Chapitre 12 :

            Le silence régnait dans le manoir Van Tassel, troublé seulement par les quelques chuchotements qui provenaient des quartiers des domestiques :

« Tu as entendu ce qui s'est pass ? On dit que l'inspecteur qui est arrivé hier a disparu…

- Disparu ? Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Evaporé, parti. Envolé.

- Mais je l'ai vu quand ils l'ont ramené hier soir, il n'étais même pas capable de mettre un pied devant l'autre !

- Je sais, mais on dit que la femme avec laquelle il est venu est… serait une sorcière. Elle l'a peut-être guéri avec un charme.

- Vous racontez n'importe quoi, tous les trois… Moi, je vous dis que ce petit prétentieux a voulu aller provoquer le Hessois. »

            Le jeune Masbath se faufila hors de la cuisine en enfilant sa veste, profitant de l'inattention des autres domestiques entièrement occupés par leurs commérages. Il passa devant la chambre des esclaves, trois femmes et un homme. Ce dernier, Sonigbé, dormait à l'entrée de la pièce, allongé en travers de la porte. Il veille à se que les autres ne puissent pas s'échapper…

            Le garçon passa précautionneusement près de la sentinelle et réussi à sortir sur le perron arrière. Il prit alors le risque de découvrir légèrement sa lanterne afin de compter les chevaux attachés non loin de là. Il en manque un. Masbath s'agenouilla et observa les traces de sabots comme il avait déjà vu Ichabod le faire. Le sol, complètement piétiné, ne lui fut d'abord d'aucune aide, mais il finit par remarquer les traces d'un unique cheval qui se dirigeaient vers les bois. Oh non… Marshall avait raison, il est bien allé seul dans la forêt.

            Masbath se redressa en frissonnant : l'air nocturne était de plus en plus frais et la terre gelée crissait sous ses pas. Remontant son col, il se décida à monter sur un des chevaux restant. Puisque personne ne veut le chercher, moi je le ferai. Il se rappela que quelques serviteurs avaient fait des repérages pour la chasse du samedi à venir et il bénit la paresse qui les avait fait rentrer sans ôter le harnachement de leurs montures.

« Eh, petit ! Que fais-tu l ? »

            Le jeune Masbath sursauta et se retourna brusquement sur sa selle, rencontrant avec surprise le regard bleu de Joseph Van Tassel. L'homme tenait sa lanterne d'une main, l'autre maintenant le fusil de chasse qu'il avait en bandoulière.

« Eh bien jeune Masbath, j'attend.

- Je… balbutia le garçon en faisant reculer son cheval. Je vais…

- Tu vas chercher Crane, compléta Joseph avec un petit sourire.

- Peut-être bien, répliqua Masbath en reprenant contenance. Désirez-vous m'en empêcher ? »

            La réaction de Joseph fut surprenante : il se mit à rire :

« Mais non voyons, je suis là pour la même raison que toi. »

            Trop surpris pour répondre, Masbath le regarda sans prononcer un mot enfourcher un bel étalon noir. La bête renâcla violemment, mais Joseph la maîtrisa sans peine :

« Bloodshed est un peu nerveux, mais c'est un merveilleux cheval dès qu'on sait le maîtriser. »

            Ce fut ce détail qui rendit enfin la parole au jeune Masbath : Bloodshed ? Carnage ? Charmant nom pour un cheval…

« Mais, vous disiez vous-même à Mr Marshall que…

- Tu as entendu notre petite conversation, apparemment, le coupa Joseph en s'avançant vers la forêt. Je suis navré que tu ais pris ça au sérieux, mais je devais tromper ce journaliste véreux pour pouvoir être libre de mes mouvements, sinon tu peux être sûr qu'il aurait exercé des représailles sur Katrina. Oh, à ce propos, ajouta-t-il un ton en dessous, tu devrais rester là pour la protéger, je pense que…

- Non ! répliqua sèchement Masbath. Je viens avec vous.

