Le flux de vie

Djidane avait utilisé plusieurs moyens de téléportation différents ces derniers temps, comme les bulles de la Rose Rouge ou le vortex de l'île scintillante, mais celui-ci s'apparentait davantage à ce qu'il avait expérimenté au palais de Kuja. Rien d'illogique, d'ailleurs, puisque le gredin venait de ce monde, il devait en utiliser la technologie. En tout cas, en un instant, la vue de Djidane s'était troublée, puis il s'était retrouvé ailleurs, tout simplement, sans la moindre transition.

Pour l'heure, cet ailleurs lui semblait sinistre. Il se trouvait à l'évidence dans un vaste bâtiment, mais un bâtiment très étrange, aux parois rouge sombre et irrégulières, comme les entrailles d'un animal malade. Le chemin de pierre bleue qui s'étendait devant lui serpentait au-dessus d'un précipice, où des formes minérales noueuses et torturées luisaient légèrement grâce à un rai de lumière. Cette lueur filtrait depuis l'extrémité du passage, et il s'avança dans cette direction. De toute manière, il n'avait guère le choix.

— C'est donc ça, le château de monsieur Garland ?

Sa voix se répercuta en écho sur les murs, seul son ambiant dans un silence à part cela sépulcral. Il arriva à une haute ouverture et passa dans une autre pièce.

Le contraste le saisit, lui arrachant un hoquet de surprise : de ce côté, le couloir continuait dans une sorte de canyon flanqué de part et d'autre d'une haute végétation métallique, serrée en un treillage inextricable. Comme un sentier dans une forêt grise, terne, morte. Maudite. Plus loin, un escalier s'élevait jusqu'aux frondaisons. Djidane marqua un temps d'arrêt. Une voix s'éleva alors, grondante, venue de nulle part et de partout à la fois.

— Te voilà enfin !

Djdiane reconnut les inflexions sinistres du vieillard en noir et commença à courir vers l'escalier, où ce dernier apparut comme par enchantement. Il se tenait à quelques marches au-dessus du malandrin et le toisait d'un regard sévère.

Les deux se dévisagèrent pendant un instant qui sembla durer une éternité, jusqu'à ce que le vieil homme prenne la parole.

— Il y a douze ans… commença-t-il, j'ai perdu l'un de mes génomes les plus prometteurs.

Djidane se figea et attendit la suite qu'il ne redoutait que trop.

— Je l'avais créé et l'avais envoyé sur Héra afin de contrevenir au cycle des âmes de cette planète. Tu es, Djidane, ce génome très spécial. Et je suis satisfait de te voir de retour.

Djidane sentit la colère monter en lui, un bouillonnement encore contenu mais qui pourrait déborder s'il se laissait aller. Il se demanda fugacement s'il pourrait rentrer en Transe…

— Tais-toi ! répliqua-t-il avec force. Personne me dit qui je suis et ce que je dois faire ! Et je suis pas venu ici pour te faire mon rapport ou te… te prêter allégeance. T'es Garland, n'est-ce pas ?

— Qu'est-ce que cela t'inspire ?

— Ça m'inspire la volonté de te botter les fesses. Mais d'abord, tu vas répondre à mes questions. Comme par exemple, pourquoi j'ai grandi sur Héra ou pourquoi tu veux détruire ce monde.

Il vit avec étonnement Garland disparaître, puis, en un instant, réapparaître juste à côté de lui.

— Détrompe-toi, mon jeune ami, détrompe-toi. Détruire Héra n'est pas mon but… notre but. Nous voulons seulement transformer Héra en Terra.

C'était déjà ce que lui avait dit la jeune femme blonde à Branval, mais la distinction lui échappait un peu.

— Bien sûr, tout ne s'est pas vraiment passé comme prévu. Par exemple, le fait que tu grandisses sur Héra.

Garland soupira. Il avait l'air sincèrement contrarié.

— J'en ai conçu un autre de la même manière que toi.

Djidane repensa à sa guide et se rendit compte qu'il ne connaissait même pas son nom. Si tant était qu'elle en possédait bien un, ce qui n'était même pas certain.

