12.
Grande, fine, et même assez magnifiquement roulée pour ses quarante ans dans une combinaison de soleil, l'écharpe azur nouée soulignant sa taille svelte, Velgana Saffrond posa le pied sur l'Arcadia.
- Merci pour votre « permission de monter à bord », Monsieur Lhuronde… mais c'est votre capitaine que je dois rencontrer. J'ai pris le risque de venir à vous afin de vous éviter les « désagréments » de l'autre escale. J'ai confiance en mon lieutenant, mais il n'est pas mécanique et donc je ne peux vous assurer de sa loyauté autrement que par ma parole… Je pensais que ça aurait suffi pour que vous ne vous défiiez pas de moi… Scannez-moi si vous pensez que je ne suis pas celle que je prétends être !
- Je procéderai à toutes les vérifications, excusez-m'en.
- Je comprends. Vous êtes bien le second de l'Arcadia ? Et votre capitaine avec qui j'ai rendez-vous où se terre-t-il ? Comprenez que je sois à mon tour méfiante !
Velgana toucha par réflexe, le boîtier de sa téléportation.
- Je peux repartir, à tout instant, votre rayon tracteur ne me retiendra pas… Etes-vous bien l'Arcadia, son capitaine, ses hommes, ou des répliques comme celle qui a trompé ce jeune homme sur Terpa ? !
- Je suis Khell Lhuronde.
- Ça ne me suffit pas, désolée… Des milliers de membres de mon organisation ont leur vie en jeu, je ne peux les mettre dans la balance… Je dois être face à votre capitaine ! Je suis Velgana Saffrond !
- Et moi Alguérande Waldenheim, ça vous va ?
Bien qu'il voie tout trouble, Alguérande s'avança, main tendue.
- Je suis le capitaine de l'Arcadia !
- Oui. Pas mal… Mais, vous êtes sûr que vous allez bien ? !
- Au mieux, mentit le jeune homme. Comment allons-nous nous entendre, Madame Saffrond ?
- Je dois m'adresser à mes troupes, d'ici une semaine, elles n'en peuvent plus, ne croient plus à grand-chose. Voulez-vous bien vous tenir à mes côtés, jeune homme ? Nos caméras ne fonctionnent plus, mais si j'assure que vous êtes là, ces gens fidèles et courageux me croiront !
- A votre service, Madame. Qu'allez-vous leur dire ?
- Que tant que la vie est là, l'espoir aussi ! Et tant qu'un symbole de liberté sillonne la mer d'étoiles, nous ne pouvons baisser les bras. Si vous saviez à quel point vous êtes important, capitaine Alguérande Waldenheim. Si vous imaginiez ce que vous représentez pour les peuples libres de leurs pensées !
- Non… Je ne sais pas trop…
- Vous êtes merveilleux, assura Velgana en déposant un baiser rapide et amical sur sa joue balafrée. Permettez-moi de vous inviter à séjourner quelques jours dans ma demeure.
Alguérande jeta un coup d'œil à Khell qui inclina positivement la tête.
- Vas-y, te changer les idées en changeant d'air te fera le plus grand bien !
Au jour et à l'heure prévus, le jeune capitaine de l'Arcadia à ses côtés, Velgana s'était alors lancée dans une de ces exhortations dont elle avait le secret
- Je suis en communication ouverte avec nos troupes ?
- Oui, fit Lorys, sa seconde.
- En ce cas, je me lance ! Le décompte ! ?
- La voix des libertés parle ! Fréquence ouverte ! Sur toutes les communications de la planète !
Velgana passa la langue sur ses lèvres, et parla d'une voix lente, posée, mais passionnée aussi :
- Une parcelle libre demeure, j'en suis l'incarnation. Je le représente et je vous confirme que nous demeurons là, à nous battre, pour la liberté !
- Oui, pour la liberté ! hurlèrent des dizaines d'auditeurs !
De longues minutes encore, sur ce thème, Velgana poursuivit, enflammée, sincère, galvanisante.
Durant toute la harangue, Alguérande n'avait pas quitté Velgana des yeux.
La cheffe de la résistance de Jurgon était revenue dans son salon privé, le jeune capitaine de l'Arcadia sur ses talons.
- Une tasse de thé bleu ?
- Avec plaisir, j'en raffole.
- Il m'avait bien semblé remarquer. Vous sonnez à toute heure du jour ou de la nuit pour avoir votre dose !
Le jeune homme rougit légèrement.
- Je me demandais… L'Empereur, les Carsinoés et les lobotomisés n'ignorent rien de votre double vie. Aussi, pourquoi ne vous ont-il pas tout mis séquestre, gelé vos avoirs… comme pour les miens ?
- Avant d'être la leader de ceux qui leur résistent, je suis la descendante de la dernière des Reines avant la république. Ils ne peuvent pas me toucher. En plus, je prie la Sorcière d'Orishmir, si on s'en prenait à moi, on déchaînerait sa colère.
- Je l'imagine mal furieuse, remarqua Alguérande rêveur, devant le thé servi par un majordome qui s'était aussitôt retiré.
Il reporta son regard sur Velgana que la combinaison argentée moulait plus qu'à son avantage.
- Vous avez un ami ? jeta-t-il alors à brûle-pourpoint.
- Quelques-uns, c'est un luxe qu'on a du mal à se permettre quand les traîtrises rôdent malgré tout autour de vous.
- Je voulais dire : un petit ami, compléta Alguérande en passant la langue sur ses lèvres sèches.