- Allons, mon jeune ami, tu…

- La dernière fois que l'inspecteur m'a dit de rester avec Katrina, enchaîna le garçon, c'était à New York, le jour du massacre de l'entrepôt. J'aurais dû l'accompagner en tant qu'assistant, mais il a refusé. Lorsque je l'ai revu, c'était au commissariat, une épaule en morceau et la moitié du visage en sang. Vous ne me ferez pas rester en arrière. »

            Sur ce, il talonna son cheval et le fit avancer au petit trot vers la forêt. Joseph le regarda passer devant lui avec un sourire un tantinet admiratif :

« Très dévoué, ce garçon, murmura-t-il pour lui-même. Peut-être trop, d'ailleurs. »

*****

            Proxima avait fermé les yeux. Elle tentait tant bien que mal de reprendre son souffle, agenouillée dans les feuilles mortes, les bras de Linear l'aidant à se maintenir droite. Elle tenta de se rappeler pourquoi, comment elle avait pu se trouver là, mais…

« Que s'est-il pass ? hoqueta-t-elle en rouvrant les yeux. Qui a tué tous ces loups ?

- Est-ce que tu l'ignores ? demanda Linear qui la regardait dans les yeux. Proxima ? »

            La jeune femme fouilla sa mémoire, mais sans résultat.

« Je… je courais dans la forêt, dit-elle presque à contrecoeur. J'ai entendu du bruit, puis… rien.

- Comment ça rien ?

- Il y a un passage à vide à cet endroit, je ne me rappelle plus de… »

            Elle s'interrompit avec un petit cri de stupeur : elle venait d'apercevoir le jeune homme allongé près d'un arbre, à quelques mètres de là.

« Linear, est-ce que c'est… ?

- Oui, répondit son amie après un temps d'hésitation. Mais tu ne devrais pas, tu es à bout… »

            L'ignorant délibérément, Proxima se releva tant bien que mal et tituba vers le blessé avant de se laisser tomber à ses côtés. Non, non, pas ça… Elle sentait des larmes lui brûler les yeux.

« Proxima, dit encore Linear en se rapprochant à son tour, tu ne peux plus rien pour lui. Regarde dans quel état il est, voyons.

- Je ne le laisserai pas partir, répliqua Proxima en effleurant le visage d'Ichabod. Il est brûlant, mais encore vivant : je refuse de le laisser mourir. »

            Elle laissa glisser ses doigts sur la chemise imbibée de sang de l'inspecteur et écarta précautionneusement le tissu déchiré au niveau de l'épaule. Ichabod tressaillit et tourna la tête avec un gémissement de douleur.

« Oh, bon sang, siffla Linear. C'est encore pire que ce que je pensais. »

            Proxima posa lentement sa main sur les traces de morsure et la fracture. Ichabod ouvrit alors les yeux avec un cri qui s'étrangla de lui-même et son regard enfiévré croisa celui de la jeune femme. Il y eut un temps de silence pendant lequel personne n'osa souffler un mot, avant qu'Ichabod ne parvienne enfin à articuler :

« Lydia ? »

            Incapable de dire quoi que ce soit, Proxima se contenta de hocher la tête en ignorant les larmes qui coulaient à présent sur ses joues. Il m'a reconnu, finalement. Ichabod voulut rajouter quelque chose, mais il ne pu que retomber sur le sol, gémissant de douleur. Il avait l'impression que des langues de feu lui brûlaient la tête et la poitrine, son épaule ravagée ravivant sans cesse sa souffrance.

« Reste tranquille, murmura enfin Proxima. S'il te plaît, tiens encore un peu. »

            Elle lui prit la main droite en y glissant quelque chose au passage.

« Tu ne vas pas me laisser encore une fois… »

            Mais la douleur empêchait Ichabod de réfléchir, elle l'empêchait même de voir. Il entendait à peine ce qui se passait autour de lui. Pardonne-moi, je n'y arrive pas. DésolPerdu dans un brouillard rouge et noir, il lutta seulement quelques secondes avant de laisser sa tête rouler sur le côté, les yeux clos.

