et accélère la cadence, pour mon plus grand plaisir. Durant les minutes qui suivent, je cours, bondis, glisse sur les murs et élimine des robots d'entraînement à la pelle, jusqu'à ce qu'enfin, je ressente un début de fatigue et que je parvienne à faire couler ma sueur. À ce moment, je m'immobilise au centre de la pièce et ordonne à haute voix l'arrêt de l'entraînement.

Aussitôt, les obstacles s'enfoncent dans le sol et les murs et les automates survivants se dirigent docilement vers leurs alcôves où ils vont se plier sur eux-mêmes. Poussant un cri victorieux, je me mets debout sur mes mains. J'adore avoir de l'action !

Mais à présent, il faut que j'aille me changer. Bientôt, ce sera un grand jour, et il faut mettre les préparations en branle.

Après une bonne douche froide et un changement rapide, je traverse le palais pour aller réveiller en personne mon petit trésor. À neuf heures trente précise, il ouvre les yeux et accepte de bon gré un câlin de sa maman adorée.

-Bonjour mon poussin, je lui susurre, admirant une fois de plus combien il ressemble à son père. Tu sais quel jour nous sommes, aujourd'hui ?

Il plisse son petit nez mignon –au moins un truc dont il a hérité de moi-, réfléchissant quelques secondes. Puis, un sourire s'épanouit lorsqu'il se rappelle la date.

-Nous sommes le 15 janvier, dit-il.

-Exactement ! Comme c'est ton anniversaire dans une semaine, c'est à toi de choisir le lieu des célébrations. Mais avant, nous allons t'habiller.

Jack est souvent un peu détaché de la réalité, plongé dans des pensées supérieures sans doute. Mais ce matin, il est surexcité, comme un adolescent approchant de ses quinze ans devrait l'être. Il décide même de s'habiller lui-même, rompant avec notre petit rituel, tant il est pressé de se rendre dans la salle de contrôle.

Tous les ans, je lui offre plein de cadeaux. Mais un en particulier ne change pas : choisir le lieu où nous célébrerons sa date de naissance. C'est comme si c'était hier…

Lorsque nous arrivons à la salle de contrôle de l'aéronef géant abritant notre palais, je me dirige vers la carte holographique et fais apparaître une miniature de la Terre, avec indiqué par un sourire vert tous les endroits ayant déjà accueilli les Harley Games. Il y en a partout, mais si peu à la fois…mais ça va changer, bien sûr.

-Alors, mon poussin ? je lui demande après qu'il aille étudié la carte quelques minutes. Un endroit fait ton bonheur ?

Fasciné par les lumières colorées, Jack fait tourner l'hologramme avant de se retrouver face à l'Océanie. Puis, il fait un zoom et désigne du doigt une des îles de la Nouvelle-Zélande.

-Wellington, dit-il.

-Mmh…c'est vrai que nous ne sommes jamais allez dans les îles.

-J'ai entendu dire que plein de gens vilains sont allés là-bas parce qu'ils ne voulaient pas jouer. Mais ils vont jouer, pas vraie mère ?

Mon sourire s'élargit. Selon les rapports que mes Carrés d'As locaux m'ont envoyés, il y a effectivement un très grand nombre de réfugiés de tous les autres continents qui se sont rendus en Nouvelle-Zélande, croyant sans doute que ce coin reculé n'attirerait jamais mon attention. Ils ont eu tort. La démographie de Wellington a presque doublé dans la dernière décennie. Voilà qui va rendre les choses…intéressantes.

-Vous avez entendu, messieurs dames ? je lance en me jetant sur mon siège de commandement. Capte sur Wellington !

XXXXXXX

Pittsburgh

21 janvier 2028, 9h11

Batman

Ces derniers jours, j'ai remarqué une augmentation significative des activités militaires. Des exercices sont organisés à grande échelle, des messages de recommandation sont récités en boucle toute la journée et tout le monde semble particulièrement nerveux. Même les civils n'échappent pas à cette effervescence, certains préparant déjà leurs bagages comme s'ils prévoyaient ficher le camp au plus. Certains sont déjà partis s'installer temporairement dans la campagne, malgré la chute de température en ce mois de janvier.

