Mae govannen mellyn !

Eh ben ! Ça commençait à faire un moment que je n'avais pas repris cette fic ! Ça fait depuis... attendez, janvier ?! La vache ! La combinaison manque de temps et d'inspi, c'est vraiment mortel !

Mais bon, je suis de retour, pour vous jouer un mauvais tour ! J'espère que je vous ai manqué ! Avec l'année scolaire enfin terminée je vais avoir pleeeein de temps pour écrire !

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Minute pub !

En collaboration avec deux amies, j'écris une fic Silmarillion-Seigneur des Anneaux. Son titre est Les tribulations d'une plante verte, vous pouvez la retrouver sur le compte de ma co-écrivaine, Elenna Laurefindele (dans mes fav authors).

N'hésitez pas à aller jeter un coup d'œil si vous voulez voir développer un personnage quand même assez, heu... effacé dans le Seigneur des Anneaux... Non je ne dirais pas qui.

Warning : Sérieux et respect s'abstenir.

Bref voilà minute pub terminée.

Revenons à nos Fëanorion (tiens, ça rime avec "mouton"... Coïncidence ? Je ne crois pas...)

ooo

Les petites précisions pour la route :

- Naturellement, l'univers et les personnages ne m'appartiennent en aucune manière ; tout est au vénéré J. R. R. Tolkien.

- Waaaaaaaah, mais ce chapitre ! J'ai galéré comme jamais avec ce monstre.

- Déjà, outre le fait qu'il explose de loin mes records de longueur (près de 10 000 mots quand même) ce qui m'a fait hésité à le diviser en plusieurs chapitres pour ne pas vous faire fuir...

- ... il est aussi l'un des plus déprimants avec son lot de morts et de larmes et tout le toutim…

- Comment ça je spoile ? C'est pas non plus éminemment transcendant comme nouvelle, qu'il y a des gens qui crèvent dans le Silmarillion, si ?

- Bref ça a été un bordel a gérer, surtout au niveau des points de vue omniscients, et j'ai dû me battre pour garder un semblant de cohérence - bref un mess total dans lequel je me suis noyée.

- Donc vous me balancerez vos tomates pourries à la fin (si vous y arrivez) d'accord ?

- Petit détail : comme musique d'ambiance je recommande fortement Just beneath the flames de Digital Daggers. Mais toutes leurs musiques en général sont très bien pour l'ambiance tristounetto-dramatique du Silmarillion.

- Autre petit détail : pour la partie de la confrontation verbale, je me suis fortement inspirée des "Mémoires d'une famille royale" de Zero-ryuu.

- Voila, je crois que c'est tout...

- Ah non, j'oublie une chose :

- BONNE LECTURE !

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La couronne de Doriath –

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Maglor n'aimait ni la guerre, ni les armes, ni le sang, ni les morts. C'étaient des éléments du chaos venus bouleverser un équilibre établi avant même que le mot « guerre » n'ait un sens. Des fausses notes dans la mélodie de leur histoire.

Il s'en serait tenu à l'écart s'il l'avait pu. Mais…

Il était lié à ce maudit serment, cette chaîne qui enserrait son cou, le tirant comme un chien. Il avait beau se camper, se raidir, enfoncer ses griffes dans le sol, gronder et se débattre, il était traîné vers l'avant, malgré lui, implacablement.

Alors il composait avec les fausses notes.

Il endossait son armure, ceignait l'épée à son flanc, déposait sur sa tête le heaume piqué de plumes rouges, et il s'en allait à la guerre, courbant la tête sous les regards emplis de dégoût et de mépris de ceux qui le voyaient suivre docilement sa chaîne, et la main invisible qui la tirait.

Ce jour-là, cependant, il avait un espoir. Infime et illusoire, peut-être mais il s'y raccrochait avec la résolution d'un noyé à une épave, et toute l'opiniâtreté de son caractère qu'il tenait de son père.

Si tout se passait bien, il n'y aurait pas besoin de dégainer et de se battre – il n'y aurait pas d'arme au clair, pas de sang, pas de morts…

Mais, comme l'aurait fait remarquer le cynique Caranthir s'il l'avait entendu, les choses ne se passaient jamais bien.

Cependant, il espérait encore.

Naïvement.

-Kano ?

Entendant son nom, Maglor tourna la tête. Le visage de son frère cadet, qui un instant plus tôt habitait sa pensée, s'était glissé entre les deux plaques de cuir qui fermaient sa tente.

-Moryofinwë, prononça-t-il lentement, comme s'il savourait le goût ce de nom sur sa langue, et son regard s'égara sur le visage de son frère cadet.

Ses traits étaient tirés, sa peau plus pâle qu'à l'ordinaire. Il semblait fatigué, à bout de force. L'étincelle furieuse de son regard couvait comme une braise mourante, et ses yeux étaient fixes, noirs, insondables comme des fenêtres sur l'Eternelle Obscurité qui les attendait sûrement…

Plus le temps passait, plus il semblait s'étioler, comme une fleur desséchée sous le soleil.

Comme eux tous.

Maudit serment…

-Tout va bien, Kano ?

Un sourire las, empreint de dérision, étendit les lèvres de Caranthir alors qu'il prononçait ces mots. Il savait la stupidité de cette question avant même de la poser ; il en connaissait déjà la réponse.

Elle ne pouvait pas être « oui ».

Mais ils devaient préserver les apparences, même s'ils n'en étaient eux-mêmes plus dupes.

Maglor serra les dents.

Maudit serment…

Il les avait tous changé.

Il les avait tous jeté à terre, blessés, humiliés, mutilés.

A quoi bon feindre ?

Le mensonge n'était qu'un rempart bien précaire.

Et pourtant, ils s'appliquaient tous à mentir – aux autres et à eux-mêmes. Ils faisaient comme si tout allait bien, ils gardaient le dos droit, le visage levé, offert à la pluie, en espérant que les gouttes tombées du ciel dissimuleraient leurs larmes.

Personne n'allait bien, et personne n'était dupe; mais ils s'entêtaient à faire comme si, pour maintenait l'illusion, pour garder un peu de courage dans leurs cœurs meurtris. A faire semblant d'être forts, peut-être le deviendraient-ils ?

Maglor regarda Caranthir dans les yeux.

-Oui, répondit-il d'une voix dépouillée de toute émotion. Oui, tout va bien.

Il laissa son regard sourire pour lui ; ses lèvres, elles, n'y arrivaient plus. C'était une telle futilité de sourire ; et il n'en avait, de toute façon, aucun motif… vraiment aucun. Et il n'avait plus la force ni la volonté de faire semblant.

-Entre donc, l'invita-t-il après une hésitation.

Caranthir se glissa à l'intérieur. Il avait déjà endossé son armure, brillante. Le pommeau ouvragé de son épée luisait à son flanc. Maglor garda le regard rivé sur cette épée, cette garde d'or sculptée en forme de tête de dragon et surmontée d'un diamant blanc. Il en possédait une semblable. Et chacun de leurs frères. C'était Fëanor qui les avait forgés pour eux, ainsi que les casques à panache rouge, avant leur départ - leur fuite - d'Aman. Caranthir tenait négligemment le sien sous le bras, comme un paquetage encombrant dont il ne savait que faire.

-Tu n'es pas encore prêt ?

Maglor secoua la tête. Il venait à peine d'extraire les pièces détachées de son armure de ses bagages, et elles gisaient en désordre autour de lui comme les débris d'une statue brisée. Il n'avait pas fait un geste pour les assembler. Il n'en avait pas envie. Et il espérait retarder le moment où il devrait – une nouvelle fois – s'armer et aller au-devant d'un nouveau conflit…

-Je vais t'aider.

Joignant le geste à la parole, et sans attendre de réponse, Caranthir se baissa, ramassa le premier morceau de métal qui passa à sa portée.

-Je sais tout de même mettre une armure seul, répondit Maglor, mais il n'y avait pas une grande conviction dans son ton.