            Proxima se mordit la lèvre et ferma les paupières à son tour. Je ne te laisserai pas partir, tu m'entends ? Pas cette fois !

« Arrête, souffla Linear sans trouver la force de s'interposer. Tu es épuisée, tu vas te tuer si tu essaies de le sauver. »

            Mais son amie ne l'écoutait pas. Elle ne sentait que l'énergie qui affluait lentement vers le bout de ses doigts, toujours posé sur l'épaule d'Ichabod. Celui-ci eut un dernier hoquet de douleur, mais sans reprendre conscience. Proxima serra les dents et comprit d'un coup qu'elle ne tiendrait jamais. Mais elle essaya, encore un peu, au-delà du raisonnable. Lâche-le, arrête ! Tu… tu… Elle sentit à peine que Linear la tirait en arrière, puis elle s'évanouit.

*****

            Algol s'était agenouillé près de Mulder. Occupé à fouiller consciencieusement les poches de l'agent, il surveillait néanmoins d'un œil inquiet Kafel qui faisait les cent pas près de l'Arbre des Morts.

« Elles vont revenir, lui assura-t-il dans une vaine tentative pour le calmer.

- Je n'aime pas ça, répliqua le jeune homme en s'arrêtant pour fixer les bois. Depuis combien de temps sont-elles là-dedans ?

- Seulement trois quarts d'heure, dit doucement Algol. Calmez-vous, voyons, ça ne sert à rien de vous agiter. »

            Il détourna les yeux et glissa dans sa propre poche les papiers, le portable et l'arme de Mulder. Puis il observa quelques secondes les yeux clos de Fox avant de se raviser et de remettre son arme dans son étui, prit par une intuition subite. Kafel remarqua son geste et l'interrogea nerveusement :

« Que faites-vous ?

- Nous allons le laisser ici, répondit Algol en se redressant.

- Pardon ?! s'exclama Kafel. Mais c'est absolument inutile !

- En êtes-vous certain ? demanda le Conseiller en le regardant dans les yeux. Il a quelque chose à faire dans cette époque, et j'ai de bonnes raisons de penser qu'il y sera plus en sécurité que dans la sienne.

- Que faites-vous de sa coéquipière ? Elle va le chercher.

- Je m'en occuperai personnellement. J'ai comme l'impression qu'elle aussi sera plus en sûreté si on la sépare de son partenaire. »

            Kafel le regardait d'un air dubitatif. Il allait ouvrir la bouche pour répondre, quand un craquement retentit dans le bois derrière lui. Il se retourna brusquement, près à se battre, mais le cri qui s'échappa de sa gorge n'avait rien d'une provocation :

« Proxima ! »

            Linear venait d'émerger des arbres, traînant son amie par les épaules. Kafel se précipita vers elle et prit sa compagne dans ses bras, une lueur de panique dans le regard. Que lui est-il arriv ?! Il survola rapidement son visage pâle, ses yeux mi-clos, ses avant-bras… couverts de sang ?!

« Linear, qu'est-ce qu'il s'est pass ?! s'étrangla-t-il.

- Reste calme, soupira Linear en s'asseyant d'un air épuisé. Je ne sais pas très bien comment je pourrais te l'expliquer, mais… Bon, tout ce qui importe pour le moment, c'est qu'elle aille bien.

- Bien ? s'écria Kafel d'un air incrédule. Mais tout ce sang…

- Ce n'est pas le sien. »

            Tous deux tournèrent la tête d'un air surpris : Algol s'était approché et il dévisageait Linear avec sérieux.

« Elle n'est pas blessée, n'est-ce pas ?

- Non, répondit la jeune femme avec surprise. Pas que je sache.

