Je suis de retour! Un grand merci pour le soutien continuel. C'est toujours très touchant de votre part.

J'aimerais seulement vous signaler que les grandes lignes comme celle-ci :


sont là pour démontrer que le récit change de narrateur et que ce petit signe-là « --ooo-- » est là pour démontrer que le récit fait un bond dans le futur, mais en conservant toujours le même narrateur. Ce peut être autant un bond de quelques heures en avant qu'un bond de plusieurs semaines. S'il y a les deux signes comme ceci


--ooo--

c'est pour montrer qu'on change de narrateur ET qu'on fait un bond dans le temps.

M'enfin, je crois bien que vous parviendrez à vous y retrouver malgré tout.

Bonne lecture!

Chapitre 12

La Mélodie de Arda

Les chevaux étant attelés à l'auberge du coin, nous sillonnons les ruelles animées de commerces ambulants, de marchands de pêche et de vignerons. Tel que nous l'avions convenu, en public je retire mes lunettes et les glisse dans ma besace ; il ne faut que personne puisse faire le lien entre Eledhrìl Regard de Verre et moi. C'est dommage, car je ne peux apprécier comme je le voudrais cette ville prospère et joviale. J'y vois tellement pas clair qu'il m'a fallu agripper le coin de la cape de mon compagnon pour m'en servir comme guide à travers la foule. J'ai l'air d'un valet qui suit son roi dans son sillage.

« Pourquoi tu tenais tant à venir au Royaume de Dale ? »

Est-ce qu'il a changé d'avis ? Il ne me veut plus comme partenaire de route alors il m'a amené là où je comptais m'établir au départ?

C'est seulement à l'instant où il se retourne pour me répondre que Indel réalise que je tiens sa cape. Il fronce d'abord ses minces sourcils, intrigué, puis jauge la foule dense et les nombreux obstacles sur notre chemin tels les cages de volailles, les barils de vins, les chiens errants, les brouettes remplies de marchandise diverse et les enfants espiègles qui courent en tout sens. Il finit sans doute par faire le lien entre ça et mon handicap visuel parce qu'il m'offre aussitôt son bras pour m'escorter.

« C'était la civilisation qui se trouvait la plus près. » me répond-t-il enfin alors que nous reprenons la marche côte à côte. « Une robe n'est pas idéale pour une longue expédition. Encore moins cette tenue en toile bleue. Il faut te procurer des vêtements adéquats. Nous trouverons ce qui est nécessaire dans une échoppe, ensuite nous partirons. »

Dans les rues pittoresques de Dale, notre arrivée ne passe pas inaperçue. Tout le monde s'écarte sur le passage de Indel. Même si le royaume vient de créer une alliance avec les elfes, le peuple n'est pas accoutumé de croiser un spécimen de ce genre dans les parages malgré les nombreux voyageurs étrangers qui passent souvent dans le coin. De fait, il se dégage de Indel une telle aura de puissance et d'autorité naturelle qu'on ne peut faire autrement que de reculer et de s'effacer pour le laisser passer.

Même si notre visite n'a qu'une vocation vestimentaire, je soupçonne Indel de me familiariser volontairement avec le peuple de Dale. Nous avons sympathisé avec le vieil aubergiste au bedon proéminent et sa femme rondouillarde. Nous avons rencontré les vignerons et louangé leurs produits. Nous nous sommes attardés à l'échoppe et avons échangé des paroles courtoises avec le tailleur. Tout ça dans le but de se faire apprécier du peuple. Je me rends bien compte de son jeu ; Indel veut que je me sente à l'aise ici et que je puisse jouir des relations créées au cas où j'en aurais assez de la vie de nomade qui nous attend. Il veut que je dispose d'une deuxième alternative si jamais je désirais retrouver une vie plus tranquille. L'accueil que me feraient les habitants la prochaine fois me serait sûrement chaleureuse et profitable.

Pourtant, il a tort de prendre cette précaution. Je ne changerai pas d'avis. Les intentions de mon compagnon sont touchantes et ça m'a beaucoup plu de rencontrer ces braves gens, mais il fait tout ça pour rien. Je ne me fatiguerai pas de voyager, je le sais.

Enfin accoutrée comme tout voyageur qui se respecte, nous quittons Dale sous les protestations des villageois qui nous prient de rester au moins pour la nuit. Indel affiche un sourire satisfait ; il sait que, advenant mon retour à Dale, je serai entre bonnes mains. Ce qu'il ignore, c'est que j'ai bien l'intention de le suivre partout où il ira aussi longtemps que sa quête personnelle durera.

--ooo--

Le soir tombe. Je fouille dans nos bagages accrochés aux selles, mais je ne trouve pas ce que je cherche. Pourtant, en tant que voyageur expérimenté, c'est la moindre des précautions de traîner de quoi faire du feu !

« Que cherches-tu ?

-Des allumettes. »

De façon presque imperceptible, un muscle se crispe sur sa mâchoire.

« Tu n'en trouveras pas.

-Comment on fera du feu ? En frictionnant deux bouts de bois ensemble ? En cognant deux cailloux l'un contre l'autre ? » que j'ironise.

C'est moi ou il se renfrogne tout à coup ?

« Nous n'avons pas besoin de feu. » réplique-t-il d'un ton sec.

« Comment on fera cuire le gibier et les poissons que nous attraperons alors ?

-Nous avons du lembas, des fruits sauvages, du lard salé donné par l'aubergiste, des dattes, de l'avoine, des noix… Nous n'avons aucun besoin de chasser ou de pêcher. »

En tant qu'elfe, est-ce que Indel respecte trop les animaux pour en manger ? Ridicule. Au banquet des sylvains, il y avait des tas de plats à faire saliver n'importe quel carnivore. Alors, pourquoi j'ai l'impression que la simple idée de faire cuire de la viande le rebute ?

En fait, quand j'y pense, c'est pas de manger du gibier ou du poisson qui semble l'irriter… C'est l'idée de faire du feu qui l'ennuie, on dirait. Je me demande bien pourquoi.

Tiens, soudain, je me souviens qu'au banquet il s'était retiré immédiatement lorsqu'un grand feu de joie avait été allumé après le repas…

Mmhh, je suis curieuse de lui demander pourquoi le feu semble lui déplaire, mais il a pris un de ces airs austères qui me fait clairement comprendre de ne pas insister trop sur le sujet.