Buck pénètre dans l'appartement que nous occupons depuis ces deux dernières semaines, transportant à ma grande surprise une télévision qu'il s'empresse d'aller porter dans un coin, à proximité d'une prise de courant. Il semble également victime de la nervosité ambiante.

-Que ce passe-t-il ? je lui demande pendant qu'il installe le téléviseur.

-Aujourd'hui, c'est le pire jour dans l'année, répond-il. C'est l'anniversaire de Jack Quinn.

-Et en quoi est-ce si mauvais ? J'ai cru remarquer que la tension en ville semblait sur le point d'exploser.

En guise de réponse, Buck allume le téléviseur et une musique de cirque retentit. Le titre All hail the Quinn apparait sur l'écran, entouré de symboles de jeu de carte et de cœurs, avant d'être remplacé par le visage souriant de mon ennemie. Je frémis instinctivement en la revoyant enfin, même si c'est à travers un écran. Le temps s'est montré clément envers elle, car malgré les quinze années passées, Harley Quinn semble avoir vieilli au ralenti. La principale différence que je remarque, c'est que ses traits ont muri au-delà du visage de gamine immature pour donner celui d'une femme belle et autoritaire…et dont la lueur de folie brille plus fort que jamais dans ses yeux.

-Bonjour à tous et à toutes ! s'écrit-elle. Ici Harley Quinn, qui vous parle en direct de Wellington, Nouvelle-Zélande !

Des exclamations de joie s'élèvent de la rue. Mon acolyte soupire lui aussi de soulagement et m'apprend que chaque année, Harley Quinn célèbre l'anniversaire de son rejeton en le laissant choisir le lieu des Harley Games. J'avais bien sûr entendu qu'elle continuait ces jeux cruels. Une partie de moi est déçue que mon ennemie soit partie à l'autre bout du monde, hors de ma portée.

La caméra montre à présent les hautes tours d'une mégalopole que je devine être Wellington. La cité portuaire semble avoir subi un boum démographique récent, si on se fie à la grande présence de quartiers entiers fraichement construits. Je remarque alors une ombre sur la ville…une ombre qui semble provenir de la caméra elle-même.

Harley Quinn possède une sorte d'aéronef géant, je comprends alors. Cette théorie est confirmée par Buck lui-même ; durant l'Année de Sang, la reine du chaos s'est emparée d'un bâtiment aérien géant qui servait de quartier général avancé au SHIELD, une organisation de sécurité internationale.

Mon ennemie réapparait sur la caméra, qui semble être maintenue tenue par quelqu'un d'autre. Elle esquisse une pirouette vers l'arrière, puis une seconde et se réceptionne sur un fauteuil placé pile au bon endroit pour la recevoir. En prenant une position décontractée sur son trône, elle s'adresse maintenant aux habitants de Wellington.

-Un petit oiseau m'a murmuré à l'oreille que votre démographie a subi une augmentation considérable dernièrement. Dites-moi, combien d'Américains, de Chinois et d'Australiens abritez-vous maintenant ? Vous, bande de rabat-joie qui refusent de jouer, vous pensiez vraiment que le bout du monde serait assez loin de moi ?

Elle éclate de rire et le mot «débiles» en grands caractères apparait quelques secondes sur l'écran. Prenant une parodie d'air sérieux, elle fait signe au caméraman de se rapprocher et elle murmure sur le ton de la confidence.

-Vous savez quoi ? Vous méritez d'être punis. Mais avant…!

La caméra s'éloigne et elle sort un yoyo de sa poche, commençant à jouer avec dextérité.

-Pour ceux qui ne connaissent pas encore les règles des Harley Games –viviez-vous sous un rocher, imbéciles ?-, je vais les répéter : Wellington sera mise à l'épreuve. Si elle réussit, ses habitants auront l'honneur de décider quelle ville sera gazée par des tonnes de gaz Delirium. Si elle échoue…eh bien, elle subira ce destin elle-même.