- Mais à qui appartient ce sang, dans ce cas ? insista Kafel. Que s'est-il passé, enfin ?! »

            Algol ne répondit rien. Il se contenta de continuer à fixer Linear. Excédé, Kafel se releva en prenant Proxima dans ses bras et se dirigea à grands pas vers la Porte de la Confrérie qui était restée ouverte près de l'Arbre. Linear se leva pour lui emboîter le pas, mais Algol lui attrapa le bras au passage :

« Comment va-t-il ?

- Euh… hésita la jeune femme. Je crois… Enfin, je pense qu'il va bien. En tout cas, mieux que quand nous l'avons trouvé. Mais comment savez-vous… ?

- Ce n'est peut-être pas le bon moment pour les explications, sourit Algol. Pour l'instant, sachez que j'ai des liens plutôt complexes avec certains individus (il lança un regard en direction de Mulder) et que ces liens me permettent de savoir lorsque l'un d'entre eux souffre, est blessé, ou… meurt… »

            Sa voix s'était brisée sur la fin de sa phrase et son sourire s'était figé. Linear fut tentée de lui poser des questions, mais elle se retint. Elle se dégagea délicatement pour plonger à son tour dans la Porte. Algol se retourna une dernière fois vers Mulder, hésitant vaguement à le quitter. Aidez-le, il va en avoir autant besoin que vous. Puis il suivit les autres membres de la Confrérie et la Porte se referma derrière lui.

*****

            Ce fut un petit coup sur le côté du visage qui le réveilla. Il rechigna d'abord à ouvrir les yeux, encore à moitié endormi. Mais on le bouscula une nouvelle fois, un peu plus durement. Il sentit un souffle chaud sur son visage et se décida finalement à se redresser légèrement.

« Oh, ma tête… »

            Ichabod s'assit avec un grognement de douleur et porta instinctivement sa main à sa tempe. Il faillit faire un arrêt cardiaque lorsqu'il se rendit compte de quel bras il s'agissait. Le droit ?! Il baissa les yeux et eut un frisson en voyant sa chemise ensanglantée. Mais le plus surprenant, c'était incontestablement son épaule : si on y voyait encore quelques cicatrices, l'hémorragie avait été stoppée et la douleur avait disparut.

            Presque aussi effrayé que surpris, il bougea lentement le bras, s'attendant à chaque instant à ressentir à nouveau cette sensation de brûlure qu'il subissait depuis plusieurs semaines. Mais rien. C'est impossible, voyons ! J'hallucine !

            C'est alors qu'il se rendit compte qu'on avait glissé quelque chose entre ses doigts : il ouvrit la main et sentit son cœur manquer un battement lorsqu'il y découvrit son jouet de papier. Mais je l'avais laissé dans ma veste… Tout lui revint alors en mémoire : la petite fille qui l'avait entraîné dans la forêt, la meute de loups qui l'avait attaqué… et encore un trou noir, un pan de sa mémoire qui avait disparut comme un rêve. Katrina doit être morte d'inquiétude.

            Il glissa le jouet dans sa poche et se souvint à cet instant du visage qu'il avait entrevu dans ce qui lui avait semblé un long cauchemar :

« Lydia ? appela-t-il d'une voix un peu hésitante. Est-ce que quelqu'un m'entend ? »

            Mais personne ne lui répondit et il ne vit aucune trace de présence dans les ténèbres qui l'entouraient. Je suis peut-être vivant, je suis toujours perdu. Mais quelque chose n'allait pas. Où sont les loups ? Pourquoi sont-ils partis ?

            C'est alors qu'on le frappa légèrement une troisième fois, derrière la tête. Il se tourna en sentant la même respiration dans sa nuque et un petit mouvement de surprise le fit reculer : il s'était retrouvé face à face avec une grosse tête carrée qui hennissait doucement.

« Gunpowder ? bégaya Ichabod en avançant la main pour attraper les rênes du cheval. Que fais-tu l ? »

            Sentant qu'on s'adressait à lui, le cheval hocha vigoureusement la tête et se redressa fièrement, obligeant l'inspecteur à se mettre debout. Ichabod s'exécuta tant bien que mal en tentant d'ignorer sa migraine qui ne faisait qu'empirer. Il ne s'était jusqu'alors pas rendu compte à quel point il était fatigu : ses jambes faillirent se dérober sous lui et il ne réussit à éviter la chute qu'en se cramponnant au harnachement de Gunpowder, qui protesta énergiquement.