— Hélas, il m'a mis des bâtons dans les roues.

« Il ? » songea Djidane.

— De qui tu parles ? demanda-t-il même s'il craignait de connaître la réponse.

Le vieil homme vrilla son regard dans le sien.

— Quelqu'un que tu connais bien, asséna-t-il.

Il se détourna alors et commença à gravir les marches.

— Suis-moi, Djidane. Si tu veux des réponses…

Sa silhouette s'estompa alors et il réapparut quelques marches plus haut. Surpris, Djidane regarda le phénomène se répéter, comme si Garland voulait économiser ses forces, même quand il s'agissait juste de monter un escalier. Pendant ce temps-là, le vieil homme continuait de parler.

— Le temps n'est pas encore tout à fait venu où l'aura de Héra se changera en l'éclat écarlate de Terra. Il se pourrait que j'aie besoin de ton aide.

Djidane le poursuivit. En haut de l'escalier, il déboucha sur les cimes d'une forêt de champignons métalliques. Garland marchait sur les chapeaux gris qui s'étendaient à perte de vue.

— Tu vas t'expliquer, oui ? l'apostropha Djidane.

Le vieillard s'arrêta et attendit patiemment d'être rejoint. Il pouvait se téléporter de champignon en champignon, mais Djidane, quant à lui, ne possédait pas le même don et était obligé de progresser par bonds. Finalement, le jeune brigand atterrit devant Garland et soutint son regard sans âge. L'homme hocha la tête et poursuivit.

— Quand Terra a décliné, quand son flux de vie s'est tari, il a fallu trouver une nouvelle planète pour héberger notre glorieux peuple. Parmi tous les mondes, Héra a été choisi. Seulement, cette planète, débordante de vie a… résisté. La première tentative de fusion entre les mondes a échoué, provoquant un cataclysme. Certains lieux de Terra furent transférés sur Héra et de nombreux autres furent détruits, de chaque côté.

Djidane repensa au château d'Ypsen et surtout à Euyevair, où reposait la mémoire de ce peuple oublié.

— Pourquoi insister, dans ce cas ? demanda-t-il.

— Trouver un monde en bonne santé, ce n'est pas une mince affaire, répliqua Garland d'un ton docte. Il y a de nombreuses autres planètes, seulement… les trouver prend du temps et coûte de l'énergie. Et très souvent, elles ne conviennent pas. Combien de mondes avons-nous contemplé qui gaspillaient leur flux de vie, courant à leur propre ruine, pour un peu de pouvoir ou de richesse ? Qui devenaient invivables, inexploitables ? En comparaison, Héra était un joyau vierge de toute souillure. Difficile à dompter, certes, mais il fallait juste être patient et ingénieux.

Cette perspective de l'existence de nombreux autres mondes donnait des migraines à Djidane. Il préféra se raccrocher à des éléments plus familiers.

— Et donc, tu as fait quoi ?

— Plutôt que de fusionner les mondes, j'ai utilisé un moyen de détourner le flux de vie de Héra pour aider à la renaissance de Terra. J'ai aussi commencé à créer les génomes pour servir de réceptacle pour les âmes de mes maîtres, lorsque leur éveil viendrait enfin. Et il y a vingt-quatre ans…

ooo

Les génomes de Branval vaquaient à leurs occupations, placides et obéissants, sous l'œil austère de leur patriarche. Garland les observait, satisfait. À chaque fois qu'il en créait un nouveau, il le supervisait et lui expliquait son but ultime : servir de réceptacle pour une âme de Terra. Il prenait soin des nouveaux génomes afin que leur création mérite l'investissement, car il puisait dans la faible énergie de ce monde en ruine. Il fallait en effet produire un corps fonctionnel et surtout une âme de synthèse. Une âme faible, certes, tout juste capable de mouvoir le corps, mais cela coûtait à la planète.