« Le soir tombe. On verra rien dans peu de temps. Et il fait froid le soir. Je suis pas immunisée contre le froid comme toi, moi. »

Indel retire de sa besace une jolie lampe d'où il émane une douce lueur d'un bleu argenté. Une lampe qui ne se consume et ne s'éteint jamais.

« Ce sera notre source de chaleur et de lumière. »

On dirait une étoile emprisonnée dans le verre. J'aurais dû me douter que Indel disposait de moyens plus… magiques que le feu ordinaire.

Avec cet elfe, je vais de surprises en surprises, dis donc.

--ooo--

Chaque jour apporte son lot de découvertes et de merveilles. Tandis qu'un rien me fascine, Indel ne se laisse pas impressionner facilement. Je ne l'ai pas vu démontrer beaucoup d'enthousiasme jusqu'à présent. C'est peut-être un elfe aux émotions contenues, mais il pourrait faire preuve d'un peu de bonne foi ! Il reste de marbre face à tout ce que nous découvrons. J'imagine qu'il faut lui laisser du temps avant qu'il ne commence à apprécier à sa juste valeur la beauté de ce monde.

S'il est insensible à ce qui nous entoure, il en est pas moins un compagnon de route agréable. Curieusement, alors qu'on est aux antipodes ; lui elfe et moi humaine, on arrive à s'entendre à merveille. C'était le cas lors de notre voyage dans le Désert du Nord, mais à l'époque il s'agissait d'une proximité forcée où on était obligé de se montrer conciliant. À présent, nous avons décidé de notre plein gré de voyager seuls tous les deux. Néanmoins, on est parvenu tout naturellement à s'adapter l'un à l'autre et une franche camaraderie nous lie aujourd'hui.

Après deux semaines à explorer le Rhovanion de fond en comble, j'ai insisté pour voir le Mont Solitaire et Indel a accepté. Ah, comme j'aimerais lui expliquer tout ce qui se passera ici-même dans quelques siècles ! Smaug, les nains, la Bataille des Cinq Armées… À travers l'environnement pour l'instant calme et serein, j'essaie d'entrevoir ce que sera ce même tableau lorsque les événements du livre se produiront. Dire que je foule le pied de la Montagne, comme le fouleront Bilbo et la Compagnie de Thorin !

Le soir, nous nous retrouvons assis dans l'herbe autour de notre belle lampe bleue, Indel prêt à veiller seul une autre nuit et moi prête à me coucher sous ma cape. Il remarque alors mon air songeur.

« Tu me sembles bien rêveuse. » me fait mon compagnon, un rictus aux lèvres.

S'il savait ! Mais j'ai promis à Pallando de ne rien dire sur le futur et Indel n'a, de toute façon, aucune envie d'entendre parler du bouquin de Tolkien.

Éludant son commentaire, je pose ma tête sur son épaule, comme je le fais souvent maintenant le soir avant de sombrer dans un sommeil réparateur suite à une rude journée d'exploration. Encore un geste de familiarité banal chez moi, mais insolent en Terre du Milieu. M'enfin, jusqu'ici, Indel ne m'a pas fait sentir que j'étais déplacée. Il commence à avoir l'habitude de mes manières relâchées, je suppose. D'ailleurs, pour qui sommes-nous insolents et dissolus? Mis à part les cerfs et les rongeurs, on est seul alors on s'en fiche des convenances, non?

« Tu peux me la réciter encore une fois ? »

Il sait parfaitement à quoi je fais allusion.

« Tu ne te lasses jamais d'entendre cette complainte, ma foi. »

Respectant les caractéristiques de sa race, j'ai souvent surpris Indel à fredonner pour lui-même dans sa langue natale. Chaque soir, c'est un délice de l'entendre chanter une histoire des Jours Anciens et je me suis prise d'affection pour un Lai consacré à la chute de Beleriand.

« Je ne vois guère ce qui te fascine dans cette histoire puisque tu ne saisis aucun mot de ce que je raconte. » dit-il, mi-amusé mi-excédé. Mais je sais qu'il cèdera et qu'il me la récitera quand-même. Comme tous les soirs. Un elfe ne se fait jamais prier longtemps de chanter. C'est un art qu'ils maîtrisent et chérissent trop pour s'en priver.

« Je connais l'essentiel : c'est une belle histoire, triste et mémorable, mais c'est ta voix que j'aime entendre. Il n'y a pas meilleure berceuse. »

Il prend un air courroucé.

« Suis-je donc si ennuyeux ?

-Il y a une différence entre apaisant et endormant, Indel. »

Sous ma tempe, je sens son épaule se détendre. Levant les yeux vers les étoiles pour y puiser son inspiration, il acquiesce enfin.

« Très bien. »

Et dans la clairière qui nous entoure, il semble que toute vie animale et végétale prête alors oreille au chant qu'entame mon compagnon de sa voix profonde teintée de mélancolie.


--ooo--

Nennia pleure aujourd'hui et nous voilà contraints de nous réfugier avec nos montures dans une vieille grotte en attendant que Arien daigne se montrer.

« Eledhrìl, ne reste pas sous cette pluie diluvienne. »

Sortie en pleine averse, elle lève les bras et tourne son visage vers le ciel pour mieux s'exposer au rideau de pluie.

« Tu plaisantes ? Allez, viens ! Fais comme moi. Il n'y a rien de plus … ressourçant ! »

Elle ferme les yeux et inspire une grande bouffée d'air lourd et humide. Elle sourit comme si le fait d'être trempée jusqu'aux os pouvait être extatique. Chaque gouttelette qui tombe sur son visage est une bénédiction.

« Ce n'est que de l'eau. » dis-je d'une voix morne.

« Une eau bienfaitrice.

-Et preuve de la tristesse éternelle de Nienna.

-Oh, mais les larmes comme la pluie ont toutes deux un effet bienfaiteur, Indel. Elles lavent le monde de son chagrin et de son labeur. Elles apaisent les cœurs trop lourds. Il n'y a rien de plus sain que les larmes et la pluie. Tu connais le dicton : « après la pluie, le beau temps » ?

-Si. Je le connais.

-Alors tu sais sans doute qu'après cette pluie, la terre sera nourrie et purifiée et que le soleil n'en sera que plus éclatant. »

Affichant toujours cette mine ravie, elle lève à nouveau la tête vers le ciel, totalement offerte aux larmes de Nienna.

