Tout d'abord merci à toutes de prendre la peine de me laisser un petit message cela fait toujours extrêmement plaisir. Je suis désolée pour les anonymes qui n'ont pas de compte et donc par conséquence auxquelles je n'ai pas pu répondre mais vos messages me touchent beaucoup. Voici donc la suite de cette histoire où vous allez en savoir plus sur les projets de nos deux protagonistes. Bonne lecture.

PS : Pour celles qui attendent les explications entre Edward et Bell, elles viendront mais dans quelques chapitres cela dépendra de la taille de ceux-ci.


Chapitre 12 : Projets d'achat

Il était près de midi quand Bella sortit de la douche. En pantalon bordeaux et chandail, les cheveux remontés en queue de cheval, elle reprit le Tribune du dimanche qu'elle avait lancé sur le sofa du salon après avoir lu les potins mondains de Sally Mansfield. Le premier d'entre eux était consacré à son impair de la veille :

Les femmes de la terre entière tombent sous le charme légendaire d'Edward Cullen, mais ce n'est certainement pas le cas de notre chère Bella Swan. Au bal de charité de l'Opéra, hier soir, lorsqu'on a voulu le lui présenter, elle lui a battu froid. Notre adorable Bella, charmante d'ordinaire avec tout le monde, a refusé de serrer la main d'Edward Cullen. On se demande bien pourquoi.

Trop crispée pour travailler et trop lasse pour sortir, Bella, debout au milieu de la pièce, regarda les tables et les sièges anciens comme s'ils étaient aussi nouveaux pour elle que son tourment intérieur. Le tapis persan sous ses pieds avait des motifs vert pâle et rose sur fond crème. Tout était exacte ment comme elle l'avait souhaité, depuis les doubles rideaux jusqu'au bureau français qu'elle avait déniché dans une vente aux enchères à New York. Cet appartement avec vue sur le centre-ville était sa seule extravagance - avec la BMW qu'elle avait achetée cinq ans auparavant. Aujourd'hui, son décor lui semblait en désordre et étranger, exactement comme ses pensées.

Renonçant pour l'instant à l'idée de travailler, elle alla se servir une tasse de café dans la cuisine. Adossée au plan de travail, elle but à petites gorgées, attendant que l'impression d'irréalité s'estompe ; elle se refusait à réfléchir à la soirée de la veille tant qu'elle n'aurait pas la tête claire. Le ciel était de plomb. Elle aussi. Le café brûlant fit plus d'effet que la douche sur son esprit paralysé, et à mesure que la pleine conscience lui revenait, elle avait de plus en plus de mal à réprimer sa honte et sa colère.

A l'inverse de Jasper et de son père, Bella ne regrettait pas son acte par crainte des répercussions dans la presse. Ce qui la troublait profondément, c'était d'avoir perdu son calme - non, perdu l'esprit ! Depuis des années, elle s'était forcée à ne plus accuser Edward Cullen, parce qu'elle ne pouvait pas supporter la douleur et l'humiliation d'avoir été trahie. Un an après sa fausse couche, elle avait essayé de réfléchir en toute objectivité à ce qui s'était passé entre eux.

En toute objectivité - et un psychologue qu'elle avait consulté à l'université l'avait aidée à cet égard -, ce qui s'était produit était inévitable. Ils s'étaient mariés par force et, en dehors de l'enfant qu'ils avaient fait à deux, ils n'avaient aucune raison de rester mariés. Ils n'avaient rien en commun et n'auraient jamais rien en commun. Edward avait fait la preuve de son insensibilité en refusant de revenir d'Amérique du Sud quand elle était entrée à l'hôpital, et plus encore en exigeant un divorce immédiat. Sous des dehors charmants, il avait toujours été implacable. Pouvait-il en être autrement étant donné son milieu ? Il avait dû se battre toute sa vie : un père ivrogne, une sœur à élever, un travail dur dans l'industrie de l'acier et tout le reste. S'il n'avait pas été dur et opiniâtre, jamais il n'aurait réussi. En traitant Bella avec l'indifférence qui l'avait fait souffrir onze ans auparavant, il était simplement lui-même : froid et impitoyable. Il avait fait son devoir en l'épousant, peut-être poussé en partie par le besoin d'argent. Il s'était vite aperçu que Bella ne possédait rien en son nom, et quand elle avait perdu l'enfant, pour quelle raison serait-il resté marié ? Il n'avait pas les mêmes valeurs qu'elle, il lui aurait brisé le cœur de toute manière. Elle avait fini par le comprendre - du moins, le croyait-elle. Et pourtant la veille, pendant un instant de trouble profond, elle avait perdu son objectivité et sa maîtrise de soi. Jamais cela n'aurait dû se produire, et cela ne se serait jamais produit si elle avait su vingt secondes à l'avance qu'elle se trouverait face à lui. Si seule ment il ne lui avait pas adressé ce sourire chaleureux, familier, intime... En fait, la main lui démangeait d'effacer ce sourire hypocrite de son visage avec une bonne gifle !

Ce qu'elle avait dit à Stanton Avery reflétait précisément sa pensée ; ce qui l'effrayait le plus, maintenant, était la présence en elle des sentiments incontrôlables qui l'avaient poussée à prononcer ces mots. Et elle craignait que cela ne se reproduise... Non, c'était impossible. A part le fait qu'Edward était devenu plus beau et avait acquis plus de charme qu'un homme sans scrupules comme lui ne méritait d'en avoir, Bella ne ressentait plus rien pour lui. De toute évidence, l'explosion d'émotions qu'elle avait vécue la veille était la dernière éruption d'un volcan éteint.

Ce raisonnement la réconforta. Elle se versa une autre tasse de café, l'emporta dans le salon et s'assit à son bureau pour s'atteler au travail. Son bel appartement lui parut de nouveau en ordre, familier et serein - comme son esprit. Elle regarda le téléphone et, pendant un instant absurde, eut l'impulsion d'appeler Edward Cullen et de faire ce que sa bonne éducation lui dictait : lui présenter des excuses pour la scène de la veille. Elle écarta cette impulsion ridicule d'un haussement d'épaules, ouvrit son porte-documents et en sortit le dossier financier du magasin de Houston. Edward Cullen ne s'était nullement soucié de ce qu'elle pensait ou faisait quand ils étaient mariés. Il ne se soucierait donc guère de ce qu'elle avait fait la veille. De toute manière, il était si égoïste et si endurci que rien ne pouvait le faire souffrir ou l'offenser.


Le lundi matin à dix heures précises, Peter Vanderwild se présenta à Miss Latetell, qu'il avait surnommée à part lui « le Sphinx », et attendit comme un quémandeur à bout de nerfs qu'elle lève les yeux vers lui. Elle ne cessa de taper sur son clavier qu'à la fin de sa phrase, puis elle braqua sur le jeune directeur son regard de basilic.