Garland lorgna plus particulièrement vers le dernier né. Ce génome le déroutait par son attitude iconoclaste. Plus vif que ses semblables, plus réfléchi. Pour l'heure, il jetait des petits cailloux dans le lac, observant la surface liquide se rider, puis étudiant les réactions – ou plutôt les absences de réaction – de ses semblables. Garland l'appela alors et le réceptacle neuf vint à lui.

Qu'y a-t-il ? demanda-t-il.

Il fixait le vieillard de ses yeux bleus perçants.

Tu as changé de vêtements, gronda celui-ci.

Oui. Ils sont plus seyants, n'est-ce pas ?

Peut-être, concéda Garland. Mais pourquoi ne pas avoir gardé la même tenue que les autres ?

Le génome haussa les épaules.

Parce que je ne suis pas comme les autres.

Garland le dévisagea, perdu dans ses pensées. Le jeune garçon avait aussi laissé pousser ses cheveux, là aussi, sans doute, pour se démarquer de ses frères et sœurs. Cette attitude était significative. Il finit par l'inviter à se retirer d'un geste de la main. Il avait des vérifications à faire au laboratoire.

Se pourrait-il que… marmonnait-il.

Quand il arriva dans les sous-sols, il se dirigea vers les multiples consoles de contrôle et s'attela à consulter le processus de création de ce génome particulier. Un sourd soupçon l'habitait et il fallait en avoir le cœur net. Vérifier si une âme de Terra s'était éveillée en avance et avait investi ce corps.

Quelques minutes plus tard, il leva les yeux des écrans et hocha lentement la tête. L'explication se révélait plus simple que ce qu'il avait craint. Une surcharge du système, une simple anomalie énergétique. L'âme de synthèse ainsi créée possédait une substance bien supérieure, et par conséquent une conscience accrue de son individualité. En fait, le nouveau-né avait raison : il n'était pas comme les autres.

Un échec… grogna Garland pour lui-même. Il faut sans doute le détruire.

Un génome avec un tel ego refuserait d'accueillir une nouvelle âme. La double peine, en somme : davantage d'énergie consommée pour un résultat très certainement inexploitable.

Quand Garland le retrouva, il se rendit compte que le jeune génome se faisait amener de la nourriture par certains de ses semblables. Le vieillard haussa le sourcil, intéressé, et continua à l'observer pendant encore quelques heures. Rapidement, cet être si spécial avait subjugué nombre d'autres génomes qui lui obéissaient. Rien de surnaturel, pourtant, il utilisait simplement la force de sa conviction, son intime conviction, de plus valoir que les autres.

Finalement, il y avait peut-être une bonne manière de s'en servir, songea Garland. Les affaires sur Héra ne se passaient pas aussi bien qu'espéré, il fallait une intervention pour accélérer les choses. Peut-être qu'en envoyant cet élément perturbateur…

Garland prit un temps de réflexion à ce sujet, puis il convoqua le génome à bord de l'Invincible. Quand ce dernier pénétra dans le poste de pilotage, il poussa un sifflement appréciateur.

C'est chouette ici ! s'exclama-t-il. J'espère que je pourrai conduire.

Cela se pourrait. Oui, cela se pourrait bien, jeune homme, répondit patiemment Garland.

Kuja.

Le vieillard fronça les sourcils.

Pardon ?

J'ai dit : Kuja. C'est mon nom. Comme je ne suis pas comme les autres, il fallait que je m'en trouve un.

ooo

Garland lorgna vers le visage de Djidane en surimpression de celui de Kuja dans ses pensées. Si semblables et pourtant si différents.

— Il y a vingt-quatre ans, répéta-t-il, j'ai créé Kuja.

Djidane leva une main pour interrompre le vieillard. Bien sûr, il s'attendait à ce que son ennemi soit mentionné, mais quelque chose ne collait pas.

— Attends, Kuja peut pas être un génome, c'est pas possible, objecta-t-il. Il a même pas de queue.

— Il la cache. En permanence, sous ses vêtements. Sa manière de nier la signification réelle de son existence et d'affirmer son individualité.

Garland lui lança un regard perçant.

— Ça ne te rappelle pas quelqu'un ? demanda-t-il.