Au contraire, son cœur se réchauffait d'une douce affection alors que Caranthir l'aidait à se harnacher dans cette complexe carapace de métal. Il ne disait mot, concentré sur sa tâche, les yeux baissés. Maglor l'observait en silence, pensif.

Caranthir n'était pas celui de ses frères avec qui il entretenait la meilleure relation. Dans leur enfance, il leur arrivait souvent de se quereller pour des motifs qui lui paraissaient ridicules aujourd'hui. Leurs caractères ne s'accordaient sur aucun point ; Caranthir était buté, impulsif, colérique, et Maglor pacifique, réfléchi et sensible. L'un traitait l'autre de timoré et de veule. L'autre répliquait qu'on ne faisait pas pire tête de mule crevée que lui. S'ils avaient un point commun, c'était un orgueil chatouilleux et surtout une voix puissante dont ils savaient user.

Quand Caranthir resserra les sangles qui fixaient les deux parties du plastron, son mouvement un peu trop brusque coupa brutalement le souffle à son frère. Caranthir n'eut pas un geste ou un mot d'excuse. Maglor toussa et ne fit pas de remarque.

Quelques siècles auparavant, cet incident aurait donné lieu à une altercation dont tout le palais de Tirion aurait entendu parler. Ils s'étaient assagis avec le temps.

Ou peut-être était-ce ce maudit serment qui les minait de l'intérieur.

Ils avaient changé.

-Voilà, mon frère. Te voici paré pour la guerre.

Caranthir recula d'un pas, comme pour admirer son œuvre.

Ils restèrent un instant face à face, immobiles et silencieux. Ils savaient qu'à l'instant où ils quitteraient l'abri de la tente, tous les regards seraient sur eux. Des regards emplis de dédain et de défiance. Ils les connaissaient, ces regards qui scrutaient l'étoile à huit branches de leur plastron. Ils les subissaient sans les rendre. Ils auraient tant aimé être fiers de cette étoile, le symbole de leur famille quand elle n'avait pas encore volé en éclat. Fëanor et ses sept fils. Mais à présent, ils devaient porter comme un fardeau honteux ce nom qui était le leur.

Caranthir cilla quand son regard hanté croisa celui de son frère. Il voyait l'écho de sa détresse dans les prunelles claires de Maglor. La même lassitude.

-J'en ai assez de tout ça, Kano, tu sais…

Et il sortit en hâte de la tente après avoir jeté ces mots derrière lui, comme s'il s'enfuyait.


Les hautes salles du palais de Menegroth bruissaient habituellement de cent voix et mille échos de pas, avec la discrétion empressée d'une nuée de papillons envahissant l'air de tous les côtés. Mais ce jour-là, le silence régnait, lourd et terrible ; tous les papillons étaient posés au sol et leurs ailes repliées se fondaient dans une ombre morne.

Leurs yeux scrutateurs regardaient passer les six silhouettes. La lumière des torches qui brûlaient aux murs de pierre se reflétait sur l'acier de leurs armures, les auréolant de rouge. Leurs plastrons étaient frappés de l'étoile à huit branches. Un casque d'or piqué de plumes de sang couvrait leur tête. Une épée ornée d'un diamant blanc ceignait leur côté. Ils irradiaient d'une énergie sombre et menaçante, comme si l'ombre de Morgoth était déjà sur eux.

Ils étaient six et ils vinrent à Menegroth avec l'aube. Quand les portes des Milles Cavernes s'ouvrirent à contrecœur devant eux, un corbeau traversa le ciel, plongeant le monde dans l'ombre quand il passa devant soleil ; et l'écho de son sinistre croassement résonna jusqu'au cœur du royaume caché.

Les Sindar de Doriath firent aux fils de Fëanor un accueil plus froid que les banquises de l'Helcaraxë. Mais cela ne sembla pas émouvoir les intéressés. Sous le métal de leurs heaumes, leurs visages étaient impénétrables. Ils s'avançaient côte à côte d'un pas égal, sans rendre aucun des regards qui pesaient sur eux tandis qu'ils remontaient l'allée du Roi jusqu'au trône. Un large passage avait été ménagé pour eux, mais on s'écartait encore davantage à leur approche, comme par crainte de respirer le même air corrompu. L'écho de leurs pas résonnait dans le silence, sourd et régulier, comme autant de battements de cœur suspendus, et se perdait dans les hautes voûtes de pierre froide.

Les fils de Fëanor s'arrêtèrent au pied des marches qui menaient au trône, où siégeait Dior Eluchil. Sur son front brillait orgueilleusement de la couronne de Doriath. Il était grand et majestueux, ses traits sculptés dans la grâce des Eldar et des Maiar mêlées. Son visage était impénétrable, figé dans une expression de froid mépris ; mais ses yeux clairs étaient des fenêtres ouvertes sur son âme, et ils brûlaient de haine comme un brasier qui le dévorait tout entier.

Près de lui étaient les siens son épouse Nimloth et leurs enfants, Elwing la Blanche et ses deux fils cadets, des jumeaux semblables comme deux gouttes d'eau. Amras les dévisagea avec curiosité, et ils lui rendirent son regard, imperturbables. Jamais encore il n'avait observé d'autres jumeaux que lui et Amrod ; et cette pensée fut comme une épingle de plus fichée dans son cœur meurtri. Mais la douleur accumulée depuis des années était si grande qu'il y prit à peine garde, comme une écharde dans son doigt alors que le bras entier lui avait été arraché.

A regret, il cessa de se repaître de la vision de ces deux enfants si semblables et de leurs mains jointes ensemble, et leva les yeux vers le seigneur de Doriath, qui les contemplait en silence depuis sa position de hauteur.

Le regard de Dior Eluchil les scrutait un à un, soigneusement, aigu et calculateur comme celui d'un faucon en chasse. Il étudiait l'ennemi pour en découvrir les faiblesses. Mais aucun Fëanorion ne flancha face à lui. Ils se dressaient devant lui, nobles et fiers, debout malgré leurs blessures.

Et Dior les haït d'autant plus fort qu'il lisait dans leurs yeux une volonté qui les empêchait de ciller, de baisser la tête. Elle vacillait, fragile, étouffée, mais elle persistait à brûler. Son envie était grande d'être celui qui la moucherait d'un seul souffle.

Le silence était tombé dans les hautes cavernes de Menegroth, si intense que l'air semblait vibrer. Les respirations étaient courtes et retenues ; les battements de cœur vibraient dans les poitrines, étouffés. Le temps lui-même semblait s'être figé. On attendait.

Celeborn glissa un bras protecteur autour de la taille de son épouse.

Oropher pressa l'épaule de son jeune fils timidement réfugié contre ses jambes.

Elwing serrait les mains de ses jeunes frères dans les siennes, défiant du regard le Fëanorion aux cheveux rouges qui les observait curieusement.

Les six fils de Fëanor et les cent Sindar se faisaient face et ne bougeaient pas.

Ce fut Maedhros qui rompit l'enchantement qui avait figé le cœur de Menegroth. Il fit un pas en avant, son épée battant sa jambe vêtue de fer dans un tintement clair, et il ôta son casque au panache rouge. Dior cilla en levant un regard presque avide sur le visage ainsi dévoilé du premier fils de Fëanor, celui qu'autrefois on disait si beau. Sa peau blême, sillonnée de cicatrices nacrées qui avaient rendus ses traits durs et anguleux, tranchait avec le feu de ses cheveux coupés sous la nuque. Son bras droit amputé était replié contre son flanc, soutenant son casque ; sa main gauche était levée vers le Roi Sindar, paume présentée, ouverte, en un geste de paix. Son attitude n'était ni belliqueuse ni arrogante, aussi Dior brida sa hargne alors que Maedhros s'inclinait légèrement et prenait la parole :

-Dior Eluchil, fils de Beren et de Lùthien fille d'Elu Thingol, Roi de Doriath, moi, Maedhros fils de Fëanor, vous conjure de nous rendre le Silmaril que vous détenez.