Séduit par ses paroles si simples et si vraies, je fais un pas hors de la grotte et, comme ma compagne, je ferme les yeux puis tourne mon visage au ciel. Malgré moi, j'esquisse un sourire sous la pluie.

--ooo--

Je pare le coup (encore une fois) et la lame lui échappe (encore une fois). Sa tentative fut si emportée qu'elle n'arrive pas à refreiner son élan. Elle s'étale lamentablement dans l'herbe.

« Tu… Tu es un professeur sans pitié. » articule-t-elle, à bout de souffle. « Je plains ce pauvre Legolas qui t'a supporté pendant 500 ans ! »

S'il s'agit d'une tentative d'humour pour me distraire, elle ne m'atteint guère.

Elle se remet sur pied en chancelant, ce qui ne m'incite pas à plus d'indulgence pour autant. Je brandis aussitôt ma dague pour entamer une seconde offensive, mais Eledhrìl lève les mains en signe de reddition.

« Ça va, je me rends ! Drapeau blanc! J'en peux plus. »

Ma compagne me réclame enfin une pause après deux heures acharnées d'entraînement.

« C'est toi qui as insisté pour apprendre. » dis-je en rangeant ma dague dans son fourreau. Il ne m'a fallu que cette petite arme pour me mesurer à l'épée pourtant plus massive et intimidante que je lui aie prêté. Il lui reste décidément beaucoup de chemin à faire avant de maîtriser ne serait-ce que les coups de lame les plus élémentaires.

« Je t'ai prévenu que je ne te ménagerais pas sous prétexte que tu es une femme et que tu viens d'un monde où le combat en duel n'existe pas. »

À bien y songer, je ne l'aurais ménagé que pour une seule raison; son état de santé. Elle est encore beaucoup trop affaiblie par son séjour dans le désert. Je veille à ce qu'elle mange à sa faim, mais elle a toujours les joues creuses et on devine encore trop bien la forme de ses côtes sur sa taille. Il faudra du temps avant que Eledhrìl n'ait plus la peau sur les os et je suis certain qu'un entraînement intensif à l'épée n'aide en rien sa condition. Nous menons déjà un train de vie qui lui demande beaucoup d'énergie pour une simple mortelle.

Appuyée contre une souche, je l'observe haleter, une main crispée sur sa poitrine.

En proie au remord, je vais chercher une gourde qu'elle accepte avec gratitude.

« J'en sais très peu sur ta réalité » continue-je sur le ton de la conversation « mais ce que j'ai appris me laisse perplexe. Comment se fait-il que personne ne sache se battre à l'épée ? Ici, dès l'enfance, c'est une nécessité d'apprendre les rudiments de l'escrime.

-C'est une nécessité parce que la guerre et les invasions vous menacent constamment. » dit-elle entre deux gorgées. « Chez moi, il n'y a pas de guerre. Enfin, pas là où je demeurais, en tout cas.

-Tu ne cesseras jamais de m'étonner, Eledhrìl. Tu as voulu quitter un monde en paix -si en paix que le combat en duel vous est totalement étranger- pour vivre ici, sur cette terre sans cesse menacée par l'Ombre.

-Mon monde n'est pas en paix pour autant, tu sais. Je viens d'un milieu épargné, mais la guerre est une réalité qui nous entoure. Une menace lointaine, mais présente tout de même. Et si on apprend pas à se battre à l'épée, c'est parce que nous avons des moyens plus meurtriers à notre disposition.

-Qu'y a-t-il de plus meurtrier qu'une lame et une flèche ?

-Des armes à feu.

-À feu ?

-Crois-moi, vaut mieux que je t'épargne les détails. En tout cas, ces armes permettent de se battre à distance alors les duels sont inutiles. Vous, au moins, vous apprenez à vous battre pour une bonne cause, pour le Bien, pour les Peuples Libres. Nous on ne fait que se déchirer entre nous. Alors, à choisir entre la guerre ici et la guerre chez moi, je choisis Arda sans hésitation. »

Elle me lance subitement la gourde et s'empare de mon épée qui gisait à terre.

« Je suis assez requinquée ! On s'y remet ? »

--ooo--

Étendue sous un arbre, prête à sombrer dans les bras de Lorien, j'entends la voix endormie de ma compagne.

« Tu m'as ménagé, hein?

-Absolument pas.

-Mais si, allons. Tu te retenais quand on a repris le combat. Tu modérais clairement ton ardeur.

-Faux. J'ai adapté le degré d'intensité de l'entraînement à une petite mortelle têtue et coriace qui ne connaît pas ses propres limites. Nuance. »

Elle paraît sincèrement surprise de ma remarque.

« Moi je connais pas mes limites?

-J'en ai peur. Jusqu'à un certain point, tu me rappelles Istanel quand il n'avait qu'un siècle ou deux. »

Elle fait une moue insultée.

« Je suis pas sûre que ce soit flatteur comme comparaison. »

Je souris devant la puérilité d'une telle réaction. Les frictions entre ces deux individus ne cesseront jamais de me distraire.

« Quoi qu'il en soit, lui non plus ne connaissait pas ses limites. Il en faisait beaucoup trop et toi aussi.

-Pourtant, il faut bien que j'apprenne à me défendre, non? Je n'aurai pas toujours à mes côtés un elfe-chevaleresque-sauveur-de-demoiselle-en-détresse pour assurer mes arrières.

-Si. »

Ma réponse la stupéfait.

« Mais enfin, Indel, on ne voyagera pas ensemble toute notre vie -toute « ma » vie que je devrais dire plutôt. Un jour, nos routes se sépareront, qui sait. C'est pas demain la veille j'espère, mais on peut pas prévoir l'avenir, donc pour affronter le terrible monde du Milieu il faudrait au moins que je sache manier une épée, non?

-Tu te trompes, Eledhrìl. Que tu le veuilles ou non, je suis responsable de toi. Il en est ainsi depuis le jour où, perché sur le dos de Landroval, je t'ai tendu la main pour t'arracher au courroux des Cavaliers Noirs. Nos routes peuvent se séparer un jour, en effet, mais je veillerai toujours sur toi, de près ou de loin. » rétorqué-je avec conviction.

« Ça c'est touchant. » murmure-t-elle après quelques instants de silence.