— Tais-toi ! Je suis pas comme lui !

— C'est ce qu'il disait aussi des autres génomes, s'amusa le vieillard. « Je ne suis pas comme eux. »

Il se remit en route et continua de progresser sur les cimes de la forêt fongique, tout en parlant.

— Son ego était trop démesuré pour faire un bon réceptacle, mais était en revanche approprié pour la mission que je lui confiais : apporter la guerre et le chaos sur Héra, mettre la planète à feu et à sang, perturber son flux de vie.

Djidane songea que le gredin n'avait que trop bien rempli cette mission, mais il ne comprenait toujours pas.

— Mais… pourquoi ? insista-t-il.

— La dispersion du flux des âmes défuntes induite par le chaos de la guerre. Outre que ces âmes défuntes sont plus nombreuses, bien sûr. J'avais créé Kuja peu après que la paix fut revenue, sur Héra, grâce aux aéronefs à brume de Lindblum – quelle ironie. Kuja est parvenu à mettre fin à cette période de paix entre les royaumes. Il a réussi au-delà de mes espérances. Il a eu des idées de génie, même si c'était parfois pour de mauvaises raisons, et il a utilisé les pions adéquats.

ooo

Kuja avait fait son chemin sur Héra, joué ses cartes patiemment, et un jour, il avait à nouveau rencontré son maître. Dans une de ses rares sorties de son monde, Garland l'avait rejoint sur les plus hauts sommets du continent de la brume. Le maître de Terra se souvenait encore de ce bel homme qui atterrissait devant lui, juché sur un superbe dragon blanc. Il ressemblait de moins en moins à un génome : il teignait ses cheveux, il s'habillait avec faste, sa gestuelle s'inspirait de la noblesse qu'il côtoyait sur Héra.

Garland, dit simplement Kuja en descendant de sa monture, les cheveux voguant dans l'air glacial de la montagne.

Le vieil homme tressaillit à ce manque de formalisme, mais ne releva pas. Kuja s'avança.

La guerre sera bientôt déclarée ici. J'ai trouvé la marionnette parfaite. Seulement, j'ai besoin de quelque chose.

Kuja avait interdiction de revenir sur Terra, mais avait fait passer un message à son maître pour organiser cette rencontre. Ainsi, il avait besoin d'aide.

Que te faut-il ?

Certains composants des machines qui créent les génomes. Je souhaite fabriquer le même genre d'êtres, ici sur Héra.

Garland se tourna vivement vers son pupille, alarmé.

Tu ne peux pas faire ça. Le flux de Héra est déjà chargé d'âmes de Terra, tu ne dois pas l'utiliser.

Kuja leva la main en signe d'apaisement.

N'aie crainte, je comptais utiliser une autre source : la brume. Ce sont des déchets d'âmes, irrécupérables. Mais largement suffisants pour créer des créatures vouées à tuer.

Garland haussa le sourcil.

L'idée est intéressante. Après tout, la brume engendre les conflits.

Grâce à moi, ce sera encore plus vrai, sourit Kuja.

Garland était rassuré. Depuis qu'ils avaient ensemble détruit Madahine-Salée, quelques années plus tôt, il avait craint que son apprenti ne tente de s'approprier les chimères. Il se souvenait des regards gourmands de son apprenti, dans le vaisseau invincible. Seulement, la puissance des chimères était un véritable danger. Des chimères dormantes avaient d'ailleurs fait échouer la première tentative de fusion entre les mondes. Et surtout, Garland se méfiait depuis longtemps de Kuja et craignait que ce dernier ne tente de se retourner contre son maître, avec l'aide de cette puissance.

Mais là, créer des soldats à partir de la brume, voilà une initiative tout à fait pertinente et réjouissante.

C'est une bonne idée, convint Garland. En revanche, j'y mets une condition.

Laquelle ? s'étonna Kuja.

Il faut mettre une durée de vie limitée à ces guerriers. Nous ne voulons pas qu'ils nous encombrent quand Héra sera devenue Terra.

