Chapitre Onze : Conséquences

« Qu'est-ce que t'as fait ? »

Sho lutta pour retenir une exclamation de douleur quand il fut projeté en arrière contre le mur. Son estomac se tordait devant le massacre que le vampire avait causé en se réveillant. Il n'avait encore jamais été témoin d'une telle brutalité, et il en était complètement malade. Il avait vu tant d'hommes mourir, et avait lui-même été responsable de la mort d'un certain nombre d'entre eux, mais là, c'était différent. Sho tuait en sachant que les hommes qu'il abattait ne lui accorderaient aucune pitié. Ce qu'il avait sous les yeux était impitoyable et presque volontairement atroce. La cage thoracique de Chan avait complètement explosé sous la force que Kei y avait appliquée.

Kei… Si Sho n'avait pas vu le meurtre de ses propres yeux, il n'aurait jamais cru son ami capable d'une telle chose. Il était vrai que Kei était un tueur, mais il n'avait jamais tiré de plaisir à accomplir ce qu'il avait à faire pour survivre, et il avait lu du plaisir dans les yeux du vampire. Ce n'était pas son ami que Sho avait vu, mais un aperçu du monstre dont Kei avait si peur, le monstre qui rôdait juste sous la surface. Il avait été si faible et était à présent puissant. Le dos de Sho lui faisait encore mal du fait de la force que Kei avait utilisée quand il l'avait repoussé hors du chemin du vampire, et Sho savait qu'il était inutile de le poursuivre pour le moment. L'aube serait bientôt là, et Kei allait se chercher un abri.

Sho savait également qu'il ne devait pas être vu ici. Dans le cas contraire, il pourrait bien être impliqué dans ce qui s'était passé. Il pouvait entendre une femme sangloter, mais il l'ignora en se dépêchant le long du couloir. Au loin, des sirènes de police résonnaient : la femme avait dû les appeler, pensa Sho.

Il sortit rapidement, et, heureusement, sans être remarqué. Une fois à l'extérieur, il réfléchit à son prochain mouvement. Une partie de lui se demandait s'il ne devrait pas aller chez Toshi ou chez Son, mais une autre partie de lui voulait juste être seul avec ses pensées. Une chose était certaine, Sho ne dirait pas à ses amis ce qui s'était passé cette nuit-là.

Mais et s'il essaye de leur faire du mal ?

Sho ne voulait pas penser à cette possibilité, et, une fois encore, les doutes envahirent son esprit. Peut-être qu'il devrait suivre Kei, finalement ?

Les sirènes se faisaient plus proches, et Sho ne souhaitait pas s'éterniser. Son pied frappa quelque chose qui gisait sur le sol, et, en regardant de plus près, il vit que c'était un téléphone portable, appartenant probablement à l'un des hommes de Chan. Sho le fourra dans sa poche avant de se hâter le long de la rue.

Il mit deux bons pâtés de maison entre lui et l'appartement avant de s'arrêter pour passer son appel.

« Allô ? » La voix de Toshi était hésitante puisqu'il n'avait pas reconnu le numéro que Sho utilisait.

« Toshi, c'est moi. »

« Sho ! Où es-tu ? » Son soulagement était plus qu'évident, et Sho fut un peu réconforté d'entendre sa voix.

« Dans le quartier Chinois. J'ai réussi à m'échapper. Où êtes-vous ? »

« On est chez Son. Shinji est là, lui aussi. »

Je ne veux plus rien avoir à faire avec aucun d'entre vous. Plus jamais.

Les paroles de Shinji lui faisaient encore mal, mais Sho les lui avait pardonnées. Il était simplement heureux que son frère soit en sécurité.

« Comment va-t-il ? » demanda-t-il avec hésitation.

« Pas très bien. Les gars de Jian l'ont bien amoché. Et puis, il y a la désintoxication. Il a dit qu'il voulait rester clean, mais je ne sais pas. Il l'a déjà dit tellement de fois. »

Sho avait déjà entendu ce discours auparavant, lui aussi, et les paroles de Shinji ne voulaient par conséquent pas dire grand-chose pour lui. Son frère avait l'habitude de faire des promesses qu'il ne tiendrait jamais.