J'ai rendez-vous avec Mr Cullen à dix heures, lui annonça-t-il.

Mr Cullen est en réunion. Il vous recevra dans quinze minutes.

- Croyez-vous que je doive attendre ?

- Seulement si vous n'avez rien de mieux à faire pendant le prochain quart d'heure, répliqua-t-elle d'un ton glacé.

Renvoyé comme un écolier récalcitrant, Peter se dirigea vers l'ascenseur d'un pas raide et regagna son bureau. Beaucoup plus sage que de montrer qu'il n'avait rien à faire en restant au seizième étage. A dix heures quinze, Miss Latetell lui fit signe d'entrer dans le sanctuaire qu'étaient en train d'abandonner trois vice-présidents de Newmoon. Avant que Peter puisse ouvrir la bouche, le téléphone sonna sur le bureau d'Edward Cullen.

- Asseyez-vous, Peter, lui dit Edward. Je suis à vous dans une minute.

Le téléphone à l'oreille, Edward ouvrit le dossier des acquisitions recommandées par Peter, qu'il avait étudié pendant le week-end. Certains choix du jeune homme lui avaient plu, ainsi que la profondeur et la pertinence de ses analyses, mais plu sieurs de ses recommandations l'avaient surpris. Quand il raccrocha, il se pencha en arrière dans son fauteuil et accorda toute son attention à son collaborateur.

- Qu'est-ce qui vous a particulièrement plu dans la société immobilière d'Atlanta ?

- Elle est constituée en majeure partie d'immeubles commerciaux de taille moyenne dont le taux d'occupation est élevé. Presque tous les locataires sont des entreprises solides avec des baux à long terme, et tous les bâtiments sont extrême ment bien entretenus et gérés. Je l'ai constaté de mes yeux.

- Et celle de Seattle ?

- Des immeubles résidentiels à loyer élevé fort bien situés. Un excellent rapport.

- J'ai lu que la plupart des immeubles ont plus de trente ans d'âge. Le coût des réparations et rénovations rognera les bénéfices d'ici sept à dix ans.

- J'en ai tenu compte quand j'ai préparé les projections de recettes dans le dossier. Les terrains sur lesquels ces immeubles sont bâtis représenteront toujours une fortune.

Edward acquiesça et ouvrit le dossier suivant. C'était cette recommandation qui lui avait fait mettre en doute le prétendu génie de Peter.

- Pourquoi avez-vous envisagé l'achat de cette société de Houston ?

- Si Houston sort enfin de la crise économique, comme cela semble devoir être le cas, la valeur des terrains va monter en flèche, et...

- Je le sais, coupa Edward, impatient. Mais pourquoi recommander particulièrement Thorp Development ? Tous les lecteurs de la presse financière savent que cette société est en vente depuis deux ans, et pourquoi elle n'a pas trouvé d'acquéreur: son prix est surfait et elle est mal gérée.

Peter Vanderwild eut l'impression que la chaise sur laquelle il se trouvait était électrique, mais il s'entêta cependant.

- Vous avez raison, mais si vous m'accordez un instant, vous changerez peut-être d'avis.

Cullen inclina la tête.

- Thorp Development appartient à deux frères qui en ont hérité il y a dix ans à la mort de leur père. Depuis lors, ils ont fait des investissements médiocres, en hypothéquant la plupart des biens acquis par leur père, et ils sont dans les dettes jusqu'au cou auprès de la Continental City Trust de Houston. Ils ne peuvent pas se supporter et ne s'entendent sur rien. Depuis deux ans, l'un veut liquider la société d'un bloc, tandis que l'autre voudrait vendre les propriétés séparément. Aujourd'hui, ils sont acculés à la seconde solution, et ils doivent faire vite, car Continental menace de les saisir.

- Comment le savez-vous ?

- Quand je suis allé voir ma sœur à Houston en octobre der nier, j'en ai profité pour jeter un coup d'œil sur les propriétés de Thorp. Max Thorp m'a donné le nom de leur banquier, Collins, et je lui ai parlé. Il s'est montré vraiment ravi de pouvoir « aider » Thorp à trouver un acquéreur, et j'ai déduit du ton de la conversation qu'il avait hâte de rayer les dettes de Thorp de ses livres. Collins m'a relancé jeudi dernier, en précisant que Thorp serait ravi de trouver un terrain d'entente avec nous et que le prix ne serait pas excessif. Il m'a demandé de bien réfléchir et de faire une proposition. Je crois que si nous allons vite, nous pourrons avoir l'ensemble des immeubles et des terrains pour à peu près le montant des hypothèques, au lieu de leur valeur réelle, parce que Collins va saisir et que les frères Thorp le savent.

- Pourquoi pensez-vous qu'ils saisiront ?

Peter risqua un sourire.

- J'ai appelé un ami, qui est banquier à Dallas. Il connaissait Collins et l'a appelé en se plaignant de ses propres difficultés. Collins lui a avoué que les dirigeants de la banque le poussaient à se libérer des dettes douteuses, dont celles de Thorp.

Peter marqua un temps, escomptant des félicitations de son patron. Il obtint un bref sourire et un hochement de tête approbateur. Ce fut comme si Dieu Lui-même l'avait béni ! Il se pencha en avant et poursuivit :

- Plusieurs terrains sont remarquablement bien placés et pourraient être bâtis et revendus une fortune.

Ce genre d'opération n'intéressait pas Edward, qui préférait acheter des immeubles commerciaux, mais il ne découragea pas le jeune homme.

- Le meilleur terrain de Thorp se compose de six hectares presque en face de la Galleria, énorme centre commercial de luxe comprenant aussi plusieurs hôtels. C'est l'emplacement idéal pour un deuxième centre commercial de classe.

- Je connais l'endroit, dit Edward.

- Vous savez donc qu'obtenir ce terrain pour les vingt millions de dollars de l'hypothèque serait une affaire splendide. Il y a cinq ans, il se serait vendu quarante millions, et si Houston continue de se relever de la crise, il les vaudra de nouveau sous peu.

Edward prit quelques notes sur le dossier Thorp en attendant que le jeune homme s'arrête pour lui expliquer qu'il préférait investir dans des immeubles déjà construits.

- Si cela vous intéresse, il faudra agir vite, car Thorp et Collins m'ont indiqué qu'ils s'attendent à recevoir une proposition pour ce terrain d'un jour à l'autre. J'ai cru qu'ils me menaient en bateau, et je leur ai demandé des précisions. La proposition émanerait de Swan & Co., ce qui n'a rien d'étonnant, car rien à Houston ne pourrait mieux leur convenir. Nous pourrions acheter le terrain vingt millions et le revendre à Swan's vingt-cinq ou trente, à sa vraie valeur, dans quelques mois.