Le jeune homme hocha la tête.

Pas de problème.

Ce ne fut que plus tard que Garland comprit qu'il s'était trompé. Si Kuja avait bel et bien créé les mages noirs pour répandre la guerre sur le continent de la brume, il s'en était aussi et surtout servi de monnaie d'échange pour atteindre les chimères qu'il convoitait. Cela, afin de se retourner contre son créateur même.

Quand il s'était rendu compte de ce dessein caché, il avait réalisé qu'il avait toujours eu raison, dans ses craintes à propos de Kuja. Il avait hélas vu juste.

ooo

— Et moi, dans tout ça ? demanda Djidane.

— Toi…

À moitié tiré de ses réflexions, Garland lui lança un regard appréciateur.

— Il y a bien longtemps, j'ai compris que Kuja était trop dangereux, qu'il agirait par pure mégalomanie, sans se soucier du but réel de sa mission. Il ne se préoccupait pas du sort de Terra. Alors, j'ai su qu'il me fallait un autre être comme lui, mais d'une conception un peu différente. En créant un bébé qui grandirait normalement à Branval, et non un génome déjà adulte, je pourrais l'élever avec patience et lui enseigner l'empathie pour son monde et son peuple.

Djidane secoua la tête. De cela, il n'avait gardé que ces étranges souvenirs bleus.

— Là aussi, j'ai échoué, concéda Garland. Quand Kuja a fini par comprendre la raison de ton existence, il était furieux. Tu n'avais pas quatre ans quand il t'a expulsé sur Héra, tu n'étais pas encore formé. Quant à moi, je n'ai su que bien plus tard ce qui s'était réellement passé. Pensant qu'il t'avait tué, je m'étais résigné à ce que ce soit Kuja, et non toi, mon ange de la mort. Ta création avait coûté beaucoup trop d'énergie, je n'avais plus le choix.

La voix du vieillard prenait des intonations amères.

— J'ignore pourquoi il ne t'a pas tué, mais ce que je sais, c'est qu'il a voulu réussir sa mission au mieux pour me donner tort, pour me prouver que ta création était inutile. Peut-être t'a-t-il laissé en vie là-bas pour avoir l'occasion de te détruire en même temps que tous les peuples de Héra.

Les yeux de Djidane s'écarquillaient de plus en plus. Il voulait en savoir plus, mais se contenait difficilement tant il désirait frapper le vieil homme. Il parla, et sa voix au ton glacial se répercuta sur la végétation métallique tout autour.

— Et c'est pour ça que tant de sang a été versé ? s'indigna-t-il.

Garland inclina la tête sur le côté, comme s'il ne comprenait pas vraiment le sens de la question.

— Tu parles de l'ambition de Kuja, où du plan pour dévier le flux des âmes ?

— Les deux ! Et d'ailleurs, c'est quoi, à la fin, cette histoire de flux des âmes ?

D'un geste de la main, Garland l'invita à le suivre encore. Un peu plus loin, un escalier émergeait des frondaisons métalliques et montait sur une plate-forme d'observation. Djidane grimpa à la suite du vieil homme. Quand ils arrivèrent en haut, le malandrin put contempler, qui flottait au-dessus de sa tête, l'image d'une planète dont le centre luisait d'un éclat purpurin. Garland embrassa cette vision d'un large geste du bras.

— Disperser le flux des âmes de Héra, faire de la place pour remplir le vide, petit à petit, par celles de Terra. Accélérer le processus avec la guerre et le chaos. Davantage d'âmes à disperser et à remplacer.

Il leva les yeux.

— Regarde l'éclat de Héra, cet éclat presque aussi rouge que celui de notre monde ! Nous avons déjà presque envahi Héra de l'intérieur.

La sinistre lumière pourpre dansait sur le visage de Djidane qui secoua la tête.

— Comment c'est possible ?

— L'Ifa. L'arbre a pour fonction de diviser les âmes et d'introduire le flux étranger dans le cycle de Héra. La brume produite, ce sont des déchets. Les âmes perdues de Héra, déchirées, condamnées, forment un fluide qui répand la guerre.