Je serre les poings en entendant les règles de ce jeu pervers. Elle n'a pas changé de méthode depuis New York ; dans tous les cas, des tas de gens vont mourir. Assister à cela sans avoir le pouvoir d'intervenir me donne envie de fracasser les murs à main nue.

Harley entreprend alors de révéler l'épreuve d'aujourd'hui : d'ici vingt-quatre heures, Wellington devra livrer une centaine de personnes bien spécifiques –des policiers, des politiciens, des hommes d'affaires et plusieurs citoyens anonymes- afin qu'ils reçoivent eux-mêmes le châtiment réservé aux fuyards. Je m'étrangle devant l'horreur de ce «jeu» ; dans leur panique, les citoyens vont littéralement s'entre-déchirer afin de dénicher les sacrifiés, et la notion «mort ou vif» ordonnée par la reine du chaos prend tout son sens.

Le chaos va s'abattre sur Wellington dans un véritable bain de sang, et elle n'aura même pas à lever le petit doigt. Juste à regarder et rigoler du haut de son palais volant.

Les règles sont ordonnées, et sur un dernier «bonne chance» moqueur d'Harley, un décompte apparaît dans un coin de l'écran. Buck me prévient que des drones dotés de caméras vont maintenant prendre la relève afin de filmer l'action en direct. Comme promis, l'écran montre à présent une foule affolée dans le centre-ville de Wellington, les gens se bousculant, se battant et tentant de fuir en piétinant sans honte ceux qui ont eu le malheur de trébucher.

Sur les écrans de Wellington, les visages et les noms des victimes exigées par Harley défilent en boucle, toujours avec ce même compte à rebours.

Soudain, des individus portant des masques de clown ornés de carreaux, de piques et de trèfles jaillissent, l'arme au poing, et entreprennent de tirer un peu partout, ajoutant au chaos ambiant. Les Carrés d'As locaux ont décidé de s'en donner à cœur joie, semble-t-il.

Vers le début de l'après-midi, la première victime est dénichée et traînée de force hors de son appartement. Il s'agit d'un homme dans la quarantaine, d'origine asiatique et arborant la tenue d'un homme d'affaires. Le malheureux se débat et proteste en japonais, suppliant ses bourreaux de l'épargner. Même si ses anciens concitoyens et amis comprennent sa langue maternelle, ils ne l'écoutent pas, trop terrifiés à l'idée de mourir s'ils n'obéissent pas à Harley Quinn.

Personne n'envisage-t-il donc de s'en prendre à la véritable responsable de ce drame ? je me demande, furieux. Soudain, un petit garçon jaillit de l'immeuble d'où on a tiré le japonais et tente de le tirer en arrière. Pleurant et suppliant en langue nipponne, le garçonnet est bien évidemment le fils de l'homme. J'écarquille les yeux en voyant un autre homme brandir une brique et fracasser le crâne de l'enfant, malgré les cris désespérés du père. La dépouille est écartée et le prisonnier emporté.

La traque se poursuit, et les prisonniers s'accumulent lentement. Il y a bien des proches qui tentent de défendre leurs parents, amis ou voisins, mais la plupart finissent par être écartés ou alors subissent le même sort que le garçonnet. À la tombée de la nuit, environ quarante-cinq des cent victimes réclamées croupissent dans les cellules d'un commissariat de police, surveillées par les mêmes policiers qui auraient dû les protéger. Au moins une dizaine d'entre eux ne sont plus que des cadavres. Après tout, Harley Quinn n'a pas exigé que ses proies soient vivantes.

Cela me rappelle l'un des plans tordus que le Joker avait concoctés il y a quelques années. Désireux de me prouver que tous les humains étaient aussi timbrés que lui avec la bonne motivation, il avait mis la tête à prix de tous les membres du conseil municipal, maire compris, sous peine de faire exploser un hôpital par heure où une cible respirerait encore. Si je n'avais pas neutralisé le Joker à temps, les citoyens de Gotham se seraient transformés en bêtes sauvages…pour rien. Car, comme les démineurs du GCPD l'ont plus tard découvert, toutes les bombes étaient des fausses.