« Ce n'est qu'un fait indéniable.

-J'espère au moins que c'est une responsabilité que tu remplie par envie et non par devoir.

-Jamais je ne t'aurais proposé de m'accompagner dans ma quête si « surveiller tes arrières» était pour moi un fardeau.

-Donc, puisque je t'ai de toute façon comme garde du corps, tu ne m'entraîneras plus?

-Je le ferai, mais à ton rythme. Puis, tu devras toujours garder ceci à l'esprit, Eledhrìl : si la nécessité de prendre les armes s'impose, je ne serai jamais bien loin pour jouer au «sauveur de dame en détresse » comme tu le dis si bien. »

L'éclat de son regard trahit une vive émotion. Elle me sourit, émue.

« Bonne nuit, Indel. » finit-elle simplement par dire pour clore la discussion.

« Loro mae.

-Loro mae ?

-Rêve bien.

-Merci. Heu… Hannon le ! » dit-elle d'un sindarin plutôt médiocre, mais la tentative est tout de même attendrissante.

Elle baille, se recroqueville sous sa cape et ne tarde pas à s'endormir, épuisée par son entraînement.

Cette nuit-là, ma compagne rêve, en effet, toutefois il ne s'agit guère de rêves agréables. Son sommeil est agité par je ne sais quel terrible songe.

« Non… Pas la camisole… Non ! Pas ça ! Laissez-moi tranquille ! » l'entends-je gémir.

Je présume que le rêve, quel qu'il soit, finira par céder à un repos sans chimères nocturnes, mais il n'en est rien. Eledhrìl est de plus en plus agitée, tourmentée par un cauchemar aussi incohérent qu'effrayant.

Comme c'est étrange. En quoi une camisole peut être si menaçante dans ce songe ? Ce n'est qu'un vulgaire vêtement inoffensif! Rêver de chaînes, de cordes, de fouets, de fantômes, de créatures immondes, je peux l'admettre, mais rêver d'un simple vêtement…

N'y tenant plus, je pose ma main sur son front en sueurs et murmure quelque formule pour alléger son sommeil. Mes paroles doivent avoir un effet bénéfique, car ses traits tirés s'adoucissent et sa respiration redevient lente et paisible.

Elle se réveille au matin, fraîche et dispose. Elle ne semble avoir aucun souvenir du cauchemar de sa nuit dernière.

« Mara mesta ! » me déclare t-elle gaiement en se dirigeant vers le ruisseau pour se rafraîchir.

« Puis-je savoir la raison de cet au revoir?

-Au revoir? Mais non, je viens de te dire bonjour! Heu… Je crois…

-C'est mara aurë, chère amie. » rectifiai-je, attendri par ses lacunes évidentes en sindarin.

« Oups! Mara aurë! Faut que je me rentre ça dans le crâne. » poursuit ma compagne pour elle-même en marchant vers le ruisseau. « Mara aurë c'est bonjour. Mara mesta, c'est au revoir. Aurë, bonjour. Mesta, au revoir… »

Sous mon regard diverti, elle récite encore la leçon à haute voix pour bien la retenir. À l'observer, si vive et joyeuse, il est clair maintenant qu'elle ne se rappelle pas du tout de sa nuit de tourmente.

Je suis curieux de savoir ce qui avait tant effrayé Eledhrìl dans son sommeil, mais peut-être n'est-il pas sage de lui rafraîchir la mémoire. Peut-être vaut-il mieux qu'elle ne se souvienne de rien. Espérons juste que ce mauvais rêve ne revienne pas la hanter de si tôt. À une époque, je n'ai que trop bien su ce que cela signifie d'être constamment assailli de terribles songes à chaque fois que mon esprit osait vagabonder dans les méandres du sommeil. Je ne saurais supporter qu'il en soit de même pour Eledhrìl…

J'oublie alors mes réflexions, car une petite créature volante tournoie tout à coup autour de moi.

« Ma parole, c'est… C'est ce papillon ! »

Les mains auparavant en coupe plongées dans la rivière, Eledhrìl se dresse d'un bond.

« Ben ça ! »


Le papillon de Pallando ! Il est revenu !

Il quitte Glorfindel et vient tournoyer joyeusement autour de moi avant de se poser dans ma paume ouverte.

Pallando…

S'il a réussi à m'envoyer son papillon, c'est qu'il va bien. Les hommes de l'asile l'ont sûrement laissé tranquille.

Je souris à la petite bête qui chatouille le creux de ma main. Elle est là pour prendre de mes nouvelles et les rapporter à son créateur, j'en suis sûre.

Je fais dos à Indel et je chuchote à ma paume, espérant qu'il ne m'entendra pas.

« Je vais bien maintenant. Je m'en suis sortie. Tu vois ? Je suis avec Indel et j'explore ce monde fantastique. Je peux rien demander de mieux. Il ne faut plus qu'il s'inquiète pour moi. Dis-le lui. Et remercie-le de m'avoir libéré, hein. »

Saisissant le message, le papillon s'envole aussitôt. Il tourne autour de mon compagnon une dernière fois avant de disparaître pour de bon dans les hauteurs.

Indel me rejoint sur la rive.

« Que nous voulait-il ? » qu'il demande, intrigué.

Désolée Indel, mais si je te dis la vraie raison de sa venue et par qui il a été envoyé, je vais rompre la promesse faite à Pallando de ne rien révéler de son existence.

« Il voulait nous saluer, tout simplement. » dis-je avec un sourire confiant.


--ooo--

Quelque chose ne va pas. Je n'entends plus que le galop de mon propre destrier. Je me tourne un instant. Eledhrìl ne me suit plus. Je freine ma course et Nimloth pivote immédiatement dans l'autre sens de la route. Où est-elle passé ? J'étais certain qu'elle était tout juste derrière. Ce n'est guère le moment de s'attarder. Nous sommes trop près de la sinistre Forêt Noire ; la partie du territoire complètement assujettie au Mal. Nous devons la longer sans délais. C'est trop risqué de rester dans les parages. Elle le sait très bien alors pourquoi ne me suit-elle plus ?

J'obtiens vite une réponse ; je repère Taurel, seule, sur le bord de la route. Le regard déconfit, les oreilles basses, son long cou s'est allongé vers le sol et c'est là que je réalise qu'elle inspecte de ses yeux anxieux une masse étendue à ses côtés. Je comprends tout à présent.