« Tu veux lui parler ? » demanda ensuite Toshi.

« Non », répondit rapidement Sho. « Je viendrai dans la matinée, je lui parlerai à ce moment-là. »

« Dans la matinée ? » répéta Toshi.

« Oui, j'ai des trucs à faire avant. »

« T'es sûr que c'est une bonne idée ? Les hommes de Jian vont te chercher. »

« Non », murmura Sho en repensant à la scène qu'il avait laissée derrière lui.

Toshi resta silencieux une seconde avant de demander : « Tu as vu Kei ? »

« Non », répondit Sho un peu trop précipitamment, et il sentit que Toshi savait qu'il mentait. Cependant, son ami n'insista pas et se contenta de dire qu'ils l'attendraient à l'appartement de Son.

Sho fut heureux de raccrocher. Maintenant qu'il savait ses amis en sécurité, il sentait qu'un poids se retirait de ses épaules. Au moins, il n'avait pas à s'en faire pour eux.

J'ai des trucs à faire avant.

Ce n'était pas nécessairement vrai, mais il voulait un peu de temps pour lui-même, afin de pouvoir réfléchir à ce qu'il ferait ensuite. Il y avait également le problème de Jian, et du meurtre de Chan. Qui disait que Jian n'allait pas décider de les blâmer de la mort de son père ? C'était une possibilité, et Sho envisagea de rentrer en contact avec l'homme lui-même.

Mais c'est avec Kei qu'il a conclu le marché.

Peut-être qu'il devrait essayer de trouver le vampire, finalement ?


« Comment est-ce arrivé ? » La question de Jian était calme, en dépit de la fureur intérieure qu'il ressentait. Ses poings étaient crispés tandis qu'il faisait les cent pas dans la petite pièce. Il y avait encore quelques heures à passer avant que le soleil ne se lève, et il n'avait toujours pas de nouvelles de ses hommes.

« Il… J'ai relâché mon attention », admit doucement le docteur Huang. « J'ai cru qu'il était inconscient. »

« Notre seule monnaie d'échange et tu le laisses s'échapper. » La voix de Jian s'éleva légèrement, rendant sa colère sensible. « Tu réalises ce que tu as fait ? »

« On a toujours l'autre, peut-être que… »

« Non, on ne l'a plus ! » Ce qu'il lui restait de retenue s'évapora et Jian plongea en avant, dégainant le révolver qu'il gardait dans la doublure de sa veste. Il plaqua le docteur contre le mur et pressa le canon entre ses yeux. Le Dr Huang haleta, la couleur disparut de son visage.

« S'il-vous-plaît… Je vous en supplie »

De nombreux hommes avaient été dans la position actuelle du Dr Huang, et Jian ne leur avait jamais montré de pitié. Il n'avait pas l'intention de changer ses habitudes puisque l'incompétence de cet homme les avait de toute évidence tous tués.

Secouant la tête, il appliqua suffisamment de pression sur le canon pour qu'un grognement de douleur s'échappe des lèvres du Dr Huang. Une larme coula d'un de ses yeux et dégringola le long de sa joue, mais cette image ne réussit pas à traverser la fureur de Jian. Seul le claquement de la porte ouverte à la volée y parvint.

Il reconnut l'homme comme étant Hui, une nouvelle recrue du gang de Jian. Hui n'avait que dix-huit ans, mais avait déjà acquis une grande habileté dans le maniement des armes à feu, et se promettait d'être, plus tard, un bon allié. Cependant, il était pour le moment jeune et naïf quant à la politique de gang que Jian appliquait. Il n'était également pas habitué aux horreurs auxquelles ils faisaient face, et cette horreur était lisible sur son visage.

« Désolé, » bafouilla-t-il quand il vit la situation qu'il avait interrompue, « mais j… J'ai des nouvelles terribles » laissa-t-il finalement échapper.

A ces mots, Jian baissa son arme et s'avança d'un pas vers le jeune homme. Même s'il savait ce que Hui s'apprêtait à dire, il devait agir comme s'il n'en était rien.