Edward Cullen avait relevé brusquement la tête.

- Que venez-vous de dire ?

- Que Swan & Co. s'intéresse à ce terrain, Swan's est un grand magasin qui s'adresse à la clientèle de luxe et se lance dans une expansion à l'échelle...

- Je connais Swan & Co., répondit Edward d'un ton cassant.

Il baissa les yeux vers le dossier. C'était effectivement une bonne affaire, avec un potentiel énorme. Mais ce n'était plus aux bénéfices qu'il songeait. Il bouillonnait de colère au souvenir de l'attitude de Bella samedi.

- Achetez Thorp, dit-il à mi-voix.

- Vous ne voulez rien savoir des autres biens ?

- La seule chose qui m'intéresse est le terrain que convoite Swan's. Demandez à nos services juridiques d'établir un contrat, que vous apporterez vous-même à Houston demain.

- Une offre d'achat ? A quel prix ?

- Proposez quinze millions et accordez-leur vingt-quatre heures pour signer le contrat. Ils feront une contre-proposition à vingt-cinq. Traitez à vingt et dites-leur que nous voulons la jouissance de la propriété avant trois semaines. A prendre ou à laisser.

- Je ne crois pas...

- Et mettez une autre condition. Si Thorp accepte notre offre, ils doivent garder la transaction entièrement secrète. Personne ne doit savoir que nous achetons ce terrain tant que l'affaire ne sera pas entièrement réglée. Vous mettrez ça noir sur blanc dans le contrat.

Peter se sentit soudain mal à l'aise. Dans le passé, quand Cullen avait acheté une société sur ses conseils, il avait également consulté d'autres personnes, tout vérifié lui-même et pris de multiples précautions. Cette fois, Peter serait seul responsable si l'affaire tournait mal.

- Mr Cullen, ne croyez-vous pas que...

- Peter, coupa Edward d'un ton sans réplique. Achetez ce foutu bout de terrain.

Dès que Vanderwild sortit, Edward se tourna vers les fenêtres. De toute évidence, Bella le considérait encore comme appartenant à une forme de vie inférieure, au-dessous de son mépris - et c'était sans doute son droit. Elle avait également le droit d'informer de ses sentiments pour Edward tous les lecteurs de la presse de Seattle, et elle ne s'en était pas privée. Mais exercer ces droits allait lui coûter la bagatelle de dix millions de dollars - le supplément qu'elle aurait à payer à Twilightcorp pour le terrain dont elle avait besoin à Houston.


Edward parcourut rapidement les contrats que lui présentait Peter Vanderwild, effectua deux modifications mineures, parapha chaque page et signa.

- Mr Cullen, commença le jeune homme d'une voix hésitante.

- Qu'est-ce qui vous gêne dans cette affaire ?

- Eh bien, j'ai l'impression que vous n'auriez pas pris la même décision si je ne vous avais pas fait miroiter l'appât d'un bénéfice rapide par la revente du terrain à Swan & Co. Hier, je n'avais aucun doute, mais j'ai passé ces dernières heures à étudier la position financière de Swan's et pris contact avec plusieurs amis de Wall Street. J'ai également parlé à un ami personnel de Charlie et de Bella Swan...

- Et... ?

- Je ne suis plus du tout certain que Swan & Co. sera en mesure d'acheter le terrain de Houston. D'après ce que j'ai découvert, je crois qu'ils vont avoir de gros ennuis.

- De quel genre ?

- C'est assez long à expliquer, et ce n'est que spéculation de ma part à partir de faits et d'une impression que j'ai eue.

Au lieu de lui reprocher de ne pas aller droit au fait, Edward l'invita à poursuivre, et Peter reprit confiance.

- Jusqu'à ces dernières années, la société possédait deux magasins à Seattle et demeurait pour ainsi dire stagnante : techniques de marketing dépassées, confiance abusive dans le « prestige » de leur nom, des dinosaures en voie d'extinction. Charlie Swan, qui est encore à la tête du magasin, gérait l'affaire exactement comme son père jadis - une dynastie familiale qui s'estimait immunisée contre les tendances de l'économie. Puis sa fille arriva: Bella Swan. Au lieu de se consacrer à des bonnes œuvres, elle décide de prendre sa place dans la hiérarchie Swan et fait des études brillantes spécialisées dans le commerce de détail, ce qui n'épate nullement son père, qui la fait débuter au rayon lingerie... Je vous dis tout cela pour que vous ayez une idée de la façon dont le magasin est géré...

- Continuez, dit Cullen, mais il prit un rapport sur son bureau et se mit à le feuilleter.

- Miss Swan a donc dû monter du bas jusqu'en haut de l'échelle, et cela lui a permis d'acquérir une connaissance en profondeur de tout ce qu'implique la gestion d'une entreprise comme celle-là. Quand elle est passée au service de la marchandise, elle a poussé son père à vendre de plus en plus de produits sous la griffe Swan's - initiative très profitable qui aurait dû être prise beaucoup plus tôt. Le projet ayant réussi, Charlie a fait passer sa fille à l'ameublement, qui battait de l'aile. Loin d'échouer, elle a monté un secteur d'antiquités que la presse a remarqué, et le Tout-Seattle a voulu le voir ; bien entendu, ils ont du même coup fait le tour du rayon ameublement et dépensé leur budget meuble à Swan's, plutôt que dans les magasins de banlieue. Bella Swan est devenue ensuite directeur des relations publiques, service sans importance jusque-là puisqu'il impliquait seulement quelques donations à des œuvres et l'organisation de l'arbre de Noël. Mais Bella a aussitôt conçu toute une série de manifestations pour attirer les foules dans le magasin. Le musée d'Art moderne y a fait une exposition, la compagnie de ballet de l'Opéra y a donné une représentation de Casse-Noisette... Naturellement, cela a beaucoup contribué à renflouer l'image de Swan's auprès de la population de Seattle. Son père l'a fait passer à la mode féminine et elle a de nouveau réussi, autant en raison de son allure, je dois dire, qu'à cause de son talent. Un couturier parisien a accordé à Swan's l'exclusivité de ses modèles à condition que Miss Swan les porte quand elle apparaît en public. Il lui a fait une collection spéciale, et toute la presse a publié les photos. Cela a fait boule de neige.

Par-dessus le rapport qu'il lisait, Cullen lui lança un regard impatient.

- Où voulez-vous en venir ?