« Encore ? » me dis-je, les yeux tournés au ciel en lâchant un soupir.

Elle a chuté de nouveau. Au pas et au trot, Eledhrìl s'en tire sans trop de mal, mais pour le galop c'est une tout autre histoire. Elle est tombée tant de fois ! C'en est devenu pathétique. Je ne me précipite même pas dans sa direction. Ce scénario s'est répété si souvent que je ne me donne plus la peine de me soucier de son état. Toutefois, à mon approche, je réalise à mon grand dam que le corps de Eledhrìl est replié sur lui-même et secoué de spasmes, tordu de douleur.

Valar ! Se serait-elle réellement blessée cette fois ?!

« Eledhrìl ! »

Je me jette de Nimloth et j'écarte Taurel qui s'ébroue d'inquiétude. Tournant Eledhrìl avec précaution de peur d'aggraver une possible blessure, je me rends compte, furieux, qu'elle n'était pas secouée de spasmes de douleur, mais bien de soubresauts de rires ! Les traits déformés par son hilarité, elle me regarde avec des larmes de rire perlant à ses yeux.

« Je suis une cav-cavalière pitoyable ! » arrive-t-elle à articuler.

Elle se moque allègrement d'elle-même.

« Tu n'es pas blessée ? »

Interrogation futile.

Elle se remet sur pieds et reprend contenance.

« Au nombre de fois où je suis tombée, je suis parvenue à développer une technique de chute indolore. » me fait-elle sur un ton très professionnel avant de m'offrir un sourire badin que je lui rends avec une mine quelque peu exaspérée.

« Oh là, là. Deux mois que cette pauvre bête m'a sur le dos et je n'arrive toujours pas à me tenir. Faudrait me scotcher à la selle. » dit-elle, rassurant la brave Taurel d'une caresse sur le front.

« Tu finiras par t'y faire, je t'assure. Tu te débrouilles somme toutes plutôt bien. »

Elle me décoche une œillade sceptique.

« Indel, redis-moi ça dans les yeux sans ciller. »

Ainsi confronté, je n'ai d'autre choix que d'opter pour la vérité. Je ne suis pas un comédien très doué.

« Soit. Tu es une piètre cavalière. »

Je fais rapidement le décompte dans ma tête.

« Vingt- trois. »

Elle feint l'indignation.

« Ah, parce qu'en plus tu comptes le nombre de fois où je tombe ? »

J'acquiesce et elle rit de plus bel. Un rire qui finit par être contagieux. Ma quête serait plutôt monotone si j'étais seul. N'eut été de la présence de Eledhrìl, ma route m'aurait paru bien longue. Elle représente une source de divertissement sans limites, sa dernière gaucherie en témoigne.

« Tu as perdu tes verres. » lui fais-je bientôt remarquer.

Elle tâte son visage.

« Zut ! Je croyais voir tout embrouillé parce que j'étais sonnée par ma chute ! Elles sont sûrement tombées dans l'herbe. »

Elle entreprend de chercher à tâtons au sol.

« Tes yeux d'elfes ne voient rien, Indel ? »

J'inspecte la route à mon tour et aucun éclat scintillant miroité par la Soleil ne révèle la présence de verres au sol.

« Je suis navré, Eledhrìl. Il nous faudra remonter la route en sens inverse pour… Dartho ! »

Mon cri soudain la fait bondir.

« Quoi, tu les as trouvés ??

-Non ! Mais n'approche pas la Forêt ! »

En scrutant la bordure de la route, elle a atteint les premiers arbres sinistres et tortueux du territoire.

« Mais dans ma chute elles sont peut-être tombées entre les arbres. »

Sans plus se soucier de mon avertissement, elle enjambe de hautes racines difformes et tordues, puis s'enfonce dans les ombres inquiétantes de la Forêt.

« Othar ned tìr ! » jure-je en la rattrapant. « Têtue et aveugle que tu es!

-Calme-toi, allons. Je vais pas aller au cœur de la Forêt. Mes lunettes ont sûrement pas fait un vol plané si loin de la route. Aide-moi à chercher. C'est trop sombre ici et déjà que j'y vois pas grand chose sans mes lunettes… »

Accroupie au sol, elle continue son inspection sans se préoccuper des murmures inquiétants entre les branches, d'une brise glaciale qui fait frémir les feuilles séchées et des ombres menaçantes qui se faufilent furtivement entre les troncs d'arbres biscornus. La condition de mortelle de ma compagne la soustrait à toute perception d'hostilité, chose que seule la race elfique arrive à déceler et anticiper avec aisance. Mais la situation se retournera bientôt contre Eledhrìl si elle ne prend pas garde aux dangers qui l'attendent ici-même.

Trop tendu à guetter le moindre mouvement suspect, je perds Eledhrìl de vue. Je tourne sur moi-même pour la repérer. Aucune trace d'elle.

« Eledhrìl? »

Seul le craquement lugubre des branches d'arbres me répond.

« Eledhrìl! » répétai-je.

Le son étouffé de sa voix retentit enfin.

« Par ici! »

Je contourne plusieurs arbres aux branches tordues et courbées tel des bras menaçants au-dessus de nos têtes. Je la retrouve à genoux au pied d'un épais buisson de ronces noircies. Sa position laisse deviner qu'elle a trouvé quelque chose parmi les aiguillons rasant la terre, mais il me paraît impossible que ses verres soient tombés à plus de cinquante brasses de la route.

« Regarde! » me fait-elle avec un large sourire.

Comme je m'accroupis auprès d'elle, Eledhrìl écarte quelques feuilles mortes et brindilles épineuses pour me permettre de mieux voir sa trouvaille.

Une unique fleur d'un blanc pur et maculé a poussé à travers la terre aride et les ronces. Malgré l'absence totale de lumière astrale et d'eau bienfaitrice, cette magnifique fleur est parvenue à percer le sol, à grandir et s'épanouir.

« Tu vois? Même ici, tout espoir n'est pas perdu. » me dit-elle en caressant les doux pétales blancs.

Je croyais que Eledhrìl était la plus aveugle et sourde de nous deux, mais j'ai eu tort. Même sans ces verres, elle arrivera toujours à percevoir tout mieux que moi. Si préoccupé fusse-je par l'ambiance sinistre des lieux que jamais je n'aurais pu apercevoir ce petit élément de pureté sur ce territoire pourtant perverti.