« Qu'y-a-t-il ? » demanda-t-il, feignant la colère. « Nous sommes au milieu d'une discussion de la plus haute importance. »

Le Dr Huang se fit plus petit en entendant ces mots. Le soulagement que Hui ait interrompu leur 'discussion' était clair dans ses yeux, mais Jian n'allait pas le laisser s'en sortir après ses erreurs.

« C'est votre père… il est mort », répondit Hui, et il tressaillit légèrement, comme s'il s'attendait à recevoir un coup pour avoir apporté de si terribles nouvelles.

« Mort ? » répéta Jian sur un ton suggérant qu'il ne croyait pas vraiment les paroles de Hui.

« O…Oui. Je viens de recevoir un appel de Li. Il n'y était pas quand c'est arrivé, mais la police à été appelée à l'appartement, alors il a su… » Hui se tut alors pour attendre la réaction de Jian. Li était leur homme de l'intérieur de la police de Mallepa. C'était Li qui empêchait la police de mettre son nez dans les affaires de Chan.

« Comment est-ce arrivé ? C'était le Taïwanais ? » demanda Jian.

« Non. » Hui secoua la tête. « Li n'avait jamais rien vu de tel. »

« Comment est-il mort ? »

Le visage de Hui se déforma dans une grimace car cette question l'obligeait à se souvenir de ce que Li lui avait dit. « De façon horrible », parvint-il finalement à répondre.

Jian se déplaça jusqu'au sofa et s'y laissa tomber, plaçant sa tête entre ses mains en jouant la détresse, alors que l'émotion qu'il ressentait se rapprochait plutôt du soulagement. Avec son père mort, il pouvait prendre sa place de droit en tant que meneur du gang.

« Il y a autre chose », tenta Hui puisque Jian manquait à fournir d'autres réactions. « Votre mère a survécu. Elle est la seule, mais ce qu'elle a vu… ça l'a rendue démente. Li n'a pu lui parler que brièvement avant qu'elle reçoive des tranquillisants, mais… elle dit que l'homme qui les a attaqués n'était pas humain. Elle parle d'oni. »

« Des démons ? » Jian releva les yeux, jouant à présent la colère. « C'est de la folie. »

« Je sais. » Hui baissa le regard et remua un peu nerveusement. « Mais elle a également décrit l'homme. Li ne l'a pas reconnu, mais moi si. Je l'ai déjà vu. Je l'ai déjà vu… » Hui se tut et secoua la tête. « Je suis désolé, monsieur. »

« Ce n'est pas grave. » Jian lui fit un signe pour qu'il continue. « Qu'y a-t-il ? »

« Il y a eu une rafle dans l'un de nos entrepôts il y a environ deux mois. Tous les hommes à l'intérieur ont été drogués, mais j'y ai échappé parce que j'étais garé dehors. Quelqu'un m'a frappé et je me suis évanoui un moment, et quand je me suis réveillé, il était trop tard. Ils étaient japonais, je crois. Ils étaient deux. L'un d'entre eux était grand avec les cheveux bruns tressés, et l'autre était plus petit, avec des cheveux décolorés en blond. Le plus grand cherchait de l'argent, mais le blond… » Hui frissonna. « Il… »

« Que faisait-il ? » demanda Jian.

« Il tenait l'un des hommes inconscient et il… on aurait dit qu'il buvait son sang. »

Un sursaut de panique noua l'estomac de Jian, ce qu'il déguisa avec plus de colère et en sautant sur ses pieds. « Comment oses-tu te laisser aller à la folie avec de telles histoires ? »

« C'est… » bégaya Hui, ne s'attendant clairement pas à cette réaction. « Je sais ce que j'ai vu. »

« Sors d'ici. »

« Monsieur… »

« Mon père est mort et tu as la cruauté de me parler d'oni et de créatures qui ne peuvent pas exister. Un gang rival doit être rendu responsable de la mort de mon père. Je ne ferai pas d'erreur et trouverai le coupable, et je m'assurerai qu'ils paient chèrement pour leur acte. Maintenant, sors. »

Hui aurait été stupide de protester encore, et quand la porte se referma, Jian se tourna pour de nouveau faire face au Dr Huang.