- Ça va, ça vient. Je ne peux pas me permettre de m'attacher…
- Je comprends. Alors, si un visiteur se présentait, que vous lui plaisiez, il pourrait…
- Un visiteur qui aurait la moitié de mon âge, par exemple ? fit-elle doucement.
Les joues du jeune homme virèrent au teint pivoine, mais l'espace d'un instant seulement.
- Et vous me plaisez, Velgana.
- Capitaine Alguérande Waldenheim, ne devriez-vous pas plutôt vous intéresser aux filles de votre génération ?
Alguérande fit la grimace.
- On ne peut pas dire qu'elles pullulent dans mon entourage ! Et je vous ai vue à l'œuvre. C'est la femme qui me plaît, et vous savez que vous êtres très belle !
- Flatteur, rit-elle. Et qu'est-ce qui vous séduit au point d'oser me faire cette proposition pour le moins… inattendue ?
- Alors que nous sommes sous la coupe des pires dictateurs qui existent, vous conservez votre droiture, votre honneur, vos codes de conduite. Et il n'y a pas plus tard qu'une heure, vous avez exhorté vos troupes avec panache, vous les avez galvanisées !
- J'ai sorti quelques banalités surtout. Elles marchent, heureusement pour leur moral. En période d'occupation, criez « liberté » et l'espoir renaît toujours chez quelques-uns !
Alguérande esquissa un sourire.
- Et au milieu de ces combats, noirceurs, pertes de soldats, vous demeurez si vivante ! Oh oui, vivante ! Et moi j'ai encore tout à apprendre ! Le moment n'est pas encore venu pour une partenaire de mon âge.
Velgana se leva et fit quelques pas dans le salon.
- Je vous ai dit que je priais la Sorcière Tershwine. Je n'ignore donc pas qu'elle a récemment connu un bonheur parfait ! Chez certaines créatures ça entraîne la perte de leur âme. Elle, ça l'a rendue plus miséricordieuse encore. Je ne pourrai jamais être à la hauteur, vous seriez déçu !
- Vous êtes humaine, Velgana, comme moi. Je suis de ce monde, c'est du bonheur humain dont j'ai besoin, oh oui, grand besoin.
Il quitta son fauteuil, venant vers elle.
- A moins bien sûr que je ne sois pas à votre goût…
- Pour cela, il faudra vraiment être très difficile ! Vous avez un charme peu courant, vous le savez désormais parfaitement. Et bien sûr en tant que femme je ne peux qu'y être sensible ! Mais je n'aurais jamais osé avoir le moindre geste équivoque !
Alguérande accentua un sourire, effectivement ravageur.
- C'est moi qui le demande, je te le rappelle.
Il effleura les lèvres de Velgana avant de les ouvrir pour un baiser.
Cette dernière le savoura jusqu'au dernier jeu de langues puis leva les yeux sur le jeune homme qui la dépassait d'une bonne demi tête.
- Comment refuser un moment de bonheur en ces circonstances, céda-t-elle alors.
Les baisers du jeune homme se firent plus insistants, plus pénétrants, à tous points de vue et Velgana s'ouvrit à lui, entièrement, avant de lui monter dessus alors qu'il roucoulait sous les vagues de plaisirs distillées, et renvoyées au gré de sa jeune et fougueuse expérience !
La joue reposant confortablement entre les petits seins de son amante, après l'avoir honorée, et avec un indéniable panache, Alguérande ferma les yeux et s'endormit paisiblement.
Velgana souleva les paupières, caressa la crinière fauve blottie contre elle, l'embrassa passionnément.
- Merci, très jeune homme. Tu m'as tout donné, et je l'ai apprécié. Je t'aime, à ma façon, et je ne te retiendrai pas. De quel droit le ferais-je d'ailleurs ? Ta liberté, ce mot que je revendique à chaque prône, tu l'incarnes, oui, toi, Alguérande Waldenheim ! Adieu, et merci.
A la sortie de la douche, après avoir pris l'appel du second de l'Arcadia, Alguérande s'était tourné vers Velgana, encore ronronnante dans le lit.
- Je dois y aller. Je souhaite que la protection de ta Sorcière soit sur toi et qu'elle te veille sur toi jusqu'à ce que l'Empereur et les Carsinoés repartent la queue entre les jambes !
- Une frappe synchronisée à l'échelle de plusieurs univers, tu t'es lancé dans une sacrée entreprise, Alguérande. Je sais que tu réussiras, j'y crois !
- Nous en reparlerons par après, d'accord ? sourit-il en finissant de se rhabiller. Et peut-être que là je n'arriverai plus les mains vides alors que je suis somptueusement reçu !
- Tu peux déjà me faire un cadeau…
- Vraiment ?
- Promets-moi que tu mettras moins de trois mois à renvoyer ces Carsinoés chez elles et à rendre la liberté de conscience à ceux qu'elles ont sous leur coupe.
- Je répète que c'est bien mon intention !
Le jeune homme fronça les sourcils.
- Pourquoi, précisément, trois mois ?
- Parce qu'ainsi je pourrai encore assister à ton triomphe, avoua Velgana. Tu disais que je respirais la vie… C'est plutôt tout le contraire, Alguérande. Mais je profiterai de cette vie jusqu'au bout, tu peux y compter. J'attendrai patiemment ton cadeau. Maintenant, va !
Le cœur serré, Alguérande voulut lui donner un dernier baiser mais elle détourna la tête.
Sur le seuil de la chambre, il se retourna.
- Je te promets de revenir, dès que possible !