Le visage levé vers le ciel, Eledhrìl contemple la Forêt Noire en silence. Je tente de l'imiter, de considérer les choses comme elle les aperçoit de son regard limpide. Un regard naïf parfois, peut-être, mais clair tout de même.

Ces arbres aux branches infléchies sur nous, sont-ils aussi menaçants que je le pensais? Et si ces branches étaient des bras ouverts en signe d'accueil et de bienvenue? Et si les ombres suspectes n'appartenaient qu'à de petits animaux curieux? Et si ce vent acerbe ne sifflait en fait qu'un air joyeux?

« Tu n'as pas besoin de ces verres, Eledhrìl. Tu verras tout toujours mieux que l'œil du plus aguerri des elfes. »

Elle s'esclaffe.

« C'est parce que je regarde avec le cœur, Indel! Je t'apprendrai à le faire. Mais c'est pas le regard du cœur qui me permettra de voir où je marche! Sans mes lunettes, je vais doubler et même tripler le nombre de mes chutes à cheval! »

Nous laissons la petite fleur pour revenir sur nos pas. J'espère en silence que d'autres de ses semblables parviendront à éclore sur cette terre souillée.

Revenant à notre conversation, je lui rétorque : « Tu as raison. Retrouvons ces verres. Ou alors tu seras contrainte de voyager en croupe avec moi sur Nimloth.

-Ça ne me déplairait pas. Comme au bon vieux temps!

-Vieux temps?

-L'époque où nous avons traversé le désert ensemble sur feu Arlin, bien sûr.

-Cette époque te manque?

-Un peu oui. J'aimais bien ne pas avoir à craindre de tomber sans arrêt. Au moins, avec toi, je pouvais m'accrocher à quelque chose de solide! »

Cet aveu spontané me déroute.

« Tu te sentais plus en sécurité ainsi?

-Qui ne se sentirait pas en sécurité aux côtés du grand Indel? » rit-elle.

« Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt?

-Parce que tu as pris la peine de me dénicher une monture rien que pour moi et que je me sentirais ingrate de délaisser cette pauvre Taurel même si je suis une cavalière maladroite.»

À ses paroles, nous quittons la sombre Forêt et nous revenons à la lumière du jour. C'est alors que je trouve enfin ce que nous cherchions. Les verres n'étaient pas au sol, mais plutôt accrochés à une branche près de la route.

« Les voilà! »

Je récupère le bien de ma compagne et le lui rend.

« Ah! Merci! » qu'elle s'exclame en les remettant sur son nez. « C'est beaucoup mieux, maintenant. »

Eledhrìl regagne docilement Taurel. Aussitôt juchée sur elle, j'y bondis à mon tour, à la grande surprise de ma compagne qui se retrouve dos à ma poitrine.

« Bah… Qu'est-ce que tu fais? »

Je m'empare moi-même des rênes et ordonne à notre monture de se mettre en route. Nimloth nous suit d'un pas penaud.

« Comme au bon vieux temps. » lui dis-je à l'oreille.

Je ne peux voir son visage, mais je sais qu'elle sourit. Pour me taquiner, elle prend un ton faussement choqué.

« Regarde ce pauvre Nimloth! Il est jaloux.

-Dans ce cas, demain ce sera lui que nous montrons. »

--ooo--

Notre errance nous a menés au Carrock ; immense rocher au milieu de l'Anduin. Si immense qu'il fait office d'île. Après avoir monté un escalier sculpté dans la pierre du Carrock, nous jouissons d'une vue imprenable du fleuve et de la Forêt Noire en amont.

Debout, immobile, les yeux fermés, ma compagne se laisse bercer par une mélodie qu'elle seule arrive à entendre. Il se passe un long moment où je me contente de l'observer, puis je lui demande, titillé : « Que fais-tu ?

-Je goûte, je sens, je bois, je vis, je respire, je ressens. » me murmure-t-elle d'une voix rêveuse, les yeux toujours fermés.

« Quoi exactement ? » m'enquis-je.

« Arda, bien sûr. » qu'elle répond cette fois en se tournant vers moi avec un sourire. «Viens.»

Elle m'invite à approcher le flanc du rocher. « Tu vois tout ça autour de toi ? Tu ne remarques pas à quel point c'est enchanteur et enivrant ? »

Je prête attention aux alentours. Je ne puis voir que l'Anduin et la forêt qui borde le fleuve. C'est paisible et chaleureux, mais il s'agit là d'un paysage tout ce qu'il y a de plus banal. Alors que tout pour moi n'est qu'un pâle écho de ce que fut le Milieu autrefois, pour elle tout respire la splendeur et la magnificence.

« Je ne remarque rien de particulier. »

Eledhrìl émet soudain un rire taquin.

« Pas comme ça, grand dadais ! Tu t'y prends pas de la bonne façon. » Elle lève une main vers mon visage. « Il faut d'abord fermer ceci. » dit-elle en frôlant mes yeux du bout des doigts pour m'obliger à les clore « et ouvrir ce qui se trouve ici. » Sa main poursuit son chemin jusqu'à ma poitrine. « Maintenant, tu peux vraiment voir et entendre la mélodie de Arda. » l'ois-je me chuchoter, la paume de sa main déposée sur mon cœur.

La mélodie de Arda.

J'essaie d'écouter, de percevoir ce quelque chose qui m'échappe, mais qui est pour elle si évident à discerner. Je sens d'abord le vent. Le souffle de Manwë m'apparaît tel les derniers lambeaux de sa colère. Tente-t-il de me faire savoir que j'ai commis une disgrâce impardonnable en refusant la main qu'il m'avait tendue en invitation à Valinor ? À moins que cette bourrasque ne soit porteuse d'une toute autre nouvelle, d'un tout autre sens? S'agit-il autre chose que de la colère ? Je crois ce vent violent et fort peu amène, mais peut-être est-il simplement frénétique et allègre. Tout à coup, il me semble léger, sifflant joyeusement entre les arbres. Ce souffle malicieux tourbillonne autour de nous et j'éprouve un certain délice à le sentir glisser sur nous, balayant capes et chevelures. Ce message que je perçois dans la bise n'est peut-être pas un message d'hostilité. On dirait plutôt un message… de pardon. Ou, du moins, d'acception. Manwë me ferait donc comprendre que sa colère à mon égard s'est dissipé ? Peut-être ne me maintient-il fermées les portes du Pays Éternel que pour m'inciter à voir de façon différente ce que les siens, les Valar, ont créé avec tant d'acharnement et de dévouement. Peut-être Manwë savait-il bien avant moi ce que Eledhrìl était en mesure de me faire comprendre…

À mes pieds, j'entends le murmure des vieilles pierres gisant-là depuis des siècles ; témoins des changements du monde. La rivière s'écoule, vibrante de vie. Arien brille de mille feux, astre céleste étalant ses rayons dorés sur ce Milieu fragile et pourtant beau.