- A ceci : Miss Swan possède des qualités exceptionnelles, et elle est en ce moment responsable de l'expansion et des projets à long terme. Elle a réussi à persuader son père et les dirigeants de Swan & Co., qui sont pourtant conservateurs, de se lancer dans un vaste plan de développement à l'échelle du pays. Pour financer le lancement de magasins dans d'autres villes, il a fallu trouver des centaines de millions de dollars, et ils l'ont fait de la manière habituelle : emprunts bancaires et mise en vente d'actions à la Bourse de New York.

- Mais qu'est-ce que ça change pour nous ? demanda Cullen sèchement.

- Cela ne changerait rien s'ils ne s'étaient pas développés trop vite. Ils sont dans les dettes jusqu'aux oreilles et doivent consacrer tous leurs bénéfices à l'expansion. Ils n'ont aucune réserve disponible en cas de coup dur. Franchement, je ne sais pas avec quoi ils espèrent payer le terrain de Houston. En outre, il y a eu pas mal d'OPA sauvages, ces temps-ci, et on a vu plus d'une chaîne de grands magasins avalée par une chaîne concurrente. Si quelqu'un se mettait en tête de racheter Swan & Co., ni Charlie Swan ni sa fille n'auraient les moyens de résister à un raid bien organisé. Ils sont vraiment mûrs pour une OPA et, continua Peter Vanderwild, j'ai l'impression que quelqu'un d'autre l'a remarqué.

Au lieu de se montrer inquiet, Cullen parut à Peter vaguement amusé, ou même satisfait.

- Ah bon ?

Peter acquiesça, déconcerté par cette réaction à une nouvelle qui aurait dû alarmer son patron.

- Je crois que quelqu'un est déjà en train de mettre en secret la main sur toutes les actions de Swan's disponibles. Les achats se font en paquets assez petits pour n'alerter ni Swan's, ni Wall Street, ni la Commission de contrôle. Jusqu'en juillet dernier, les actions de Swan's n'avaient pas bougé depuis deux ans - autour de dix dollars, avec environ cent mille actions négociées chaque semaine. Au cours des six derniers mois en revanche, la cote a monté lentement à douze dollars et le volume des transactions n'a pas cessé d'augmenter d'un mois sur l'autre. Ce n'est qu'une intuition, mais j'ai la conviction que quelqu'un essaie de prendre le contrôle de l'affaire.

Edward se leva, mettant fin brusquement à la conversation.

- Oui, dit-il. Un raid en perspective ou bien les investisseurs pensent simplement que Swan & Co. est un bon investissement à long terme. Nous achèterons le terrain de Houston.

Comprenant qu'il était congédié, Peter reprit le contrat signé sur le bureau de Cullen.

- Mr Cullen, ajouta-t-il cependant, je me demande pourquoi vous m'envoyez personnellement à Houston pour effectuer ces négociations. Ce n'est pas dans mes cordes...

- La négociation ne sera pas très complexe, répondit Edward avec un sourire qui se voulait rassurant. Et cela vous fera une nouvelle expérience. N'êtes-vous pas entré à Twilightcorp pour acquérir plus d'expérience ?

- Si, Mr Cullen.

Mais la bouffée de fierté qu'il éprouva du fait que Cullen lui accordait sa confiance prit un sacré coup quand Cullen ajouta, au moment où il franchissait la porte :

- Pas de cafouillage, Peter.

- Non, Mr Cullen.

La menace sous-entendue le fit trembler intérieurement.

Dominic Meadowspeed, qui avait gardé le silence pendant tout le discours de Vanderwild, debout près des baies vitrées, prit la parole dès que le jeune homme sortit.

- Edward, ce gamin a de toi une trouille bleue.

- Ce gamin a un QI de cent soixante-cinq et a déjà fait gagner à Intercorp plusieurs millions de dollars. Il s'avère un excellent investissement.

- Est-ce que ce terrain de Houston est aussi un excellent investissement ?

- Je le pense.

- Très bien, répondit Meadowspeed en s'asseyant dans le fauteuil en face d'Edward, étalant aussitôt ses longues jambes. Parce que je n'ose pas croire que tu dépenserais une fortune simplement pour te venger d'une pimbêche qui t'a insulté devant une journaliste.

- Quelle idée saugrenue ! s'écria Edward, mais ses yeux étaient pétillants d'ironie.

- Il se trouve que dimanche matin, j'ai lu dans le journal qu'une nénette du nom de Swan avait refusé de te saluer au bal de l'Opéra. Et voici que ce soir tu signes un contrat pour acheter une chose dont elle a très envie. Dis-moi : combien ce terrain va-t-il coûter à Twilightcorp ?

- Vingt millions, probablement.

- Et combien devra payer Miss Swan pour nous le racheter ?

- Beaucoup plus.

- Edward, commença Meadospeed, feignant l'insouciance, te souviens-tu du jour où mon divorce avec Beverly a été prononcé, il y a huit ans ?

La question surprit Edward, mais il se rappelait assez bien. Meadospeed travaillait pour lui depuis quelques mois. Sa femme avait annoncé qu'elle avait un amant et exigeait le divorce. Trop fier pour la supplier et trop meurtri pour se défendre, Meadospeed avait quitté le domicile conjugal, mais cru jusqu'à la dernière minute que sa femme reviendrait sur sa décision. Ce jour-là, Meadospeed n'était pas venu travailler et n'avait pas téléphoné. A six heures, Edward comprit pourquoi : Meadospeed l'avait appelé du poste de police, où on l'avait conduit dans l'après-midi pour ivresse et violence.

- La seule chose dont je me souviens bien, avoua Edward, c'est que nous nous sommes saoulés ensemble.

- J'étais déjà saoul quand tu es venu me chercher au poste, corrigea Meadospeed, et ensuite je me suis ressaoulé avec toi.

Il regarda Edward dans les yeux.

- J'ai le vague souvenir que tu as compati à mes malheurs ce soir-là en te plaignant d'une lady appelée Bella qui t'avait plaqué ou je ne sais quoi. Sauf que tu n'as pas dit « lady ». Tu as dit « petite garce pourrie ». A un moment, juste avant que je m'effondre, nous sommes tombés d'accord comme deux ivrognes que les bonnes femmes dont le nom commençait par un B ne valaient pas mieux que de la Bouse.

- Tu as une meilleure mémoire que moi, répondit Edward.

Mais Meadospeed remarqua qu'au nom de Bella sa mâchoire s'était légèrement crispée, et il sauta aussitôt à la conclusion exacte.

- Ayant donc établi que la Bella de cette saoulerie était en fait Bella Swan, j'aimerais que tu me dises ce qui s'est passé entre vous pour justifier une telle aversion mutuelle.

- Je ne te dirai rien, lui répondit Edward. Terminons notre discussion sur l'usine de Southville.

Il se dirigea vers la table basse où se trouvaient les plans.