« Toi, ne commence pas à faire ton indigné, dit Ichabod d'un air furieux. Tu me jettes par terre, tu t'enfuis sans demander ton reste, penses-tu qu'être revenu me chercher te donne le droit de jouer les mécontents ?! »

            Gunpowder renâcla devant l'irritation de son maître, mais il sentait confusément qu'il avait fait quelque chose de mal. Il décida donc de rester tranquille, laissant l'humain l'enfourcher avec toute la maladresse imaginable. Mais Ichabod se sentait trop épuisé pour se soucier de son allure de cavalier : s'il n'avait plus mal, miracle auquel il avait encore du mal à croire, il avait en revanche l'impression de ne pas s'être reposé depuis des siècles.

« Bon, écoute-moi bien, dit-il en se penchant sur l'encolure de son cheval et en se sentant passablement idiot. J'ai mal à la tête, j'ai froid, je suis très fatigué et je ne pense pas avoir la patience de subir tes écarts de conduite, alors tu vas faire uniquement ce que je te dis et tu vas le faire correctement, compris ? »

            L'absence totale de réaction de sa monture n'était pas faite pour le rassurer, mais il n'avait pas vraiment le choix. Crane, j'espère que tu es conscient que tu parles à un cheval, l Il soupira un bon coup, mais il ne se sentait ni assez en forme ni assez fou pour se disputer avec lui-même. Bon, par où peut bien être le sentier ?

            C'est alors seulement qu'Ichabod regarda autour de lui. La luminosité était très faible en l'absence totale de la lumière de la lune et des étoiles, mais ses yeux avaient eu tout le temps de s'accoutumer à l'obscurité. C'est ce qui lui permit de distinguer les corps mutilés des loups qui l'entouraient de toutes part, les pattes encore agitées de spasmes pour certains.

            Ichabod sentit un frisson qui n'avait rien à voir avec le froid remonter le long de sa colonne vertébrale. Que s'est-il passé ici ? Il entendit un loup glapir légèrement sur sa droite et tourna la tête pour croiser le regard de l'animal. Ce dernier se recroquevilla alors sur le sol, gémissant comme si l'inspecteur l'avait menacé avec une arme. De plus en plus nerveux, Ichabod jeta un dernier regard panoramique à la clairière et talonna sèchement Gunpowder. Allons-nous en. Et vite.

*****

            De toute sa vie, Telck a rarement eu aussi peur. Agenouillé sur le sol immatériel du Néant, les mâchoires serrées, il attend sa punition. Non loin de là, il sent la présence du Hessois. Silencieux, comme à l'accoutumée.

« Vivants, gronde soudain la voix cinglante du Maître. Tous les trois. Crane est presque guéri, Mulder a disparu et Algol est au courant de nos projets. Tu as d'autres bonnes nouvelles, Telck ?

- M… Maître, je suis désolé, je… »

            Une vague d'énergie l'empêche de continuer. Il se mord la lèvre, persuadé qu'il va connaître la plus grande souffrance de toute son existence, mais la tension qui s'est installée autour de lui se relâche soudain.

« Va-t-en, siffle Merikos. Hors de ma vue, avant que je ne commette une erreur irréparable pour ta misérable carcasse. »

            Tremblant, Telck ne se fait pas prier pour s'enfuir au pas de course. Ses yeux sont humides de rage et d'humiliation lorsqu'il sort du Néant. Vous me le paierez, tous ! Et Algol le premier ! Le Cavalier s'apprête à lui emboîter le pas, mais Merikos l'arrête d'un geste :

« Attend un peu, j'ai quelque chose à te demander. »

            L'air pensif, il referme le poing et fait disparaître la boule dorée qu'il contemplait. Il commence à prendre une forme plus physique, plus matérielle. Ses membres et son visage apparaissent lentement, comme au travers d'un verre enfumé. Sa voix est également plus présente, moins nuisible aux oreilles auxquelles il s'adresse. Ce qui ne veut pas dire qu'elle est moins menaçante.