Le vent rieur, les secrets des pierres, les eaux mutines. Est-ce donc cela la mélodie de Arda ?

Mes traits doivent adopter une expression plutôt éloquente, car Eledhrìl s'exclame soudain : « Ah ! Tu commences à l'entendre ! »

Je rouvre les yeux pour plonger dans son regard radieux, reflet de ce que je viens de percevoir ; écho de cette litanie qu'aucun ménestrel ne pourrait traduire en mots. Elle rit et son rire se perd dans le vent tout aussi rieur qu'elle.

Cette mortelle, nouvelle-né, qui n'a rien connu de la vie; encore à l'aube de son existence; naïve et ignorante des perfidies de ce monde cruel, m'apprend ce qu'aucun sage, mage ou Valar ne pourrait me transmettre.

Bercés tous les deux par la même mélodie, mes doigts se referment sur sa main qui n'a toujours pas quitté mon cœur. Mais bientôt, de la discorde vient troubler cette litanie. D'étranges bruits surgissent de la Forêt, mais c'est beaucoup trop loin pour que ma compagne les perçoive.

Je me raidis et m'éloigne d'elle pour mieux écouter ce qui se passe dans la Forêt. Sous son regard interrogateur, je tends l'oreille et j'entends des cris d'hommes agités. Ils courent. Ils poursuivent quelque chose ou ils sont poursuivis par quelque chose, je ne sais. Un féroce rugissement retentit. Ce cri n'appartient à aucun animal que je puisse connaître. Les hommes hurlent à leur tour ; de peur, sans aucun doute.

« Il y a une fausse note dans cette mélodie. »

La sérénité du moment s'est complètement évanouie. Arda possède une douce mélodie, mais elle sera toujours troublée par des éléments perturbateurs qui n'auront de cesse de la tarir et l'étouffer sous une note discordante.

« Qu'est-ce que tu veux dire ?

-Il y a de l'agitation dans la Forêt.

-Qu'est-ce que tu entends ?

-Ce sont des forestiers. De Dale, sûrement.

-De Dale ? T'en es sûr ? Ils sont loin de leur patrie, dis donc.

-Certains ont élu domicile dans la Forêt. Ils coupent du bois, chassent et reviennent de temps en temps à Dale pour vendre le fruit de leur labeur.

-Je vois. Et pourquoi tu dis que leur présence est une fausse note ? »

Je n'ai pas besoin de lui expliquer que je ne faisais pas allusion à eux, car l'activité se rapproche. Ce cri d'animal inconnu retentit de nouveau et cette fois Eledhrìl l'entend très clairement.

« C'est quoi ce hurlement ?

-Ladite fausse note. »

On attaque ces hommes, assurément. Quel est ce nouveau maléfice ? Il me faut aller me rendre compte de la situation.

La mine sombre, j'intime à ma compagne de rester sur Carrock avant de me diriger vers l'escalier de pierre.

« Tu es en sécurité ici. Je ne laisserai rien ni personne approcher le rocher, mais garde ta dague à portée de main. Sait-on jamais. » dis-je avant de me détourner.

Elle m'agrippe alors le bras.

« Attends! »

Son regard se fait soucieux. Elle appréhende sûrement le danger, mais j'ai tort. C'est mon attitude qui la préoccupe.

« Quoi que ça puisse être, ce n'est pas une fausse note, Indel. C'est seulement un couplet différent de la même mélodie. Et quoi que tu penses, les couplets mis ensemble forment un tout harmonieux. »

Elle aurait pu craindre ce rugissement, être terrifiée de savoir à quel genre de créature il peut appartenir et pourtant tout ce qui retient son attention est la réaction d'un elfe aigri…


Un faible sourire se dessine sur ses lèvres. Il n'a pas l'air très convaincu, mais je ne peux pas le laisser partir comme ça. Je ne peux pas le laisser encore se renfrogner, persuadé que le Milieu est et sera toujours envahi de malveillances. Pourquoi a-t-il fallu que ces forestiers s'amènent au moment même où il commençait à être sensible aux merveilles qui nous entourent ?

Indel n'ajoute rien. Impossible de deviner si mes paroles ont du bon sens pour lui. Il s'en va et disparaît entre les arbres pour trouver la source de toute cette agitation.

Mais qu'est-ce qui se passe dans cette forêt, bon sang ? C'est quoi ce hurlement de dément ? On a pourtant dépassé la partie de la Foret Noire envahie par l'Ombre ! Il n'y a pas de raisons de croiser quoi que ce soit d'hostile ! Qu'est-ce qui effraient ces forestiers alors ?

Il se passe d'interminables minutes où le raffut se fait de moins en moins perceptible. Est-ce que Indel a réussi à calmer le jeu ? Si c'est le cas, pourquoi il ne revient pas ?

Ma dague crispée dans ma main, je commence à descendre l'escalier. C'est trop me demander de rester à l'écart pendant que je me ronge d'inquiétude. Je saute sur les pierres qui émergent du fleuve et j'atteins la rive où les chevaux se font nerveux. J'essaie de les calmer sans trop de succès. D'un pas mal assuré, j'approche les arbres denses entre lesquels Indel a disparu. Je n'entends rien de suspect. Je vais me faire tuer par mon compagnon, mais tant pis. Je fonce !

À peine suis-je entré dans la Forêt que le cri animal me transperce les tympans. Et ça vient de derrière moi ! Je fais volte face pour me retrouver nez à nez avec une gigantesque bête poilue qui marche à quatre pattes.

Ah, bravo! Je viens de me fourrer dans un joli pétrin!