Toutes les rues étaient embouteillées au voisinage de Swan's et des centaines de clients, emmitouflés dans leurs manteaux, traversaient les carrefours sans se soucier des feux rouges, tête penchée pour éviter les rafales de vent. Les klaxons retentissaient et les chauffeurs insultaient les piétons qui les empêchaient de passer au vert. Bella, dans sa BMW noire, regarda la foule qui léchait les vitrines, puis s'engagea dans le garage souterrain. Le temps avait tourné au froid, et cela faisait sortir de chez eux tous ceux qui souhaitaient éviter la cohue de Noël.

Dans vingt minutes, il faudrait qu'elle présente officiellement au conseil d'administration le projet du magasin de Houston. Elle avait déjà obtenu un accord de principe, mais elle ne pouvait aller plus loin sans l'approbation définitive du conseil.

Quand elle sortit de l'ascenseur au quatorzième étage, quatre femmes étaient réunies autour du bureau de Mélanie, sa secrétaire.

- Que se passe-t-il ? Encore une photo de mâle affriolant dans Playgirl ?

- Non, répondit Mélanie tandis que les autres secrétaires s'enfuyaient sans demander leur reste. Pam a demandé à l'ordinateur son horoscope pour le mois prochain. Il lui promet le grand amour, la fortune et la gloire.

- N'était-ce pas ce que les astres lui promettaient déjà le mois dernier ? demanda Bella en entrant dans son bureau.

- Exactement. Je lui ai dit que pour quinze dollars, je lui ferai son horoscope moi-même.

Elles éclatèrent de rire puis se mirent aussitôt au travail.

- La maquette de l'architecte est dans la salle de conférences ?

- Oui. Et j'ai fait préparer le vidéoprojecteur.

- Vous êtes une perle, lui répondit Bella, et elle le pensait. Appelez Mick Battisti, j'aimerais le voir aussitôt après la réunion du conseil s'il est disponible. Je voudrais reprendre avec lui le contrat pour le terrain de Houston. Je tiens à régler la question avec Thorp Development avant la fin de la semaine. Avec un peu de chance, j'obtiendrai l'accord avant midi.

- Attaquez-les bille en tête, lui lança Mélanie en décrochant pour prévenir le directeur des services juridiques.

La salle de conférences du conseil d'administration n'avait guère changé depuis cinquante ans et, à l'ère du verre, du laiton et du chrome, elle ne manquait pas de grandeur nostalgique avec ses tapis d'Orient, ses murs lambrissés de palissandre et les paysages anglais accrochés aux murs dans des cadres baroques. Au centre de la pièce s'étendait une vaste table d'acajou sculpté de plus de dix mètres de long, avec vingt fauteuils recouverts de velours rouge disposés à intervalles réguliers. Au centre de la table trônait un vase ancien en argent massif garni de roses rouges et blanches, près d'un service à thé et d'un service à café assortis, avec de fines tasses en porcelaine de Sèvres décorées de roses et de lierre.

- Bonjour, messieurs, lança Bella aux douze hommes vêtus de complets gris qui détenaient le pouvoir d'accepter ou de rejeter sa proposition d'expansion à Houston.

A l'exception de Jasper Hale, dont le sourire était chaleureux, et du vieux Cyrus Fortell, dont le sourire était lubrique, Bella remarqua des réticences dans les salutations des autres. Une partie de leur réserve venait du pouvoir et de la responsabilité qu'ils détenaient ; mais il y avait autre chose : Bella leur avait déjà forcé la main plusieurs fois pour sa politique d'expansion qui les obligeait à réinvestir les bénéfices au lieu de distribuer des dividendes aux actionnaires - c'est-à-dire avant tout à eux-mêmes. La plupart restaient de toute manière sur la défensive à son égard, car elle représentait pour eux une énigme ; ils ne savaient jamais comment il fallait s'y prendre avec elle. Elle ne faisait pas partie du conseil d'administration, mais elle n'en était pas moins une Swan, la descendante directe du fondateur de la compagnie, et elle méritait un certain respect. Or son propre père ne semblait tolérer la jeune femme qu'à regret. Nul n'ignorait qu'il n'avait jamais souhaité qu'elle travaille pour Swan & Co. ; nul n'ignorait non plus qu'elle s'était révélée excellente à tous égards et que sa contribution à l'essor de la compagnie était importante. Les membres du conseil se trouvaient donc dans une situation où des hommes compétents et sûrs d'eux-mêmes deviennent agressifs et brusques : ils se sentaient en porte à faux. Et comme Bella était la cause de ce sentiment désagréable pour eux, ils réagissaient à son égard de manière souvent négative.

Bella, consciente de tout cela, ne laissa pas leur accueil peu encourageant entamer sa confiance en elle. Elle prit place à côté de l'écran de projection et attendit que son père lui donne la permission de commencer.

- Puisque Bella est là, dit-il d'un ton impliquant qu'elle était en retard et leur faisait perdre du temps, je crois que nous pouvons nous mettre au travail.

Pendant la lecture des minutes de la séance précédente, Bella concentra son attention sur la maquette du centre commercial de Houston, et la beauté du projet de l'architecte la confirma dans sa résolution de se montrer ferme. Puis le président déclara que Bella désirait présenter les chiffres définitifs et les plans du magasin de Houston à l'approbation du conseil.

- Messieurs, commença-t-elle, je pense que vous avez eu le loisir d'étudier la maquette de notre projet...

Dix têtes s'inclinèrent, son père regarda la maquette et Jasper la dévisagea avec le mélange de fierté et de surprise qu'il affichait chaque fois qu'il la voyait en train de faire son travail -comme s'il ne comprenait pas pourquoi elle insistait pour travailler mais admirait la façon dont elle s'y prenait. Sa position de banquier de Swan's lui valait une place au conseil d'administration, mais Bella savait qu'elle ne pouvait pas compter sur son appui systématique. Il votait selon son opinion personnelle, Bella le comprenait fort bien et le respectait d'autant plus.

- Nous avons discuté des coûts lors des réunions précédentes, je vais donc essayer d'aller le plus vite possible.

Elle projeta la première diapositive montrant les prévisions de dépenses.

- Nous sommes tombés d'accord il y a plusieurs mois sur un magasin d'environ trente-cinq mille mètres carrés. Le projet de construction s'élève à trente-deux millions de dollars, y compris l'équipement intérieur, les parkings et l'éclairage. Le terrain que nous souhaitons acheter à Thorp Development représentera de vingt à vingt-trois millions, selon nos négociations. Il nous faudra vingt millions de plus pour remplir le magasin...

- Cela fait soixante-quinze millions, intervint un des membres du conseil, alors que vous nous demandez d'approuver soixante-dix-sept millions.

- Les deux millions supplémentaires sont réservés aux dépenses de lancement avant l'ouverture. Ils se trouvent sur la ligne 4 du budget, avec les frais de publicité, etc.