Cette fois, cependant, c'est du réel. De mémoire, Buck ne se souvient d'aucun Harley Games qui reposait sur du bluff. La mort et la destruction amusent réellement la reine du chaos.

Lorsque la nuit tombe, mon acolyte et moi sommes obligés de sortir assister les forces militaires contre un regain d'enthousiasme de nos Carrés d'As, ces derniers probablement jaloux que leurs collègues à l'autre bout du monde aillent tout le plaisir. Presque deux semaines que Batman et Eaglestar ont entrepris de faire le ménage à Pittsburgh sans pour autant avoir le moindre contact officiel avec les forces de l'ordre. Le haut commandement militaire local s'arrache les cheveux et hésite entre nous traiter en criminels ou en héros. Tout comme le GCPD, au début de ma carrière de justicier. Nous enfreignons volontiers plusieurs lois, mais le problème, c'est que nous faisons réellement une différence. Et plusieurs soldats nous en sont reconnaissants, comme le prouve le nombre élevé de rencontres avec eux où on nous a tout simplement laissé partir pendant qu'ils regardaient de l'autre côté.

En raison du décalage horaire, il est encore tard chez nous lorsque le décompte des vingt-quatre heures prend fin. Nous terminons de neutraliser un groupe de Carrés d'As qui s'était risqué à affronter des Vaseux sur leur territoire avant de retourner dans notre repaire, pris d'une curiosité morbide concernant les résultats des Harley Games. Des cages ont été installées sur le pont de l'aéronef de mon ennemie et elle est déjà en train de compter les têtes. Quelques personnes surveillées par des gardes masqués, sans doute des citoyens effrayés, attendent nerveusement à proximité, les yeux fixés sur leurs chaussures. Ils sont probablement rongés par les remords, et l'une des femmes se bouche les oreilles pour ne plus entendre les supplications des tributs.

Finalement, Harley Quinn annonce que tout le monde est présent, ce qui signifie que Wellington sera épargnée. Un petit écran dans un coin nous montre les réactions des gens dans le centre-ville dévasté : ils explosent de joie, s'enlacent et dansent dans les rues. Comme il est facile de se réjouir maintenant que les centaines de morts sur votre conscience sont loin.

Quinn ordonne à présent à tout le monde de s'éloigner et enfile un masque à gaz décoré pour ressembler au visage du Joker. Elle brandit ensuite une sorte de lance-flamme modifié qu'elle pointe sur les prisonniers et projette en riant un long jet de fumée verte sur les cages. Les étranglements et les cris se muent peu à peu en rires frénétiques, jusqu'à ce qu'ils s'effondrent tous, fauchés par le gaz hilarant. Lorsque la fumée s'éclaircie, une montagne de cadavres au visage distordu gis à la vue des caméras.

-Voilà ce qui arrive lorsqu'on se croit plus malin qu'Harley Quinn ! s'exclame-t-elle avec amusement. Mais, habitants de Wellington, ce n'est pas fini ! Il vous reste encore à choisir qui devra tomber à votre place. Pour cela…

Elle claque des doigts. Aussitôt, deux Carrés d'As font entrer une roulette de loterie avec plusieurs noms de ville dessus, au moins une trentaine. Mon œil aiguisé note avec inquiétude que Pittsburgh est du nombre.

-Tiens ? note Buck, toujours vêtu de son masque. Cela fait au moins quatre ans qu'elle n'a pas utilisé la roue du malheur.

-Le hasard est impartial, je grogne. Mais cela enlève même l'illusion de contrôle que croyaient avoir ces gens.

Dans un sens, j'ai pitié de cette poignée d'hommes et de femmes qui ont été choisis pour représenter leur ville dans ce jeu cruel. L'un d'entre eux est poussé en avant, désigné malgré lui comme étant celui qui fera tourner la roue. Il essuie ses mains moites sur sa chemise et détourne le regard pour ne pas contempler le sourire psychopathe d'Harley. Puis, il fait tourner la roue.