Le visage de Djidane s'éclaira, pour la première fois depuis qu'il se trouvait face à son créateur.

— Mais alors, tu as perdu ! L'arbre fonctionne plus, on l'a détruit. Il y a plus de brume !

Garland secoua la tête.

— Tu n'as vu que la partie physique de l'arbre. Et effectivement, il ne peut plus rejeter ses déchets pour induire le chaos. C'est dommage, certes, mais sa fonction première est spirituelle et fonctionne encore. Ses racines sont enfoncées profondément pour intercepter le flux des âmes, et l'arbre a toujours soif. Les âmes de Héra sont bloquées, remplacées petit à petit.

Djidane regarda encore la vision de la planète et de son cœur rougeoyant.

— Le cristal au centre de la planète sera bientôt empli des âmes de Terra. Celles de Héra disparaîtront, et Héra deviendra Terra. Quand le bleu sera complètement transformé en écarlate, ma mission sera accomplie.

Abasourdi par cette vérité qui s'assénait sur lui, Djidane se massa les tempes afin d'en assimiler tous les rouages.

— Donc, si je résume, articula-t-il lentement, Kuja est une sorte d'ange de la mort qui envoie les âmes des habitants de Héra à l'Ifa.

Garland acquiesça.

— Oui, mon ange de la mort, du moins jusqu'à ta venue. Son âme n'est pas éternelle, je m'en suis assuré.

— Tu espérais que je devienne plus puissant que lui. T'aurais plus eu besoin de lui.

— Précisément. Et ce moment est arrivé.

Garland posa une main sur l'épaule de Djidane.

— Maintenant que tu as pleinement conscience du but de ton existence.

Sous la lumière de la planète au-dessus d'eux, ils s'entre-regardèrent. Djidane hocha lentement la tête.

— J'en ai conscience, oui.

Il repoussa brusquement le bras du vieillard.

— J'ai surtout conscience des rires et des larmes partagés avec mes amis sur Héra.

Garland ne tenta pas d'autre geste paternel, mais il lui parla avec flamme, comme une harangue.

— Oublie tout cela ! Tu es destiné à vivre pour l'éternité. C'est ta puissance, c'est ton rang, c'est ta raison d'être ! C'est ton monde.

Djidane serra les poings.

— Je veux pas de ce pouvoir. Je cherchais d'où je venais, mais maintenant que j'ai trouvé, je sais que ma vraie vie, c'est avec mes frères des Tantalas, avec Bibi et Freyja, et même avec le gros Steiner, avec Kweena et Tarask, avec Eiko et… Dagga.

Sa voix avait presque menacé de se briser à cette dernière évocation.

— Je suis de Héra ! hurla-t-il. Tu parlais d'une raison d'être ? En voici une : punir ceux qui ont fait souffrir mes amis.

Il brandit un index menaçant.

— Je détruirai Terra. Ça te va, comme raison d'être ?

Garland croisa les bras.

— Regrettable, répondit-il d'une voix sinistre. Je pensais vraiment ton âme parfaite pour faire de toi mon nouvel ange de la mort.

— Mais je suis un nouvel ange de la mort ! La tienne !

À la surprise de Djidane, Garland se mit à ricaner.

— Tu ne sais pas ce que ça signifie que de rencontrer ton créateur.

— Tais-toi ! La rencontre se finit ici et maintenant !

Le vieillard leva un doigt. Sa voix retentit à nouveau, mais directement dans l'esprit de Djidane.

« Le corps est un réceptacle, pour accueillir une nouvelle âme. »

Le brigand se prit la tête dans les mains, assailli par des vrilles de douleur, puis s'écroula. Garland marcha à lui et le regarda, inconscient, à sa merci. Il soupira.

— Une œuvre remarquable. Quel dommage d'en faire un génome de base.

D'un geste, il fit léviter le corps inanimé.