Elle fit passer la diapositive suivante, qui comportait des chiffres beaucoup plus élevés.

- Voici maintenant les prévisions de dépenses si nous décidons de construire l'ensemble du centre commercial en même temps que notre magasin au lieu de procéder par tranches. Cela représente un supplément de cinquante-deux millions, que nous récupérerons en louant les boutiques à des petits détaillants.

- Sans doute, Bella, dit son père d'un ton irascible, mais pas immédiatement comme tu as l'air de le sous-entendre.

- Ai-je donné cette impression ? demanda Bella poli ment, sachant très bien qu'elle ne l'avait pas fait.

Elle lui sourit et marqua un temps pour le réprimander en silence de son injustice et de son impatience. Elle avait appris que c'était la meilleure façon de réagir quand il se montrait déraisonnable.

- Nous attendons, dit-il.

Sa voix était tendue, comme souvent depuis sa crise cardiaque. Bella reprit, sur le ton calme de la sagesse :

- Certains d'entre vous pensent que nous devrions attendre avant de construire l'ensemble du centre commercial. J'estime qu'il y a trois bonnes raisons pour que nous exécutions le pro jet en une seule tranche.

- Quelles sont-elles ? demanda un autre membre du conseil.

- Tout d'abord, il nous faut payer l'ensemble du terrain, que nous construisions le centre commercial ou non. Si nous construisons tout en même temps, nous économiserons plu sieurs milliers de dollars sur notre magasin, parce que le prix au mètre carré sera moins élevé si nous ne faisons qu'une seule tranche de travaux, car il est fort probable que les prix à la construction augmenteront à Houston si la situation économique continue de s'améliorer. Enfin, si nous choisissons bien les locataires de boutiques, leur présence amènera de la clientèle à notre magasin. D'autres questions ?

Il n'y en avait pas et Bella passa aux diapositives suivantes.

- Notre équipe de recherche sectorielle a évalué avec soin le terrain que j'ai choisi pour notre magasin de Houston. La démographie de la zone de commerce primaire est excellente et il n'y a pas de barrière géographique...

Cyrus Fortell, un vieux garçon de quatre-vingts ans qui siégeait au conseil de Swan's depuis cinquante ans et dont les idées étaient aussi désuètes que son petit gilet de brocart et sa canne à pommeau d'ivoire, interrompit l'explication de Bella.

- Tout ça, pour moi, c'est du charabia, ma petite demoiselle, lança-t-il irrité. « Démographie », « zone de commerce primaire », « recherche sectorielle », « barrière géographique ». Qu'est-ce que ça veut dire ? Voilà ce que je voudrais savoir.

Bella éprouvait pour Cyrus, qu'elle connaissait depuis son enfance, un mélange d'exaspération et d'affection. Les autres membres du bureau le jugeaient sénile et se proposaient de le contraindre à démissionner.

- Cela signifie, Cyrus, que notre étude démographique...

- Encore ce démo-machin ! Mais ça n'existait pas de mon temps, et ça ne m'a pas empêché d'ouvrir des drugstores dans tout le pays.

- Nous avons étudié l'âge des gens, leurs revenus et leur habitudes d'achat, pour pouvoir...

- On ne s'occupait pas de tout ça, de mon temps, grommela Cyrus, en fusillant du regard les visages impatients qui se tournaient vers lui. En tout cas, pas moi. Quand j'avais envie d'ouvrir un drugstore, j'envoyais des gens en construire un. Ils le garnissaient de marchandise et ça y était.

- Les choses sont un peu différentes aujourd'hui, Cyrus, lui répondit Ben Houghton. Écoutez ce que nous dit Bella pour pouvoir voter sur son projet.

- Je ne peux tout de même pas voter sur une chose que je ne comprends pas, hein ? dit-il en remontant le niveau de son appareil contre la surdité.

Il se tourna vous Bella :

- Si je comprends bien, vous avez envoyé à Houston une bande d'experts qui ont découvert qu'il y avait dans la région des gens en âge de se rendre dans votre magasin à pied ou en voiture, avec assez d'argent en poche pour en partager une partie avec Swan's. C'est ça ?

- A peu près, avoua-t-elle en riant.

D'autres membres ne purent s'empêcher de sourire.

- Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt ? J'ai du mal à comprendre pourquoi les jeunes d'aujourd'hui prennent plaisir à compliquer les petites choses en leur donnant des mots ronflants, seulement pour nous troubler l'esprit. Et ces « barrières géographiques », c'est quoi ?

- Tout ce qui risque d'empêcher un client en puissance de se rendre à notre magasin. Par exemple, la traversée d'une zone industrielle ou d'un quartier mal famé seraient des barrières géographiques.

- Et ce terrain de Houston n'en a pas ?

- Non.

- En ce cas, je vote en sa faveur, annonça-t-il, et Bella se retint de rire.

- Bella, intervint Charlie Swan sur un ton qui empêcha Cyrus de se lancer dans des commentaires, as-tu autre chose à ajouter avant que nous passions au vote ?

- Nous avons discuté du projet en détail lors de précédentes réunions, répondit Bella en secouant la tête. Je n'ai rien de nouveau à communiquer, mais j'aimerais une fois de plus souligner que c'est seulement en prenant de l'expansion que Swan & Co. pourra résister avec succès à la concurrence des autres chaînes de grands magasins.

Ne sachant pas encore si le conseil voterait ou non son projet, elle fit un dernier effort pour obtenir leur soutien :

- Je n'ai sans doute nul besoin de rappeler au conseil que les cinq magasins ouverts au cours de ces dernières années réalisent des bénéfices qui égalent ou dépassent nos prévisions. Je crois, quant à moi, que ce succès est dû en grande partie au soin avec lequel nous avons choisi leur emplacement.

- Le soin avec lequel tu as choisi leur emplacement, corrigea son père.

Il avait l'air si dur et sévère que Bella mit un certain temps à comprendre qu'il ne s'agissait pas d'un reproche mais d'un compliment. Ce n'était pas le premier compliment qu'il lui faisait, toujours de cette manière bourrue, mais en la circonstance et en présence du conseil d'administration, Bella y vit un signe encourageant : non seulement il allait soutenir le projet de Houston, mais il demanderait au conseil de la désigner comme directeur général intérim pendant son absence.

- Merci, dit-elle en se rasseyant.

Comme s'il ne comprenait pas de quoi elle le remerciait, il se tourna vers Jasper.

- J'imagine que votre banque est toujours d'accord pour nous accorder un prêt sur ce projet de Houston, si le conseil l'approuve ?

- C'est notre intention, Charlie, mais seulement aux conditions discutées lors de la dernière réunion.