Un murmure stupéfait survola l'assemblée des Sindar et le regard de Dior s'assombrit, comme un ciel chargé de nuages grondants.

-Vous me conjurez, Fëanorion ? Répéta-t-il d'une voix parfaitement maîtrisée malgré la rage qui bouillait en son cœur. Voilà le dernier mot que j'aurais cru entendre de votre bouche. Ne serait-ce donc pas une fourbe ruse destinée à me prendre en traître ?

-Certes pas, seigneur, répondit Maedhros d'un ton égal. C'est en toute honnêteté que je viens réclamer ce qui est mien.

Dior plongea son regard dans celui du premier fils de Fëanor, et celui-ci ne se déroba pas. Il était profond, puits de souvenirs enfouis et de douleurs tues. Il crut même y percevoir l'ombre de remords.

-Ce qui est vôtre ? Répéta-t-il encore avec un amusement cruel. Et vous pensez réellement ce que vous dites ? Ah ! Je ne m'imaginais pas que vous puissiez être si naïf, ou bien si insolent.

Maedhros cilla et son corps se raidit. Pourtant, ce fut avec autant de constance qu'il poursuivit, d'une voix forte et claire :

-Je souhaite régler ce différend et rétablir la paix entre nos peuples sans effusion de sang, car il a déjà bien trop coulé parmi les miens comme les vôtres.

Alors Dior se mit à rire, d'un rire sans humour qui convulsa ses lèvres en un rictus :

-Il n'y a pas de différend à régler, Fëanorion. Vous n'avez rien à marchander, et je n'ai pas de comptes à vous rendre. Quand à votre paix que vous prêchez, peut-être aurait-il été plus judicieux de ne jamais la briser ; ainsi il n'y aurait rien eu à rétablir.

Un nouveau rire secoua ses épaules, et ses yeux ne furent plus que deux fentes où filtrait une étincelle sombre. Sa voix s'emporta comme le vent grondant d'une tempête :

-Croyez-vous que facile puisse être la paix entre nous après ce que vous avez fait ? Croyez-vous qu'il suffit de quelques excuses au vent et d'un faux visage d'amendement pour que l'on vous pardonne ? Mais l'on ne peut oublier ce que vous avez fait !

Maedhros ne baissa pas la tête. Il avait écouté les foudres de Dior se déchaîner contre lui sans broncher, tel un roc supportant la tempête grondante autour de lui. Il comprenait sa hargne, car il ne la connaissait que trop bien. Cependant, aveuglé par sa haine des Noldor, Dior avait perdu de vue leur véritable adversaire.

-Ce ne sont pas des fautes à imputer à ma maison, rétorqua Maedhros avec calme. Je ne nie pas que certains tords soient de notre fait ; je sais également que demander pardon serait aussi futile que vain. Mais tournez votre légitime colère contre Morgoth, qui est responsable des malheurs de tous. Il est encore temps pour nous de nous unir face à celui que nous devons combattre.

Dior se pencha légèrement en avant, comme s'il souhaitait faire une confidence au premier fils de Fëanor. Quand il reprit la parole, sa voix était basse et pourtant audible de tous :

-Combien de morts ? Combien de larmes versées ? Combien de vies perdues ? Combien de cadavres avez-vous laissé derrière vous, dans le chemin qui vous a mené jusqu'à moi ? Combien encore, si je m'abaisse à prêter oreille à vos mots mensongers qui nous conduirons tous à la ruine ?

Sa voix enflait à chaque nouvelle question, jusqu'à jaillir en un cri quand il se leva, dressé au-dessus de ses ennemis, son masque impassible volé en éclat révélant toute l'ampleur de sa haine et son aversion.

-C'est la voix de l'Ennemi que vous écoutez, Dior ! S'exclama Maedhros d'un ton soudain pressant, tendant sa main gauche vers lui en un geste de supplication. Votre grand-père s'est lui aussi perdu à vouloir posséder ce qui ne lui appartenait pas. La lumière du Silmaril est trompeuse, car aveuglé, celui qui l'admire s'enfonce alors dans les ombres.

-Alors qui devrais-je écouter ? Cracha Dior. Vous, peut-être, qui venez perfidement jusqu'à ma porte réclamer un bien qui n'est plus à vous ? Mais vous n'êtes plus dignes de prétendre à sa possession. Partez, Maedhros ! Partez avec les vôtres tant qu'il est encore temps ! Le Silmaril serti au Nauglamir est propriété de la couronne de Doriath désormais !

-Cela suffit ! Intervint soudain Celegorm en s'avançant de deux pas.

Il avait arraché son casque, et sa chevelure d'or blême se déversait sur ses épaules, semblable à celle des Sindar ; et pour cela, Dior lui voua une haine toute personnelle. Son visage avait une expression d'assurance ironique, et sa main était négligemment appuyée sur le pommeau de son épée. Un sourire mauvais naquit sur ses lèvres quand son regard rencontra celui du Roi Sindar, qui s'écrasait de sa hauteur et de la splendeur de son courroux.

-Vous n'étiez pas là le jour où nous prêtâmes serment devant Illùvatar, scanda Celegorm, sa voix vibrante se répercutant sinistrement sous les voûtes de pierre. Quiconque voudra les Silmarils mourra ; telle est notre promesse. Si vous avez bonne mémoire, vous vous souviendrez que c'est ce qui arriva à votre prédécesseur Thingol. Voilà un avertissement qui n'a semble-t-il pas été assez éloquent ; votre sort sera semblable si vous ne pliez pas immédiatement. Rendez-nous le Silmaril, Dior Eluchil.

Ces derniers mots résonnèrent avec arrogance dans l'espace de la caverne silencieuse.

Maedhros saisit vivement le bras de Celegorm pour le forcer à reculer. Celui-ci se dégagea rudement de son étreinte, sans quitter Dior du regard :

-Laisse-moi parler, Maedhros. Tu es bien trop complaisant avec ces Sindar alors que ceux-ci nous insultent. Comment peux-tu le tolérer ?

Puis son ton se modula en un murmure doucereux qui s'adressait à leurs adversaires :

-Vous avez suffisamment avili notre maison par vos honteux propos, Roi des Sindar – vous vous complaisez dans ce titre, mais moi, je n'y vois là qu'une insulte à vous rendre. Qu'à fait votre peuple pour nous, sinon contribuer à notre division ? En cela mon avis rejoint celui de mon frère, et je vois dis que si vous n'aviez pas passé tant de temps à vider vos petits querelles envers nous, peut-être l'Ombre serait-elle aujourd'hui déjà jetée à bas. Mais vous avez préféré faire cavalier seul, et la main que nous vous tendons, vous la refusez. Eh bien soit, chassez en solitaire ! Mais alors assurez-vous de tendre l'embuscade à ceux qui ne sont pas dans le même camp que vous.

-Ne tentez pas de me confondre dans vos raisonnements tordus, Celegorm fils de Fëanor ! Le coupa sèchement Dior, glacial. Il est trop tard pour le pardon. Il est trop tard pour la paix. Soit, je repousse votre main, car elle est souillée du sang des miens et de celui de bien d'autres encore. Quant au fait que nous soyons du même camp, je ne peux simplement le croire.

-Ce n'est pas pour discourir du passé que je suis venu, répliqua Celegorm, imperturbable, mais ses yeux s'étaient allumés d'une lueur de cruelle satisfaction. Il s'agit pour moi de reconquérir ce qui est mien de droit. Le Silmaril !

-Alors c'est tout à fait du passé dont il faudra pourtant parler.

Dior se rassit avec une lenteur pincée, comme un seigneur outragé dans sa dignité.