« Oh, mince ! »

Dents toutes sorties, le monstre hurle à nouveau et son cri est si déstabilisant que je tombe à la renverse. De ses pattes balourdes et munies de longues griffes, il se dirige vers moi alors que je rampe pour m'éloigner de lui. Je suis totalement terrorisée, pourtant je n'arrive pas à détacher les yeux de ce monstre. Je ne peux pas m'empêcher de l'analyser et d'essayer de savoir où dans les livres de Tolkien une telle bête fait son apparition.

Qu'est-ce que c'est que cet animal, bon sang?!

À son approche, il apparaît sous un rayon de soleil filtré à travers le feuillage des arbres. Je peux le voir beaucoup mieux. On dirait… On dirait un ours !

« Beorn !? » que je m'exclame, ahurie.

À mon appel, la bête s'arrête et je jurerais que ses petits yeux de fauve se font perplexes durant une seconde. Mais cette seconde passe; l'énorme ours se remet à hurler comme un enragé et poursuit son approche menaçante.

C'est Beorn ou un parent proche, j'en mettrais ma main à couper! C'est lui qui a construit l'escalier sur le Carrock, je m'en souviens! Il habite tout près d'ici! Mais pourquoi a-t-il semé la peur chez les forestiers et pourquoi cherche-t-il à m'attaquer? Les changeurs de peau ne sont pas méchants, pourtant! À moins que je me trompe vraiment d'individu? Peut-être que le fait d'être près du domaine de Beorn n'est qu'un simple hasard et que cet ours en soit un à part entière et qu'il s'est mis en tête de faire de moi son repas!

« T'approche pas ou je te réduis en poussière! » que je m'exclame sans grande conviction, dague pointée vers lui. Je bluffe, évidemment. Pour le réduire en poussière, ma dague a besoin de sa jumelle et Indel se trouve je sais pas où!

L'ours ne semble pas du tout me prendre au sérieux. Après tout, qui se sentirait menacé par une petite mortelle tapie au sol qui n'arrive même pas à tenir son couteau sans trembler?

Pour échapper à la hargne du pseudo Beorn, je rampe toujours par derrière sans le lâcher de vue. Un sifflement sec se fait entendre depuis les arbres et une flèche vient se planter à mes pieds, tout juste devant le large museau du monstre pour l'intimider. La tactique fonctionne, car l'ours se fige.

Je fixe la flèche plantée dans l'herbe. À qui appartient-elle? Indel n'a que son épée et sa dague alors ce n'est pas lui qui a tiré. Ce n'est pas non plus un missile de forestier, la flèche est beaucoup trop élégante et gracieuse pour appartenir à un chasseur humain.

Le propriétaire de la flèche se laisse tout à coup tomber des arbres et atterrit sur ses pieds comme un félin.

Mes yeux en sortent presque de leurs orbites alors qu'il encoche une seconde flèche sur son arc pour faire face à l'ours.

« Suilad! » me fait-il d'un sourire plein de suffisance. « Vous ne pouvez guère vous passer de moi, n'est-ce pas? »

Cette voix arrogante, ces cheveux d'or, ce regard d'acier…

« Legolas?? »

Mais qu'est-ce que ce mufle prétentieux fabrique ici?!

« Altesse! » me corrige-t-il avant de se concentrer sur son adversaire.

A-t-on idée de se préoccuper du protocole royal en pareille circonstance?!

À suivre


Voici une petite song-fic. Ça a un lien indirect avec le récit. J'ai écrit ça sur un coup de tête et je ne savais pas trop où l'intégrer dans le récit. De toute façon, elle n'aura d'intérêt pour vous que si vous connaissez Pocahontas de Disney.

Mélodie de L'Air du Vent du film Pocahontas de Disney.

Les paroles de la chanson ont été adaptées pour la Terre du Milieu. Petit rappel, Pocahontas tente de faire voir son monde d'un autre œil à John Smith. Eledhrìl, elle, tente de faire voir la Terre du Milieu d'un œil moins aigri à Indel alors j'ai fait un parallèle entre les deux histoires. Je me suis bien marrée, huhu.

La Mélodie de Arda

Pour toi je ne suis que l'ignorante humaine

Inconsciente des perfidies de ce monde cruel

Mais si tu n'y vois que douleur et haine

C'est qu'un voile sombre t'aveugle et t'ensorcèle, t'ensorcèle

--

Tu crois que cette terre est sans espoir

Pour toi tout se flétrit, mais tu dois savoir

Malgré le Mal; la pierre, la rivière et les fleurs

Ont pour toujours une âme, un esprit et un cœur

--

Tu rêves des Rivages Blancs qui t'attendent

Que les portes du Pays Éternel puissent t'ouvrir

Mais en marchant dans mes pas tu te demandes

Es-tu sûr au fond de toi de vouloir fuir?

--

Comprends-tu le chant d'espoir du Cor des Humains?

Les semi-hommes récoltant avec entrain?

Entends-tu résonner le marteau du fier nain?

Peux-tu sentir leur espoir porté par le vent?

Peux-tu peindre en mille couleurs l'air du vent?

--

Courrons dans la Forêt d'Or et de Lumière

Galopons dans les prés infinis

Arda nous offre ses trésors, ses mystères

Le bonheur, ici-bas, n'a pas de prix

--

Soyons complices des montagnes, frères des rivières

Le méaras et le ent sont nos amis

Cherche avec moi la lueur cachée derrière

Les ténèbres, les ombres et la nuit

--

Entends-tu le chant d'espoir de ce monde merveilleux?

Sa beauté t'inonderait si tu ouvrais les yeux

Sens-tu l'âme des montagnes et des rivières t'invoquer?

Peux-tu entendre le rire de l'espoir dans le vent?

Peux-tu peindre en mille couleurs l'air du vent?

--

Les feuilles du mallorn fredonnent, écoute-bien

La terre sous tes pieds entame le même refrain

Ce monde te révèle ses enchantements

Et qu'importe l'Ombre qui s'étend

Chante avec moi la Mélodie de Arda

En rêvant de pouvoir peindre l'air du vent...

--

Mais le Milieu restera toujours amer, tant que tu ignores comment

Tu peux peindre en mille couleurs l'air du vent


Chère épouse adorée :Je n'ai rien à dire si ce n'est que je t'aime et vive Tolkien, tiens!

Kirah : Eh bien! Merci, très chère! Ravie que ça t'ait plu!