Pendant des secondes qui semblent interminables, la roue du malheur comme l'a surnommé Buck tournoie. Elle ralentit finalement, dépassant plusieurs noms jusqu'à s'arrêter finalement sur…Auckland.

Des hurlements affolés s'élèvent des gens de Wellington, et un vieillard tombe à genoux en éclatant en sanglots. En essayant de sauver leur ville, ces gens ont malgré tout condamné la plus grande métropole de la Nouvelle-Zélande. Encore plus de Néo-Zélandais vont mourir que si Wellington elle-même avait été gazée !

-Oh…ricane Harley. Quel…dommage.

À l'insu des Wellingtoniens, elle se tourne vers la caméra et envoie un clin d'œil complice au reste de la planète. Le message est clair : depuis le début, les jeux étaient faits. Harley Quinn voulait punir les Néo-Zélandais d'avoir recueilli autant de réfugiés dans leurs frontières, et peu importe le résultat des Harley Games, l'une des grandes villes du minuscule pays aurait été dévastée. Plus personne n'est à l'abri nulle part, voilà ce qu'elle veut faire savoir.

L'aéronef s'envole immédiatement vers le nord, jusqu'à atteindre la plus grande concentration urbaine de la Nouvelle-Zélande. Les habitants de Wellington restés à bord poussent des cris de protestation, mais sont maintenus en place par les gardes Carrés d'As. Pendant ce temps, Harley Quinn écarte les bras en rien, les pans de sa robe claquant au vent.

Après plusieurs minutes, l'aéronef crève la surface des nuages, descendant rapidement en direction d'une vaste ville portuaire : Auckland. Même à cette hauteur, il est possible de voir des gens tenter désespérément de fuir avant qu'il ne soit trop tard.

Un plan donné par un des drones me donne un aperçu de l'aéronef, et je sursaute ; ce truc est gigantesque ! À vue de nez, on croirait voir un porte-avion qui se serait arraché de l'océan grâce à quatre immenses réacteurs. Dans la coque inférieure, une cloison s'ouvre, révélant une machine sphérique reliée à plusieurs câbles et tuyaux. L'engin infernal descend doucement, provoquant davantage cris de panique.

Un grondement sourd s'élève ; un instant plus tard, un épais rideau de gaz jaillit et descend lourdement vers le niveau du sol. Le visage crispé par la colère, je ne peux qu'assister à l'attaque au Delirium, le poison transformant rapidement une population entière en monstres sanguinaires.

Dès que son œuvre est accomplie, Quinn se retourne vers la caméra et s'approche, les mains sur les hanches.

-C'est tout pour aujourd'hui ! J'espère que vous vous êtes autant amusé que moi et mon petit prince. Bonne journée, et à la prochaine. Bisou !

Elle souffle un baiser vers la caméra, puis l'écran titre revient. J'éteins la télévision, la mine sombre, puis je m'adresse à Buck.

-C'est comme ça depuis quinze ans ?

-Dix ans, me corrige-t-il. Pour être franc, les anniversaires de Jack Quinn sont les seuls jours prévisibles des Harley Games. Dans une année, il peut y en avoir un seul autre, et la suivante, presque une dizaine. Cela varie selon son humeur.

-Combien ?

-Je ne sais pas, admet-il. J'ai longtemps vécu à l'écart des civilisations encore fonctionnelles. Et je ne suis pas sûr qu'elles-mêmes ont réussi à estimer avec exactitude le nombre de villes qui…

Je le fais taire d'un geste de la main.

-Nous avons assez perdu de temps. Dès demain, je vais te mettre à l'épreuve une dernière fois. Si tu te montres à la hauteur, tu ne seras plus mon apprenti, mais mon associé.

-Et si j'échoue ?

-Je t'abandonnerai ici et partirai à la recherche de la résistance. Seul. Et crois-moi, tu ne pourras pas me retrouver. Alors…n'échoue pas.