-Vous vous êtes introduits dans ma maison. Avec arrogance, vous venez réclamer ce qui n'est pas – n'est plus – à vous. C'est mon père qui arracha le Silmaril de la couronne de Morgoth. Ce sont les miens qui payèrent le prix du sang pour lui. Ah, et les fils de Fëanor viennent aujourd'hui le réclamer en prétextant de leur bon droit ! Mais où étaient-ils quand Beren et Lùthien affrontèrent le Noir Ennemi et arrachèrent le Silmaril de sa couronne ? Ils étaient à Nargothrond, dont ils furent chassés après avoir couru à la perte de Finrod Felagund qui mourut pour sauver mon père. Ils étaient terrés dans leurs royaumes, tremblants de peur devant Bauglir en oubliant leur honneur, leurs belles paroles qu'ils ont prêtées devant Illùvatar et dont ils se targuent tant.

Un sourire effleura ses lèvres, et il planta son regard dans celui de Celegorm.

-Dois-je vous rappeler que votre si brave compagnon Huan périt lui aussi pour mon père ? Car les fils de Fëanor n'étaient pas non plus là quand Carcharoth dévora la main de Beren avec le Silmaril, et quand Huan et Elu Thingol lui-même vinrent à son secours.

Le regard de Celegorm fut traversé d'un éclair de rage. Sa main était contractée sur le pommeau de son arme. Maedhros lui adressa un regard d'avertissement. S'il dégainait, tous les hommes de Dior répondraient à l'affront. A six contre cent, ils ne pourraient espérer s'en sortir en vie – à moins de recourir à une extrémité qu'il ne souhaitait pas envisager.

-Ne commettez pas l'erreur de nous mettre dans le même sac que Morgoth et ses créatures, s'exclama Curufin en s'avançant à son tour aux côtés de ses frères. Nous ne vous volons pas, Dior de Doriath, pas plus que vous ne vous forcerons la main ; voyez que nous sommes venus pacifiquement régler nos différents dans les règles de la courtoisie.

Chacun de ses mots sonna comme une menace, et il y avait dans sa voix une tranquillité pernicieuse, comme un serpent alangui qui guette sa proie attend le moment de bondir et mordre.

-Regardez-moi dans les yeux, Fëanorion, siffla Dior à Curufin. Regardez-moi donc, et osez répéter ces si belles paroles !

Le cinquième fils de Fëanor répondit au regard du roi Sindar sans même lever le menton. Dans l'ombre du casque qu'il ne n'était pas donné la peine d'ôter, son regard était aussi noir qu'une nuit sans étoiles. C'était un véritable duel qui se jouait à l'intérieur de leurs prunelles, où chacun tâchait de faire plier l'autre.

-Vous devez probablement savoir que c'est la seule solution pour vous de vous en sortir vivant et sans perte pour notre peuple, prononça lentement Curufin, avec un plaisir mauvais. Vous avez raison, et le sang n'a que trop coulé. Vous avez le pouvoir d'épargner bien des vies ; il vous suffit de nous donner le Silmaril. Qu'est-ce qu'un joyau, même acquis du prix du sang, contre celui de votre peuple ?

-Que croyez-vous ? Répliqua Dior avec hauteur. Vous êtes six et nous sommes cent. Cent épées qui sont entre vous et ce que vous convoitez abjectement ; cent cœurs forgés dans la résolution de ne tomber qu'après vous avoir vu rendre gorge.

-Quand à nous, nous pourrions être mille, répondit Curufin d'une voix à peine plus haute qu'un murmure, que tous perçurent pourtant très distinctement.

Il échangea un bref regard avec l'aîné de ses frères, qui hocha imperceptiblement la tête d'un air résigné. Et c'est avec un sourire victorieux que Curufin annonça au Roi Sindar :

-Notre armée est dehors, seigneur Dior. Nos hommes n'attendent qu'un mot de nous pour déferler sur vos misérables cavernes et vous y étouffer.

Maedhros avait le regard baissé, et la douleur et la honte se lisaient sur son visage couturé. Celegorm et Curufin rayonnaient de fierté, semblant se délecter de la situation. Derrière eux, Maglor ferma les yeux, Caranthir souffla par le nez et Amras croisa les bras sur sa poitrine pour dissimuler le tremblement de ses mains.

Ainsi ils étaient arrivés à un point de non-retour ; et tous en étaient conscients.

-Nous vous laissons une dernière chance, clama Celegorm, exalté. Rendez-nous le Silmaril, Dior Eluchil, et votre peuple sera épargné.

Un silence de mort tomba sur Menegroth.

Tous les regards étaient levés vers Dior. Les respirations étaient retenues, angoissées.

Celeborn porta une main à son épée, serrant toujours Galadriel contre lui.

Oropher souleva son fils dans ses bras, et l'enfant nicha son visage dans son cou en soufflant.

Nimloth enlaça étroitement sa fille qui serrait toujours farouchement les mains de ses jeunes frères dans les siennes.

Ils voyaient dans les yeux des Fëanor, plus que la peine et la douleur, la résolution inébranlable de tenir le serment qu'ils avaient prêté.

Quiconque convoitera les Silmarils mourra.

Dior ne se donna même pas la peine de répondre. Il se leva et dégaina son épée.

Et ce fut le chaos.


Par Eru. Nous y voilà.

Les elfes de Doriath se redressaient, et leurs rangs se hérissaient des piques de leurs épées à l'éclat étincelant dans la demi pénombre. Alors les six fils de Fëanor dégainèrent à leur tour dans un crissement de métal.

Curufin cria un unique mot.

Et les grandes portes des Mille Cavernes s'ouvrirent avec violence dans un claquement de tonnerre. L'armée de Fëanor se déversa en Menegroth.

Nous avions une chance de ne pas en arriver là.

Mais Maglor n'avait pas la force d'en vouloir à ses frères trop orgueilleux, aux Sindar trop rancuniers. Il s'en voulait à lui-même. Il aurait dû intervenir lui-même au lieu d'observer les autres se débattre pour ensuite se complaindre d'un résultat qui n'était pas à sa convenance. Lui qui savait comme personne user de sa voix, lui qui connaissait le pouvoir des mots, lui qui pouvait forcer le monde à l'écouter quand il le voulait, lui qui plus que tout désirait la paix, lui qui rêvait de l'inspirer, pourquoi était-il resté muet ?

Alors comme ses frères il dégaina, et son regard se durcit pour masquer sa douleur sous un rideau de flammes froides.

Prétendre et feindre.

Provoquer et combattre.

Tuer.

Voilà ce qu'était devenue leur existence.

Et les six fils de Fëanor chargèrent ensemble les lignes Sindar. Leur armée les suivit comme le sillon d'écume derrière la vague.

L'écho du choc des lames quand la collision eut lieu résonna longtemps aux oreilles de chacun.


Ils chargeaient, frappaient, tuaient à tour de bras, et leurs yeux luisaient comme ceux des loups affamés au profond des forêts sombres. « Venez, semblaient-ils dire. Venez, nous vous attendons. Nos épées vous transpercerons et nous nous délecterons de votre sang. »

Car ce n'étaient plus réellement des elfes qui s'affrontaient-là, avec la violence débridée d'ennemis mortels ; mais que savaient-ils de leurs adversaires ? Ils ne réfléchissaient pas, ne se demandaient pas si celui qu'ils venaient de tuer avait un nom, une famille.

C'étaient des inconnus qui s'égorgeaient au nom d'une cause qui les dépassait.

C'étaient des bêtes. Des bêtes assoiffées de sang et de revanche, des bêtes blessées et boiteuses qui cherchaient à mordre un autre par satisfaction de le voir souffrir à son tour. « Regarde, sens donc, grondaient-ils en regardant leur adversaire à terre, regarde ce que ça m'a fait, à moi ! » Et ils souriaient à travers le sang qui maculait leurs babines.


Maglor et Caranthir luttaient dos à dos, tâchant de repousser tous ceux qui, attirés par le panache rouge de leurs casques, se précipitaient et s'acharnaient sur eux avec une hargne sans bornes. Sans jamais se concerter, ni d'un regard ni d'un geste, les deux frères dansaient ensemble, chacun protégeant l'autre et leurs lames fauchaient les vies de ceux qui osaient s'interposer dans leur chorégraphie. Presque malgré lui, Maglor ressentait la mélodie du chant des lames, l'écho tournoyant des cris qui roulaient sous les voûtes, la beauté mystérieuse du sang sombre qui s'échappait des blessures.