— Mais je n'ai pas le choix, conclut-il.

ooo

Kuja s'avança au bord d'une falaise et embrassa le lointain du regard. Il était de retour sur Terra, de retour pour réclamer son dû, de retour pour remettre les choses à leur place. Il lui manquait un dernier élément pour que sa victoire soit totale. Bientôt, il obtiendrait la puissance nécessaire. Garland ne perdait rien pour attendre. Lui et Djidane allaient payer pour l'humiliation subie.

Kuja baissa les yeux. Dans les profondeurs azurées en contrebas, une silhouette apparut, de plus en plus distincte. Un aéronef. L'Invincible. Aux commandes, l'un des génomes sous son influence. Ce pantin l'avait bien servi, à plusieurs reprises.

Le vaisseau monta à sa rencontre, se stabilisa à quelques encablures de lui et ouvrit ses portes pour le laisser monter à bord. D'un bond leste, Kuja sauta à l'intérieur. Les coursives silencieuses s'offrirent à lui, larges et vides entrailles du fleuron de la technologie de Terra. Il ne s'attarda pas, ni ne monta au poste de pilotage à la rencontre de son agent, qui n'avait aucune importance. Il se dirigea droit vers les soutes.

Il se souvenait de la première fois qu'il avait posé le pied dans cet engin. La mission à Madahine-Salée, la destruction des invoqueurs. L'œil sinistre de l'Invincible avait anéanti le village, puis avait capturé les âmes des habitants. Garland pensait qu'ils étaient trop dangereux, que cette action préventive était nécessaire. Le vaisseau possédait une part des pouvoirs de l'Ifa et pouvait absorber les âmes. Celles des invoqueurs ne s'en retourneraient jamais dans le flux de vie local et le pouvoir de l'invocation se tarirait.

Garland était prudent.

C'était aussi un idiot. Il n'avait pas réalisé que le pouvoir d'absorption pouvait également briser le lien entre l'invoqueur et sa créature, chose que Kuja, lui, avait fini par comprendre. Ainsi avait-il pu prendre le contrôle de Bahamut, ainsi avait-il espéré posséder Alexandre lui-même. Il se souvenait parfaitement l'anxiété de Garland, lors de cette mission à Madahine-Salée. Le vieil homme avait peur.

— Tu avais raison d'avoir peur… murmura Kuja. Si j'avais réussi à posséder les plus puissants esprits de Héra, j'aurais pu te tuer sur-le-champ.

Il arrivait au plus profond de la cale de l'aéronef, près de la réserve.

— Mais qu'à cela ne tienne, j'ai trouvé un pouvoir plus considérable encore. Il me reste à le réclamer.

Il ouvrit la porte.

ooo

Garland retourna à l'entrée de son domaine, où il retrouva la jeune génome qui le secondait à Branval. Sa dernière création, un miroir féminin de Djidane. Elle l'attendait patiemment au bas des marches et se redressa à son approche. Elle regarda le corps de son frère, inanimé, flotter aux côtés de son maître.

— Ça ne s'est pas passé comme prévu ? demanda-t-elle d'une voix égale.

— Non, regretta le vieillard. Djidane est resté trop longtemps loin de nous. Il ne me reste plus que toi.

Elle ne manifesta aucune émotion à cette annonce, ni appréhension, ni satisfaction. Elle était née adulte, avec une âme puissante, et de ce point de vue elle ressemblait davantage à Kuja. L'ego démesuré en moins. Il soupira.

— Il ne me reste plus que toi, répéta-t-il, car Kuja a manifestement abandonné sa mission. Si près du but… Il va falloir que tu prennes sa suite, que tu finisses de disperser le flux de vie de Héra.

Elle était beaucoup moins prometteuse que Djidane, créée un peu dans la précipitation, mais elle ferait l'affaire. L'issue était tellement proche, de toute manière. Elle hocha la tête.

— En attendant, enferme donc celui-là, ajouta-t-il en désignant Djidane. Je m'occuperai de lui dès que possible. Les âmes de Terra vont bientôt reprendre toute leur substance, nous aurons besoin de tous les réceptacles disponibles.

Même Kuja, songea-t-il avant de se détourner et repartir vers son observatoire.