« Tu m'as supplié de te donner une nouvelle chance : je t'en offre une. Il en sait trop. Assure-toi qu'il ne quitte jamais l'immeuble. »

« Jian ? » Le visage du Dr Huang prit une expression choquée avant que le désir de vivre ne prenne le dessus. Jian pouvait malgré tout comprendre son hésitation : les docteurs essayaient de sauver des vies, pas de les prendre. Cependant, il ne pouvait pas laisser Hui répéter ce qu'il savait à quiconque. Le Dr Huang emboîta promptement le pas au jeune homme et Jian fut à nouveau seul.

On aurait dit qu'il buvait son sang.

Même s'il avait donné sa parole au vampire qu'il ne ferait aucun mal ni à lui ni à ses compagnons humains, Jian envisageait à présent de briser cette promesse. Son pouvoir sur le gang resterait incertain tant qu'il n'aurait pas fait ses preuves, et quel meilleur moyen pouvait-il y avoir que de se mettre en valeur en tuant l'immortel ? Il avait beaucoup appris grâce au frère de Sho, incluant l'unique façon par laquelle un vampire pouvait être tué : par la lumière du soleil.


A ces mots, Kei s'éloigna brusquement, envoyant le jeune homme contre le mur avant de prendre la fuite. Il courut le long du couloir jusqu'à ce qu'il atteigne la vitre qui le terminait. Le verre s'éparpilla autour de lui quand il sauta et des sirènes résonnèrent dans le lointain.

Kei en resta cependant inconscient. Dès que ses pieds touchèrent à nouveau la terre ferme, il commença à courir, échouant même à remarquer les quatre cadavres étendus devant le bloc d'appartements.

Quelque part au fond de lui, l'humanité se révoltait contre ses actes, mais pour l'instant le vampire avait entièrement le contrôle.

L'aube était passée quand il sentit le mouvement qui l'avait tiré du sommeil. Ses yeux s'ouvrirent en fentes pour observer l'homme qui se tenait au-dessus de son lit-cage. Il détecta l'humanité, plus forte que l'odeur du sang, puis la peur. Un soupçon d'irritation lui traversa l'esprit du fait d'être dérangé si tôt dans la journée, mais cela passa rapidement, et il ne souhaita plus que se rendormir. Il s'était nourri, et par conséquent il n'avait aucune envie de sang. Il y avait quelque chose de familier chez cet humain, quelque chose qui l'agaçait. Les humains ne pouvaient pas lui faire de mal, mais il n'allait pas se permettre de dormir en la présence de l'un d'eux, et il se redressa en position assise. Sa tête se releva tandis qu'il considérait l'humain. Il n'essaya pas de cacher sa nudité à l'homme, même quand le regard bleu le parcourut de haut en bas à plusieurs reprises. Ses vêtements gisaient sur le sol au pied du lit : la quantité de sang qui les recouvrait était trop grande pour qu'il puisse les nettoyer, et il ne s'était pas embêté à se changer, puisqu'il était chez lui et qu'il avait imaginé qu'il ne serait pas dérangé.

A présent, cependant, au fur et à mesure que sa perception se faisait plus claire, il se rendit compte qu'il pouvait également sentir l'odeur de l'humain dans l'appartement et sur tous les meubles. Ils partageaient un logement ? Il n'avait vécu avec personne depuis que son créateur… Il tressaillit, comme si penser à l'homme lui faisait physiquement mal, et l'humain ne manqua pas de remarquer cette réaction.

« Kei ? Tu es blessé ? »

Kei

Son regard se posa sur la main qui touchait doucement son épaule, puis se déplaça jusqu'au visage du jeune homme. Il lui était familier, et quelque chose lui disait de ne pas lui faire de mal.

« Je vais bien. » Sa voix était tendue, et il parvint à se défaire de ce contact, mais il restait confus.