Et une ivresse montait en lui, puissante, irrépressible ; une terrible ivresse qui l'égarait et lui donnait la sensation d'être plus ancré que jamais dans des certitudes qu'il perdait de vue. Pourquoi se battait-il ? Il lui semblait pourtant qu'il était opposé au combat. Oh, par Eru, mais cela importait-il au fond ?

Il se berçait de la voix des lames qui se rencontraient, de la terrible tornade des cris et des gémissements au concert fascinant. Et ses yeux se gorgeaient de la vue du sang qu'il faisait couler – ce sang rouge vermeil comme du vin – et il éprouvait le désir d'en voir couler encore.

-Kano !

La voix de son frère le ramena brutalement à la raison.

Il ouvrit les yeux avec la sensation de s'éveiller d'un cauchemar.

Hébété, il sentit à peine la lame ripper contre son plastron et entailler son bras. Pris d'un violent vertige, il sentit ses jambes céder et tomba à genoux.

Il avait rompu la danse.

Caranthir se rapprocha de lui pour le couvrir. Son visage affichait une froide résolution, et il abattait sa lame à gestes mécaniques, par simple conscience d'un devoir à accomplir. Un genou à terre, le regard levé vers lui, son épée oubliée dans sa main molle, Maglor scrutait son regard sans y trouver le reflet de la folie qui l'avait submergé. Caranthir restait lucide. Le sang ne le grisait pas, le fracas du combat n'éveillait en lui qu'une lassitude amère.

-Relève-toi, Kano ! Aboya-t-il sans accorder un seul regard à son frère, intensément concentré sur ses ennemis Relève-toi vite, par Eru !


Ils auraient tous été prêts à parier qu'après la mort de son double, sa moitié, leur jeune frère serait comme déséquilibré. Mais, au contraire, Amras montrait une dextérité étonnante à l'épée, et sa férocité était sans égale ; on aurait dit qu'il tentait de compenser d'absence d'Amrod, de se venger sur ses adversaires, de passer sur eux sa douleur et sa colère. A chaque instant, la conscience aigüe de sa solitude simulait son ardeur, décuplait sa rage. Il était magnifique et terrible à voir.

A ses côtés, Maedhros combattait en tenant l'épée de la main gauche. Comme son jeune cadet, son amputation, loin de le handicaper, l'avait poussé à trouver ses forces plus profondément encore en lui-même, et on disait qu'il était devenu plus redoutable guerrier avec la main gauche qu'il ne l'était jadis de la main droite. Et tous les deux tournoyaient comme des tornades de feu, opposant toujours un mur de fer à ceux qui osaient se mesurer à eux, et les cadavres s'amoncelaient autour d'eux.


Caranthir avait tendu la main à son frère.

Maglor s'était relevé.

Ils s'étaient dressés seuls, immobiles au milieu de la furie, et avaient échangé un regard.

-Il y en a d'autres qui viennent, cria Caranthir par-dessus le fracas de la bataille, la main dressée vers les grandes portes béantes. Ce sont des renforts Sindar venus de l'extérieur. Je m'en vais à leur rencontre pour les arrêter.

-Seul ? Protesta Maglor. Es-tu fou ? Je viens avec toi !

Caranthir fit un pas sur le côté pour esquiver un coup d'épée venu de la droite. Maglor bondit, son bras armé traça dans l'air un arc de cercle et sa lame faucha la tête du traître Sindar qui avait tenté de s'en prendre à son frère.

-Nous ne nous séparerons pas, décréta le second fils de Fëanor en saisissant le bras de son cadet pour le presser avec force.

Mais Caranthir se dégagea.

-Reste avec Maedhros et Amras. Je ne risque rien. Je protège simplement vos arrières.

Et il sourit une dernière fois à son frère avant de se précipiter dans la masse pour y disparaître.

Tu ne risques rien ? Songea Maglor, partagé entre désespoir et cynisme. Mais quel fou prononce-t-il donc ces mots au milieu d'une bataille ?


-Dior Eluchil !

Celegorm effectua un moulinet de son épée parfaitement maîtrisé. A ses côtés, Curufin planta sa dague dans la poitrine d'un guerrier Sindar qui avait eu l'outrecuidance de s'approcher de lui de trop près. Dégageant sa lame d'une seule pulsion, il repoussa sèchement le corps dont la vie s'échappait, le laissant s'écrouler à ses pieds sans un regard.

Oropher et Celeborn s'interposèrent aussitôt entre les deux fils de Fëanor et leur roi, leurs lames levées, et leurs yeux lançaient des menaces silencieuses.

-Reculez, ordonna Dior en levant la tête, l'épée à la main. Laissez-les moi.

Les deux Sindar obéirent après avoir hésité, et s'écartèrent de quelques pas, sans néanmoins les quitter des yeux.

-Alors nous y voilà, prononça Dior en faisant face à ses adversaires.

Celegorm s'avança et ôta son casque avant de le jeter négligemment à terre. Aussi blond qu'un Sindar, aussi fou qu'un fils de Fëanor, sa chevelure claire glissant en boucles douces sur son plastron où brillait orgueilleusement l'étoile à huit branches.

-Oui, nous y voilà, répondit-il d'une voix douce.


La furie de la bataille était comme le courant d'un torrent, capricieuse, impétueuse, implacable. Maglor avait été incapable d'y surnager. Il avait perdu de vue la haute silhouette de Maedhros à laquelle il s'était accroché comme un bateau perdu en mer à la lueur d'un phare. Il s'était enfoncé dans les galeries intérieures où les combats faisaient rages entre les soldats de la maison de Fëanor et les guerriers fidèles à Doriath.

Soudain, il pénétra dans un couloir sombre et désert. Le tumulte du combat était assourdi, comme étouffé par les murs. Maglor fit quelques pas. Il ne put s'empêcher d'apprécier ce silence, bien qu'il s'en méfie instinctivement. Peut-être était-ce un piège destiné à le prendre en embuscade, songea son esprit en alerte. Il s'immobilisa, attentif, retenant sa respiration pour mieux écouter.

Son oreille capta soudain un bruissement, et un écho de murmure. C'était une voix de femme, mêlée à la confusion du dehors, dont ses mots se fondirent dans l'atmosphère, indistincts. En revanche, une seconde voix répondit, qu'il capta clairement :

-Non, Ravennë ! Je ne t'abandonne pas.

-Tu dois fuir, Elwing, chuchota la première voix, un peu plus fort.

-Pas quand tous les miens luttent et meurent au dehors !

-C'est justement pourquoi tu dois t'en aller. Elwing, tu dois comprendre que tout est perdu. Doriath est perdue. Les nôtres ralentissent les fils de Fëanor, mais ils ne les retiendront pas éternellement. Et quand ils arriveront ici, ils le trouveront. Ne leur fait pas ce plaisir, ne leur donne pas ce qu'ils cherchent ; fuis avec le Silmaril tant qu'il est encore temps !

Ces mots eurent sur l'esprit de Maglor l'effet d'un coup de fouet.

Il s'avança en quelques enjambées vives et silencieuses comme un félin en chasse. Là-bas, à l'autre bout du couloir sombre, il y avait deux femmes, et dans la main de l'une d'elles, brillait une lueur blanche et vive qu'il aurait reconnue n'importe où.

Maglor courut, et son bras fatigué se leva une nouvelle fois, l'épée au clair.

-Elwing !

La porteuse du Silmaril tourna la tête, et, apercevant le danger, s'enfuit d'un saut, bondissante comme une biche effarouchée. Quand Maglor voulut se lancer à sa poursuite, l'autre femme se jeta en travers de son chemin.

Maglor la saisit à la gorge et la souleva de terre sans effort. Leurs visages n'étaient qu'à quelques centimètres l'un de l'autre ; il sentit son souffle parfumé sur sa joue. Il put observer la profondeur de ses yeux bruns. Elle ne se débattait pas, elle le fixait droit dans les yeux avec défi. Il resserra un peu sa poigne. Elle haleta, mais ne détourna pas le regard.