XXXXXXX

Asile d'Arkham

2 avril 2006

Batman

Tandis que je reconduis un Joker ligoté et contusionné dans ma batmobile, je m'efforce de réfléchir à comment cela a pu se produire. À peine trois mois enfermés et il parvient à s'évader ? Même pour lui, c'est presque un record.

Qui plus est, quelque chose ne colle pas. Depuis la dernière fois, j'ai pris l'habitude de faire une inspection des sécurités de la cellule du Joker environ une fois par mois. Je doutais que ça l'empêche de s'évader de nouveau, mais j'osais au moins voir venir la prochaine fois…voire même neutralisé quelques tentatives. Pourtant, ma dernière inspection remonte à six jours…et tout allait bien.

Le Joker sur mon siège arrière ricane doucement, chantonnant une chanson de gamin m'encourageant à rouler plus vite. Je l'ignore sombrement. J'ai l'habitude de ces longues routes à devoir supporter ce dégénéré. Au début, je répondais à ses provocations. Puis, j'ai appris que cela ne faisait que l'encourager dans ses délires, alors je joue la carte de l'ignorance.

-Quelque chose ne va pas, Batou ? me demande-t-il. Tu n'as pas dit un mot depuis une bonne demi-heure. Tu es fâché ?

Cette fois, mon silence ne l'incite pas à se la fermer, et il continue.

-Tu sais Batou, je me fais du souci pour toi. Non, vraiment ! Tout ce temps passer à me surveiller, à essayer de m'attraper quand je m'évade…ça ne laisse pas beaucoup de temps libre. Ça doit être triste, toute cette solitude.

Bon sang, tu vas la fermer ? je grommèle intérieurement.

-Je sais bien que je suis ton seul ami. C'est pour ça que tu tiens toujours à m'escorter personnellement jusqu'à la maison des fous. Tu aimes ma compagnie, avoue-le !

Comme s'il ne savait pas ! Le Clown est tellement dangereux qu'à presque chaque occasion où j'ai laissé la police le raccompagner, il a trouvé le moyen de s'évader. Les agents du GCPD le sous-estiment trop. Pas moi.

-Oh, tu sais, pour une fois, j'ai hâte de rentrer à la maison. Ces murs capitonnés, tout blancs au point que ça vous aveugle, ces doc' trop sérieux tout le temps…tiens, je me demande si c'est spaghetti aujourd'hui ? Oh, je suis impatient de voir ça ! La bouffe dégueulasse d'Arkham…rien de mieux pour vous déboucher les boyaux, que vous le vouliez ou non !

Il éclate de rire, roulant sur le siège arrière. Il s'étrangle et tousse un peu, crachant un léger filet de sang. Je lui ai probablement cassé une ou deux côtes durant notre combat. Voilà qui risque de lui faire regretter sa tendance à rire tout le temps pendant quelque temps…quoique le connaissant, il va probablement prendre son pied.

-Franchement, Batou, parle-moi ! Ce n'est pas drôle de s'isoler ainsi. Au moins, quand on a des amis, on peut se confier…et parfois, se faire donner un petit coup de pouce quand on a le cafard. Hé hé.

Je tends soudain l'oreille aux propos décousus du Joker. Il a beau être fou, il est parfois capable de paroles rationnelles, surtout si cela peut lui permettre de défier quelqu'un ou de se moquer de lui. Un doute commence à m'envahir, maintenant que je vois une certaine logique dans ce que le Joker me dit.

Il n'aurait pas pu s'évader d'Arkham aussi facilement. Du moins…pas tout seul. Pourrait-il avoir des complices à l'intérieur de l'asile ?

Le reste du voyage me semble beaucoup plus long, en raison de mon impatience. Lorsqu'enfin, nous passons le portail fortifié scellant l'asile d'Arkham, je sors de la batomibile en traînant le Joker par la peau du cou. Sans délicatesse, je le jette aux pieds des infirmiers, avant de me tourner vers le garde de sécurité Aaron Cash. Un brave type, parfaitement honnête et avec aussi peu de compassion que moi pour les fous dangereux comme le Joker.

-Merci de nous l'avoir ramené, Batman, dit Cash en désignant le Joker de la tête.