« Tu en es sûr ? » demanda l'humain, ses doutes renforçant ceux du vampire. « Tu n'as pas l'air bien. »

« Je… »

Quelque part au fond de son esprit, Kei sentit son côté humain protester quand il se jeta sur Chan, l'attrapant par la chemise et le plaquant contre le mur du couloir. Des larmes coulèrent le long du visage de l'homme tandis qu'il demandait pitié. Les suppliques de Chan tombèrent dans l'oreille d'un sourd et le vampire frappa. Le poing de Kei rentra en contact avec la poitrine de Chan et ses cris atteignirent une nouvelle hauteur tandis que la main de Kei brisait de l'os. Puis, aussi soudainement qu'ils avaient commencé, il cessa de crier et le silence retomba. Les jambes de Chan se dérobèrent sous lui et Kei s'écarta, le laissant s'écrouler sur le sol.

Du sang… tout autour de lui, associé à l'odeur d'autres humains. Kei pouvait sentir la femme inconsciente dans l'appartement et il avança d'un pas vers la porte. Il y était presque quand il repéra une autre odeur. En grognant, Kei fit volte face en entendant quelqu'un l'appeler par son nom.

L'humain qui avait osé l'approcher ne tressaillit pas quand leurs regards se croisèrent, et quelque part au fond de lui Kei le reconnut, même s'il ne pouvait pas éveiller suffisamment son humanité pour se souvenir du nom de l'homme.

« Non… » Tout redevint clair en un instant, et Kei ressentit plus dégoût et de haine envers lui-même en ces quelques secondes qu'au cours de toute sa vie.

« Eloigne-toi de moi ! » Il repoussa Sho quand son ami essaya de l'atteindre. Même si Kei ne ressentait aucune tristesse pour Chan, puisqu'il l'avait tué pour assurer la sécurité de Sho, il était écœuré au souvenir de la façon dont s'était déroulée sa mort. Aucun humain ne méritait ça. Il aurait dû l'abattre avec un révolver ; cela avait été son intention, et, sans qu'il ne sache comment, le monstre s'était à nouveau réveillé.

Kei se précipita dans la salle de bains. La présence de sang frais dans son système signifiait qu'il n'était rien de plus qu'une tache floue aux yeux de Sho. Il claqua la porte, et des larmes de désespoir menacèrent de le vaincre.

Le vampire voulait ôter l'humanité de Sho.

Il se sentit frissonner à cette pensée, et cette sensation gagna en ampleur quand la porte de la salle de bains s'ouvrit. Sho se tenait, incertain, dans l'embrasure de la porte tandis qu'il observait la silhouette de Kei qui était prostré contre la baignoire, n'ayant pas la force de se tenir debout tant il était abattu. Sho hésita quelques simples secondes de plus et il entra dans la pièce sans une seule pensée pour sa propre sécurité. Il atteignit Kei et glissa le peignoir qu'il tenait autour des épaules du vampire. Kei n'offrit pas de protestations jusqu'à ce que son esprit se remémore les évènements qui avaient menés à la mort de Chan.

Kei sentit la peur monter violemment en lui quand il vit le changement qui avait commencé à s'opérer. Avant que Luka ne le transforme, ses cheveux étaient noirs et non pas blonds. Luka l'avait assuré qu'il s'agissait d'un effet secondaire de la transformation. C'était parfaitement normal, mais ça, Kei en était sûr, ne pouvait pas être normal. Les changements s'étaient arrêtés plus d'un siècle auparavant, ça ne pouvait donc pas être possible, et Kei s'approcha plus près du miroir pour vérifier. La couleur de ses yeux était passée du vert mousse habituel à un jaune pâle.

Un halètement lui échappa et sa tête se releva vivement pour fixer le miroir qui pendait au-dessus de la baignoire. Le soulagement l'envahit quand il vit le vert habituel lui rendre son regard.