-Les vôtres sont sans pitié, Fëanorion, chuchota-t-elle d'une voix étouffée où vibrait une note d'ironie triste. Alors ne perdez pas votre temps ; tuez-moi vite. Si vous ne pouvez rattraper la fille de Dior qui court avec le Silmaril, vous aurez toujours le loisir de retourner dans la salle du trône pour tuer quelques-uns des nôtres.

Il voulut lui dire qu'il n'en avait nulle envie ; il voulut la lâcher, tourner le dos, s'enfuir – fuir la vérité de ses mots. Mais son corps ne lui obéissait plus ; dans sa bouche, sa langue était figée. Il sentait, sous ses doigts, les veines du cou de la femme palpiter. Il se noyait dans ses yeux immenses qui le fixaient sans compassion et sans peur.

Il savait ce qu'il devait faire.

-Nana !

Un petit elfling blond surgit de l'ombre et se précipita, les yeux agrandit de terreur, brillants de larmes qui coulaient abondemment sur ses joues.

-Nana ! Nana !

Et l'enfant que la peur rendait fou se jeta sur le Fëanorion, tentant de le renverser de toutes les maigres forces de son corps frêle ; sa tête parvenait à peine à la taille de son adversaire. Maglor s'en débarrassa facilement, et l'enfant roula à terre où il se recroquevilla en continuant d'appeler faiblement :

-Nana… Nana…

Alors pour la première fois, la femme tenta de résister, de se défaire de la poigne de fer de son adversaire. Sur son visage se lisait une indicible douleur et un infini regret. Ses lèvres s'entrouvrirent, et elle chuchota doucement :

-Cours, Thranduil... Cours.

-Nana, non ! Hurla le petit en se redressant d'un bond, éructant de colère à travers ses larmes.

-Va-t-en !

Elle tourna brusquement son regard vers Maglor, comme un appel, comme une supplique. Il lui sourit. Puis il serra.

Il ne quitta pas son visage des yeux jusqu'à ce qu'il sente son esprit s'échapper. Alors il s'agenouilla pour déposer son corps à terre avec douceur. Il leva la tête vers le petit elfling, dont il arrivait désormais à la hauteur. Il était jeune, probablement trop pour savoir ce qu'était exactement que la mort ; mais sur ses traits se peignait une terreur horrifiée alors qu'il contemplait sa mère immobile, comme endormie.

-Ma nana, murmura-t-il faiblement entre deux sanglots. Ma nana...

Il serait si simple de le tuer, lui aussi.

-Elle est partie, répondit Maglor en lui adressant un long regard.

Thranduil le lui rendit, avec une gravité mêlée de douloureuse colère.

-C'est à cause de vous.

-Oui, admit-il.

Alors l'elfling sécha ses larmes d'un revers de main, et après avoir jeté un dernier regard empli de haine au Fëanorion, il s'enfuit, courant droit devant lui jusqu'à disparaître dans les ténèbres de la galerie. Maglor resta agenouillé auprès du corps de sa mère. Il avança lentement une main et lui ferma les yeux.

Puis il se leva vivement et fit volte-face. Il devait avertir ses frères qu'il ne servait plus à rien de combattre, et que ce qu'ils étaient venus chercher leur avait – une fois de plus – échappé.

Une larme, une unique larme roula traîtreusement sur sa joue. Il l'écrasa impitoyablement.


La bataille était finie.


Le regard de Maedhros parcourut lentement la grande et belle salle centrale de Menegroth, ravagée par la bataille.

Il ignorait à quel moment précisément les combats avaient cessé. Mais les elfes encore debout ne manifestaient plus aucune velléité guerrière. Ils avaient jeté leurs armes et couraient à travers la salle, retournant les cadavres, dans l'espoir et la crainte d'y reconnaître un visage. Noldor ou Sindar, désormais peu importait. Les camps s'étaient dissous. Ne restait plus que la tension, et ce silence vibrant, plein de terreur et d'angoisse, ce silence de mort, qui planait dans l'atmosphère d'un champ de bataille – un champ de massacre.

-Amras.

Son jeune frère avait posé un genou à terre, le visage baissé à demi dissimulé par sa longue chevelure rousse. Son armure était fendue, couverte de sang. L'une de ses jambières avait été arrachée, dévoilant, à travers la cotte de maille, une blessure qui saignait abondemment.

-Amras.

Son frère ne semblait même pas l'entendre. Comme assommé, il restait prostré, le regard dans le vague.

Maedhros décida de le laisser tranquille. Il en avait besoin.

Il balaya une nouvelle fois la salle du regard dans l'espoir de retrouver ses frères. Aucun d'eux n'était là. Une instinctive appréhension l'envahit. Et si…

Non.

C'était impossible.

Après avoir jeté un dernier regard à Amras, immobile, Maedhros se mit en marche, droit devant lui, sans savoir où aller. Il pénétra sous les voûtes de la salle du trône. Là, il reconnut, près du trône, certains des proches du roi de Doriath. Galathil et Celeborn étaient debout, le visage défait. Oropher était tombé à genoux près d'un cadavre, les yeux hantés d'horreur.

Quand Maedhros vit la couronne de Doriath qui avait roulé à quelques pas de là, terne et éclaboussée de sang, il comprit.

Et il sentit une sincère affliction et une honte poignante le tenailler, quand son regard croisa celui de Celeborn. Mais la réaction du Sindar à sa vue l'étonna ; un sourire grimaçant, fait de cruel contentement, fendit son visage. Puis il se décala de deux pas, le bras tendu vers le sol, comme pour l'inviter à regarder quelque chose.

Maedhros suivit du regard ce que le Sindar semblait vouloir lui montrer.

Et il se posa sur les visages sans vie de Celegorm et Curufin.


La bataille était finie.


Quand Maglor émergea du couloir sombre et désert, il n'y eut que le silence pour l'accueillir. Les cadavres gisaient par dizaines, au milieu des épées, des écus et du sang. Les visages figés, les yeux fixes levés vers le plafond, les corps tordus comme des pantins désarticulés ; Maglor ne les regarda pas. Son esprit était déserté de la moindre émotion. Son cœur était aussi inerte que ces cadavres, aussi vide que ces regards morts.

Il lui semblait émerger d'un long sommeil, comme si ces quelques instants dans ce couloir, cette rencontre avec ces deux femmes qui avaient fait échouer les fils de Fëanor, avaient en réalité été des heures. Plongé dans un état second, Maglor se retrouva il ne sut exactement comment il se retrouva dehors, entre les deux grandes portes qui béaient dans le vide.

Que faisait-il ici ? Qu'était-il venu chercher ?

Ah, oui. Caranthir avait dit qu'il serait ici.

Mais Maglor ne voyait personne.

Rien que des cadavres.

Alors il marcha au milieu des corps, le regard baissé sur le sol, balayant les visages sans les reconnaître. Il revoyait encore les yeux bruns de Ravennë, la façon dont elle s'était offerte à la mort. Ses mots sonnaient encore à ses oreilles, et les sanglots désespérés de son jeune fils.

Et il se demandait comment il avait pu commettre un tel acte. Quel démon l'avait-il possédé, vidé de tout sentiment, de toute humanité ? Le souvenir qu'il gardait de ces évènements était celui qu'on garde, vague et grisâtre, d'un terrible cauchemar au réveil, un de ceux dont les images se sont effacées en le laissant que l'écho de la terreur et du malaise.

Maglor n'aimait pas la guerre.

Maglor n'aimait ni les armes, ni le sang, ni les morts.

Son pied buta soudain contre quelque chose de dur dans un tintement de l'étal clair. Sorti de ses méditations fiévreuses, il observa d'un œil perplexe le casque d'or piqué de plumes rouges qui gisait au milieu des gravats. Fendu. Ensanglanté.

Un éclair blanc transperça la noirceur qui nimbait son esprit embrumé.