Bella connaissait ces conditions depuis plusieurs semaines, mais elle dut se mordre la lèvre pour ne pas trahir un se timent de panique. La banque de Jasper - plus exactement les dirigeants de sa banque - commençaient à s'inquiéter de l'importance des sommes empruntées par Swan & Co. depuis quelques années. Avant d'accorder les prêts nécessaires à la construction du magasin de Phoenix, et maintenant de Houston, ils avaient exigé que Bella et son père apportent leur garantie personnelle et un nantissement extérieur -notamment leurs actions de Swan & Co. C'était avec la fortune de la famille que Bella jouait maintenant, et elle trouvait la situation affolante. A part ses actions de Swan & Co. et son salaire, Bella possédait l'héritage de son grand-père, et il allait être engagé lui aussi en nantissement pour le magasin de Houston.

Son père prit la parole, visiblement outré par ce qu'il considérait comme des exigences abusives de la part de son banquier.

- Vous savez ce que je pense de ces conditions spéciales, Jasper. Étant donné que Hale Mercantile est la seule banque de Swan & Co. depuis quatre-vingts ans, cette exigence soudaine de garanties personnelles et de nantissement extérieur n'est pas seulement injustifiée, mais insultante.

- Je comprends vos sentiments, répondit Jasper. Je suis même d'accord avec vous, et vous le savez. Ce matin, j'ai de nouveau réuni mon conseil pour essayer de les convaincre de renoncer à ces conditions ou en tout cas de les assouplir. Je n'ai pas réussi. Mais je tiens à préciser, continua-t-il en se tournant vers les hommes autour de la table pour les inclure dans sa remarque, que leur exigence de garanties personnelles et de nantissement extérieur n'est pas le reflet de leur opinion sur la solvabilité de Swan & Co.

- Ce n'est pas mon impression, grogna le vieux Cyrus. Moi, je crois que votre banque considère Swan's comme un mauvais payeur en puissance.

- Absolument pas. La vérité, c'est que l'an dernier le climat économique des chaînes de grands magasins n'a pas été favorable. Deux d'entre elles ont évité la faillite de justesse et suspendu leurs paiements le temps de se restructurer. Nous avons dû en tenir compte, mais ce qui nous a influencé le plus est sans doute le nombre des banques qui ont déposé leur bilan. La plupart des établissements de crédit se montrent de plus en plus prudents quand il s'agit de prêter des sommes énormes au même client. Et nos opérations sont contrôlées de façon de plus en plus strictes. Les conditions de prêt s'en ressentent

- Moi, je pense que nous devrions nous adresser à une autre banque, suggéra Cyrus, en interrogeant ses collègues du regard. C'est ce que je ferais. Dites à Hale d'aller au diable et nous trouverons notre argent ailleurs.

- Nous pourrions trouver un autre financement, répondit Bella, en essayant de ne pas faire intervenir dans la discussion ses sentiments pour Jasper. Mais la banque Hale nous offre un taux d'intérêt très avantageux qu'aucune autre banque ne consentira. Il est naturel qu'elle exige...

- Je ne vois rien de naturel dans tout ça, coupa Cyrus en lançant à Bella un regard admiratif (pour ne pas dire grivois) avant de se tourner vers Jasper pour le mettre en accusation : Si j'étais sur le point d'épouser cette adorable personne, je trouverais naturel de lui accorder les petites choses qu'elle désire, au lieu de lui saisir ses biens !

- Cyrus, nous discutons d'affaires, répliqua Bella en se demandant pourquoi certains hommes âgés abandonnaient toute dignité pour se conduire et s'exprimer comme des adolescents à peine pubères.

- Les femmes ne devraient jamais être mêlées aux affaires, sauf si elles sont laides et ne trouvent aucun homme pour s'occuper d'elles. De mon temps, une fille splendide comme vous aurait été à la maison en train de faire des choses naturelles, comme mettre au monde des enfants.

- Votre temps est révolu, Cyrus, lança sèchement Jasper. Continuez, Bella. Qu'alliez-vous nous dire ?

- J'allais vous dire, reprit Bella, les joues en feu, que les conditions spéciales de votre banque ne posent aucun problème, puisque Swan & Co. honorera de toute manière toutes ses échéances.

- Parfaitement exact, confirma son père. Si personne n'a rien à ajouter, je crois que nous pouvons clore cette discussion sur Houston. Nous voterons à la fin de la réunion.

Bella prit ses dossiers, remercia le conseil de son attention et sortit de la salle.

- Eh bien, lui demanda Mélanie en la suivant dans son bureau. Comment cela s'est-il passé ? Y aura-t-il un Swan's à Houston ?

- Ils doivent être en train de voter en ce moment, répondit Bella en passant en revue le courrier que Mélanie avait préparé sur son bureau.

- Je touche du bois.

Touchée par l'attachement de Mélanie à Swan's et à elle-même, Bella lui sourit.

- Ils approuveront le magasin, annonça-t-elle, confiante. Mais je ne sais pas s'ils approuveront la construction de l'ensemble du centre commercial. Voulez-vous demander à Mick Battisti d'apporter les contrats Thorp ?

Quelques minutes plus tard, Mick Battisti se présenta dans l'embrasure de la porte.

- Vous souhaitez conclure le marché de Houston ; cela signifie-t-il que le conseil a donné le feu vert ?

- Je suppose que nous l'aurons d'ici quelques minutes. Que croyez-vous que nous devrions offrir à Thorp ?

- Ils demandent trente millions, répondit-il en s'asseyant en face de Bella. Nous pourrions démarrer à dix-huit et traiter à vingt. Le terrain est hypothéqué et ils ont un urgent besoin de liquidités. Ils le lâcheront sans doute à vingt.

- En êtes-vous certain ?

- Comment pourrais-je l'être ? dit-il en riant.

- S'il le faut, nous monterons à vingt-cinq. La valeur réelle est sans doute plus proche de trente, mais ils n'ont pas pu le vendre à ce prix, et...

La ligne directe sonna et Bella décrocha sans terminer sa phrase. La voix de son père était sèche, définitive.

- Nous approuvons le projet Houston, Bella. Mais nous ajournerons la construction de l'ensemble du centre commercial jusqu'à ce que le magasin dégage des bénéfices.

- Je crois que tu commets une erreur, lui dit-elle, dissimulant sa déception sous le ton des affaires.

- C'est la décision du conseil.

- Tu aurais pu les faire pencher dans l'autre sens.

- Alors, disons que c'est ma décision, répliqua son père.

- Et c'est une erreur.

- Quand tu seras à la tête de cette compagnie, tu pourras prendre les décisions...

Bella sentit son cœur battre plus vite.

- Est-ce ce qui va se produire ? demanda-t-elle.