-On se revoit plus tard, Batou ! s'écrit justement le Clown en rigolant.

-C'est mon boulot. J'aurais une faveur à vous demander.

-De quoi s'agit-il ?

-Je voudrais examiner la cellule du Joker. Les archives de sécurité du soir où il s'est évadé. Je veux comprendre comment c'est arrivé.

Il hausse des épaules.

-Ça peut se faire. Contrairement à plusieurs personnes haut placées, j'ai le plus grand respect pour ce que vous faites. Cependant, on a déjà tout épluché, en vain.

-Laissez-moi quand même jeter un coup d'œil. Qui sait ?

Je n'ose pas dire tout haut que je me considère plus compétent que certains des enquêteurs de la police criminelle du GCPD. Cela risquerait d'insulter Cash, et j'ai déjà si peu d'alliés à Gotham…

Je passe quelques heures à enquêter sous l'œil curieux des gardes de sécurité. Comme je m'en doutais, ils n'ont pas cherché trop loin ; le Joker n'apparait pas sur les caméras et sa cellule n'a pas été forcée. C'est à peu près tout ce qu'il y a dans le rapport. Toutefois, en parcourant les fichiers informatiques, je découvre des éléments troublants. Le soir de l'évasion du Joker, quelqu'un possédant un accès de sécurité élevé à pénétrer dans les systèmes, effaçant ses traces au passage. En théorie, cela aurait pu permettre à un complice du Joker de neutraliser la sécurité quelques minutes, juste ce qu'il lui faut pour mettre les voiles…mais ce qui me perturbe, c'est que ce n'est pas un hackeur qui est entré dans le système informatique d'Arkham. Quelqu'un a utilisé un passe officiel !

Discrètement, je laisse un mouchard de type cheval de Troie dans l'ordinateur, puis annonce aux gardes que je vais partir. On m'escorte jusqu'à la sortie, puis Aaron Cash insiste pour me serrer la main avant mon départ.

En me déplaçant dans l'espace de stationnement, je suis étonné de découvrir une femme en train d'examiner la batmobile, faisant glisser ses doigts sur le pare-brise comme pour en étudier la matière.

-Je peux vous aider ? je demande, la faisant sursauter.

La femme se retourne et écarquille les yeux, sans doute surprise de contempler le Batman en personne. Séduisante blonde aux cheveux coiffés en chignon dans le tout début de la trentaine, elle porte par-dessus ses yeux bleus des lunettes rondes et un sarrau blanc de psychiatre. La carte épinglée sur sa blouse révèle son identité.

Le docteur Harleen Quinzel. La femme qui s'est vu confier la lourde tâche de psychanalyser le Joker. Je consulte toujours le dossier des nouveaux employés d'Arkham, en raison de leur proximité avec des criminels dangereux. Mademoiselle Quinsel n'a pas grand-chose en particulier en raison de sa toute jeune carrière, si ce n'est qu'elle a obtenu son doctorat avec mention.

Une moue sur le visage, elle replace une mèche derrière son oreille.

-Il semble que vous ayez ramené mon patient…dit-elle d'un ton glacial.

-Vous devez être le docteur Quinzel alors ? je dis. J'ai entendu parler de vous.

Mieux vaut éviter de préciser que j'ai épluché ses états de service. Les gens n'apprécient guère les intrusions dans leurs vies. Je tends la main avec politesse, mais la jeune femme ignore superbement la poignée de main proposée. Je finis par me rétracter, voyant ses yeux se plisser tandis qu'elle essaye de m'étudier. Elle ne serait pas la première psychiatre à s'intéresser à mon cas.

-Je vais vous laisser, je dis finalement. Tâcher de surveiller davantage votre patient, mademoiselle Quinzel.

Je remonte dans la batmobile et file en direction de la batcave, songeur. Il y avait quelque chose d'étrange chez cette femme. Pourquoi m'a-t-elle regardé avec une telle…hostilité ?

La psychiatre du Joker…une brèche de sécurité provoquée par un employé d'Arkham…

Je crois qu'il me faudra garder un œil sur elle.