« Dis-moi, pourquoi n'as-tu pas tué Crane l'autre fois, dans la forêt ? demande-t-il avec intérêt. Tu l'avais au bout de ton épée, pourtant.

- Oui.

- Pourquoi, dans ce cas ? »

            Le Hessois ne répond pas. Il se contente de projeter une image en provenance de sa mémoire, l'image d'un homme qui lui lance son crâne, près d'un an auparavant.

« Je vois, dit lentement Merikos. Mais vous êtes quittes à présent, n'est-ce pas ?

- Oui.

- Alors tu n'hésiteras pas, la prochaine fois. »

            La réponse du Cavalier est cette fois remplie d'un plaisir malsain :

« Non. »

*****

            « Monsieur ? M'entendez-vous ? »

            Mulder tourna la tête avec un grognement mécontent. Qu'est-ce qui se passe encore ? Laissez-moi tranquille…

« Monsieur, il faut vous réveiller. C'est… c'est dangereux, par ici. »

            Cédant avec impatience, Fox consentit enfin à ouvrir les yeux. Chaque parcelle de son corps lui semblait parcourue de fourmillements pour le moins désagréables, mais ils signifiaient qu'au moins il était toujours vivant. Il porta automatiquement la main à son ventre et fut presque surpris de n'y sentir ni douleur ni blessure. Pourtant, j'ai pris un coup d'épée, non ?

            S'il s'était trouvé dans une chambre d'hôpital, il aurait peut-être pu comprendre. Mais il ne voyait que le ciel nocturne en guise de plafond et le vent glacial qu'il sentait sur sa peau était bien loin de l'idée qu'il se faisait de la ventilation. Ou alors c'est que quelqu'un a un peu trop forcé sur la climatisation.

« Comment vous sentez-vous ? demanda la même voix.

- Génial, railla Mulder en s'asseyant avec une grimace. Je suis même près à courir le marathon de New York…

- Le quoi ? »

            Fox tourna la tête d'un air surpris et rencontra le regard brun de son interlocuteur, accroupit près de lui. Il n'a pas l'air beaucoup plus en forme que moi, lui… L'inconnu lui sembla assez jeune, même si son regard inquisiteur avait tendance à le vieillir un peu. Il ne le voyait pas très bien à cause de l'obscurité qui régnait dans la petite clairière.

            Mulder baissa légèrement les yeux et tressaillit en découvrant que la chemise de l'homme était couverte d'une substance rougeâtre qui ne pouvait être que de l'hémoglobine.

« Ne vous inquiétez pas, dit Ichabod en surprenant son regard. Ce… c'est du sang de loup. »

            Il n'aimait pas mentir, mais il se voyait difficilement dire à un parfait inconnu qu'il était gravement blessé quelques heures auparavant mais qu'il n'en subsistait presque aucune trace. Il me prendrait pour un fou, c'est certain. Ichabod était plus intrigué qu'il ne voulait bien l'avouer par l'étrange allure de son interlocuteur : la trentaine, des vêtements à la coupe inhabituelle, des cheveux coupés courts, un débit de parole étrange… Il n'est pas d'ici.

            Mulder le fixa encore quelques secondes puis son regard glissa vers le cheval qui attendait non loin de là. Il étudia ensuite d'un œil curieux l'arbre tordu qui se dressait non loin de là et qui ne pouvait être que l'Arbre des Morts dont lui avait parlé Peter Van Tassel. Plutôt sinistre.

            Il remarqua alors que l'autre homme semblait pour le moins mal à l'aise. Il jetait des regards nerveux en direction de l'Arbre, n'osant pas le regarder directement. Mulder ignorait que la dernière fois qu'Ichabod s'était trouvé dans cette clairière, il avait failli s'y faire tuer. Tout comme Katrina, d'ailleurs.

