Max et moi avons quitté la Caroline du nord pour continuer vers le sud, toujours sans la moindre trace d'Isaac. Chris et Zoe nous avaient remis un peu d'argent, et ce fut l'occasion de profiter un peu plus de notre voyage.

-La cuisine de tes grands-parents me manque, ai-je admis, un jour, à la table d'un petit restaurant miteux dans lequel nous nous étions installés pour le petit-déjeuner.

C'était dans ce genre d'endroits que nous mangions, la plupart du temps, mais celui-là était particulièrement horrible. Max avait bien plus d'appétit que moi, mais même moi, je devais m'alimenter à un moment ou à un autre.

-À moi aussi, a-t-il admis.

J'ai fini par avaler les rôties et un peu de bacon, en laissant de côté les œufs encore baveux et les patates dans lesquelles on avait manifestement échappé la salière. C'est à ce moment que Max a osé poser la question:

-Que t'est-il arrivé?

-Que veux-tu dire?

Même le café était insipide. J'ai reposé ma tasse. Il paraissait gêné.

-Je... Tu ne parles pas beaucoup de ton passé. J'ai-j'ai entendu parler de ta famille, mais je ne l'ai jamais vue.

-Tu as vu mon frère et ma belle-sœur, ai-je rétorqué, confuse.

-Je te parle de tes parents, a-t-il aussitôt corrigé. Tu m'as parlé d'eux... Bryan et Lorraine.

Il y avait quelque chose d'étrange à entendre ces noms français alors que nous parlions anglais.

-Oui, je t'ai parlé d'eux. Mais ils vivent en France, Max.

-Nous aurions pu aller en France, a-t-il répliqué. Il aurait été facile de prendre l'avion, s'ils te manquaient.

J'ai baissé les yeux sur mon assiette.

-Je voulais voir Lukas, ai-je objecté.

Il a inspiré.

-Peut-être que je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Mais, Émilie...

Il était le seul qui prononçait mon prénom de cette façon. Pas le Emily anglophone, pas le Emilia grec ou russe, mais la forme française dont j'avais été baptisée.

-Tu recherches l'homme qui t'a laissée, et tu renies tes parents adoptifs.

-Je ne les renies pas.

-Émilie.

-J'ai recontacté ma mère à plusieurs reprises, cet hiver.

Il m'a dévisagée, surpris.

-Je l'ignorais, a-t-il repris plus doucement.

-Je lui ai parlé, et je lui ai dit que tout aillait bien. Je ne lui ai rien dit à propos de... Je ne me suis même pas sentie le droit de lui mentionner quoi que ce soit à propos de... de ma disparition.

Dans un geste un peu affolé, j'ai déposé mon téléphone sur la table. Je ne l'avais pas utilisé depuis notre départ de Montréal, de peur d'attirer des monstres.

-Ils ont un deuxième enfant, ai-je alors avoué. Un fils. François, qu'ils ont aussi adopté et qui est aussi mon frère. Je ne l'ai pas vu depuis l'été dernier... Il va avoir six ans. Et il est peut-être un demi-dieu: il vit avec les mêmes problèmes que moi à son âge. Mon problème est que si je ne réapparais pas dans sa vie, il a une chance de vivre tranquille comme je l'ai fait.

-Émilie...

-Je sais. C'est stupide. Mais je suis encore plus terrifiée, maintenant, de leur imposer mes problèmes... De lui imposer mes problèmes.

Et si ce que disait Isaac était vrai, j'en aurais encore plus en Europe, mais je ne l'ai pas mentionné à Max. Ça ne me semblait pas approprié, et de toute façon j'avais pris ma décision sans tenir compte de son opinion. Je n'y retournerais pas pour épargner François, pas à cause de mes problèmes. Max a paru comprendre, et a simplement posé sa main sur la mienne en signe de réconfort.

-J'imagine que ce n'est pas le bon moment pour te demander ce qui est arrivé à ta jambe, a-t-il repris maladroitement.

J'ai souri, un peu par lassitude, serrant ma tasse de café entre mes doigts. Tout ça pour ça. Je pouvais bien lui dire, me suis-je convaincue. Après tout, il faisait maintenant partie de ma vie.

-Mon père conduisait et il y a eu un accident.

-Ton père…?

-Bryan. Enfin. Je m'en suis plutôt bien tirée, compte tenu des circonstances.

Je n'aimais pas parler de ma rééducation- encore moins que de parler de l'accident en soi- et m'en tirais souvent avec cette phrase. Mais Max ne l'a pas accepté aussi facilement. Serrant toujours ma main dans la sienne, il a dit qu'il était désolé.

-Je vais bien.

-Tu vas toujours bien, Émilie. C'est ce qui en devient inquiétant.

J'ai gardé le silence, surprise.

-Tu n'as pas à partager mes problèmes, Max.

-Je sais. Mais ça ne te ferait pas de tort de t'exprimer davantage.

-C'est un reproche?

-Non, ça ne l'est pas.

Sans savoir pourquoi, j'ai souri, totalement incapable de répliquer. Je pouvais me défendre d'un reproche, mais pas de sa sollicitude. Max a respecté mon silence un instant avant de me demander si je savais à qui je lui faisais penser.

-Elsa.

-Qui ça?

-Elsa d'Arendelle. La reine des neiges… C'est une blague, tu n'as jamais vu Frozen? (1)

J'ai fait signe que non, mais j'avais hâte de le découvrir. Dans le premier magasin où je l'ai trouvé, j'ai fait impasse à ma règle de dépenser le moins possible dans ce voyage pour me procurer ce DVD, que nous avons visionnés le soir-même. C'était un film d'animation, d'abord destiné aux enfants, mais il n'était pas mauvais- peut-être la nostalgie de mon enfance. Mon impression de ce film reste bizarre, cependant, car je l'ai écouté en me demandant ce qui s'appliquait à moi. Ce que je retiens d'Elsa, pendant la majeure partie du film, est celle d'une femme triste. L'étais-je donc?

Isaac nous a finalement retrouvés, quelques jours et quelques dizaines de kilomètres plus tard.

-J'ai eu du mal à justifier mon absence, a-t-il expliqué brièvement.

Je n'étais toujours pas prête à l'entendre parler de Gabriel, et il le savait. Max l'a accueilli avec une joie inhabituelle et je me suis même permis de l'embrasser.

-Dois-je en conclure que tu as changé d'idée? a-t-il tenté, ébahi derrière sa façade, faisant allusion à ce que je leur avais dit quelques mois plus tôt.

-Si tu le veux.

Regardant Max, il a compris.

-C'est le cas. Le tien aussi?

J'ai acquiescé. Il m'a serrée contre lui, osant un sourire. J'ai souri à mon tour au contact de son corps froid comme le mien. Quand on savait qu'on n'était pas seul, les choses semblaient aussitôt moins terribles- et malgré le temps qu'il me faudrait pour y penser sans mentalement réentendre Libérée, délivrée! (2) à chaque fois, c'était tout simplement vrai.

-Tu fais une drôle de tête, a noté Isaac, à un moment donné. S'est-il passé quelque chose de spécial pendant mon absence?

Il restait encore un bout de chemin avant notre destination. Nous aurions le temps de tout lui raconter.

(1) Dans la chronologie de la fiction, ce film n'est théoriquement sorti que quelques mois plus tard, mais je tenais à mettre cette blague quelque part (et je pense vraiment, en partie à cause de leurs pouvoirs, qu'il y a des similitudes entre Emily et le personnage d'Elsa).

(2) Let it go, en anglais, dans la version qu'Emily a vue (mais j'avais besoin ici du titre de la chanson en français).