Son cri fusa, désespéré :

-Moryo !


Je ne risque rien. Je protège simplement vos arrières.

Il l'avait fait. De son mieux, il l'avait fait. Lui et ses hommes avaient repoussé les renforts Sindar, les empêchant de voler au secours de Dior.

Il n'y avait même pas laissé la vie.

Ainsi il n'avait pas eu à mentir à Maglor.

Caranthir détestait mentir.

Il tenta de bouger pour trouver une position plus confortable. Mais son armure était trop lourde, et son corps brûlant ne lui répondait plus. Il ne parvenait même pas à tourner la tête pour échapper aux rayons aveuglants du soleil au-dessus de lui, un soleil blanc qui le narguait au travers de son voile de nuages brumeux.

Quand il reprit sa respiration, une atroce douleur lui perfora les poumons, le faisant hoqueter. Une crise de toux le secoua, propageant dans sa poitrine une sourde brûlure, comme si le feu des flèches qui avaient percé son armure s'était introduit sous sa peau pour le consumer de l'intérieur.

Il avait mal…

Mais il n'était pas mort.

Pas encore.

Il ne devait pas mourir ; il ne voulait pas mentir.

-Moryo !

A travers le brouillard dans lequel sa douleur l'avait isolé, Caranthir crut reconnaître cette voix, et ce nom que l'on appelait.

-Moryo !

Kano... C'était la voix de Kano...

-Moryo !

Son nom ; oui, c'était son nom qu'il appelait.

Il n'avait pas la force d'y répondre.

Il aurait tant souhaité – mais il ne parvenait même pas à ouvrir la bouche pour crier sa souffrance.

Et il écoutait la voix de son frère l'appeler, il sentait le désespoir dans cet appel, sans pouvoir lui dire qu'il était là…

-Moryo !

Cet appel-là avait un accent différent.

Un instant plus tard, Maglor était agenouillé près de lui et son visage était au-dessus du sien, le protégeant du soleil blanc aveuglant. Plongé dans son ombre salvatrice, Caranthir, soulagé, ferma doucement les yeux.

-Tu avais dit que tu ne risquerais rien…

Un sanglot couvait dans ces mots. Caranthir grimaça un sourire. Il sentit quelque chose de chaud couler d'entre ses lèvres.

-Moryo, tu saignes…

Je sais, rêvait-il de lui répondre.

Mais il ne parvenait pas à parler. Sa respiration se faisait courte et erratique dans sa gorge ; son souffle avait un parfum de rouille et de sang.

Assurément, l'une des flèches enflammées qui perçait son corps avait touché ses poumons.

Il avait mal, mal, si mal…

Sa volonté faiblissait. Il était conscient de la présence de son frère, penché sur lui ; mais il n'avait même plus la force d'ouvrir les yeux pour le regarder. Au travers de ses paupières closes, il visualisa ses traits fins, ses yeux bleus aux douces teintes de l'horizon. Et simplement imaginer son visage l'apaisa. Il sentit une main douce se nicher dans la sienne, caresser sa paume.

Il rassembla ses forces pour presser à son tour les doigts fins qui tenaient précieusement les siens.

Un souvenir ressurgit des tréfonds de sa mémoire. Une nuit, à Valinor, le petit Moryofinwë avait été réveillé par un cauchemar. Il le savait, bien qu'il ne parvienne même plus à se rappeler ce que c'était. Il s'était réveillé en sursaut, la peur au ventre, les larmes aux yeux. Il n'avait eu qu'une envie : se blottir dans les bras de sa nana et y trouver chaleur et sécurité. Mais il savait que son père le gronderait, lui dirait qu'il n'était plus un petit elfling peureux, et qu'il devait affronter ses cauchemars tout seul.

Mais il refusait de finir la nuit seul. Il avait trop peur de se rendormir pour retrouver les monstres de ses rêves, tapis dans l'ombre de sa chambre en attendant qu'il ne relâche la garde pour s'introduire de nouveau dans son esprit et le tourmenter.

Alors il avait quitté son lit et sa chambre. Dans le couloir sombre, il avait aperçu une rainure de lumière sous l'une des portes. C'était la chambre de Kanafinwë.

« Qu'est-ce que tu veux ? » Avait demandé celui-ci. Assis en tailleur sur son lit, il avait un parchemin déroulé sur les genoux, une plume à la main et l'air étonné de voir son petit frère s'introduire dans sa chambre au beau milieu de la nuit.

Moryofinwë s'était approché à pas prudents.

« J'ai fait un cauchemar. Est-ce que je peux dormir avec toi ? »

Kanafinwë avait semblé stupéfait par cette demande. Puis hésitant. Et enfin amusé. Il avait posé sa plume et son parchemin, s'était poussé pour faire de la place sur son matelas à ses côtés. Moryofinwë s'était précipité près de son aîné avant que celui-ci ne change d'avis. Kano avait éteint le chandelier et s'était couché sur le flanc, le visage tourné vers son petit frère qui scrutait les ténèbres avec angoisse :

« Il y a des monstres dans ta chambre ? »

« Non, avait répondu Kano en pouffant doucement. Il n'y a pas de monstres chez moi, ne t'inquiète pas. Je les éloigne en chantant. »

« Alors est-ce que tu peux chanter pour moi ? »

Dans un élan de tendresse, Kanafinwë avait pris son petit frère dans ses bras, saisissant ses mains dans les siennes, et en lui caressant les cheveux, il avait chanté à mi-voix, jusqu'à ce que Moryofinwë s'endorme.

Et voilà, ils étaient là Caranthir gisait au milieu des gravas comme un pantin sanglant et désarticulé, un lambeau d'âme prisonnier d'un corps détruit, et Maglor était auprès de lui, sa main dans la sienne.

Etrange, songea-t-il. De tous ses frères, Maglor était celui avec lequel il ne s'était jamais réellement entendu. Il y avait toujours entre eux une querelle, une tension, un non-dit, une insulte voilée. Cette nuit où Kano avait accepté de rassurer son petit frère effrayé pourrait être considéré comme un accident de parcours dans le long chemin de mésentente qui avait été le leur.

Mais c'était Maglor qui était là quand Caranthir se mourait.

-Moryo, je vais te porter. Je vais t'emmener chez les guérisseurs. Ils vont te soigner. Ils vont te sauver. Je te le promets, tout va bien se passer.

La voix de Maglor était fêlée et emplie de détresse. Caranthir sentit ses bras glisser sur ses flancs, dans son dos, tenter de le soulever ; son corps blessé protesta et s'arqua, agité de soubresauts sous la douleur aiguë qui se réveillait. Il secoua la tête, tentant désespérément de traduire ce qu'il ne pouvait plus exprimer par les mots.

-Moryo… laisse-moi t'aider…

-Kano...

La voix de Caranthir était faible et rauque, hachée par sa respiration douloureuse, mais enfin elle avait franchi le cap de ses lèvres.

-Kano, écoute-moi. C'est trop tard…

-Ne racontes pas de bêtises.

Caranthir sentit l'énervement le gagner. Chaque mot lui coûtait un effort que Maglor ne pouvait pas imaginer. Pourquoi niait-il l'évidence ? Pourquoi se voilait-il la face ?

-Il fallait que ça finisse comme ça, Kano.

-Tu délires. Je vais te ramener. On va te soigner ; tu vas vivres…

Maglor tenta une nouvelle fois de le soulever. Caranthir se débattit violemment pour se dégager. La douleur le perça des mille pointes de feu et de fer de ses blessures. Mais peu lui importait son corps atrophié qui ne savait plus que souffrir, à présent. Il voulait seulement que Maglor comprenne, il voulait qu'il cesse de se mentir à lui-même.

Comme il haïssait le mensonge !

Et pourtant, combien en avait-il proféré ces derniers siècles ? Combien avait-il entendu, répété, feint de croire, par peur, par facilité ?

Maintenant, il refusait. Peut-être son corps lui faisait-il défaut, mais son esprit restait lucide et brûlait d'ardeur, autant que les flèches enflammées brûlaient sa chair.