« Où suis-je ? demanda Mulder d'un air peu rassuré. Que s'est-il pass ?

- C'est à vous de me le dire, répondit l'autre en se relevant avec des gestes raides. C'est mon cheval qui m'a amené ici, il a dû sentir votre odeur. Quand à l'endroit où nous nous trouvons, êtes-vous certain de l'ignorer ?

- Les bois du Ponant, tenta Mulder. Près de Sleepy Hollow, c'est ça ?

- Tout à fait, acquiesça Ichabod avec un demi-sourire. Vous voyez, pas de quoi vous affoler. »

            Il lui tendit la main la main pour l'aider à se relever. Mulder hésita quelques secondes : tout ceci n'avait pas de sens. Il avait l'étrange impression que quelque chose lui échappait, qu'il s'était passé quelque chose pendant qu'il était inconscient. Quelque chose qui n'était pas sans rapport avec l'allure étrange de sa nouvelle connaissance ou avec le fait qu'il se promène à cheval. Qu'a-t-il dit tout à l'heure ? Du sang de loup ? Depuis quand y a-t-il à nouveau des loups dans l'état de New York ?

            Mais réfléchir lui donnait la migraine et il se sentait positivement épuisé. Je verrai tout ça plus tard. Ignorant les fourmillements dans son bras, il tendit la main pour prendre celle qu'on lui offrait. Il y eut un fugitif sentiment de malaise lorsqu'ils se touchèrent, mais ce fut à peine perceptible. Ichabod eut l'étrange impression que ce n'était pas la première fois qu'il serrait la main de Mulder. Tu te fais des idées. Néanmoins peu convaincu, Ichabod aida Fox à faire les quelques pas qui les séparaient de Gunpowder.

« Merci, dit Fox en s'appuyant sur le cheval pour reprendre son souffle.

- De rien, répondit Ichabod en s'accrochant aux rênes. Vous n'êtes pas le seul à être fatigué. »

            Ils échangèrent un autre regard et ce fut Mulder qui éprouva cette fois une sensation de déjà-vu. De plus en plus bizarre… Il se rendit alors compte qu'il ne s'était pas présent :

« Excusez-moi : je m'appelle Fox Mulder.

- Inspecteur Ichabod Crane, police de New York. »

            Il avait répondu mécaniquement, ne voyant pas en quoi son nom avait une grande importance. L'attitude de Mulder le détrompa sur le champ : Fox le regardait avec des yeux ronds, le souffle coupé. Voir la foudre tomber à ses pieds ne l'aurait pas plus stupéfié. Impossible, j'ai mal entendu !

« Vous… bégaya-t-il en tentant de reprendre une voix normale. Est-ce que c'est vous qui avez enquêté sur l'affaire du Cavalier Sans Tête ? »

            Ce fut au tour d'Ichabod de rester bouche bée :

« Comment avez-vous entendu parler cette affaire ? Personne n'en a eu connaissance, pourtant ! »

            Mulder était trop abasourdi pour répondre. Petit à petit, son esprit créait des liens entre tous ces éléments étranges qui l'avaient marqué depuis son réveil, et la conclusion s'imposa presque trop rapidement. Non, je veux bien croire beaucoup de choses, mais ça tout de même… Il parvint enfin à poser la question qui lui brûlait les lèvres sans qu'il arrive à la lâcher il ouvrit la bouche avec l'impression qu'il s'apprêtait à sauter du haut d'un très très grand plongeoir :

« En quelle année sommes-nous ? »

            Ichabod mit un moment avant d'analyser la question, pour le moins saugrenue. Il a peut-être reçu un choc. Cela pourrait expliquer son attitude un peu désorientée… A moitié rassuré, il décida de répondre, ignorant parfaitement que c'était lui qui allait asséner son plus gros coup à Mulder :

« Nous sommes le 23 octobre 1800, pourquoi cette question ? »

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