« Kei ? » La prise de Sho sur son épaule se fit plus forte jusqu'à ce que Kei en frissonne. « Qu'est-ce qui se passe ? Pendant un instant… tu t'es comporté comme si tu ne me connaissais même pas. L'appartement est sens dessus dessous. Il y a du sang partout sur le sol, sur tes vêtements… sur toi. »

Kei ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Il obligea Sho à attendre quelques minutes de plus avant de répondre : « Chan est mort. »

« Je sais », répondit Sho, une pointe de colère sensible dans sa voix. « J'étais là. »

« Qu'est-ce que t'as fait ? »

« Sho… Je… »

« Je me fiche qu'il soit mort. Il nous aurait tués à coup sûr », murmura Sho tout en guidant Kei jusqu'au salon. Comme s'il se voyait pour la première fois, Kei vit des éclaboussures de sang sur sa peau nue et un frisson le parcourut. Il prit également soudainement conscience de sa nudité et resserra le peignoir autour de lui tandis que Sho le conduisait vers le sofa.

« Mais… », continua Sho une fois que Kei fut assis. Il s'arrêta un instant, luttant visiblement pour trouver ses mots. « Même Chan ne méritait pas une mort pareille », dit-il finalement.

Kei releva la tête et détecta plus que de la simple pitié dans les yeux de Sho : il y avait également du dégoût, même si son ami faisait de son mieux pour le cacher.

« Pourquoi as-tu fait ça ? » demanda Sho puisque Kei ne répondait pas.

« Je… » Kei hésita, retournant tout ce qui s'était passé dans son esprit, et la façon dont il s'était battu contre ce qu'il était pendant si longtemps ; trop longtemps, peut-être.

Tu ne peux pas aimer un monstre.

S'il restait le moindre doute au fond de son esprit, il s'était évaporé cette nuit-là avec la mort de Chan. Sho était en sécurité et n'avait plus besoin de la protection de Kei. Bien sûr, quiconque vivait à Mallepa n'était pas complètement en sécurité, mais Chan était une menace majeure, et cette menace avait maintenant été ôtée. Sho pouvait à présent devenir quelqu'un. Les Chinois avaient dominé la ville pendant trop longtemps, et Jian manquait de force ou d'instinct de meneur pour faire perdurer cette situation. Les Japonais allaient commencer à récupérer les quartiers que les Chinois avaient envahis. Le monde changeait, Kei en était suffisamment conscient, et il n'y voyait plus de place pour lui. Il se sentait encore prêt à perdre complètement contrôle, et la sensation de liberté qui l'accompagnait était dévorante. Se rendre complètement aux instincts du vampire avait été un soulagement, et Kei ne savait pas s'il aurait la force d'en revenir une fois de plus. Une fois l'équilibre ébranlé, il ne savait pas s'il pourrait jamais être rétabli.

« J'ai perdu contrôle », admit-il doucement quand il vit que Sho attendait toujours une réponse.

« Ce n'est pas grave. » Sho s'assit à côté de lui et, avec hésitation, attira Kei à lui. Kei soupira et se permit de répondre à l'étreinte de Sho, car elle lui était cette fois offerte en guise de réconfort, et il se faisait suffisamment confiance pour l'accepter.

Les heures du jour rendaient Kei exténué, et il n'essaya pas de repousser le sommeil qui l'envahit rapidement. Il ferma les yeux et appuya sa tête contre la poitrine de Sho, tirant encore plus de réconfort du battement régulier du cœur du jeune homme. Il était trop tard pour eux, et il espérait que Sho s'en rendait compte, car Kei ne voulait pour rien au monde causer encore plus de souffrance à son ami.

Il savait que Sho avait d'autres questions, et il fut heureux que le jeune homme ne choisisse pas de les poser pour le moment. Pour la première fois depuis le début de cette épreuve, Kei se sentit en paix, et il se demanda furtivement si Luka s'était déjà sentit ainsi, lui aussi. Ca devait bien sûr être le cas, Luka ayant vécu dans la douleur bien plus longtemps que ce que Kei souhaitait lui-même.

Sa prise sur Sho se resserra tandis que son corps se relaxait, et Kei fut vaguement conscient que son ami s'écartait doucement de lui pour l'allonger ensuite sur le sofa.

Je t'aime.

Ce murmure aurait pu naître de l'imagination de Kei, mais il ne l'espérait pas, particulièrement quand il entendit la porte de l'appartement se refermer quelques minutes plus tard. Puis tout ne fut plus que silence.