-Tu te rappelles ? Avant la bataille…

Il sentait le sang dans sa gorge. Il toussa, cracha, mais il se força de continuer :

-Je t'ai dit que j'en avais assez, Kano... je ne mentais pas…

Maglor glissa une main sous sa nuque et inclina sa tête pour faciliter sa respiration. Haletant, à bout de forces et de souffle, Caranthir s'acharna pourtant :

-J'en ai assez de vivre, Kano… Que vaut la vie si elle doit être passée dans le mensonge, le déni, la peur, la haine ? Je suis heureux que la mort vienne finalement. Alors je t'en supplie… Laisse-moi là, laisse-moi mourir et retourner à Valinor… Comme toi, je n'ai jamais voulu quitter les Terres Immortelles…

Un sourire rêveur, presque enfantin, étira ses lèvres. Sa respiration s'apaisa légèrement, et son corps se détendit dans les bras de son frère.

-Je comprends, répondit simplement celui-ci en caressant son visage avec douceur.

-Tu vois, souffla Caranthir dans un filet de voix rauque, tu vois…

Sa tête s'affaissa au creux du coude de Maglor. Il avait de plus en plus de mal à reprendre son souffle, et chaque inspiration le faisait souffrir comme si ses poumons allaient se consumer. Il ne tiendrait pas longtemps ; il n'avait plus la force, ni la volonté de vivre encore. Il sentait déjà son esprit se débattre, cherchant à s'échapper de ce corps trop lourd qui l'emprisonnait.

-Si tu vois Adar et Amrod à Mandos… chuchota Maglor en se penchant sur lui. Dis-leur…

Il s'interrompit, semblant hésiter.

-Je saurai quoi leur dire, ne t'inquiète pas pour ça, répondit Caranthir avec douceur.

Dans un dernier élan, ses mains serrèrent fermement celles de son frère. Celui-ci déposa un léger baiser sur son front. Quand leurs peaux sur touchèrent, Caranthir sentit les joues de Maglor humides de larmes.

-Ne sois pas triste… lui enjoignit-il d'une voix faible.

Il appuya sa tête contre l'épaule de son frère, cherchant sa chaleur et le réconfort de ses bras, comme cette nuit où l'enfant Moryofinwë apeuré était allé trouver son grand frère au milieu de la nuit. Puis il laissa son esprit s'échapper dans un dernier long soupir.

Quand il sentit son corps se détendre contre le sien, quand il vit ses paupières s'immobiliser et ses lèvres se figer dans l'ombre d'un ultime sourire, Maglor sentit une part de son âme s'éteindre avec lui.

-Bon voyage, petit frère, chuchota-t-il en souriant entre ses larmes.


Maedhros ne rendit pas les regards emplis de hargne narquoise des Sindar quand il s'agenouilla près des corps de ses frères. Il avait déjà vu suffisamment de cadavres dans sa vie pour pouvoir en reconnaître. Mais… mais cela lui semblait tellement absurde. Ce ne pouvaient pas être ses frères ils ne pouvaient pas être morts… C'était impossible ! Celegorm ne pouvait pas rester prostré là, dans une position grotesque, comme s'il n'avait pas bougé depuis qu'il était tombé. Celegorm avait toujours été une boule de nerfs remuante. Pourquoi restait-il aussi immobile ? Se croyait-il drôle ? Et pourquoi Curufin était-il couché sur le dos, les bras en croix ; pourquoi son regard était-il si vide, si fixe ? Ses yeux avaient toujours brûlé d'une flamme ardente et sombre, moqueuse, parfois cruelle. Ou était passé ce feu ? Qui l'avait éteint ?

-Mes frères, murmura-t-il, la tête inclinée. Mes frères, si vous m'entendez, levez-vous…

Et pourquoi tout ce sang ? Pourquoi le sang maculait-il le sol l'endroit où Celegorm et Curufin étaient tombés ? Son regard s'égara sur les entailles ouvertes sur la peau de ses frères, sur leurs armures enfoncées et fendues. Ils étaient blessés. Ils auraient besoin de soins. Etait-ce pour se reposer qu'ils s'étaient couchés ainsi ?

-Tyelko, Curvo, appela-t-il. Allez, cessez ce jeu. Levez-vous, maintenant.

Mais ils ne répondirent pas, ne se levèrent pas. Ils semblaient profondément endormis.

Le combat les avait-il à ce point épuisé pour les pousser à s'endormir là, sur le champ de bataille ?

La vie les a-t-elle épuisés à ce point ?

Et puis il dut se rendre à l'évidence. Et il pleura.


Un jour avait suffi à souffler trois des leurs.

Un seul jour. Quelques heures.

Un seul homme et une poignée de flèches enflammées.

Seulement cela, et trois des fils de Fëanor étaient tombés.


-J'espère au moins que Mandos sera clément.

Amras était assis près du foyer de la cheminée allumée, les genoux ramenés contre sa poitrine et entourés de ses bras, recroquevillé comme pour se protéger lui-même. Son regard était perdu dans les flammes.

Il se souvenait de Losgar. La blessure que ce jour avait ouverte en son cœur. A celle-ci venait s'en ajouter trois autres.

Une plaie par frère perdu.

Celegorm.

Curufin.

Caranthir.

Maedhros avait pris place dans le fauteuil face au foyer. Son visage était baissé vers sa main abandonnée sur sa jambe, et des mèches de cheveux rouges tombaient devant son visage couturé. Ainsi, dans la pénombre de l'antichambre seulement éclairée par les lueurs tremblantes du feu, il semblait plus grand, plus maigre, comme si son corps était de verre fragile.

Maglor était assis à ses pieds, la tête posée sur ses genoux. La harpe était près de lui, mais il n'osait y toucher. Le silence lui semblait plus approprié que n'importe quelle ballade triste pour accompagner leur deuil.

-Au moins, ils seront avec Amrod et Adar, murmura-t-il.

-Et ils pourront ainsi leur avouer notre déconfiture dans ses moindres détails, répliqua Amras d'un ton absent, ses yeux reflétant la danse rouge des flammes.

Après le désastre de Doriath, ils s'étaient tous les trois enfuis pour se réfugier à Himring. Ignorants dans quelle direction Elwing avait fui, ils avaient préféré ne pas perdre leur temps à battre le Beleriand dans le futile espoir de la retrouver.

Le souvenir de la silhouette blanche de la fille de Dior, la pierre de lumière à la main, là, tout près, juste au bout du couloir noyé d'ombres, hantait Maglor. Il n'avait pas osé révéler à ses frères qu'il avait eu une opportunité unique de recouvrer le Silmaril. Il se sentait étouffer dans sa propre honte il n'aurait pas eu le courage d'affronter la déception de Maedhros en lui avouant son échec.

Il se promit que si d'aventure la chance lui était de nouveau donnée, si un Silmaril était à portée de sa main, aucun obstacle ne serait assez grand, aucun sacrifice ne serait trop douloureux pour le faire reculer. Ce ne serait pas la bravoure d'une femme ou les larmes d'un enfant qui retiendraient sa main.

Dans son esprit, les mots du serment qu'ils avaient prêté - il y avait si longtemps que cela - défilèrent de nouveau. Il les prononça soigneusement, un à un, par la pensée, mais ce fut comme s'il les avait crié.


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Pfff, je vous jure que ce chapitre a été vraiment très dur à écrire. En plus d'aborder un thème difficile et complexe, il s'est révélé un espèce de mal-élevé capricieux qui a décidé de partir en live sans demander mon avis. En plus, il est loooooong... et probablement indigeste. Désolée.

Voilà, mon temps de parole à la barre est écoulé… J'attends vos tomates pourries !

Et je m'attèle à la suite aussi rapidement que possible. Je vais essayer de calmer le compteur au niveau du nombre de mots, parce que là j'enchaîne record de longueur sur record de longueur depuis quelques chapitres... Ca va pas du tout !