- Jusqu'à cette date, c'est moi qui déciderai, répondit-il, esquivant sa question. Je rentre à la maison. Je ne me sens pas bien. En fait, j'aurais ajourné la réunion de ce matin si tu n'avais pas insisté pour obtenir l'approbation d'achat du terrain tout de suite.

Était-il vraiment malade, ou se servait-il de ce prétexte pour éviter la discussion ?

- Prends bien soin de toi. Je te verrai jeudi, au dîner.

Elle raccrocha en soupirant, s'accorda quelques secondes de regret pour le centre commercial qui ne serait pas construit, et sourit à Mick Battisti en essayant d'insuffler dans sa voix une note de plaisir et de triomphe.

- Nous avons l'approbation du conseil.

- Le centre commercial ou seulement le magasin ?

- Le magasin.

- Je crois que c'est une erreur.

Il avait manifestement entendu ce qu'elle avait répondu à son père, mais Bella ne fit aucun commentaire. Par principe elle ne critiquait jamais son père ouvertement.

- Quand pourrez-vous présenter le contrat à Thorp ?

- Tout sera prêt demain soir, mais si vous désirez que j'aille négocier personnellement à Houston, ce ne sera pas avant quinze jours. Je suis immobilisé par le procès contre les jouets Wilson.

- Je préférerais que vous vous en occupiez vous-même, dit-elle sachant qu'il le ferait mieux que personne, même si elle regrettait qu'il ne puisse pas se déplacer plus tôt. Deux semaines ne changeront rien. Et nous pourrons obtenir d'ici là un engagement écrit de Hale Mercantile, de sorte que le contrat pourra être ferme et définitif.

- Ce terrain est en vente depuis des années, répondit Mick en souriant. Il le sera encore dans quinze jours. Et plus nous attendons, plus Thorp sera mûr pour céder à bas prix.

Comme Bella paraissait encore soucieuse, il ajouta:

- Je vais accélérer le mouvement pour le procès Wilson, et dès que j'en suis débarrassé, je saute dans l'avion.

Il était plus de six heures, ce soir-là, quand Bella, levant les yeux du dossier qu'elle lisait, vit Mélanie s'avancer vers elle, déjà en manteau, avec un journal du soir à la main.

- Je suis désolée pour Houston, dit Mélanie. Désolée qu'ils n'aient pas approuvé l'ensemble du centre commercial.

Bella se pencha en arrière et lui adressa un sourire las.

- Merci.

- D'être désolée ?

- Non, de votre intérêt, répondit Bella en prenant le journal. Mais tout bien considéré, je trouve la journée assez bonne.

Mélanie fit un geste en direction du journal que Bella avait déjà ouvert à la deuxième page.

- J'espère que cela ne vous fera pas changer d'avis.

Bella tourna la page et vit la photo d'Edward Cullen avec une starlette qui était venue à Seattle dans son avion privé pour l'accompagner à une soirée chez un ami. Cullen était présenté comme le célibataire le plus en vue de la ville. Quand elle leva les yeux vers sa secrétaire, son visage était parfaitement serein.

- En quoi cela peut-il me toucher ?

- Regardez les pages des finances avant de décider, lui conseilla Mélanie.

Bella eut envie de dire à la jeune femme qu'elle dépassait les bornes, mais elle se retint. Mélanie avait été la première secrétaire de Bella et Bella le premier « patron » de Mélanie. En six ans de collaboration elles avaient passé des centaines de soirées à travailler ensemble, et des dizaines de week-ends. Elles avaient mangé ensemble des sandwichs froids dans le bureau de Bella, pour rendre des projets à temps. Elles formaient vraiment une équipe, elles s'aimaient et se respectaient.

La première page de la section financière du journal contenait une autre photo de Cullen et un article élogieux sur Twilightcorp, ses raisons de venir s'installer à Seattle, l'usine fantastique qu'il avait l'intention d'implanter à Southville et l'appartement de grand luxe, qu'il avait acheté et meublé au dernier étage d'un bulding. A côté de la photo et légèrement au-dessous se trouvait une photo de Bella, avec un article citant ses déclarations sur l'expansion réussie de Swan & Co. à l'échelle de tout le pays.

- Ils l'ont mis en vedette, remarqua Mélanie, en s'asseyant à l'angle du bureau de Bella. Il n'est pas arrivé depuis quinze jours et toute la presse est pleine d'articles sur lui.

- Toute la presse est pleine d'articles sur les assassins et les violeurs de petites filles, lui rappela Bella, écœurée par les louanges extravagantes des journalistes pour les talents de Cullen, et furieuse contre elle-même de voir que ses mains tremblaient du seul fait qu'elle avait sa photo sous les yeux.

Elle n'aurait sans doute pas réagi ainsi s'il avait été à mille kilomètres de Seattle.

- Est-il vraiment aussi beau qu'il en a l'air sur ces photos ? demanda Mélanie.

- Beau ? dit Bella en s'appliquant à paraître indifférente. Pas pour moi.

Elle se leva et alla chercher son manteau.

- C'est un salaud, hein ? dit Mélanie, en réprimant un sourire.

- Comment l'avez-vous deviné ? demanda Bella en fermant son bureau à clé.

- J'ai lu le potin de Sally Mansfield. Je me suis dit que si vous aviez refusé de lui serrer la main devant tout le monde, ce devait être un salaud de première grandeur. Je vous ai déjà vue en face de personnes que vous ne pouviez pas sentir, et vous avez toujours réussi à leur sourire et à rester polie.

- En réalité, Sally Mansfield n'a rien compris à ce qui s'est passé, dit Bella, puis elle changea aussitôt de sujet. Si votre voiture est encore au garage, je peux vous déposer chez vous.

- Non, je vous remercie. Je vais dîner chez ma sœur et ce n'est pas du tout sur votre chemin.

- Je vous accompagnerais bien chez votre sœur, mais il est tard, c'est mercredi...

- Et votre fiancé vient dîner chez vous tous les mercredis...

- Oui.

- C'est une chance que vous aimiez la routine, Bella. Moi, je deviendrais folle si l'homme de ma vie faisait toujours les mêmes choses au même moment, jour après jour, année après année, décennie après...

Bella éclata de rire.

- Taisez-vous, vous me déprimez. Mais c'est vrai que j'aime la routine. J'aime pouvoir compter sur les gens.

- Moi, je préfère la spontanéité.

- C'est sans doute pour ça que vos flirts arrivent rarement à vos rendez-vous le soir prévu et jamais à l'heure, la taquina Bella.

- Ne m'en parlez pas...

A suivre...


Et voilà, j'espère que cela vous a plu. La suite arrive très vite mais d'ici là, laissez-moi vos impressions s'il vous plaît. A bientôt.